‹ Le Nouvelle Héloïse (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · BILLET DE JULIE A CLAIRE · texte numérisé non relu

BILLET DE JULIE A CLAIRE

Je t'entends, amie incomparable, et je te remercie. Au moins une fois j'aurai fait mon devoir, et ne serai pas en tout indigne de toi.

LETTRE VI De Julie à mylord Edouard.

Votre lettre, Mylord, me pénètre d'attendrissement et d'admiration. L'ami que vous daignez protéger n'y sera pas moins sensible, quand il saura tout ce que vous avez voulu faire pour nous. Hélas ! il n'y a que les infortunés qui sentent le prix des âmes bienfaisantes. Nous ne savons déjà qu'à trop de titres tout ce que vaut la vôtre, et vos vertus héroïques nous toucheront toujours, mais elles ne nous surprendront plus.

Qu'il me seroit doux d'être heureuse sous les auspices d'un ami si généreux, et de tenir de ses bienfaits le bonheur que la fortune m'a refusé ! Mais, Mylord, je le vois avec désespoir, elle trompe vos bons desseins; mon sort cruel l'emporte sur votre zèle, et la douce image des biens que vous m'offrez ne sert qu'à m'en rendre la pri-

32 SECONDE TAllTIE

vation plus sensible. Vous donnez une retraite agréable et sûre à deux amans persécutés ; vous y rendez leurs feux légitimes, leur union solennelle, et je sais que, sous votre garde, j'échapperois aisément aux poursuites d'une famille irritée. C'est beaucoup pour l'amour; est-ce assez pour la félicité? Non : si vous voulez que je sois paisible et contente, donnez-moi quelque asile plus sûr encore, où l'on puisse échapper à la honte et au repentir. Vous allez au-devant de nos besoins, et, par une générosité sans exemple, vous vous privez, pour notre entretien, d'une partie des biens destinés au vôtre. Plus riche, plus honorée de vos bienfaits que de mon patrimoine, je puis tout recouvrer près de vous, et vous daignerez me tenir lieu de père. Ah ! Mylord, serai-je digne d'en trouver un, après avoir abandonné celui que m'a donné la nature?

Voilà la source des reproches d'une conscience épouvantée et des murmures secrets qui déchirent mon cœur. Il ne s'agit pas de savoir si j'ai droit de disposer de moi contre le gré des auteurs de mes jours, mais si j'en puis disposer sans les affliger mortellement, si je puis les fuir sans les mettre au désespoir. Hélas ! il vaudroit autant consulter si j'ai droit de leur ôter la vie. Depuis quand la vertu pèse-l-elle ainsi les droits du sang et de la nature? Depuis quand un cœur sensible marquet-il avec tant de soin les bornes de la recon-

noissance ? N'est-ce pas être déjà coupable que de vouloir aller jusqu'au point où l'on commence à le devenir ? et cherche-t-on si scrupuleusement le terme de ses devoirs quand on n'est point tenté de le passer? Qui? moi? j'abandonnerois impitoyablement ceux par qui je respire, ceux qui me conservent la vie qu'ils m'ont donnée et me la rendent chère; ceux qui n'ont d'autre espoir, d'autre plaisir qu'en moi seule; un père presque sexagénaire, une mère toujours languissante! Moi, leur unique enfant, je les laisserois sans assistance dans la solitude et les ennuis de la vieillesse, quand il est temps de leur rendre les tendres soins qu'ils m'ont prodigués! je livrerois leurs derniers jours à la honte, aux regrets, aux pleurs ! La terreur, le cri de ma conscience agitée, me peindroient sans cesse mon père et ma mère expirans sans consolation, et maudissant la fille ingrate qui les délaisse et les déshonore ! Non, Mylord, la vertu que j'abandonnai m'abandonne à son tour, et ne dit plus rien à mon cœur; mais cette idée horrible me parle à sa place; elle mesuivroit pour mon tourment à chaque instant de mes jours, et me rendroit misérable au sein du bonheur. Enfin, si tel est mon destin qu'il faille livrer le reste de ma vie aux remords, celui-là seul est trop affreux pour le supporter; j'aime mieux braver tous les autres.

Je ne puis répondre à vos raisons, je l'avoue; je Noiirelle Hcloïse. II. 5

34 StCONDE PARTIE

n'ai que trop de penchant à les trouver bonnes. Mais, Mylord, vous n'êtes pas marié : ne sentezvous point qu'il faut être père pour avoir le droit de conseiller les enfans d'autrui? Quant à moi, mon parti est pris : mes parens me rendront malheureuse, je le sais bien; mais il me sera moins cruel de gémir dans mon infortune que d'avoir causé la leur, et je ne déserterai jamais la maison paternelle. Va donc', douce chimère d'une âme sensible, félicité si charmante et si désirée, va te perdre dans la nuit des songes : tu n'auras plus de réalité pour moi. Et vous, ami trop généreux, oubliez vos aimables projets, et qu'il n'en reste de trace qu'au fond d'un cœur trop reconnoissant pour en perdre le souvenir. Si l'excès de nos maux ne décourage point votre grande âme, si vos généreuses bontés ne sont point épuisées, il vous reste de quoi les exercer avec gloire; et celui que vous honorez du titre de votre ami peut, par vos soins, mériter de le devenir. Ne jugez pas de lui par l'état où vous le voyez : son égarement ne vient point de lâcheté, mais d'un génie ardent et fier qui se roidit contre la fortune. Il y a souvent plus de stupidité que de courage dans une constance apparente; le vulgaire ne connoît point de violentes douleurs, et les grandes passions ne germent guère chez les hommes foibles. Hélas ! il a mis dans la sienne cette énergie de sentimens qui caractérise les âmes nobles, et c'est ce qui fait

aujourd'hui ma honte et mon désespoir. Myloid, daignez le croire, s'il n'étoit qu'un homme ordinaire, Julie n'eût point péri.

Non, non, cette affection secrète qui prévint en vous une estime éclairée ne vous a point trompé. Il est digne de tout ce que vous avez fait pour lui sans le bien connoître; vous ferez plus encore, s'il est possible, après l'avoir connu. Oui, soyez son consolateur, son protecteur, son ami, son père; c'est à la fois pour vous et pour lui que je vous en conjure : il justifiera votre confiance, il honorera vos bienfaits, il pratiquera vos leçons, il imitera vos vertus, il apprendra de vous la sagesse. Ah ! Mylord, s'il devient entre vos mains tout ce qu'il peut être, que vous serez fier un jour de votre ouvrage !

LETTRE VII De Julie.

Et toi aussi, mon doux ami ! et toi, l'unique espoir de mon cœur, tu viens le percer encore quand il se meurt de tristesse? J'étois préparée aux coups de la fortune, de longs pressentimens me les avoient annoncés : je les aurois supportés avec patience; mais toi pour qui je les souffre!... Ah ! ceux qui me viennent de loi me sont seuls

insupportables, et il m'est affreux de voir aggraver mes peines par celui qui devoit me les rendre chères. Que de douces consolations je m'étois promises qui s'évanouissent avec ton courage ! Combien de fois je me flattai que ta force animeroit ma langueur, que ton mérite effaceroit ma faute, que tes vertus relcveroient mon âme abattue ! Combien de fois j'essuyai mes larmes amères en me disant : « Je souffre pour lui, mais il en est digne; je suis coupable, mais il est vertueux; mille ennuis m'assiègent, mais sa constance me soutient, et je trouve au fond de son cœur le dédommagement de toutes mes pertes ! » Vain espoir que la première épreuve a détruit! Où est maintenant cet amour sublime qui sait élever tous les sentimens et faire éclater la vertu? Où sont ces fières maximes ? Qu'est devenue cette imitation des grands hommes? Où est ce philosophe que le malheur ne peut ébranler, et qui succombe au premier accident qui le sépare de sa maîtresse? Quel prétexte excusera désormais ma honte à mes propres yeux, quand je ne vois plus dans celui qui m'a séduite qu'un homme sans courage, amolli par les plaisirs, qu'un cœur lâche, abattu par les premiers revers, qu'un insensé qui renonce à la raison sitôt qu'il a besoin d'elle? O Dieu! dans ce comble d'humiliation devois-je me voir réduite à rougir de mon choix aulanl que de ma foiblcssc ?

Regarde à quel point tu t'oublies : ton àme égarée et rampante s'abaisse jusqu'à la cruauté ! tu m'oses faire des reproches ! tu t'oses plaindre de moi!... de ta Julie!... Barbare!... comment tes remords n'ont-ils pas retenu ta main ? comment les plus doux témoignages du plus tendre amour qui fut jamais t'ont-ils laissé le courage de m'outrager? Ah! si tu pouvois douter de mon cœur, que le tien seroit méprisable!... Mais non, tu n'en doutes pas, tu n'en peux douter, j'en puis défier ta fureur; et, dans cet instant même où je hais ton injustice, tu vois trop bien la source du premier mouvement de colère que j'éprouvai de ma vie.

Peux-tu t'en prendre à moi si je me suis perdue par une aveugle confiance, et si mes desseins n'ont point réussi ? Que tu rougirois de tes duretés si tu connoissois quel espoir m'avoit séduite, quels projets j'osai former pour ton bonheur et le mien, et comment ils se sont évanouis avec toutes mes espérances ! Quelque jour, j'ose m'en flatter encore, tu pourras en savoir davantage, et tes regrets me vengeront alors de tes reproches. Tu sais la défense de mon père ; tu n'ignores pas les discours publics; j'en prévis les conséquences, je te les fis exposer, tu les sentis comme nous; et, pour nous conserver l'un à l'autre, il fallut nous soumettre au sort qui nous séparoit.

Je t'ai donc chassé, comme tu l'oses dire! Mais

pour qui l'ai- je fait, amant sans délicatesse? Ingrat ! c'est pour un cœur bien plus honnête qu'il ne croit l'être, et qui mourroit mille fois plutôt que de me voir avilie. Dis-moi, que deviendras-tu quand je serai livrée à l'opprobe? Espèrestu pouvoir supporter le spectacle de mon déshonneur? Viens, cruel, si tu le crois, viens recevoir le sacrifice de ma réputation avec autant de courage que je puis te l'offrir. Viens, ne crains pas d'être désavoué de celle à qui tu fus cher. Je suis prête à déclarer à la face du ciel et des hommes tout ce que nous avons senti l'un pour l'autre; je suis prête à te nommer hautement mon amant, à mourir dans tes bras d'amour et de honte : j'aime mieux que le monde entier connoisse ma tendresse que de t'en voir douter un moment, et tes reproches me sont plus amers que l'ignominie.

Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles, je t'en conjure; elles me sont insupportables. O Dieu ! comment peut-on se quereller quand on s'aime, et perdre à se tourmenter l'un l'autre des momens où l'on a si grand besoin de consolation? Non, mon ami, que sert de feindre un mécontentement qui n'est pas? Plaignons-nous du sort, et non de l'amour. Jamais il ne forma d'union si parfaite; jamais il n'en forma de plus durable. Nos âmes trop bien confondues ne sauroient plus se séparer, et nous ne pouvons plus vivre éloignés l'un de l'autre que comme deux parties d'un

LETTRE VII îy

même tout. Comment peux-tu donc ne sentir que tes peines? comment ne sens-tu point celles de ton amie ? comment n'entends-tu point dans ton sein ses tendres gémissemens? Combien ils sont plus douloureux que tes cris emportés! combien, si tu partageois mes maux, ils te seroient plus cruels que les tiens mêmes !

Tu trouves ton sort déplorable ! Considère celui de ta Julie, et ne pleure que sur elle. Considère dans nos communes infortunes l'état de mon sexe et du tien, et juge qui de nous est le plus à plaindre. Dans la force des passions, affecter d'être insensible; en proie à mille peines, paroître joyeuse et contente; avoir l'air serein, et l'àme agitée; dire toujours autrement qu'on ne pense; déguiser tout ce qu'on sent; être fausse par devoir, et mentir par modestie : voilà l'état habituel de toute fille de mon âge. On passe ainsi ses beaux jours sous la tyrannie des bienséances, qu'aggrave enfin celle des parens dans un lien mal assorti. Mais on gêne en vain nos inclinations; le cœur ne reçoit de lois que de lui-même; il échappe à l'esclavage, il se donne à son gré. Sous un joug de fer que le Ciel n'impose pas, on n'asservit qu'un corps sans àme : la personne et la foi restent séparément engagées, et l'on force au crime une malheureuse victime en la forçant de manquer de part ou d'autre au devoir sacré de la fidélité. Il en est de plus sages! Ah! je le sais.

Elles n'ont point aimé? Qu'elles sont heureuses ! Elles résistent ? J'ai voulu résister. Elles sont plus vertueuses? Aiment-elles mieux la vertu ? Sans toi, sans toi seul, je l'aurois toujours aimée. Il est donc vrai que je ne l'aime plus?... Tu m'as perdue, et c'est moi qui te console !... Mais moi, que vais-je devenir?... Que les consolations de l'amitié sont foibles où manquent celles de l'amour! Qui me consolera donc dans mes peines ? Quel sort affreux j'envisage, moi qui, pour avoir vécu dans le crime, ne vois plus qu'un nouveau crime dans des nœuds abhorrés et peut-être inévitables ! Où trouverai-je assez de larmes pour pleurer ma faute et mon amant, si je cède? Où trouverai-je assez de force pour résister, dans l'abattement où je suis ? Je crois déjà voir les fureurs d'un père irrité; je crois déjà sentir le cri de la nature émouvoir mes entrailles, ou l'amour gémissant déchirer mon cœur. Privée de toi, je reste sans ressource, sans appui, sans espoir; le passé m'avilit, le présent m'afflige, l'avenir m'épouvante. J'ai cru tout faire pour notre bonheur, je n'ai fait que nous rendre plus misérables en nous préparant une séparation plus cruelle. Les vains plaisirs ne sont plus, les remords dem.eurent; et la honte qui m'humilie est sans dédommagement.

C'est à moi, c'est à moi d'être foible et malheureuse. Laisse-moi pleurer et souffrir ; mes pleurs ne peuvent non plu^ tarir que mes fautes se répa-

LETTRE vil 41

ror, et le temps même qui guérit tout ne m'offre (|ue de nouveaux sujets de larmes. Mais toi qui n'as nulle violence à craindre, que la honte n'avilit point, que rien ne force à déguiser bassement tes sentimens; toi qui ne sens que l'atteinte du malheur et jouis au moins de tes premières vertus, comment t'oses-tu dégrader au point de soupirer et gémir comme une femme, et de l'emporter comme un furieux? N'est-ce pas assez du mépris que j'ai mérité pour toi, sans l'augmenter en te rendant méprisable toi-même, et sans m'accabler à la fois de mon opprobre et du tien? Rappelle donc ta fermeté, sache supporter l'infortune, et sois homme. Sois encore, si j'ose le dire, l'amant que Julie a choisi. Ah ! si je ne suis plus digne d'animer ton courage, souviens-toi du moins de ce que je fus un jour; mérite que pour toi j'aie cessé de l'être; ne me déshonore pas deux fois.

Non, mon respectable ami, ce n'est point toi que je reconnois dans cette lettre efféminée que je veux à jamais oublier, et que je tiens déjà désavouée par toi-même. J'espère, toute avilie, toute confuse que je suis, j'ose espérer que mon souvenir n'inspire point des sentimens si bas, que mon image règne encore avec plus de gloire dans un cœur que je pus enflammer, et que je n'aurai point à me reprocher, avec ma foiblesse, la lâcheté de celui qui l'a causée.

Heuitîux dans ta disgrâce, tu trouves le plus

précieux dédommagement qui soit connu des âmes sensibles. Le Ciel dans ton malheur te donne un ami et te laisse à douter si ce qu'il te rend ne vaut pas mieux que ce qu'il t'ôte. Admire et chéris cet homme trop généreux qui daigne, aux dépens de son repos, prendre soin de tes jours et de ta raison. Quetu serois ému si tu savois tout ce qu'il a voulu faire pour toi ! Mais que sert d'animer ta reconnoissance en aigrissant tes douleurs? Tu n'as pas besoin de savoir à quel point il t'aime pour connoître tout ce qu'il vaut ; et tu ne peux l'estimer comme il le mérite sans l'aimer comme tu le dois.

LETTRE VIII De Claire.

Vous avez plus d'amour que de délicatesse, et savez mieux faire des sacrifices que les faire valoir. Y pensez-vous d'écrire à Julie sur un ton de reproches dans l'état où elle est? et, parce que vous souffrez, faut-il vous en prendre à elle qui souffre encore plus? Je vous l'ai dit mille fois, je ne vis de ma vie un amant si grondeur que vous ; toujours prêt à disputer sur tout, l'amour n'est pour vous qu'un état de guerre ; ou, si quelquefois vous êtes docile, c'est pour vous plaindre ensuite de l'avoir

été. Oli ! que de pareils amans sont à craindre ! et que je m'estime heureuse de n'en avoir jamais voulu que de ceux qu'on peut congédier quand on veut, sans qu'il en coûte une larme à personne!

Crovez-moi, changez de langage avec Julie, si vous voulez qu'elle vive; c'en est trop pour elle de supporter à la fois sa peine et vos mécontentemens. Apprenez une fois à ménager ce cœur trop sensible ; vous lui devez les plus tendres consolations : craignez d'augmenter vos maux à force de vous en plaindre, ou du moins ne vous en plaignez qu'à moi, qui suis Tunique auteur de votre éloignement. Oui, mon ami, vous avez deviné juste : je lui ai suggéré le parti qu'exigeoit son honneur en péril, ou plutôt je l'ai forcée à le prendre en exagérant le danger; je vous ai déterminé vous-même, et chacun a rempli son devoir. J'ai plus fait encore : je l'ai détournée d'accepter les offres de mylord Edouard ; je vous ai empêché d'être heureux, mais le bonheur de Julie m'est plus cher que le vôtre. Je savois qu'elle ne pouvoit être heureuse après avoir livré ses parens à la honte et au désespoir ; et j'ai peine à comprendre, par rapport à vous-même, quel bonheur vous pourriez goûter aux dépens du sien.

Quoi qu'il en soit, voilà ma conduite et mes torts; et, puisque vous vous plaisez à quereller ceux qui vous aiment, voilà de quoi vous en prendre à moi seule ; si ce n'e^t pas cesser d'être ingrat,

c'est au moins cesser d'être injuste. Pour moi, de cjuelciue manière cjue vous en usiez, je serai toujours la même envers vous; vous me serez cher tant c[ue Julie vous aimera, et je dirois davantage s'il étoit possible. Je ne merepens d'avoir ni favorisé ni combattu votre amour. Le pur zèle de l'amitié, cjui m'a toujours guidée, me justifie également dans ce que j'ai fait pour vous et contre vous; et, si quelquefois je m'intéressai pour vos feux plus peut-être qu'il ne sembloit me convenir, le témoignage de mon cœur suffit à mon repos : je ne rougirai jamais des services que j'ai pu rendre à mon amie, et ne me reproche que leur inutilité. Je n'ai pas oublié ce que vous m'avez appris autrefois de la constance du sage dans les disgrâces, et je pourrois, ce me semble, vous en rappeler à propos quelques maximes; mais l'exemple de Julie m'apprend qu'une fille de mon âge est pour un philosophe du vôtre un aussi mauvais précepteur qu'un dangereux disciple, et il ne me conviendroit pas de donner des leçons à mon maître.

LETTRE iX 45

LETTRE IX De mylord Edouard à Julie.

Nous l'emportons, charmante Julie; une erreur de notre ami l'a ramené à la raison. La honte de s'être mis un moment dans son tort a dissipé toute sa fureur, et l'a rendu si docile que nous en ferons désormais tout ce qu'il nous plaira. Je vois avec plaisir que la faute qu'il se reproche lui laisse plus de regret que de dépit; et je connois qu'il m'aime, en ce qu'il est humble et confus en ma présence, mais non pas embarrassé ni contraint. Il sent trop bien son injustice pour que je m'en souvienne; et des torts ainsi reconnus font plus d'honneur à celui qui les répare qu'à celui qui les pardonne.

J'ai profité de cette révolution et de l'elfet qu'elle a produit pour prendre avec lui quelques arrangemens nécessaires avant de nous séparer, car je ne puis ditîérer mon départ plus longtemps. Comme je compte revenir l'été prochain, nous sommes convenus qu'il iroit m'attendre à Paiis,et qu'ensuite nous irions ensemble en Angleterre. Londres est le seul théâtre digne des grands talens, et oii leur carrière est le plus étendue' ; les

I . C'est avoir une étrange prévention pour son pays : car je n'entends pas dire qu'il y en ait au monde où, gêné-

siens sont supérieurs à bien des égards, et je ne désespère pas de lui voir faire en peu de temps, à l'aide de quelques amis, un chemin digne de son mérite Je vous expliquerai mes vues plus en détail à mon passage auprès de vous. En attendant, vous sentez qu'à force de succès on peut lever bien des difficultés, et qu'il y a des degrés de considération qui peuvent compenser la naissance, même dans l'esprit de votre père. C'est, ce me semble, le seul expédient qui reste à tenter pour votre bonheur et le sien, puisque le sort et les préjugés vous ont ôté tous les autres.

J'ai écrit à Regianino de venir me joindre en poste, pour profiter de lui pendant huit ou dix jours que je passe encore avec notre ami. Sa tristesseest trop profondepour laisser placé àbeaucoup d'entretien; la musique remplira les vides du silence, le laissera rêver, et changera par degrés sa douleur en mélancolie. J'attends cet état pour le

ralemenl parlant, les étrangers soient moins bien reçus et trouvent plus d'obstacles à s'avancer qu'en Angleterre. Par le goût de la nation, ils n'y sont favorisés en rien; par la forme du gouvernement, ils n'y sauroient parvenir à rien. Mais convenons aussi que l'Anglois ne va guère demander aux autres l'hospitalité qu'il leur refuse chez lui. Dans quelle cour, hors celle de Londres, voit-on ramper lâchement ces fiers insulaires? Dans quel pays, hors le leur, vont-ils chercher à s'enrichir? Ils sont durs, il est vrai; cette dureté ne me déplaît pas quand elle marche avec la justice. .le trouve beau qu'ils ne soient qu'Angiois, puisqu'ils n'ont pa^. besoin d'être hommes.

Page 1