‹ Le Nouvelle Héloïse (volume 2)Chapitre 10 sur 14 · Le Bûcheron · texte numérisé non relu

Le Bûcheron

2. Je trouve qu'on n'a pas mal comparé les airs légers fie la musique françoise à la course d'une vache qui galope, ou d'une oie grasse qui veul voler.

douceur, les inflexions âpres et fortes, les sons forcés et traînans; nulle cadence, nul accent mélodieux dans les airs du peuple : les instrumens militaires, les fifres de l'infanterie, les trompettes de la cavalerie, tous les cors, tous les hautbois, les chanteurs des rues, les violons de guinguette, tout cela est d'un faux à choquer l'oreille la moins délicate. Tous les talens ne sont pas donnés aux mêmes hommes, et, en général, le François paroît être de tous les peuples de l'Europe celui qui a le moins d'aptitude à la musique. Mylord Edouard prétend que les Anglois en ont aussi peu; mais la différence est que ceux-ci le savent et ne s'en soucient guère, au lieu que les François renonceroient à mille justes droits et passeroient condamnation sur toute autre chose plutôt que de convenir qu'ils ne sont pas les premiers musiciens du monde. Il y en a même qui regarderoient volontiers la musique à Paris comme une affaire d'Etat, peut-être parce que c'en fut une à Sparte découper deux cordes à la lyre de Timothée : à cela vous sentez qu'on n'a rien à dire. Quoi qu'il en soit, l'Opéra de Paris pourroit être une fort belle institution politique qu'il n'en plairoit pas davantage aux gens de goût. Revenons à ma description.

Les ballets, dont il me reste à vous parler, sont la partie la plus brillante de cet Opéra, et, considérés séparément, ils font un spectacle agréable,

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magnifique et vraiment théâtral ; mais ils servent comme partie constitutive de la pièce, et c'est en cette qualité qu'il les faut considérer. Vous connoissez les opéras de Quinault; vous savez comment les divertissemens y sont employés : c'est à peu près de même, ou encore pis, chez ses successeurs. Dans chaque acte, l'action est ordinairement coupée au moment le plus intéressant par une fête qu'on donne aux acteurs assis, et que le parterre voit debout. Il arrive de là que les personnages de la pièce sont absolument oubliés, ou bien que les spectateurs regardent les acteurs, qui regardent autre chose. La manière d'amener ces fêtes est simple : si le prince est joyeux, on prend part à sa joie, et l'on danse; s'il est triste, on veut l'égayer, et l'on danse. J'ignore si c'est la mode à la cour de donner le bal aux rois quand ils sont de mauvaise humeur : ce que je sais par rapport à ceux-ci, c'est qu'on n'e peut trop admirer leur constance stoïque à voir des gavottes ou écouter des chansons tandis qu'on décide quelquefois derrière le théâtre de leur couronne ou de leur sort. Mais il y a bien d'autres sujets de danses; les plus graves actions de la vie se font en dansant. Les prêtres dansent, les soldats dansent, les dieux dansent, les diables dansent; on danse jusque dans les enterremens, et tout danse à propos de tout.

La danse est donc le quatrième des beaux-arts

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employés clans la constitution de la scène l^riciiie ; mais les trois autres concourent à l'imitation ; et celui-là qu'imite-t-il ? Rien. Il est donc horsd'œuvre quand il n'est employé que comme danse : car que font des menuets, des rigaudons, des chaconnes, dans une tragédie ? Je dis plus : il n'y seroit pas moins déplacé s'il imitoit quelque chose, parce que, de toutes les unités, il n'y en a point de plus indispensable que celle du langage; et un opéra où l'action se passeroit moitié en chant, moitié en danse, seroit plus ridicule encore que celui où l'on parleroit moitié françois, moitié italien.

Non contens d'introduire la danse comme partie essentielle de la scène lyrique, ils se sont même efforcés d'en faire quelquefois le sujet principal, et ils ont des opéras appelés ballets qui remplissent si mal leur titre que la danse n'y est pas moins déplacée que dans tous les autres. La plupart de ces ballets forment autant de sujets séparés que d'actes, et ces sujets sont liés entre eux par de certaines relations métaphysiques dont le spectateur ne se douteroit jamais, si l'auteur n'avoit soin de l'en avertir dans un prologue. Les saisons, les âges, les sens, les élémens, je demande quel rapport ont tous ces titres à la danse, et ce qu'ils peuvent offrir en ce genre à l'imagination. Quelques-uns même sont purement allégoriques, comme le carnaval et la folie; et ce sont les plus insupportables de tous,

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parce qu'avec beaucoup d'esprit et de finesse ils n'ont ni sentiraens, ni tableaux, ni situations, ni chaleur, ni intérêt, ni rien de tout ce qui peut donner prise à la musique, flatter le cœur et nourrir l'illusion. Dans ces prétendus ballets, l'action se passe toujours en chant, la danse interrompt toujours l'action, ou ne s'y trouve que par occasion, et n'imite rien. Tout ce qu'il arrive, c'est que, ces ballets ayant encore moins d'intérêt que les tragédies, cette interruption y est moins remarquée; s'ils étoient moins froids, on en seroit plus choqué ; mais un défaut couvre l'autre, et l'art des auteurs pour empêcher que la danse ne lasse, c'est de faire en sorte que la pièce ennuie. Ceci me mène insensiblement à des recherches sur la véritable constitution du drame lyrique, trop étendues pour entrer dans cette lettre, et qui me jetteroient loin de mon sujet : j'en ai fait une petite dissertation à part que vous trouverez ci-jointe, et dont vous pourrez causer avec Regianino. Il me reste à vous dire sur l'opéra françois que le plus grand défaut que j'y crois remarquer est un faux goût de magnificence, par lequel on a voulu mettre en représentation le merveilleux, qui, n'étant fait que pour être imaginé, est aussi bien placé dans un poème épique que ridiculement sur un théâtre. J'aurois eu peine à croire, si je ne l'avois vu, qu'il se trouvât des artistes assez imbéciles pour vouloir imiter le char du Soleil, et

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des spectateurs assez cnfans pour aller voir cette imitation. La Bruyère ne concevoit pas comment un spectacle aussi superbe que l'Opéra pouvoit l'ennuyer à si grands frais. Je le conçois bien, moi, qui ne suis pas un La Bruyère; et je soutiens que, pour tout homme qui n'est pas dépourvu du goût des beaux-arts, la musique Françoise, la danse et le merveilleux, mêlés ensemble, feront toujours de l'Opéra de Paris le plus ennuyeux spectacle qui puisse exister. Après tout, peut-être n'en faut-il pas aux François de plus parfaits, au moins quant à l'exécution; non qu'ils ne soient très en état de connoître la bonne, mais parce qu'en ceci le mal les amuse plus que le bien. Ils aiment mieux railler qu'applaudir; le plaisir de la critique les dédommage de l'ennui du spectacle, et il leur est plus agréable de s'en moquer quand ils n'y sont plus, que de s'y plaire tandis qu'ils y sont.

LETTRE XXIV De Julie.

Oui, oui, je le vois bien, l'heureuse Julie t'est" toujours chère. Ce même feu qui brilloit jadis dans tes yeux se fait sentir dans ta dernière lettre : j'y retrouve toute l'ardeur qui m'anime, et la mienne

s'en irrite encore. Oui, mon ami, le sort a beau nous séparer, pressons nos cœurs l'un contre l'autre, conservons par la communication la chaleur naturelle contre le froid de l'absence et du désespoir, et que tout ce qui devroit relâcher notre attachement ne serve qu'à le resserrer sans cesse.

Mais admire ma simplicité : depuis que j'ai reçu cette lettre, j'éprouve quelque chose des charmans effets dont elle parle ; et ce badinage du talisman, quoique inventé par moi-même, ne laisse pas de me séduire et de me paroître une vérité. Cent fois le jour, quand je suis seule, un tressaillement me saisit comme si je te sentois près de moi. Je m'imagine que tu tiens mon portrait, et je suis si folle que je crois sentir l'impression des caresses que tu lui fais et des baisers que tu lui donnes ; ma bouche croit les recevoir, mon tendre cœur croit les goûter. O douces illusions ! ô chimères ! dernières ressources des malheureux ! ah ! s'il se peut, tenez-nous lieu de réalité ! Vous êtes quelque chose encore à ceux pour qui le bonheur n'est plus rien.

Quant à la manière dont je m'y suis prise pour avoir ce portrait, c'est bien un soin de l'amour; mais crois que, s'il étoit vrai qu'il fît des miracles, ce n'est pas celui-là qu'il auroit choisi. Voici le mot de l'énigme. Nous eûmes il y a quelque temps ici un peintre en miniature venant d'Italie; il avoit des lettres de mylord Edouard, qui peut-être en

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les lui donnant avoit en vue ce qui est arrivé. M. d'Orbe voulut profiter de cette occasion pour avoir le portrait de ma cousine ; je voulus l'avoir aussi. Elle et ma mère voulurent avoir le mien, et, à ma prière, le peintre en fit secrètement une seconde copie. Ensuite, sans m'embarrasser de copie ni d'original, je choisis subtilement le plus ressemblant des trois pour te l'envoyer. C'est une friponnerie dont je ne me suis pas fait un grand scrupule : car un peu de ressemblance de plus ou de moins n'importe guère à ma mère et à ma cousine; mais les hommages que tu rendrois à une autre figure que la mienne seroient une espèce d'infidélité d'autant plus dangereuse que mon portrait seroit mieux que moi ; et je ne veux point, comme que ce soit, que tu prennes du goût pour des charmes que je n'ai pas. Au reste, il n'a pas dépendu de moi d'être un peu plus soigneusement vêtue; mais on ne m'a pas écoutée, et mon père lui-même a voulu que le portrait demeurât tel qu'il est. Je te prie au moins de croire qu'excepté la coiffure cet ajustement n'a point été pris sur le mien, que le peintre a tout fait de sa grâce, et qu'il a orné ma personne des ouvrages de son imagination.

LETTRE XXV .4 Julie.

Il faut, chère Julie, que je te parle encore de ton portrait; non plus dans ce premier enchantement auquel tu fus si sensible, mais au contraire avec le regret d'un homme abusé par un faux espoir, et que rien ne peut dédommager de ce qu'il a perdu. Ton portrait a de la grâce et de la beauté, même de la tienne; il est assez ressemblant, et peint par un habile homme; mais, pour en être content, il faudroit ne te pas connoître.

La première chose que je lui reproche est de te ressembler, et de n'être pas toi, d'avoir ta figure, et d'être insensible. Vainement le peintre a cru rendre exactement tes yeux et tes traits : il n'a point rendu ce doux sentiment qui les vivifie, et sans lequel, tout charmans qu'ils sont, ils ne seroient rien. C'est dans ton cœur, ma Julie, qu'est le fard de ton visage, et celui-là ne s'imite point. Ceci tient, je l'avoue, à l'insuffisance de l'art ; mais c'est au moins la faute de l'artiste de n'avoir pas été exact en tout ce qui dépendoit de lui. Par exemple, il a placé la racine des cheveux trop loin des tempes, ce qui donne au front un contour moins agréable et moins de finesse au regard. Il a oublié les rameaux de pourpre que font en cet endroit

deux ou trois petites veines sous la peau, à peu près comme dans ces fleurs d'iris que nous considérions un jour au jardin de Clarens. Le coloris des joues est trop près des yeux, et ne se fond pas délicieusement en couleur de rose vers le bas du visage comme sur le modèle ; on diroit que c'est du rouge artificiel plaqué comme le carmin des femmes de ce pays. Ce défaut n'est pas peu de chose, car il te rend l'œil moins doux et l'air plus hardi.

Mais, dis-moi, qu'a-t-il fait de ces nichées d'amours qui se cachent aux deux coins de ta bouche, et que, dans mes jours fortunés, j'osois réchauffer quelquefois de la mienne? Il n'a point donné leur grâce à ces coins, il n'a pas mis à cette bouche ce tour agréable et sérieux qui change tout à coup à ton moindre sourire et porte au cœur je ne sais quel enchantement inconnu, je ne sais quel soudain ravissement que rien ne peut exprimer. Il est vrai que ton portrait ne peut passer du sérieux au sourire. Ah! c'est précisément de quoi je me plains : pour pouvoir exprimer tous tes charmes, il faudroit te peindre dans tous les instans de ta vie.

Passons au peintre d'avoir omis quelques beautés; mais en quoi il n'a pas fait moins de tort à ton visage, c'est d'avoir omis les défauts. Il n'a point fait cette tache presque imperceptible que tu as sous l'œil droit, ni celle qui est au cou du côté gauche. Il n'a point mis... ô dieux! cet homme étoit-il de bronze?... il a oublié la petite cicatrice

qui t'est restée sous la lèvre. II t'a fait les cheveux et les sourcils de la même couleur, ce qui n'est pas : les sourcils sont plus châtains, et les cheveux plus cendrés :

Bionda testa, occhi azurri, e bruno ciglio.

Il a fait le bas du visage exactement ovale; il n'a pas remarqué cette légère sinuosité qui, séparant le menton des joues, rend leur contour moins régulier et plus gracieux. Voilà les défauts les plus sensibles. Il en a omis beaucoup d'autres, et je lui en sais fort mauvais gré : car ce n'est pas seulement de tes beautés que je suis amoureux, mais de toi tout entière telle que tu es. Si tu ne veux pas que le pinceau te prête rien, moi je ne veux pas qu'il t'ôte rien; et mon cœur se soucie aussi peu des attraits que tu n'as pas qu'il est jaloux de ce qui tient leur place.

Quant à l'ajustement, je le passerai d'autant moins que, parée ou négligée, je t'ai toujours vue mise avec beaucoup plus de goût que tu ne l'es dans ton portrait. La coiffure est trop chargée : on me dira qu'il n'y a que des fleurs; eh bien! ces fleurs sont de trop. Te souviens-tu de ce bal où tu portois ton habit à la valaisane et où ta cousine dit que je dansois en philosophe? Tu n'avois pour toute coiffure qu'une longue tresse de tes cheveux roulée autour de ta tête et rattachée avec une aiguille d'or, à la manière des villageoises de

Berne. Non, le soleil orné de tous ses rayons n'a pas l'éclat dont tu frappois les yeux et les cœurs, et sûrement quiconque te *it ce jour-là ne t'oubliera de sa vie. C'est ainsi, ma Julie, que tu dois être coiffée; c'est l'or de tes cheveux qui doit parer ton visage, et non cette rose qui les cache et que ton teint flétrit. Dis à la cousine (car je reconnois ses soins et son choix) que ces fleurs dont elle a couvert et profané ta chevelure ne sont pas de meilleur goût que celles qu'elle recueille dans VAdone, et qu'on peut leur passer de suppléer à la beauté, mais non de la cacher.

A l'égard du buste, il est singulier qu'un amant soit là-dessus plus sévère qu'un père; mais en effet je ne t'y trouve pas vêtue avec assez de soin. Le portrait de Julie doit être modeste comme elle. Amour, ces secrets n'appartiennent qu'à toi. Tu dis que le peintre a tout tiré de son imagination. Je le crois, je le crois! Ah! s'il eût aperçu le moindre de ces charmes voilés, ses yeux l'eussent dévoré, mais sa main n'eût point tenté de les peindre : pourquoi faut-il que son art téméraire ait tenté de les imaginer? Ce n'est pas seulement un défaut de bienséance, je soutiens que c'est encore un défaut de goût. Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein; on voit que l'un de ces deux objets doit empêcher l'autre de paroître : il n'y a que le délire de l'amour qui puisse les accorder; et quand sa main ardente ose

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dévoiler celui que la pudeur couvre, l'ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu l'oublies, et non que tu l'exposes.

Voilà la critique qu'une attention continuelle m'a fait faire de ton portrait. J'ai conçu là-dessus le dessein de le réformer selon mes idées. Je les ai communiquées à un peintre habile; et, sur ce qu'il a déjà fait, j'espère te voir bientôt plus semblable à toi-même. De peur de gâter le portrait, nous essayons les changemens sur une copie que je lui en ai fait faire, et il ne les transporte sur l'original que quand nous sommes bien sûrs de leur effet. Quoique je dessine assez médiocrement, cet artiste ne peut se lasser d'admirer la subtilité de mes observations; il ne comprend pas combien celui qui me les dicte est un maître plus savant que lui. Je lui parois aussi quelquefois fort bizarre : il dit que je suis le premier amant qui s'avise de cacher des objets qu'on n'expose jamais assez au gré des autres; et quand je lui réponds que c'est pour mieux te voir tout entière que je t'habille avec tant de soin, il me regarde comme un fou. Ah! que ton portrait seroit bien plus touchant si je pouvois inventer des moyens d'y montrer ton âme avec ton visage et d'y peindre à la fois ta modestie et tes attraits! Je te jure, ma Julie, qu'ils gagneront beaucoup à cette réforme. On n'y voyoit que ceux qu'avoit supposés le peintre, et le spectateur ému les supposera tels qu'ils sont. Je ne sais

quel enchantement secret règne dans ta personne, mais tout ce qui la touche semble y participer; il ne faut qu'apercevoir un coin de ta robe pour adorer celle qui la porte. On sent, en regardant ton ajustement, que c'est partout le voile des Grâces qui couvre la beauté, et le goût de ta modeste parure semble annoncer au cœur tous les charmes qu'elle recèle.

LETTRE XXVI A Julie.

Julie, ô Julie! ô toi qu'un temps j'osois appeler mienne, et dont je profane aujourd'hui le nom ! la plume échappe à ma main tremblante; mes larmes inondent le papier; j'ai peine à former les premiers traits d'une lettre qu'il ne falloit jamais écrire; je ne puis ni me taire ni parler. Viens, honorable et chère image, viens épurer et raffermir un cœur avili par la honte et brisé par le repentir. Soutiens mon courage qui s'éteint; donne à mes remords la force d'avouer le crime involontaire que ton absence m'a laissé commettre.

Que tu vas avoir de mépris pour un coupable! mais bien moins que je n'en ai moi-même. Quelque abject que j'aille être à tes yeux, je le suis cent fois plus aux miens propres : car, en me voyant tel

que je suis, ce qui m'humilie le plus encore, c'est de te voir, de te sentir au fond de mon cœur, dans un lieu désormais si peu digne de toi, et de songer que le souvenir des plus vrais plaisirs de l'amour n'a pu garantir mes sens d'un piège sans appas et d'un crime sans charmes.

Tel est l'excès de ma confusion qu'en recourant à ta clémence je crains même de souiller tes regards sur ces lignes par l'aveu de mon forfait. Pardonne, âme pure et chaste, un récit que j'épargnerois à ta modestie s'il n'étoit un moyen d'expier mes égaremens. Je suis indigne de tes bontés, je le sais; je suis vil, bas, méprisable; mais au moins je ne serai ni faux ni trompeur, et j'aime mieux que tu m'ôtes ton cœur et la vie que de t'abuser un seul moment. De peur d'être tenté de chercher des excuses qui ne me rendroient que plus criminel, je me bornerai à te faire un détail exact de ce qui m'est arrivé. Il sera aussi sincère que mon regret; c'est tout ce que je me permettrai de dire en ma faveur.

J'avois fait connoissance avec quelques officiers aux gardes et autres jeunes gens de nos compatriotes, auxquels je trouvois un mérite naturel, que j'avois regret de voir gâter par l'imitation de je ne sais quels faux airs qui ne sont pas faits pour eux. Ils se moquoient à leur tour de me voir conserver dans Paris la simplicité des antiques mœurs helvétiques. Ils prirent mes maximes et mes ma- Noiivelle Héloïse. H. 2 3

nièies pour des leçons indirectes dont ils furent choqués, et résolurent de me faire changer de ton à quelque prix que ce fût. Après plusieurs tentatives qui ne réussirent point, ils en firent une mieux concertée qui n'eut que trop de succès. Hier matin ils vinrent me proposer d'aller souper chez la femme d'un colonel, qu'ils me nommèrent, et qui, sur le bruit de ma sagesse, avoit, disoient-ils, envie de faire connoissance avec moi. Assez sot pour donner dans ce persiflage, je leur représentai qu'il seroit mieux d'aller premièrement lui faire visite; mais ils se moquèrent de mon scrupule, me disant que la franchise suisse ne comportoit pas tant de façon, et que ces manières cérémonieuses ne serviroient qu'à lui donner mauvaise opinion de moi. A neuf heures, nous nous rendîmes donc chez la dame. Elle vint nous recevoir sur l'escalier, ce que je n'avois encore observé nulle part. En entrant, je vis à des bras de cheminée de vieilles bougies qu'on venoit d'allumer, et partout un certain air d'apprêt qui ne me plut point. La maîtresse de la maison me parut jolie, quoique un peu passée ; d'autres femmes à peu près du même âge et d'une semblable figure étoient avec elle : leur parure, assez brillante, avoit plus d'éclat que de goût; mais j'ai déjà remarqué que c'est un point sur lequel on ne peut guère juger en ce pays de l'état d'une femme. Les premiers complimens se passèrent à peu près comme partout; l'usage du monde apprend à

les abréger, ou à les tourner vers l'enjouement avant qu'ils ennuient. Il n'en fut pas tout à fait de même sitôt que la conversation devint générale et sérieuse : je crus trouver à ces dames un air contraint et gêné, comme si ce ton ne leur eût pas été familier; et, pour la première fois depuis que j'étois à Paris, je vis des femmes embarrassées à soutenir un entretien raisonnable. Pour trouver une matière aisée, elles se jetèrent sur leurs affaires de famille, et, comme je n'en connoissois pas une, chacune dit de la sienne ce qu'elle voulut. Jamais je n'avois tant oui parler de monsieur le colonel ; ce qui m'étonnoit dans un pays oii l'usage est d'appeler les gens par leurs noms plus que par leurs titres, et où ceux qui ont celui-là en portent ordinairement d'autres.

Cette fausse dignité fit bientôt place à des manières plus naturelles. On se mit à causer tout bas; et, reprenant sans y penser un ton de familiarité peu décente, on chuchotoit, on sourioit en me regardant, tandis que la dame de la maison me questionnoit sur l'état de mon cœur d'un certain ton résolu qui n'étoit guère propre à le gagner. On servit; et la liberté de la table, qui semble confondre tous les états, mais qui met chacun à sa place sans qu'il y songe, acheva de m'apprendre en quel lieu j'étois. Il étoit trop tard pour m'en dédire. Tirant donc ma sûreté de ma répugnance, je consacrai cette soirée à ma fonction

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d'obseivateui, et résolus d'employer à connoître cet ordre de femmes la seule occasion que j'en aurois de ma vie. Je tirai peu de fruit de mes remarques ; elles avoient si peu d'idée de leur état présent, si peu de prévoyance pour l'avenir, et, hors du jargon de leur métier, elles étoient si stupides à tous égards que le mépris effaça bientôt la pitié que j'avois d'abord d'elles. En parlant du plaisir même, je vis qu'elles étoient incapables d'en ressentir. Elles me parurent d'une violente avidité pour tout ce qui pouvoit tenter leur avarice; à cela près, je n'entendis sortir de leur bouche aucun mot qui partît du cœur. J'admirai comment d'honnêtes gens pouvoient supporter une société si dégoûtante. C'eût été leurimposer une peine cruelle, à mon avis, que de les condamner au genre de vie qu'ils choisissoient eux-mêmes.

Cependant le souper se prolongeoit et devenoit bruyant : au défaut de l'amour, le vin échaufîoit les convives. Les discours n'étoient pas tendres, mais déshonnêtes, et les femmes tàchoient d'exciter, par le désordre de leur ajustement, les désirs qui l'auroient dû causer. D'abord tout cela ne fit sur moi qu'un effet contraire, et tous leurs efforts pour me séduire ne servoient qu'à me rebuter. « Douce pudeur, disois-je en moi-même, suprême volupté de l'amour, que de charmes perd une femme au moment qu'elle renonceà toi ! combien, si elles connoissoient ton empire, elles mettroient de

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soins à te conserver, sinon par honnêteté, du moins par coquetterie! Mais on ne joue point la pudeur; il n'y a pas d'artifice plus ridicule que celui qui la veut imiter. Quelle différence, pensois-je encore, de la grossière impudence de ces créatures et de leurs équivoques licencieuses à ces regards timides et passionnés, à ces propos pleins de modestie, de grâce et de sentiment, dont...! » Je n'osois achever; je rougissois de ces indignes comparaisons... Je me reprochois comme autant de crimes les charmans souvenirs qui me poursuivoient malgré moi... En quels lieux osois-je penser à celle. . . ! Hélas ! ne pouvant écarter de mon cœur une trop chère image, je m'efforçois de la voiler. Le bruit, les propos que j'entendois, les objets qui frappoient mes yeux, m'échauffèrent insensiblement : mes deux voisines ne cessoient de me faire des agaceries, qui furent enfin poussées trop loin pour me laisser de sang-froid. Je sentis que ma tête s'embarrassoit : j'avois toujours bu mon vin fort trempé; j'y mis plus d'eau encore, et enfin je m'avisai de la boire pure. Alors seulement je m'aperçus que cette eau prétendue étoit du vin blanc et que j'avois été trompé tout le long du repas. Je ne fis point des plaintes qui ne m'auroient attiré que des railleries : je cessai de boire. Il n'étoit plus temps : le mal étoit fait. L'ivresse ne tarda pas à m'ôter le peu de connoissance qui me restoit. Je fus surpris, en revenant à moi, de me

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trouver dans un cabinet reculé, entre les bras d'une de ces créatures, et j'eus au même instant le désespoir de me sentir aussi coupable que je pouvois l'être.

J'ai fini ce récit affreux ; qu'il ne souille plus tes regards ni ma mémoire. O toi dont j'attends mon jugement, j'implore ta rigueur, je la mérite. Quel que soit mon châtiment, il me sera moins cruel que le souvenir de mon crime.

LETTRE XXVII De Julie.

Rassurez-vous sur la crainte de m'avoir irritée : votre lettre m'a donné plus de douleur que de colère. Ce n'est pas moi, c'est vous que vous avez offensé par un désordre auquel le cœur n'eut point de part. Je n'en suis que plus affligée : j'aimerois mieux vous voir m'outrager que vous avilir, et le mal que vous vous faites est le seul que je ne puis vous pardonner.

A ne regarder que la faute dont vous rougissez, vous vous trouvez bien plus coupable que vous ne l'êtes, et je ne vois guère en cette occasion que de l'imprudence à vous reprocher; mais ceci vient de plus loin et lient à une plus profonde

LETTRE XXVII i83

racine que vous n'apercevez pas, et qu'il faut que l'amitié vous découvre.

Votre première erreur est d'avoir pris une mauvaise route en entrant dans le monde : plus vous avancez, plus vous vous égarez, et je vois en frémissant que vous êtes perdu si vous ne revenez sur vos pas. Vous vous laissez conduire insensiblement dans le piège que j'avois craint. Les grossières amorces du vice ne pouvoient d'abord vous séduire; mais la mauvaise compagnie a commencé par abuser votre raison pour corrompre votre vertu, et fait déjà sur vos mœurs le premier essai de ses maximes.

Quoique vous ne m'ayez rien dit en particulier des habitudes que vous vous êtes faites à Paris, il est aisé de juger de vos sociétés par vos lettres, et de ceux qui vous montrent les objets par votre manière de les voir. Je ne vous ai point caché combien j'étois peu contente de vos relations; vous avez continué sur le même ton, et mon déplaisir n'a fait qu'augmenter. En vérité l'on prendroit ces lettres pour les sarcasmes d'un petitmaître ' plutôt que pour les relations d'un philosophe, et l'on a peine à les croire de la même main que celles que vous m'écriviez autrefois. Quoi!

I. Douce Julie, à combien de titres vou5 allez vous faire siffler! Eh quoi! vous n'avez pas même le ton du jour! Vous ne savez pas qu'il y a des petites-maîtresses, mais qu'il n'v a plus de petits-maitres ! Bon Dieu ! que savez-vous donc?

184 SECONDE l'ARTlE

VOUS pensiez étudier les hommes dans les petites manières de quelques coteries de précieuses ou de gens désœuvrés; et ce vernis extérieur et changeant, qui devoit à peine frapper vos yeux, fait le fond de toutes vos remarques! Etoit-ce la peine de recueillir avec tant de soin des usages et des bienséances qui n'existeront plus dans dix ans d'ici, tandis que les ressorts éternels du cœur humain, le jeu secret et durable des passions, échappent à vos recherches? Prenons votre lettre sur les femmes, qu'y trouverai-je qui puisse m'apprendre à les connoître? Quelque description de leur parure, dont tout le monde est instruit, quelques observations malignes sur leur manière de se mettre et de se présenter, quelque idée du désordre d'un petit nombre, injustement généralisée : comme si tous les sentimens honnêtes étoient éteints à Paris et que toutes les femmes y allassent en carrosse et aux premières loges! M'avez-vous rien dit qui m'instruise solidement de leurs goûts, de leurs maximes, de leur vrai caractère? et n'est-il pas bien étrange qu'en parlant des femmes d'un pays un homme sage ait oublié ce qui regarde les soins domestiques et l'éducation des enfans'? La seule

1. Et pourquoi ne l'auroit-il pas oublié? est-ce que ces soins les regardent ? Eh ! que deviendroient le monde et l'Etat ? Auteurs illustres, brillans académiciens, que deviendriezvous tous si les femmes alloient quitter le gouvernement de la littérature et des affaires pour prendre celui de leur ménage?

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chose qui semble être de vous dans toute cette lettre, c'est le plaisir avec lequel vous louez leur bon naturel et qui fait honneur au vôtre; encore n'avez-vous fait en cela que rendre justice au sexe en général : et dans quel pays du monde la douceur et la commisération ne sont-elles pas l'aimable partage des femmes?

Quelle différence de tableau si vous m'eussiez peint ce que vous aviez vu plutôt que ce qu'on vous avoit dit, ou du moins que vous n'eussiez consulté que des gens sensés ! Faut-il que vous, qui avez tant pris de soins à conserver votre jugement, alliez le perdre comme de propos délibéré dans le commerce d'une jeunesse inconsidérée, qui ne cherche dans la société des sages qu'à les séduire, et non pas à les imiter ! Vous regardez à de fausses convenances d'âge qui ne vous vont point, et vous oubliez celles de lumières et de raison qui vous sont essentielles. Malgré tout votre emportement, vous êtes le plus facile des hommes, et, malgré la maturité de votre esprit, vous vous laissez tellement conduire par ceux avec qui vous vivez que vous ne sauriez fréquenter des gens de votre âge sans en descendre et redevenir enfant. Ainsi vous vous dégradez en pensant vous assortir, et c'est vous mettre au-dessous de vous-même que de ne pas choisir des amis plus sages que vous.

Je ne vous reproche point d'avoir été conduit

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sans le savoir dans une maison déshonnête, mais je vous reproche d'y avoir été conduit par de jeunes officiers que vous ne deviez pas connoître, ou du moins auxquels vous ne deviez pas laisser diriger vos amusemens. Quant au projet de les ramener à vos principes, j'y trouve plus de zèle que de prudence; si vous êtes trop sérieux pour être leur camarade, vous êtes trop jeune pour être leur Mentor, et vous ne devez vous mêler de réformer autrui que quand vous n'aurez plus rien à faire en vous-même.

Une seconde faute, plus grava encore et beaucoup moins pardonnable, est d'avoir pu passer volontairement la soirée dans un lieu si peu digne de vous, et de n'avoir pas fui dès le premier instant où vous avez connu dans quelle maison vous étiez. Vos excuses là-dessus sont pitoyables. // étoit trop tard pour s'en dédire! comme s'il y avoit quelque espèce de bienséance en de pareils lieux, ou que la bienséance dût jamais l'emporter sur la vertu, et qu'il fût jamais trop tard pour s'empêcher de mal faire! Quant à la sécurité que vous tirez de votre répugnance, je n'en dirai rien : l'événement vous a montré combien elle étoit fondée. Parlez plus franchement à celle qui sait lire dans votre cœur: c'est la honte qui vous retint. Vous craignîtes qu'on ne se moquât de vous en sortant; un moment de huée vous fit peur, et vous aimâtes mieux vous exposer aux remords qu'à la raillerie. Savez-vous

bien quelle maxime vous suivîtes en cette occasion ? Celle qui la première introduit le vice dans une âme bien née, étouffe la voix de la conscience par la clameur publique, et réprime l'audace de bien faire par la crainte du blâme. Tel vaincroit les tentations qui succombe aux mauvais exemples; tel rougit d'être modeste et devient effronté par honte ; et cette mauvaise honte corrompt plus de cœurs honnêtes que les mauvaises inclinations. Voilà surtout de quoi vous avez à préserver le vôtre : car, quoi que vous fassiez, la crainte du ridicule que vous méprisez vous domine pourtant malgré vous. Vous braveriez plutôt cent périls qu'une raillerie, et l'on ne vit jamais tant de timidité jointe à une âme aussi intrépide.

Sans vous étaler contre ce défaut des préceptes de morale que vous savez mieux que moi, je me contenterai de vous proposer un moyen pour vous en garantir, plus facile et plus sûr peut-être que tous les raisonnemens de la philosophie : c'est de faire dans votre esprit une légère transposition de temps et d'anticiper sur l'avenir de quelques minutes. Si, dans ce malheureux souper, vous vous fussiez fortifié contre un instant de moquerie de la part des convives par l'idée de l'état où votre âme alloit être sitôt que vous seriez dans la rue; si vous vous fussiez représenté le contentement intérieur d'échapper aux pièges du vice, l'avantage de prendre d'abord cette habitude de vaincre qui en facilite le

pouvoir, le plaisir que vous eût donné la conscience de votre victoire, celui de me la décrire, celui que j'en aurois reçu moi-même, est-il croyable que tout cela ne l'eût pas emporté sur une répugnance d'un instant, à laquelle vous n'eussiez jamais cédé si vous en aviez envisagé les suites? Encore, qu'estce que cette répugnance qui met un prix aux railleries de gens dont l'estime n'en peut avoir aucun? Infailliblement cette réflexion vous eût sauvé, pour un moment de mauvaise honte, une honte beaucoup plus juste, plus durable, les regrets, le danger; et, pour ne vous rien dissimuler, votre amie eût versé quelques larmes de moins.

Vous voulûtes, dites-vous, mettre à profit cette soirée pour votre fonction d'observateur. Quel soin ! quel emploi ! que vos excuses me font rougir de vous! Ne serez-vous point aussi curieux d'observer un jour les voleurs dans leurs cavernes, et de voir comment ils s'y prennent pour dévaliser les passans? Ignorez-vous qu'il y a des objets si odieux qu'il n'est pas même permis à l'homme d'honneur de les voir, et que l'indignation de la vertu ne peut supporter le spectacle du vice? Le sage observe le désordre public qu'il ne peut arrêter; il l'observe, et montre sur son visage attristé la douleur qu'il lui cause ; mais, quant aux désordres particuliers, il s'y oppose, ou détourne les yeux de peur qu'ils ne s'autorisent de sa présence. D'ailleurs, étoit-il besoin de voir de pareilles sociétés

pour juger de ce qui s'y passe et des discours qu'on y tient? Pour moi, sur leur seul objet plus que sur le peu que vous m'en avez dit, je devine aisément tout le reste; et l'idée des plaisirs qu'on y trouve me fait connoître assez les gens qui les cherchent. Je ne sais si votre commode philosophie adopte déjà les maximes qu'on dit établies dans les grandes villes pour tolérer de semblables lieux; mais j'espère au moins que vous n'êtes pas de ceux qui se méprisent assez pour s'en permettre l'usage, sous prétexte de je ne sais quelle chimérique nécessité qui n'est connue que des gens de mauvaise vie : comme si les deux sexes étoient sur ce point d'une nature différente, et que, dans l'absence ou le célibat, il fallût à l'honnête homme des ressources dont l'honnête femme n'a pas besoin! Si cette erreur ne vous mène pas chez des prostituées, j'ai bien peur qu'elle ne continue à vous égarer vous-même. Ah ! si vous voulez être méprisable, soyez-le au moins sans prétexte, et n'ajoutez point le mensonge à la crapule. Tous ces prétendus besoins n'ont point leur source dans la nature, mais dans la volontaire dépravation des sens. Les illusions mêmes de l'amour se purifient dans un cœur chaste, et ne corrompent qu'un cœur déjà corrompu : au contraire, la pureté se soutient par elle-même; les désirs toujours réprimés s'accoutument à ne plus renaître, et les tentations ne se multiplient que par l'habitude d'y nircomber. L'Rmitié m'a fait surmonter deux fois

ma répugnance à traiter un pareil sujet; celle-ci sera la dernière : car à quel titre espérerois-je obtenir de vous ce que vous aurez refusé à l'honnêteté, à l'amour et à la raison?

Je reviens au point important par lequel j'ai commencé cette lettre. A vingt et un ans, vous m'écriviez du Valais des descriptions graves et judicieuses; à vingt-cinq, vous m'envoyez de Paris des colifichets de lettres, où le sens et la raison sont partout sacrifiés à un certain tour plaisant, fort éloigné de votre caractère. Je ne sais comment vous avez fait; mais, depuis que vous vivez dans le séjour des talens, les vôtres paroissent diminués; vous aviez gagné chez les paysans, et vous perdez parmi les beaux esprits. Ce n'est pas la faute du pays où vous vivez, mais des connoissances que vous y avez faites : car il n'y a rien qui demande tant de choix que le mélange de l'excellent et du pire. Si vous voulez étudier le monde, fréquentez les gens sensés qui le connoissent par une longue expérience et de paisibles observations, non de jeunes étourdis qui n'en voient que la superficie, et des ridicules qu'ils font eux-mêmes. Paris est plein de savans accoutumés à réfléchir et à qui ce grand théâtre en offre tous les jours le sujet. Vous ne me ferez point croire que ces hommes graves et studieux vont courant comme vous de maison en maison, de coterie en coterie, pour amuser les femmes et les jeunes gens et

mettre toute la philosophie en babiL Ils ont trop de dignité pour avilir ainsi leur état, prostituer leurs talens, et soutenir par leur exemple des mœurs q'i'ils devroient corriger. Quand la plupart le feroient, sûrement plusieurs ne le font point, et c'est ceux-là que vous devez rechercher.

N'est-il pas singulier encore que vous donniez vous-même dans le défaut que vous reprochez aux modernes auteurs comiques; que Paris ne soit plein pour vous que de gens de condition; que ceux de votre état soient les seuls dont vous ne parliez point? Comme si les vains préjugés de la noblesse ne vous coûtoient pas assez cher pour les haïr, et que vous crussiez vous dégrader en fréquentant d'honnêtes bourgeois, qui sont peut-être l'ordre le plus respectable du pays où vous êtes! Vous avez beau vous excuser sur les connoissances de mylord Edouard; avec celles-là vous en eussiez bientôt fait d'autres dans un ordre inférieur. Tant de gens veulent monter qu'il est toujours aisé de descendre; et, de votre propre aveu, c'est le seul moyen de connoître les véritables mœurs d'un peuple que d'étudier sa vie privée dans les états les plus nombreux : car s'arrêter aux gens qui représentent toujours, c'est ne voir que des comédiens.

Je voudrois que votre curiosité allât plus loin encore. Pourquoi, dans une ville si riche, le bas peuple est-il si misérable , tandis que la misère

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extrême est si rare parmi nous, où l'on ne voit point de millionnaires? Cette question, ce me semble, est bien digne de vos recherches; mais ce n'est pas chez les gens avec qui vous vivez que vous devez vous attendre à la résoudre. C'est dans les appartemens dorés qu'un écolier va prendre les airs du monde; mais le sage en apprend les mystères dans la chaumière du pauvre. C'est là qu'on voit sensiblement les obscures manœuvres du vice, qu'il couvre de paroles fardées au milieu d'un cercle; c'est là qu'on s'instruit par quelles iniquités secrètes le puissant et le riche arrachent un reste de pain noir à l'opprimé qu'ils feignent de plaindre en public. Ah! si j'en crois nos vieux militaires, que de choses vous apprendriez dans les greniers d'un cinquième étage, qu'on ensevelit sous un profond secret dans les hôtels du faubourg Saint-Germain! et que tant de beaux parleurs seroient confus, avec leurs maximes d'humanité, si tous les malheureux qu'ils ont faits se présentoient pour les démentir!

Je sais qu'on n'aime pas le spectacle de la misère qu'on ne peut soulager, et que le riche même détourne les yeux du pauvre qu'il refuse de secourir; mais ce n'est pas d'argent seulement qu'ont besoin les infortunés, et il n'y a que les paresseux de bien faire qui ne sachent faire du bien que la bourse à la main. Les consolations, les conseils, les soins, les amis, la protection, sont autant

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t!e le^sources ijue la commisération vous laisse, au défaut des richesses, pour le soulagement de l'indigeat. Souvent les opprimés ne le sont que parce qu'ils manquent d'organe pour faire entendre leurs plaintes. Il ne s'agit quelquefois que d'un mot qu'ils ne peuvent dire, d'une raison qu'ils ne savent point exposer, de la porte d'un grand qu'ils ne peuvent franchir. L'intrépide appui de la vertu désintéressée suffit pour lever une infinité d'obstacles, et l'éloquence d'un homme de bien peut effrayer la tyrannie au milieu de toute sa puissance.

Si vous voulez donc être homme en effet, apprenez à redescendre. L'humanité coule comme une eau pure et salutaire et va fertiliser les lieux bas; elle cherche toujours le niveau; elle laisse à sec ces roches arides qui menacent la campagne et ne donnent qu'une ombre nuisible ou des éclats pour écraser leurs voisins.

Voilà, mon ami, comment on tire parti du présent en s'instruisant pour l'avenir, et comment la bonté met d'avance à profit les leçons de la sagesse, afin que, quand les lumières acquises nous resteroient inutiles, on n'ait pas pour cela perdu le temps employé à les acquérir. Qui doit vivre parmi des gens en place ne sauroit prendre trop de préservatifs contre leurs maximes empoisonnées, et il n'y a que l'exercice continuel de la bienfaisance qui garantisse les meilleurs coeurs de Nouvelle Hélo'ùe. II. 2 S

la contagion des ambitieux. Essayez, croyez-moi, de ce nouveau genre d'études; il est plus digne de vous que ceux cjue vous avez embrasses ; et, comme l'espiit s'étrécit à mesure que Tâmc se corrompt, vous sentirez bientôt, au contraire, combien l'exercice des sublimes vertus élève et nourrit le génie, combien un tendre intérêt aux malheur? d'autrui sert h mieux en trouver la source et h nous éloigner en tout sens des vices qui les ont produits.

Je vous devois toute la franchise de l'amitié dans la situation critique où vous me paroissez être, de peur qu'un second pas vers le désordre ne vous y plongeât enfin sans retour, avant que vous eussiez le temps de vous reconnoître. Maintenant je ne puis vous cacher, mon ami, combien votre prompte et sincère confession m'a touchée : car je sens combien vous a coûté la honte de cet aveu, et par conséquent combien celle de votre faute vous pesoit sur le cœur. Une erreur involontaire se pardonne et s'oublie aisément. Quant à l'avenir, retenez bien cette maxime dont je ne me départirai point : Qui peut s'abuser deux fois en pareil cas ne s'est pas même abusé la première.

Adieu, mon ami : veille avec soin sur ta santé, je t'en conjure, et songe qu'il ne doit rester aucune trace d'un crime que j'ai pardonné.

P. S. Je viens de voir entre les mains de M. d'Orbe

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des copies de plusieurs de vos lettres à mylord Edouard qui m'obligent à rétracter une partie de mes censures sur les matières et le style de vos observations. Celles-ci traitent, j'en conviens, de sujets importans et me paroissent pleines de réflexions graves et judicieuses. Mais, en revanche, il est clair que vous nous dédaignez beaucoup, ma cousine et moi, ou que vous faites bien peu de cas de notre estime, en ne nous envoyant que des relations si propres à l'altérer, tandis que vous en faites pour votre ami de beaucoup meilleures. C'est, ce me semble, assez mal honorer vos leçons que de juger vos écolières indignes d'admirer vos talens; et vous devriez feindre, au moins par vanité, de nous croire capables de vous entendre.

J'avoue que la politique n'est guère du ressort des femmes ; et mon oncle nous en a tant ennuyées que je comprends comment vous avez pu craindre d'en faire autant. Ce n'est pas non plus, à vous parler franchement, l'étude à laquelle je donnerois la préférence; son utilité est trop loin de moi pour me toucher beaucoup, et ses lumières sont trop sublimes pour frapper vivement mes yeux. Obligée d'aimer le gouvernement sous lequel le Ciel m'a fait naître, je me soucie peu de ravoir s'il en est de meilleurs. De quoi me servirou de les connoître, avec si peu de pouvoir pour les établir? et pourquoi contristerois-je mon âme à

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considérer de si grands maux où je ne peux rien, tant que j'en vois d'autres autour de moi qu'il m'est permis de soulager ? Mais je vous aime ; et l'intirét que je ne prends pas aux sujets, je le prends à l'auteur qui les traite. Je recueille avec une tendre admiration toutes les preuves de votre génie; et, fière d'un mérite si digne de mon cœur, je ne demande à l'amour qu'autant d'esprit qu'il m'en faut pour sentir le vôtre. Ne me refusez donc pas le plaisir de connoître et d'aimer tout ce que vous faites de bien. Voulez-vous me donner l'humiliation de croire que, si le Ciel unissoit nos destinées, vous ne jugeriez pas votre compagne digne de nenser avec vous ?

LETTRE XXVIIl De Julie.

Tout est perdu! tout est découvert! Je ne trouve plus tes lettres dans le lieu où je les avois cachées. Elles y étoient encore hier au soir. Elles n'ont pu être enlevées que d'aujourd'hui. Ma mère seule peut les avoir surprises. Si mon père les voit, c'est fait de ma vie ! Eh ! que serviroit qu'il ne les vît pas, s'il faut renoncer. . . ? Ah ! Dieu ! ma mère m'envoie appeler. Où fuir? Comment soutenir ses regards? Que ne puis-je me cacher au sein

LETTRE XX Vil/

de la terre !... Tout mon corp5 tremble, et je suis hors d'état de faire un pas... La honte, l'humiliation, les cuisans reproches... j'ai tout mérité, je supporterai tout. Mais la douleur, les larmes d'une mère éplorée... ô mon cœur, quels déchiremensî... Elle m'attend, je ne puis tarder davantage... Elle voudra savoir... il faudra tout dire... Regianino sera congédié. Ne m'écris plus jusqu'à nouvel avis... Qui sait si jamais... je pourrois... Quoi! mentir!... mentir à ma mère!... Ah! s'il faut nous sauver par le mensonge, adieu, nous sommes perdus !

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