‹ Le Nouvelle Héloïse (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · I.A PROVOCATION [ Nouvelle Héloise, Partie il · texte numérisé non relu

I.A PROVOCATION [ Nouvelle Héloise, Partie il

livrera lui-même, je ii'oserois m'y lier auparavant. Pour Regianino, je vous le rendrai en repassant, et ne le reprendrai qu'à mon retour d'Italie, temps où, sur les progrès que vous avez déjà faits toutes deux, je juge qu'il ne vous sera plus nécessaire. Quant à présent, sûrement il vous est inutile, et je ne vous prive de rien en vous l'otant pour quelques jours.

LETTRE X A Claire.

Pourquoi faut-il que j'ouvre enfin les yeux sur moi? Que ne les ai-je fermés pour toujours plutôt que de voir l'avilissement où je suis tombé, plutôt que de me trouver le dernier des hommes, après en avoir été le plus fortuné ! Aimable et généreuse amie, qui fûtes si souvent mon refuge, j'ose encore verser ma honte et mes peines dans votre cœur compatissant; j'ose encore implorer vos consolations contre le sentiment de ma propre indignité; j'ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même. Ciel ! comment un homme aussi méprisable a-t-il pu jamais être aimé d'elle? ou comment un feu si divin n'a-t-il point épuré mon âme? Qii'elle doit maintenant rougir de son choix, celle que je ne suis plus digne de nommer ! qu'elle doit

gémir de voir profaner son image dans un cœur si rampant et si bas ! qu'elle doit de dédains et de haine à celui qui put l'aimer et n'être qu'un lâche! Connoissez toutes mes erreurs, charmante cousine ' ; connoissez mon crime et mon repentir : soyez mon juge, et que je meure; ou soyez mon intercesseur, et que l'objet qui fait mon sort daigne encore en être l'arbitre.

Je ne vous parlerai point de l'effet que produisit sur moi cette séparation imprévue ; je ne vous dirai rien de ma douleur stiipide et de mon insensé désespoir : vous n'en jugerez que trop par l'égarement inconcevable où l'un et l'autre m'ont entraîné. Plus je sentois l'horreur de mon état, moins j'imaginois qu'il fût possible de renoncer volontairement à Julie; et l'amertume de ce sentiment, jointe à l'étonnante générosité de mylord Edouard, me fît naître des soupçons que je ne me rappellerai jamais sans horreur, et que je ne puis oublier sans ingratitude envers l'ami qui me les pardonne.

En rapprochant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ, j'y crus reconnoître un dessein prémédité, et j'osai l'attribuer au plus vertueux des hommes. A peine ce doute affreux me fut-il entré dans l'esprit que tout me sembla le confirmer. La conversation de mylord avec le ba-

I. A l'imitation de Julie, il l'appeloit ma cousine; et, à rimiiation de Julie, Claire l'appeloit mon ami.

ion d'Étange, le ton peu insinuant que je l'accusois d'y avoir affecté, la querelle qui en dériva, la défense de me voir, la résolution prise de me faire partir, la diligence et le secret des préparatifs, l'entretien qu'il eut avec moi la veille, enfin la rapidité avec laquelle je fus plutôt enlevé qu'emmené, tout me sembloit prouver de la part de mylord un projet formé de m'écarter de Julie; et le retour que je savois qu'il devoit faire auprès d'elle achevoit, selon moi, de me déceler le but de ses soins. Je résolus pourtant de m'éclaircir encore mieux avant d'éclater, et, dans ce dessein, je me bornai à examiner les choses avec plus d'attention. Mais tout redoubloit mes ridicules soupçons, et le zèle de l'humanité ne lui inspiroit rien d'honnête en ma faveur dont mon aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison. A Besançon je sus qu'il avoit écrit à Julie sans me communiquer sa lettre, sans m'en parler. Je me tins alors suffisamment convaincu, et je n'attendis que la réponse, dont j'espérois bien le trouver mécontent, pour avoir avec lui l'éclaircissement que je méditois.

Hier au soir nous rentrâmes assez tard, et je sus qu'il y avoit un paquet venu de Suisse, dont il ne me parla point en nous séparant. Je lui laissai le temps de l'ouvrir; je l'entendis de ma chambre murmurer en lisant quelques mots. Je prêtai l'oreille attentivement. « Ah ! Julie, disoit-il en Nourelle Héloïse. II. 7

Do SECONDE HARTIE

phrases interrompues, j'ai voulu vous rendre heureuse... je respecte votre vertu... mais je plains votre erreur. >> A ces mots et d'autres semblables que je distinguai parfaitement, je ne fus plus maître de moi ; je pris mon épée sous mon bras; j'ouvris ou plutôt j'enfonçai la porte ; j'entrai comme un furieux. Non, je ne souillerai point ce papier ni vos regards des injures que me dicta la rage pour le porter à se battre avec moi sur-lechamp.

O ma cousine 1 c'est là surtout que je pus reconnoître l'empire de la véritable sagesse, même sur les hommes les plus sensibles, quand ils veulent écouter sa voix. D'abord il ne put rien comprendre à mes discours, et il les prit pour un vrai délire; mais la trahison dont je l'accusois, les desseins secrets que je lui reprochois, cette lettre de Julie qu'il tenoit encore, et dont je lui parlois sans cesse, lui firent connoître enfin le sujet de ma fureur. Il sourit; puis il me dit froidement : « Vous avez perdu la raison, et je ne me bats point contre un insensé. Ouvrez les yeux, aveugle que vous êtes, ajouta-t-il d'un ton plus doux; est-ce bien moi que vous accusez de vous trahir? » Je sentis dans l'accent de ce discours je ne sais quoi qui n'étoit pas d'un perfide ; le son de sa voix me remua le cœur; je n'eus pas jeté les yeux sur les siens que tous mes soupçons se dissipèrent, et je commençai de voir avec effroi mon extravagance.

LETTRE X 5i

Il s'aperçut à l'instant de ce changement, il me tendit la main. « Venez, me dit-il ; si votre retour n'eût précédé ma justification, je ne vous aurois vu de ma vie. A présent que vous êtes raisonnable, lisez cette lettre, et connoissez une fois vos amis. » Je voulus refuser de la lire; mais l'ascendant que tant d'avantages lui donnoient sur moi le lui fit exiger d'un ton d'autorité que, malgré mes ombrages dissipés, mon désir secret n'appuyoit que trop.

Imaginez en quel état je me trouvai après cette lecture, qui m'apprit les bienfaits inouïs de celui que j'osois calomnier avec tant d'indignité. Je me précipitai à ses pieds, et, le cœur chargé d'admiration, de regrets et de honte, je serrois ses genoux de toute ma force sans pouvoir proférer un seul mot. Il reçut mon repentir comme il avoit reçu mes outrages, et n'exigea de moi, pour prix du pardon qu'il daigna m'accorder, que de ne m'opposer jamais au bien qu'il voudroit me faire. Ah ! qu'il fasse désormais ce qu'il lui plaira : son âme sublime est au-dessus de celles des hommes, et il n'est pas plus permis de résister à ses bienfaits qu'à ceux de la Divinité.

Ensuite il me remit les deux lettres qui s'adressoient à moi, lesquelles il n'avoit pas voulu me donner avant d'avoir lu la sienne et d'être instruit delà résolution de votre cousiiie. Je vis, en les lisant, quelle amante et quelle amie le Ciel m'a données; je vis combien il a rassemblé de senti-

mens et de vertus autour de moi pour rendre mes remords plus amers et ma bassesse plus méprisable. Dites, quelle est donc cette mortelle unique dont le moindre empire est dans sa beauté, et qui, semblable aux puissances éternelles, se fait également adorer et par les biens et par les maux qu'elle fait ? Hélas ! elle m'a tout ravi, la cruelle, et je l'en aime davantage: plus elle me rend malheureux, plus je la trouve parfaite. Il semble que tous les tourmens qu'elle me cause soient pour elle un nouveau mérite auprès de moi. Le sacrifice qu'elle vient de faire aux sentimens de la nature me désole et m'enchante ; il augmente à mes yeux le prix de celui qu'elle a fait à l'amour: non, son cœur ne sait rien refuser qui ne fasse valoir ce qu'il accorde. Et vous, digne et charmante cousine, vous, unique et parfait modèle d'amitié, qu'on citera seule entre toutes les femmes, et que les cœurs qui ne ressemblent pas au vôtre oseront traiter de chimère; ah! ne me parlez plus de philosophie : je méprise ce trompeur étalage qui ne consiste qu'en vains discours, ce fantôme qui n'est qu'une ombre, qui nous excite à menacer de loin les passions, et nous laisse comme un faux brave à leur approche. Daignez ne pas m'abandonner à mes égaremens; daignez rendre vos anciennes bontés à cet infortuné qui ne les mérite plus, mais qui les désire plus ardemment et en a plus besoin que jamais; daignez me rappeler à moi-même, et que

votre douce voix supplée en ce cœur malade à celle de la raison.

Non, je l'ose espérer, je ne suis point tombé dans un abaissement éternel; je sens ranimer en moi ce feu pur et saint dont j'ai brûlé ; l'exemple de tant de vertus ne sera point perdu pour celui qui en fut l'objet, qui les aime, les admire, et veut les imiter sans cesse. O chère amante dont je dois honorer le choix ! ô mes amis dont je veux recouvrer l'estime ! mon âme se réveille et reprend dans les vôtres sa force et sa vie. Le chaste amour et l'amitié sublime me rendront le courage qu'un lâche désespoir fut prêt à m'ôter; les purs sentimens de mon cœur me tiendront lieu de sagesse : je serai par vous tout ce que je dois être, et je vous forcerai d'oublier ma chute, si je puis m'en relever un instant. Je ne sais ni ne veux savoir quel sort le Ciel me réserve; quel qu'il puisse être, je veux me rendre digne de celui dont j'ai joui. Cette immortelle image que je porte en moi me servira d'égide et rendra mon âme invulnérable aux coups de la fortune. N'ai-je pas assez vécu pour mon bonheur? C'est maintenant pour sa gloire que je dois vivre. Ah ! que ne puis-je étonner le monde de mes vertus, afin qu'on pût dire un jour en les admirant : « Pouvoit-il moins faire? il fut aimé de Julie 1 »

P. S. Des nœuds abhorrés et pcut-clrc incvi-

tables! Que signifient ces mots? Ils sont dans sa lettre. Claire, je m'attends à tout; je suis résigné, prêt à supporter mon sort. Mais ces mots... Jamais, quoi qu'il arrive, je ne partirai d'ici que je n'aie eu l'explication de ces mots-là.

LETTRE XI De Julie.

Il est donc vrai que mon âme n'est pas fermée au plaisir, et qu'un sentiment de joie y peut pénétrer encore ! Hélas ! je croyois depuis ton départ n'être plus sensible qu'à la douleur; je croyois ne savoir que souffrir loin de toi, et je n'imaginois pas mêmedes consolations à ton absence. Tacharmante lettre à ma cousine est venue me désabuser ; je l'ai lueet baisée avec des larmes d'attendrissement ; elle a répandu la fraîcheur d'une douce rosée sur mon cœur séché d'ennuis et flétri de tristesse; et j'ai senti, par la sérénité qui m'en est restée, que tu n'as pas moins d'ascendant de loin que de près sur les affections de ta Julie.

Mon ami, quel charme pour moi de te voir reprendre cette vigueur de sentimens qui convient au courage d'un homme ! Je t'en estimerai davantage, et m'en mépriserai moins de n'avoir pas en

tout avili la dignité d'un amour honnête, ni corrompu deux cœurs à la fois. Je te dirai plus, à présent que nous pouvons parler librement de nos affaires : ce qui aggravoit mon désespoir étoit de voir que le tien nous ôtoit la seule ressource qui pouvoit nous rester dans l'usage de tes talens. Tu connois maintenant le digne ami que le Ciel t'a donné : ce ne seroit pas trop de ta vie entière pour mériter ses bienfaits ; ce ne sera jamais assez pour réparer l'offense que tu viens de lui faire, et j'espère que tu n'auras plus besoin d'autre leçon pour contenir ton imagination fougueuse. C'est sous les auspices de cet homme respectable que tu vas entrer dans le monde; c'est à l'appui de son crédit, c'est guidé par son expérience, que tu vas tenter de venger le mérite oublié des rigueurs de la fortune. Fais pour lui ce que tu ne ferois pas pour toi ; tâche au moins d'honorer ses bontés en ne les rendant pas inutiles. Vois quelle riante perspective s'offre encore à toi ; vois quels succès tu dois espérer dans une carrière où tout concourt à favoriser ton zèle. Le Ciel t'a prodigué ses dons; ton heureux naturel, cultivé par ton goût, t'a doué de tous les talens; à moins de vingt-quatre ans tu joins les grâces de ton âge à la maturité qui dédommage plus tard du progrès des ans :

Frutto scnile in su 'l giovenil fiore.

L'étude n'a point émou^'^é la vivacité ni appe-

santi ta personne; la fade galanterie n'a point rétréci ton esprit ni hébété ta raison; l'ardent amour, en t'inspirant tous les sentimens sublimes dont il est le père, t'a donné cette élévation d'idées et cette justesse de sens ' qui en sont inséparables. A sa douce chaleur j'ai vu ton âme déployer ses brillantes facultés, comme une fleur s'ouvre aux rayons du soleil : tu as à la fois tout ce qui mène à la fortune et tout ce qui la fait mépriser. Il ne te manquoit, pour obtenir les honneurs du monde, que d'y daigner prétendre, et j'espère qu'un objet plus cher à ton cœur te donnera pour eux le zèle dont ils ne sont pas dignes.

O mon doux ami, tu vas t'éloigner de moi!... ô mon bien-aimé, tu vas fuir ta Julie ! . . . Il le faut ; il faut nous séparer si nous voulons nous revoir heureux un jour, et l'effet des soins que tu vas prendre est notre dernier espoir. Puisse une si chère idée t'animer, te consoler, durant cette amère et longue séparation! puisse-t-elle te donner cette ardeur qui surmonte les obstacles et dompte la fortune! Hélas! le monde et les affaires seront pour toi des distractions continuelles et feront une utile diversion aux peines de l'absence. Mais je vais rester abandonnée à moi seule, ou livrée aux persécutions, et tout me forcera de te

I. Justesse de sens inséparable de l'amour! Bonne Julie, elle ne brille pas ici dans le vôire.

regretter sans cesse : heureuse au moins si de vaines alarmes n'aggravoient mes tourmens réels, et si, avec mes propres maux, je ne sentois encore en moi tous ceux auxquels tu vas l'exposer!

Je frémis en songeant aux dangers de mille espèces que vont courir ta vie et tes mœurs. Je prends en toi toute la confiance qu'un homme peut inspirer; mais, puisque le sort nous sépare, ah! mon ami, pourquoi n'es-tu qu'un homme? Que de conseils te seroient nécessaires dans ce monde inconnu où tu vas t'engager ! Ce n'est pas à moi, jeune, sans expérience, et qui ai moins d'étude et de réflexion que toi, qu'il appartient de te donner là-dessus des avis : c'est un soin que je laisse à mylord Edouard. Je me borne à te recommander deux choses, parce qu'elles tiennent plus au sentiment qu'à l'expérience et que, si je connois peu le monde, je crois bien connoître ton cœur : n'abandonne jamais la vertu, et n'oublie jamais ta Julie.

Je ne te rappellerai point tous ces argumens subtils que tu m'as toi-même appris à mépriser, qui remplissent tant de livres et n'ont jamais fait un honnête homme. Ah! ces tristes raisonneurs, quels doux ravissemens leurs cœurs n'ont jamais sentis ni donnés! Laisse, mon ami, ces vains moralistes et rentre au fond de ton âme : c'est là que tu retrouveras toujours la source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de fois de l'amour des

sublimes vertus; c'est là que tu verras ce simulacre éternel du vrai beau dont la contemplation nous anime d'un saint enthousiasme et que nos passions souillent sans cesse sans pouvoir jamais l'effacer '. Souviens-toi des larmes délicieuses qui couloient de nos yeux, des palpitations qui suffoquoient nos cœurs agités, des transports qui nous élevoient audessus de nous-mêmes, au récit de ces vies héroïques qui rendent le vice inexcusable et font l'honneur de l'humanité. Veux-tu savoir laquelle est vraiment désirable, de la fortune ou de la vertu? Songe à celle que le cœur préfère quand son choix est impartial; songe où l'intérêt nous porte en lisant l'histoire. T'avisas-tu jamais de désirer les trésors de Crésus, ni la gloire de César, ni le pouvoir de Néron, ni les plaisirs d'Héliogabale ? Pourquoi, s'ils étoient heureux, tes désirs ne te mettoient-ils pas à leur place? C'est qu'ils ne l'étoient point, et tu le sentois bien; c'est qu'ils étoient vils et méprisables, et qu'un méchant heureux ne fait envie à personne. Quels hommes contemplois-tu donc avec le plus de plaisir? desquels adorois-tu les exemples? auxquels aurois-tu mieux aimé ressembler? Charme inconcevable de la beauté qui ne périt point! c'étoit l'Athénien buvant la ciguë,

I . La véiiiable philosophie des amans est celle de Platon ; durant le charme ils n'en ont jamais d'autre. Un homme ému ne peut quitter ce philosophe; un lecteur froid ne peut

le souffrir.

c'étoit BrulLis mourant pour son pays, c'étoit Régulus au milieu des tourmens, c'étoit Caton déchirant ses entrailles, c'étoient tous ces vertueux infortunés qui te faisoient envie, et tu sentois au fond de ton cœur la félicité réelle que couvroient leurs maux apparens. Ne crois pas que ce sentiment fût particulier à toi seul : il est celui de tous les hommes, et souvent même en dépit d'eux. Ce divin modèle que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que nous en ayons; sitôt que la passion nous permet de le voir, nous lui voulons ressembler; et si le plus méchant des hommes pouvoit être un autre que lui-même, il voudroit être un homme de bien.

Pardonne-moi ces transports, mon aimable ami ; tu sais qu'ils me viennent de toi, et c'est à l'amour dont je les tiens à te les rendre. Je ne veux point t'enseigner ici tes propres maximes, mais t'en faire un moment l'application pour voir ce qu'elles ont à ton usage : car voici le temps de pratiquer tes propres leçons et de montrer comment on exécute ce que tu sais dire. S'il n'est pas question d'être un Caton ni un Régulus, chacun pourtant doit aimer son pays, être intègre et courageux, tenir sa foi, même aux dépens de sa vie. Les vertus privées sont souvent d'autant plus sublimes qu'elles n'aspirent point à l'approbation d'autrui, mais seulement au bon témoignage de soi-même, et la conscience du juste lui tient lieu des louanges de l'univers. Tu

6o SE t ONDE PARTIE

sentiras donc que la grandeur de l'homme appartient à tous les états et que nul ne peut être heureux s'il ne jouit de sa propre estime : car si la véritable jouissance de l'âme est dans la contemplation du beau, comment le méchant peut-il l'aimer dans autrui sans être forcé de se haïr luimême ?

Je ne crains pas que les sens et les plaisirs grossiers te corrompent : ils sont des pièges peu dangereux pour un cœur sensible, et il lui en faut de plus délicats; mais je crains les maximes et les leçons du monde; je crains cette force terrible que doit avoir l'exemple universel et continuel du vice; je crains les sophismes adroits dont il se colore; je crains enfin que ton cœur même ne t'en impose et ne te rende moins difficile sur les moyens d'acquérir une considération que tu saurois dédaigner si notre union n'en pouvoit être le fruit.

Je t'avertis, mon ami, de ces dangers; ta sagesse fera le reste, car c'est beaucoup pour s'en garantir que d'avoir su les prévoir. Je n'ajouterai qu'une réflexion, qui l'emporte, à mon avis, sur la fausse raison du vice, sur les fières erreurs des insensés, et qui doit suffire pour diriger au bien la vie de l'homme sage : c'est que la source du bonheur n'est tout entière ni dans l'objet désiré, ni dans le cœur qui le possède, mais dans le rapport de l'un et de l'autre, et que, comme tous les objets de nos désirs ne sont pas propres à produire

la félicité, tous les états du cœur ne sont pas propres à la sentir. Si l'âme la plus pure ne suffit pas seule à son propre bonheur, il est plus sûr encore que toutes les délices de la terre ne sauroient faire celui d'un cœur dépravé : car il y a des deux côtés une préparation nécessaire, un certain concours dont résulte ce précieux sentiment recherché de tout être sensible, et toujours ignoré du faux sage, qui s'arrête au plaisir du moment, faute de connoître un bonheur durable. Que serviroit donc d'acquérir un de ces avantages aux dépens de l'autre, de gagner au dehors pour perdre encore plus au dedans, et de se procurer les moyens d'être heureux en perdant l'art de les employer? Ne vaut-il pas mieux encore, si l'on ne peut avoir qu'un des deux, sacrifier celui que le sort peut nous rendre à celui qu'on ne recouvre point quand on l'a perdu? Qui le doit mieux savoir que moi, qui n'ai fait qu'empoisonner les douceurs de ma vie en pensant y mettre le comble? Laisse donc dire les méchans qui montrent leur fortune et cachent leur cœur, et sois sûr que, s'il est un seul exemple du bonheur sur la terre, il se trouve dans un homme de bien. Tu reçus du Ciel cet heureux penchant à tout ce qui est bon et honnête : n'écoute que tes propres désirs, ne suis que tes inclinations naturelles; songe surtout à nos premières amours. Tant que ces momens purs et délicieux reviendront à ta mémoire, il n'est pas possible que

tu cesses d'aimer ce qui te les rendit si doux, que le charme du beau moral s'efîace dans ton âme, ni que tu veuilles jamais obtenir ta Julie par des moyens indignes de toi. Comment jouir d'un bien dont on auroit perdu le goût? Non, pour pouvoir posséder ce qu'on aime, il faut garder le même cœur qui l'a aimé.

Me voici à mon second point, car, comme tu vois, je n'ai pas oublié mon métier. Mon ami, l'on peut sans amour avoir les sentimens sublimes d'une âme forte; mais un amour tel que le nôtre l'anime et la soutient tant qu'il brûle; sitôt qu'il s'éteint, elle tombe en langueur, et un cœur usé n'est plus propre à rien. Dis-moi, que serionsnous si nous n'aimions plus? Eh! ne vaudroit-il pas mieux cesser d'être que d'exister sans rien sentir? et pourrois-tu te résoudre à traîner sur la terre l'insipide vie d'un homme ordinaire, après avoir goûté tous les transports qui peuvent ravir une âme humaine? Tu vas habiter de grandes villes, où ta figure et ton âge, encore plus que ton mérite, tendront mille embûches à ta fidélité. L'insinuante coquetterie affectera le langage de la tendresse et te plaira sans t'abuser : tu ne chercheras point l'amour, mais les plaisirs; tu les goûteras séparés de lui et ne les pourras reconnoître. Je ne sais si tu retrouveras ailleurs le cœur de Julie, mais je te défie de jamais retrouver auprès d'une autre ce que tu sentis auprès d'elle. L'épuisement de ton

âme t'annoncera le sort que je t'ai prédit; la tristesse et l'ennui t'accableront au sein des amusemens frivoles; le souvenir de nos premières amours te poursuivra malgré toi; mon image, cent fois plus belle que je ne fus jamais, viendra tout à coup te surprendre. A l'instant le voile du dégoût couvrira tous tes plaisirs, et mille regrets amers naîtront dans ton cœur. Mon bien-aimé, mon doux ami, ah! si jamais tu m'oublies... hélas! je ne ferai qu'en mourir; mais toi tu vivras vil et malheureux, et je mourrai trop vengée.

Ne l'oublie donc jamais, cette Julie qui fut à toi, et dont le cœur ne sera point à d'autres. Je ne puis rien te dire de plus, dans la dépendance où le Ciel m'a placée. Mais, après t'avoir recommandé la fidélité, il est juste de te laisser de la mienne le seul gage qui soit en mon pouvoir. J'ai consulté, non mes devoirs, mon esprit égaré ne les connoît plus, mais mon cœur, dernière règle de qui n'en sauroit plus suivre, et voici le résultat de ses inspirations : je ne t'épouserai jamais sans le consentement de mon père, mais je n'en épouserai jamais un autre sans ton consentement, je t'en donne ma parole : elle me sera sacrée, quoi qu'il arrive, et il n'y a point de force humaine qui puisse m'y faire manquer. Sois donc sans inquiétude sur ce que je puis devenir en ton absence. Va, mon aimable ami, chercher sous les auspices du tendre amour un sort digne de le couronner. Ma

destinée est dans tes mains autant qu'il a dépendu de moi de l'y mettre, et jamais elle ne changera que de ton aveu.

A Julie.

O quai fiamina di gloria, d'onore, Scorrer sento per tutte le vene, Aima grande, parlando con te.

Julie, laisse-moi respirer; tu fais bouillonner mon sang, tu me fais tressaillir, tu me fais palpiter; ta lettre brûle, comme ton cœur, du saint amour de la vertu, et tu portes au fond du mien son ardeur céleste. Mais pourquoi tant d'exhortations où il ne falloit que des ordres? Crois que, si je m'oublie au point d'avoir besoin de raisons pour bien faire, au moins ce n'est pas de ta part : ta seule volonté me suffit. Ignores-tu que je serai toujours ce qu'il te plaira, et que je ferois le mal même avant de pouvoir te désobéir? Oui, j'aurois brûlé le Capitole si tu me l'avois commandé, parce que je t'aime plus que toutes choses. Mais sais-tu bien pourquoi je t'aime ainsi? Ah ! fille incomparable, c'est parce que tu ne peux rien vouloir que

d'honnête, et que l'amour de la vertu rend plus invincible celui c|ue j'ai pour tes charmes.

Je pars, encouragé par l'engagement que tu viens de prendre, et dont tu pouvois t'épargner le détour : car, promettre de n'être à personne sans mon consentement, n'est-ce pas promettre de n'être qu'à moi? Pour moi, je le dis plus librement, et je t'en donne aujourd'hui ma foi d'homme de bien, qui ne sera point violée : j'ignore, dans la carrière où je vais m'essayer pour te complaire, à quel sort la fortune m'appelle, mais jamais les nœuds de l'amour ni de l'hymen ne m'uniront à d'autres qu'à Julie d'Étange; je ne vis, je n'existe que pour elle, et mourrai libre ou son époux. Adieu; l'heure presse, et je pars à l'instant.

LETTRE XIII A Julie.

J'arrivai hier au soir à Paris, et celui qui ne pouvoit vivre séparé de toi par deux rues en est maintenant à plus de cent lieues. O Julie! plainsmoi, plains ton malheureux ami. Quand mon sang en longs ruisseaux auroit tracé cette route immense, elle m'eût paru moins longue, et je n'aurois pas senti défaillir mon âme avec plus de lan- Nouvelk Héloïse. II. 9

gueur. Ah! si du moins je connoissois le moment qui doit nous rejoindre, ainsi que l'espace qui nous sépare, je compenserois l'éloignement des lieux par le progrès du temps, je compterois dans chaque jour ôté de ma vie les pas qui m'auroient rapproché de toi; mais cette carrière de douleurs est couverte des ténèbres de l'avenir : le terme qui doit la borner se dérobe à mes foibles yeux. O doute! ô supplice! mon cœur inquiet te cherche et ne trouve rien. Le soleil se lève et ne me rend plus l'espoir de te voir; il se couche, et je ne t'ai point vue; mes jours, vides de plaisirs et de joies, s'écoulent dans une longue nuit. J'ai beau vouloir ranimer en moi l'espérance éteinte, elle ne m'offre qu'une ressource incertaine et des consolations suspectes. Chère et tendre amie de mon cœur, hélas! à quels maux faut-il m'attendre, s'ils doivent égaler mon bonheur passé?

Que cette tristesse ne t'alarme pas, je t'en conjure; elle est l'effet passager de la solitude et des réflexions du voyage. Ne crains point le retour de mes premières foiblesses; mon cœur est dans ta main, ma Julie, et, puisque tu le soutiens, il ne se laissera plus abattre. Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta dernière lettre est que je me trouve à présent porté par une double force, et, quand l'amour auroit anéanti la mienne, je ne laisserois pas d'y gagner encore : car le courage qui me vient de toi me soutient beaucoup mieux que

je n'aurois pu me soutenir moi-même. Je suis convaincu qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul. Les âmes humaines veulent être accouplées pour valoir tout leur prix, et la force unie des amis, comme celle des lames d'un aimant artificiel, est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulières. Divine amitié! c'est là ton triomphe. Mais qu'est-ce que la seule amitié auprès de cette union parfaite qui joint à toute l'énergie de l'amitié des liens cent fois plus sacrés? Où sont-ils ces hommes grossiers qui ne prennent les transports de l'amour que pour une fièvre des sens, pour un désir de la nature avilie? Qu'ils viennent, qu'ils observent, qu'ils sentent ce qui se passe au fond de mon cœur; qu'ils voient uq amant malheureux éloigné de ce qu'il aime, incertain de le revoir jamais, sans espoir de recouvrer sa félicité perdue, mais pourtant animé de ces feux immortels qu'il prit dans tes yeux, et qu'ont nourris tes sentimens sublimes; prêt à braver la fortune, à souffrir ses revers, à se voir même privé de toi, et à faire des vertus que tu lui as inspirées le digne ornement de cette empreinte adorable qui ne s'effacera jamais de son âme. Julie, eh! qu'aurois-je été sans toi? La froide raison m'eût éclairé peut-être; tiède admirateur du bien, je l'aurois du moins aimé dans autrui. Je ferai plus : je saurai le pratiquer avec zèle, et, pénétré de tes sages leçons, je ferai dire un jour à ceux

qui nous auront connus : « Oh ! quels hommes nous serions tous si ie monde étoit plein de Jolies et de cœurs qui les sussent aimer! »

En méditant en route sur ta dernière lettre, j'ai résolu de rassembler en un recueil toutes celles que tu m'as écrites, maintenant que je ne puis plus recevoir tes avis de bouche. Quoiqu'il n'y en ait pas une que je ne sache par cœur, et bien par cœur, tu peux m'en croire, j'aime pourtant à les relire sans cesse, ne fût-ce que pour revoir les traits de cette main chérie qui seule peut faire mon bonheur. Mais, insensiblement, le papier s'use, et, avant qu'elles soient déchirées, je veux les copier toutes dans un livre blanc que je viens de choisir exprès pour cela. Il est assez gros; mais je songe à l'avenir, et j'espère ne pas mourir assez jeune pour me borner à ce volume. Je destine les soirées à cette occupation charmante, et j'avancerai lentement pour la prolonger. Ce précieux recueil ne me quittera de mes jours; il sera mon manuel dans le monde où je vais entrer; il sera pour moi le contrepoison des maximes qu'on y respire; il me consolera dans mes maux; il préviendra ou corrigera mes fautes; il m'instruira durant ma jeunesse; il m'édifiera dans tous les temps; et ce seront, à mon avis, les premières lettres d'amour dont on aura tiré cet usage.

Quant à la dernière, que j'ai présentement sous les yeux, toute belle qu'elle me paroît, j'y trouve

pourtant un article à retrancher. Jugement déjà fort étrange; mais ce qui doit l'être encore plus, c'est que cet article est précisément celui qui te regarde, et je te reproche d'avoir même songé à l'écrire. Que me parles-tu de fidélité, de constance? Autrefois tu connoissois mieux mon amour et ton pouvoir. Ah! Julie, inspires-tu des sentimens périssables?et, quand je ne t'aurois rien promis, pourrois-je cesser jamais d'être à toi? Non, non; c'est du premier regard de tes yeux, du premier mot de ta bouche, du premier transport de mon cœur, que s'alluma dans lui cette flamme \ éternelle que rien ne peut plus éteindre. Net'eusséje vue que ce premier instant, c'en étoit déjà fait, il étoit trop tard pour pouvoir jamais t'oublier. Et je t'oubiierois maintenant! maintenant qu'enivré de mon bonheur passé, son seul souvenir suffit pour me le rendre encore! maintenant qu'oppressé du poids de tes charmes je ne respire qu'en eux! maintenant que ma première àme est disparue et que je suis animé de celle que tu m'as donnée! maintenant, ô Julie! que je me dépite contre moi de t'exprimer si mal tout ce que je sens! Ah! que toutes les beautés de l'univers tentent de me séduire, en est-il d'autres que la tienne à mes yeux? Que tout conspire à l'arracher de mon cœur; qu'on le perce, qu'on le déchire, qu'on brise ce fidèle miroir de Julie, sa pure image ne cessera de briller jusque dans le dernier fragment : rien n'est

capable de l'y détruire. Non, la suprême puissance elle-même ne sauroit aller jusque-là : elle peut anéantir mon âme, mais non pas faire qu'elle existe et cesse de t'adorer.

Mylord Edouard s'est chargé de te rendre compte à son passage de ce qui me regarde et de ses projets en ma faveur ; mais je crains qu'il ne s'acquitte mal de cette promesse par rapport à ses arrangemens présens. Apprends qu'il ose abuser du droit que lui donnent sur moi ses bienfaits pour les étendre au delà même de la bienséance. Je me vois, par une pension qu'il n'a pas tenu à lui de rendre irrévocable, en état de faire une figure fort au-dessus de ma naissance ; et c'est peut-être ce que je serai forcé de faire à Londres pour suivre ses vues. Pour ici, où nulle affaire ne m'attache, je continuerai de vivre à ma manière, et ne serai point tenté d'employer en vaines dépenses l'excédent de mon entretien. Tu me l'as appris, ma Julie, les premiers besoins, ou du moins les plus sensibles, sont ceux d'un cœur bienfaisant; et, tant que quelqu'un manque du nécessaire, quel honnête homme a du superflu?

LETTRE XIV A Julie.

I J'entre avec une secrète horreur dans ce vaste désert du monde. Ce chaos ne m'offre qu'une solitude affreuse, où règne un morne silence. Mon âme à la presse cherche à s'y répandre et se trouve partout resserrée. « Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul », disoit un ancien : moi, je ne suis seul que dans la foule, où je ne puis être ni à toi ni aux autres. Mon cœur voudroit parler, il sent qu'il n'est point écouté; il voudroit répondre, on ne lui dit rien qui puisse aller jusqu'à lui. Je n'en-

I. Sans prévenir le jugement du lecteur et celui de Julie sur ces relations, je crois pouvoir dire que, si j'avois à les faire et que je ne les fisse pas meilleures, je les ferois du moins fort différentes. J'ai été plusieurs fois sur le point de les ôter et d'en substituer de ma façon ; enfin je les laisse et je me vante de ce courage. Je me dis qu'un jeune homme de vingt-quatre ans entrant dans le monde ne doit pas le voir comme le voit un homme de cinquante, à qui l'expérience n'a que trop appris à le connoitre. Je me dis encore que, sans y avoir fait un fort grand rôle, je ne suis pourtant plus dans le cas d'en pouvoir parler avec impartialité. Laissons donc ces lettres comme elles sont ; que les lieux communs usés restent, que les observations triviales restent: c'est un petit mal que tout cela ; mais il importe à l'ami de la vérité que, jusqu'à la fin de sa vie, ses passions ne souillent point ses écrits.

tends point la langue du pays, et personne ici n'entend la mienne.

Ce n'est pas qu'on ne me fasse beaucoup d'accueil, d'amitiés, de prévenances, et que mille soins officieux n'y semblent voler au-devant de moi ; mais c'est précisément de quoi je me plains. Le moyen d'être aussitôt l'ami de quelqu'un qu'on n'a jamais vu ? L'honnête intérêt de l'humanité, l'épanchement simple et touchant d'une âme franche, ont un langage bien différent des fausses démonstrations de la politesse et des dehors trompeurs que l'usage du monde exige. J'ai grand'peur que celui qui, dès la première vue, me traite comme un ami de vingt ans, ne me traitât, au bout de vingt ans, comme un inconnu, si j'avois quelque important service à lui demander; et, quand je vois des hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de gens, je présumerois volontiers qu'ils n'en prennent à personne.

Il y a pourtant de la réalité à tout cela : car le François est naturellement bon, ouvert, hospitalier, bienfaisant; mais il y a aussi mille manières de parler qu'il ne faut pas prendre à la lettre, mille offres apparentes qui ne sont faites que pour être refusées, mille espèces de pièges que la politesse tend à la bonne foi rustique. Je n'entendis jamais tant dire :« Comptez sur moi dans l'occasion, disposez de mon crédit, de ma bourse, de ma maison, de mon équipage.» Si tout cela étoit sincère et pris

au mot, il n'y auroit pas de peuple moins attaché à la propriété; la communauté des biens seroit ici presque établie; le plus riche offrant sans cesse, et le plus pauvre acceptant toujours, tout se mettroit naturellement de niveau, et Sparte même eût eu des partages moins égaux qu'ils ne seroient à Paris. Au lieu de cela, c'est peut-être la ville du monde où les fortunes sont le plus inégales et où régnent à la fois la plus somptueuse opulence et la plus déplorable misère. II n'en faut pas davantage pour comprendre ce que signifient cette apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins d'autrui, et cette facile tendresse du cœur qui contracte en un moment des amitiés éternelles.

Au lieu de tous ces sentimens suspects et de cette confiance trompeuse, veux-je chercher des lumières et de l'instruction, c'en est ici l'aimable source; et l'on est d'abord enchanté du savoir et de la raison qu'on trouve dans les entretiens, non seulement des savans et des gens de lettres, mais des hommes de tous les états, et même des femmes : le ton de la conversation y est coulant et naturel; il n'est ni pesant ni frivole; il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertations ni des épigrammes : on y raisonne sans argumenter ; on y plaisante sans jeu de mots ; on y associe avec art l'esprit et

la raison, les maximes et les saillies, la satire aiguë, l'adroite flatterie et la morale austère. On y parle de tout, pour que chacun ait quelque chose à dire; on n'approfondit point les questions, de peur d'ennuyer; on les propose comme en passant, on les traite avec rapidité ; la précision mène à l'élégance ; chacun dit son avis et l'appuie en peu de mots; nul n'attaque avec chaleur celui d'autrui , nul ne défend opiniâtrement le sien; on discute pour s'éclairer, on s'arrête avant la dispute, chacun s'instruit, chacun s'amuse; tous s'en vont contens, et le sage même peut rapporter de ces entretiens des sujets dignes d'être médités en silence.

Mais au fond que penses-tu qu'on apprenne dans ces conversations si charmantes? A juger sainement des choses du monde? à bien user de la société ? à connoître au moins les gens avec qui l'on vit? Rien de tout cela, ma Julie : on y apprend à plaider avec art la cause du mensonge, à ébranler à force de philosophie tous les principes de la vertu, à colorer de sophismes subtils ses passions et ses préjugés, et à donner à l'erreur un certain tour à la mode, selon les maximes du jour. Il n'est point nécessaire de connoître le caractère des gens, mais seulement leurs intérêts, pour deviner à peu près ce qu'ils diront de chaque chose. Quand un homme parle, c'est pour ainsi dire son habit et non pas lui qui a un sentiment ; et il en changera

sans façon tout aussi souvent que d'état. Donnezlui tour à tour une longue perruque, ua habit d'ordonnance et une croix pectorale; vous l'entendrez successivement prêcher avec le même zèle les lois, le despotisme et l'inquisition. I! y a une raison commune pour la robe, une autre pour la finance, une autre pour l'épée. Chacune prouve très bien que les deux autres sont mauvaises, conséquence facile à tirer pour les trois'. Ainsi nul ne dit jamais ce qu'il pense, mais ce qu'il lui convient de faire penser à autrui ; et le zèle apparent de la vérité n'est jamais en eux que le masque de l'intérêt.

Vous croiriez que les gens isolés qui vivent dans l'indépendance ont au moins un esprit à eux: point du tout; autres machines qui ne pensent point, et qu'on fait penser par ressorts. On n'a qu'à s'informer de leurs sociétés, de leurs coteries, de leurs amis, des femmes qu'ils voient, des auteurs qu'ils connoissent ; là-dessus on peut d'avance

I. On doit passer ce raisonnement à un Suisse qui voit son pays fort bien gouverné, sans qu'aucune des trois professions y soit établie. Quoi ! l'État peut-il subsister sans défenseurs? Non, il faut des défenseurs à l'État; mais tous les citoyens doivent être soldats par devoir, aucun par métier. Les mêmes hommes, chez les Romains et chez les Grecs, étoient officiers au camp, magistrats à la ville, et jamais ces deux fonctions ne furent mieux remplies que quand on ne connoissoit pas ces bizarres préjugés d'états qui les séparent et les déshonorent.

■j6 SECONDE PARTIE

établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paroître et qu'ils n'ont point lu, sur une pièce prête à jouer et qu'ils n'ont point vue, sur tel ou tel auteur qu'ils ne connoissent point, sur tel ou tel système dont ils n'ont aucune idée; et, comme la pendule ne se monte ordinairement que pourvingtquatre heures, tous ces gens-là s'en vont chaque soir apprendre dans leurs sociétés ce qu'ils penseront le lendemain.

Il y a ainsi un petit nombre d'hommes et de femmes qui pensent pour tous les autres, et pour lesquels tous les autres parlent et agissent; et, comme chacun songe à son intérêt, personne au bien commun, et que les intérêts particuliers sont toujours opposés entre eux, c'est un choc perpétuel de brigues et de cabales, un flux et reflux de préjugés, d'opinions contraires, où les plus échauffés, animés par les autres, ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses règles, ses jugemens, ses principes, qui ne sont point admis ailleurs. L'honnête homme d'une maison est un fripon dans la maison voisine. Le bon, le mauvais, le beau, le laid, la vérité, la vertu, n'ont qu'une existence locale et circonscrite. Quiconque aime h se répandre et fréquente plusieurs sociétés doit être plus flexible qu'Alcibiade, changer de principes comme d'assemblées, modifier son esprit pour ainsi dire à chaque pas, et mesurer ses maximes à la toise ; il faut qu'à chaque visite il

quitte en entrant son âme, s'il en a une; qu'il en prenne une autre aux couleurs de la maison, comme un laquais prend un habit de livrée; qu'il la pose de même en sortant, et reprenne, s'il veut, la sienne jusqu'à nouvel échange.

Il y a plus : c'est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu'on s'avise de le trouver mauvais. On a des principes pour la conversation et d'autres pour la pratique : leur opposition ne scandalise personne, et l'on est convenu qu'ils ne se ressembleroient point entre eux; on n'exige pas même d'un auteur, surtout d'un moraliste, qu'il parle comme ses livres, ni qu'il agisse comme il parle : ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes différentes, qu'il n'est point obligé de concilier. En un mot, tout est absurde, et rien ne choque parce qu'on y est accoutumé ; et il y a même à cette inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font honneur. En etîet, quoique tous prêchent avec zèle les maximes de leur profession, tous se piquent d'avoir le ton d'une autre : le robin prend l'air cavalier, le financier fait le seigneur, l'évêque a le propos galant, l'homme de cour parle de philosophie, l'homme d'Etat de bel esprit; il n'y a pas jusqu'au simple artisan qui, ne pouvant prendre un autre ton que le sien, se met en noir les dimanches pour avoir l'air d'un homme de palais. Les militaires seuls, dédaignant tous les

autres étais, gardent sans façon le ton du leur, et sont insupportables de bonne foi. Ce n'est pas que M. de Murait n'eût raison quand il donnoit la préférence à leur société ; mais ce qui étoit vrai de son temps ne l'est plus aujourd'hui. Le progrès de la littérature a changé en mieux le ton général; les militaires seuls n'en ont point voulu changer; et le leur, qui étoit le meilleur auparavant, est enfin devenu le pire '.

Ainsi les hommes à qui l'on parle ne sont point ceux avec qui l'on converse; leurs sentimens ne partent point de leur cœur, leurs lumières ne sont point dans leur esprit, leurs discours ne représentent point leurs pensées; on n'aperçoit d'eux que leur figure, et l'on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant, où le spectateur paisible est le seul être mù par luimême.

Telle est l'idée que je me suis formée de la grande société sur celle que j'ai vue à Paris : cette idée est peut-être plus relative à ma situation particulière qu'au véritable état des choses, et se réformera sans doute sur de nouvelles lumières.

I. Ce jugement, vrai ou faux, ne peut s'entendre que des subalternes et de ceux qui ne vivent pas à Paris : car tout ce qu'il y a d'illustre dans le royaume est au service, et la cour même est toute militaire. Mais il y a une grande difFérence, pour les manières que l'on contracte, entre faire campagne en temps de guerre et passer sa vie dans des garnisons.

D'ailleurs je ne fréquente que les sociétés où les amis de mylord Edouard m'ont introduit, et je suis convaincu qu'il faut descendre dans d'autres états pour connoître les véritables mœurs d'un pays, car celles des riches sont presque partout les mêmes. Je tâcherai de m'éclaircir mieux dans la suite. En attendant, juge si j'ai raison d'appeler cette foule un désert, et de m'effrajer d'une solitude où je ne trouve qu'une vaine apparence de sentimens et de vérité, qui change à chaque instant et se détruit elle-même, où je n'aperçois que larves et fantômes qui frappent l'œil un moment et disparoissent aussitôt qu'on les veut saisir. Jusques ici j'ai vu beaucoup de masques : quand verrai-je des visages d'hommes?

LETTRE XV De Julie.

Oui, mon ami, nous serons unis malgré notre éloignement; nous serons heureux en dépit du sort. C'est l'union des cœurs qui fait leur véritable félicité ; leur attraction ne connoît point la loi des distances, et les nôtres se toucheroient aux deux bouts du monde. Je trouve comme toi que les amans ont mille moyens d'adoucir le sentiment

8o SECONDt PARTIE

de l'absence et de se rapprocher en un moment; quelquefois même on se voit plus souvent encore que quand on se voyoit tous les jours : car, sitôt qu'un des deux est seul, à l'instant tous deux sont ensemble. Si tu goûtes ce plaisir tous les soirs, je le goûte cent fois le jour : je vis plus solitaire, je suis environnée de tes vestiges, et je ne saurois fixer les yeux sur les objets qui m'entourent sans te voir tout autour de moi.

Qui cantà dolcemente, et qui s' assise ; Qui si rivolse, e qui ritenne il passa ; Qui co'begli occhi mi trafise il core ; Qui disse una parola, e qui sorrise.

Mais toi, sais-tu t'arrêter à ces situations paisibles ? sais-tu goûter un amour tranquille et tendre qui parle au cœur sans émouvoir les sens ? et tes regrets sont-ils aujourd'hui plus sages que tes désirs ne l'étoient autrefois ? Le ton de ta première lettre me fait trembler. Je redoute ces emportemens trompeurs, d'autant plus dangereux que l'imagination qui les excite n'a point de bornes, et je crains que tu n'outrages ta Julie à force de l'aimer. Ah ! tu ne sens pas, non, ton cœur peu délicat ne sent pas combien l'amour s'offense d'un vain hommage; tu ne songes ni que ta vie est à moi, ni qu'on court souvent à la mort en croyant servir la nature. Homme sensuel, ne sauras-tu jamais aimer? Rappelle-toi, rappelle-toi ce senti-

LETTRE XV Si

ment si calme et si doux que tu connus une fois et que tu décrivis d'un ton si touchant et si tendre. S'il est le plus délicieux qu'ait jamais savouré l'amour heureux, il est le seul permis aux amans séparés, et, quand on l'a pu goûter un moment, on n'en doit plus regretter d'autre. Je me souviens des réflexions que nous faisions, en lisant ton Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. « Quand ces tristes plaisirs n'auroient que de n'être pas partagés, c'en seroit assez, disionsnous, pour les rendre insipides et méprisables. » Appliquons la même idée aux erreurs d'une imagination trop active, elle ne leur conviendra pas moins. Malheureux ! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir? Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. O amour! les tiennes sont vives ; c'est l'union des âmes qui les anime, et le plaisir qu'on donne à ce qu'on aime fait valoir celui qu'il nous rend.

Dis-moi, je te prie, mon cher ami, en quelle langue, ou plutôt en quel jargon est la relation de ta dernière lettre. Ne seroit-ce point là, par hasard, du bel esprit? Si tu as dessein de t'en servir souvent avec moi, tu devrois bien m'en envoyer le dictionnaire. Qu'est-ce, je te pi'ie, que le sentiment de l'habit d'un homme? qu'une âme qu'on prend comme un habit de livrée ? que des maximes qu'il faut mesurer à la toise ? Que veux-tu qu'une pauvre Suissesse entende à ces sublimes figures ? Nouvelle Héluïse. II. il

Au lieu de prendre, comme les autres, des âmes aux couleurs des maisons, ne voudrois-tu point déjà donner à ton esprit la teinte de celui du pays? Prends garde, mon bon ami, j'ai peur qu'elle n'aille pas bien sur ce fond-là; à ton avis, les traslaii du cavalier Marin, dont tu t'es si souvent moqué, approchèrent-ils jamais de ces métaphores? et, si l'on peut faire opiner l'habit d'un homme dans une lettre, pourquoi ne feroit-on pas suer le feu ' dans un sonnet?

Observer en trois semaines toutes les sociétés d'une grande ville, assigner le caractère des propos qu'on y tient, y distinguer exactement le vrai du faux, le réel de l'apparent, et ce qu'on y dit de ce qu'on y pense, voilà ce qu'on accuse les François de faire quelquefois chez les autres peuples, mais ce qu'un étranger ne doit point faire chez eux, car ils valent bien la peine d'être étudiés posément. Je n'approuve pas non plus qu'on dise du mal du pays où l'on vit et où l'on est bien traité; j'aimerois mieux qu'on se laissât tromper par les apparences que de moraliser aux dépens de ses hôtes. Enfin, je tiens pour suspect tout observateur qui se pique d'esprit : je crains toujours que, sans y songer, il ne sacrifie la vérité des

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