‹ Le nouvel OrphéeChapitre 26 sur 56 · DEUXIÈME ACTE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ACTE

Vestibule du Splendid-Hôtel. Il est six heures du matin. Les chaises sont rangées sur les tables. Un garçon se promène en savates. Obscurité.

Arrive BILLARD, sans chapeau, les habits en désordre, trempé de pluie, comme ivre.

LE DOCTEUR BILLARD: —"Alors wousmaverr Je ne suis pas mort !

LE GARÇON. — Ça se voit.

LE DOCTEUR BILLARD. — Cependant je tiens à préciser ce point. Car entre mort et mort il y a une différence. J’ai des ennemis mortels qui le prétendront malgré toutes les apparences. Dans ce cas voulez-vous être mon témoin et leur prouver que ce n’est pas vrai ?

LE GARÇON. — Monsieur, prouver une chose qui est vraie, voilà qui sort des attributions d’un garçon d'hôtel.

LE DOCTEUR BILLARD (criant). — Comment, est-ce que vous ne seriez pas un homme bon ?

LE GARÇON. — Moi ?

LE DOCTEUR BILLARD. — Un Européen dans toute l’acception du mot ?

LE GARÇON. — Ça c’est trop fort !

LE DOCTEUR BILLARD. — Vous ne voulez pas être mon frère ? (Avec un geste de bénédiction).

LE GARCON (criant très fort et se retirant dans le fond) : Non ! non ! non!

Diverses portes s'ouvrent ; à gauche apparaissent, dans l’ordre de leur rôle, des femmes en pyjama, à droite des hommes en robe d'intérieur.

PYJAMA ROSE. — Quand finirez-vous de vous tuer et nous laisserez-vous dormir !

LE DOCTEUR BILLARD. — Madame, je ne suis pas mort !

PYJAMA ROSE. — Tant pis pour vous! (Elle claque la porte).

PYJAMA CHAMPAGNE. — Est-ce vous le Monsieur du Ministère qui me rapporte ma jarretière ?

L'HOMME EN BRUN (de droite). — Annoncezvous le retour du roi ? Sinon, que venez-vous déranger cet hôtel!

L'HOMME EN NOIR. — Ronñfler, ronfler, ronfler, ils m’empêchent de ronfler !

PYJAMA CHAMPAGNE. — Monsieur, venez voir dans mon lit, si j'y suis.

PYJAMA ROSE. — Tu m'as apporté des fleurs, dis ?

L'HOMME EN NOIR. — Laissez-moi ronfler, je vous en supplie !

Selon les possibilités du théâtre, il y aura ici un BALLET DES PYJAMAS.

LE DOCTEUR BILLARD. Mesdames, Messieurs, je suis enchanté de vous voir si matinaux. Vous avez bien dormi, et moi je ne suis pas mort. Nous avons tous fait de la bonne ouvrage.

PYJAMA ROSE. — Vous auriez dû y réfléchir deux fois. Vous avez eu tort, en tous les cas.

L'HOMME EN BRUN. — Et c’est tout ce qui arrive ? Il va donc falloir recommencer à manger des petits pains beurrés et boire du café au lait, tous les matins la même chose ? Vous m’embêtez à la fin !

Entre le CAMELOT, tout habillé en papier de journal, blanc et noir. Sur son haut-de-forme une large bande: « LE MATIN». Diverses inscriptions comiques sur le ventre et les bras. Il s’avance en criant les titres :

UN CAMELOT. — Journal du Matin ! Trois sous ! Le meurtre de la rue Vaugirard. Assassinat du bourreau de Chine ! La mort du docteur Billard, en plein Paris !

LE DOCTEUR BILLARD. — La mort ! Comment la mort! Je vis! Je suis là, nom de dieu! Es-tu devenu fou ?

UN CAMELOT. — Mort ou pas, mon vieux, c’est écrit. Il n’y a pas à en sortir.

LE DOCTEUR BILLARD. — Mais, moi, touchemoi, palpe mes habits, ça c’est ma chemise et ma cravate.

LE CAMELOT. — Ah non, moi j'touche pas les messieurs pour rien !

Une grande pancarte avec le texte des titres du journal en très grosses lettres est suspendue au mur par le groom.

VÉRONIQUE, PYJAMA JAUNE (sort d’une porte à gauche). — Apportez-moi le journal ! (Elle tend un bras nu, quelqu'un lui passe un journal, et elle disparaît).

(Un instant après, sort de la même porte CAMEMBERT, en pantalons et bretelles, sans col.)

CAMEMBERT (de l’air le plus simple du monde).— Salut !

LE DOCTEUR BILLARD. — Eh bien, me voilà vivant quand même ! Excusez !

CAMEMBERT.— Mais non, mon cher, vous êtes bel et bien mort. Le pacte de votre suicide a été signé hier soir. Mon article nécrologique sur vous a paru ce matin dans la première édition. Dans toutes les gares, sur tous les autobus, dans n'importe quelle laiterie on le sait à présent. Il n’y a plus rien à faire. C’est le journaliste aujourd’hui qui décide de l’existence des hommes. Vous n’allez pourtant pas ruiner ma carrière, en faisant croire au public que j'ai inventé quelque chose ! Vous êtes en ce moment-même une personnalité transcendentale voire métaphysique. Votre nom devient immortel. Songez à celà, nom d’une poire.

LE DOCTEUR BILLARD. — Enfin, je respire pourtant, je (il s'approche de Camembert).

CAMEMBERT (en s’écartant). — Ah non, vous sentez mauvais de la bouche ! Contentez-vous d’être à cette heure l’homme le plus heureux d'Europe. Déjà il est décidé de vous ériger un monument. Les invitations sont lancées et l’heure de votre consécration approche.

Arrivent des badauds, des agents de police, des enfants, des soldats, des femmes, des chiens : tous les curieux des manifestations officielles, et se groupent autour de BILLARD en un cortège soumis et recueilli.

LE MINISTRE (le chapeau à la main, s’avance). — Mesdames, Messieurs ! Nous commémorons aujourd’hui le trépas du Surhomme de Demain, ainsi qu’il se nom-

mait lui-même, mort hier soir sur le champ d’honneur de l’Idée.

LE DOCTEUR BILLARD (avançant d’un pas, des larmes dans la voix). — Monsieur le Ministre, c’est très beau l’idée, mais permettez-moi cependant ...

L'AGENT (l’empoignant au collet).— Ouste, arrière !

LE DOCTEUR BILLARD. — Mais c’est de moi qu’il s’agit !

L’'AGENT. — Qui vous le dit ! Vous ne voyez donc pas que c’est une cérémonie of-fi-cielle ?

LETDOCTEUR "SILLARDMIONANRAORO ROSES forces). — Je ne suis pas mort !

LE MINISTRE. — Ça nous est égal. UNE FEMME. —- Continuez ! Discours !

UN SOLDAT. — C’est un anarchiste, çà !

LE DOCTEUR BILLARD. — Assassins !

(La pancarte et l’homme-journal avancent au premier plan.)

LE DOCTEUR BILLARD (se ravisant et prenant son chapeau à la main). — Mais au moins permettezmoi, par humanité, de faire une collecte au profit de la veuve !

(Il passe devant tous les assistants qui lui jettent des pièces d’or et d'argent à profusion. Or, le chapeau de Billard a un trou, et toute la monnaie recueillie retombe à terre, cependant que derrière lui, Camembert la ramasse.)

CAMEMBERT. — Ainsi je suis et reste héritier !

(Véronique sort de sa chambre, en grande toilette de ville. Elle reste un moment à contempler la scène, puis soudain appelle d’une voix caline.)

VÉRONIQUE. — Mon chéri ?

CAMEMBERT (se précipite vers elle). — Voici beaucoup d’argent, ma petite femme adorée !

VÉRONIQUE (hautaine). — Vous dites, Monsieur ?

CAMEMBERT. — Comment: Monsieur, après s’être lavé les pieds dans la même baignoire, après avoir bu le chocolat en rigolant ensemble, sur le divan ?

VÉRONIQUE (se détourne de lui et tend la main à Billard, qui s’avance de l’autre côté). — Eh bien, mon chéri, nous avons fait une excellente recette. Ma blouse

de Dufayel est payée. Nous pourrons en plus nous payer une villa en Bretagne. Je t’aime, mon Surhomme ! (Ils s’embrassent.)

LE DOCTEUR BILLARD (bâillant et s'étirant). — Oui, les discours pour le salut de l’humanité sont une bonne affaire.

(RIDEAU

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f 10e qe ui si [AA RATS |

PARIS BRÛÔLE

Nef écarlate « PARIS »

À Dieu va, sur les plâtres de toutes les mairies aux flancs de tous les trams !

L’enseigne LIBERTÉ EGALITE FRATERNITE se balance aux courants d’air des prisons

Des anges s’envolent des tours de St. Sulpice en ascenseurs invisibles

Les pianolas chantent dans les voiles

Angélus

5 heures du matin

L’apocalypse des trains de marchandises

entre lentement en gare sous la pluie

et porte les oranges or aurore

On en charge les premiers autobus

qui vont au Châtelet

Les blancs corbeaux des quotidiens se battent autour des appâts de la nuit Le monde juge en trois lignes Evangile des métros « Un coiffeur se pend aux cheveux de sa femme 12 nègres à bord du « Suffren » fusillés pour raisons confessionnelles Grève générale au Vatican Le pape souffre de douleurs internes

A New-York une comète ressuscite 3000000 de

morts Ils s’aimaient : 10 ans de travaux forcés »

Boulevards républicains

les cafés matinaux clignent

les maisons lèvent des stores lourds de sommeil Vespasiennes sources aimables

que n’y pousse le thym !

Et les dernières veuves de la nuit

boutonnent les brouillards sur leurs seins

Nuit en ton honneur

on élève Boulevard Arago

la statue Guillotine

où vient percher un merle bleu L’assassin frisé sourit

en première page du Matin

dans toutes les laiteries

deuil de tous les trains de banlieue d'Europe Déjà roule la tête

dans la sciure d’or

roule et monte

dans le dos de l’humanité

ronde

rouge

SOLEIL

Tu ne tueras point !

Mais le soleil n’est pas une tête de mort Il est l’humble pissenlits

Il est le chignon blond de ma dactylo Il est l’épingle de ma cravate

Et à Paris

dans toutes les boulangeries

qui sentent les champs de bluets

il est cette miche

de trois kilos

Les bonnes ménagères dissimulent derrière les ciels-de-lit

une bouteille de vitriol

pour quand viendra le facteur avec un grand malheur

Le spécialiste des maladies de peau écrit son ordonnance de mort

au rez-de-chaussée des hôtels meublés et fait l’escompte aux manucures

Mais à tous les arrêts de trams

une inconnue m'attend

Les autobus démarrent

complets aux larmes

D'abord elle sourit : ensuite

je mets son cœur sur de la glace à la framboise Trois cents fois elle s’appela Isabelle

Mais hier ce fut Zouzou

tombée d’une chambre d’hôtel

Son cœur est une poupée

qui ferme les yeux quand on la penche Mais quand elle pleure

la vieille femme déjà transparaît

Ses paupières sont des feuilles d'automne qui ont peur de tomber dans l’herbe

A deux on découvre la nature

petits vapeurs de St. Cloud

Primevères véritables autour de l’usine à gaz

Sous les aisselles les déesses de marbre portent de la mousse

Les matins vieillissent vite

L'arbre s'envole

Demi-tour il n’est plus temps

d’être grec

Tourne toupie du monde

Cirque

Panthéon en toc

Fouettée de jarretelles roses !

À la Grande Roue on met en loterie les étoiles Un manège de bêtes électriques tourne

autour de ton geyser de métal

Tour Eiffel

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