I. 11 ne faut point associer en ceci Molière à Racine: car
aussi scrupuleusement banni de la scène Françoise que des écrits de Port-Royal, et les passions humaines, aussi modestes que l'humilité chrétienne, n'y parlent jamais que par on. Il y a encore une certaine dignité maniérée dans le geste et dans le propos qui ne permet jamais à la passion de parler exactement son langage, ni à l'auteur de revêtir son personnage et de se transporter au lieu de la scène, mais le tient toujours enchaîné sur le théâtre et sous les yeux des spectateurs. Aussi les situations les plus vives ne lui font-elles jamais oublier un bel arrangement de phrases ni des attitudes élégantes ; et si le désespoir lui plonge un poignard dans le cœur, non content d'observer la décence en tombant comme Polyxène, il ne tombe point; la décence le maintient debout après sa mort, et tous ceux qui viennent d'expirer s'en retournent l'instant d'après sur leurs jambes.
Tout cela vient de ce que le François ne cherche point sur la scène le naturel et l'illusion, et n'y veut que de l'esprit et des pensées; il fait cas de l'agrément et non de l'imitation, et ne se soucie pas d'être séduit, pourvu qu'on l'amuse. Personne ne va au spectacle pour le plaisir du spectacle.
le premier est. comme tous les autres, plein de maximes et de sentences, surtout dans ses pièces en vei^s; mais chez Racine tout est sentiment; il a su faire parler chacun pour soi, et c'est en cela qu'il est vraiment unique parmi les auteurs dramatiques de sa nation.
mais pour voir l'assemblée, pour en être vu, pour ramasser de quoi fournir au caquet après la pièce; et l'on ne songe à ce qu'on voit que pour savoir ce qu'on en dira. L'acteur pour eux est toujours l'acteur, jamais le personnage qu'il représente : cet homme qui parle en maître du monde n'est point Auguste, c'est Baron ; la veuve de Pompée est Adrienne ; Alzire est M"e Gaussin, et ce fier sauvage est Grandval. Les comédiens, de leur côté, négligent entièrement l'illusion, dont ils voient que personne ne se soucie : ils placent les héros de l'antiquité entre six rangs de jeunes Parisiens; ils calquent les modes françoises sur l'habit romain ; on voit Cornélie en pleurs avec deux doigts de rouge, Caton poudré à blanc, et Brutus en panier. Tout cela ne choque personne et ne fait rien au succès des pièces : comme on ne voit que l'acteur dans le personnage, on ne voit non plus que l'auteur dans le drame ; et, si le costume est négligé, cela se pardonne aisément, car on sait bien que Corneille n'étoit pas tailleur, ni Crébillon perruquier.
Ainsi, de quelque sens qu'on envisage les choses, tout n'est ici que babil, jargon, propos sans conséquence. Sur la scène comme dans le monde, on a beau écouter ce qui se dit, on n'apprend rien de ce qui se fait : et qu'a-t-on besoin de l'apprendre? Sitôt qu'un homme a parlé, s'informel-on de sa conduite? n'a-t-il pas tout fait? n'est-il
LETTRE XVII i i i
pas jugé? L'honnête homme d'ici n'est point celui qui fait de bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses; et un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n'effaceroient pas quarante ans d'intégrité. En un mot, bien que les œuvres des hommes ne ressemblent guère à leurs discours, je vois qu'on ne les peint que par leurs discours, sans égard à leurs œuvres ; je vois aussi que dans une grande ville la société paroît plus douce, plus facile, plus sûre même que parmi des gens moins étudiés; mais les hommes y sont-ils en effet plus humains, plus modérés, plus justes? Je n'en sais rien. Ce ne sont encore là que des apparences; et, sous ces dehors si ouverts et si agréables, les cœurs sont peut-être plus cachés, plus enfoncés en dedans que les nôtres. Etranger, isolé, sans affaires, sans liaisons, sans plaisirs, et ne voulant m'en rapporter qu'à moi, le moyen de pouvoir prononcer ?
Cependant je commence à sentir l'ivresse où cette vie agitée et tumultueuse plonge ceux qui la mènent, et je tombe dans un étourdissement semblable à celui d'un homme aux yeux duquel on fait passer rapidement une multitude d'objets. Aucun de ceux qui me frappent n'attache mon cœur, mais tous ensemble en troublent et suspendent les affections, au point d'en oublier quelques instans ce que je suis et à qui je suis. Chaque jour en sor-
tant de chez moi j'enferme mes sentimens sous la clef, pour en prendre d'autres qui se prêtent aux frivoles objets qui m'attendent. Insensiblement je juge et raisonne comme j'entends juger et raisonner tout le monde. Si quelquefois j'essaye de secouer les préjugés et de voir les choses comme elles sont, à l'instant je suis écrasé d'un certain verbiage qui ressemble beaucoup à du raisonnement. On me prouve avec évidence qu'il n'y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses; que le vrai sage ne les considère que par les apparences ; qu'il doit prendre les préjugés pour principes, les bienséances pour lois, et que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme des fous.
Forcé de changer ainsi l'ordre de mes affections morales, forcé de donner un prix à des chimères et d'imposer silence à la nature et à la raison, je vois ainsi défigurer ce divin modèle que je porte au dedans de moi, et qui servoit à la fois d'objet à mes désirs et de règle à mes actions; je flotte de caprice en caprice, et, mes goûts étant sans cesse asservis à l'opinion, je ne puis être sûr un seul jour de ce que j'aimerai le lendemain.
Confus, humilié, consterné de sentir dégrader en moi la nature de l'homme et de me voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s'élevoient réciproquement, je reviens le soir, pénétré d'une secrète tristesse, accablé
LETTRE XVII ii3
d'un dégoût mortel, et le cœur vide et gonflé comme un ballon rempli d'air. O amour ! ô purs sentimens que je tiens de lui!... avec quel charme je rentre en moi-même ! avec quel transport j'y retrouve encore mes premières affections et ma première dignité ! Combien je m'applaudis d'y revoir briller dans tout son éclat l'image de la vertu, d'y contempler la tienne, ô Julie, assise sur un trône de gloire et dissipant d'un souffle tous ces prestiges! Je sens respirer mon àme oppressée, je crois avoir recouvré mon existence et ma vie, et je reprends avec mon amour tous les sentimens sublimes qui le rendent digne de son objet.
LETTRE XVIII De Julie.
Je viens, mon bon ami, de jouir d'un des plus doux spectacles qui puissent jamais charmer mes yeux. La plus sage, la plus aimable des filles est enfin devenue la plus digne et la meilleure des femmes. L'honnête homme dont elle a comblé les voeux, plein d'estime et d'amour pour elle, ne respire que pour la chérir, l'adorer, la rendre heureuse; et je goûte le charme inexprimable d'être témoin du bonheur de mon amie, c'est-à-dire de Nouvelle Héloïse. II. i 5
le partager. Tu n'y seras pas moins sensible, j'en suis bien siàre, toi qu'elle aima toujours si tendrement, toi qui lui fus cher presque dès son enfance, et à qui tant de bienfaits l'ont dû rendre encore plus chère. Oui, tous les sentimens qu'elle éprouve se font sentir à nos cœurs comme au sien. S'ils sont des plaisirs pour elle, ils sont pour nous des consolations; et tel est le prix de l'amitié qui nous joint que la félicité d'un des trois suffît pour adoucir les maux des deux autres.
Ne nous dissimulons pas pourtant que cette amie incomparable va nous échapper en partie. La voilà dans un nouvel ordre de choses ; la voilà sujette à de nouveaux engagemens, à de nouveaux devoirs; et son cœur, qui n'étoit qu'à nous, se doit maintenant à d'autres affections auxquelles il faut que l'amitié cède le premier rang. Il y a plus, mon ami : nous devons de notre part devenir plus scrupuleux sur les témoignages de son zèle; nous ne devons pas seulement consulter son attachement pour nous et le besoin que nous avons d'elle, mais ce qui convient à son nouvel état et ce qui peut agréer ou déplaire à son mari. Nous n'avons pas besoin de chercher ce qu'exigeroit en pareil cas la vertu : les lois seules de l'amitié suffisent. Celui qui pour son intérêt particulier pourroit compromettre un ami mériteroit-il d'en avoir? Quand elle étoit fille, elle étoit libre, elle n'avoit à répondre de ses démarches qu'à elle-même, et l'honnêteté
LETTRE XVIII ii5
de ses intentions suffisoit pour la justifier à ses propres yeux. Elle nous regardoit comme deux époux destinés l'un à l'autre ; et, son cœur sensible et pur alliant la plus chaste pudeur pour elle-même à la plus tendre compassion pour sa coupable amie, elle couvroit ma faute sans la partager. Mais à présent tout est changé : elle doit compte de sa conduite à un autre ; elle n'a pas seulement engagé sa foi, elle a aliéné sa liberté. Dépositaire en même temps de l'honneur de deux personnes, il ne lui suffît pas d'être honnête, il faut encore qu'elle soit honorée; il ne lui suffit pas de ne rien faire que de bien, il faut encore qu'elle ne fasse rien qui ne soit approuvé. Une femme vertueuse ne doit pas seulement mériter l'estime de son mari, mais l'obtenir ; s'il la blâme, elle est blâmable; et, fût-elle innocente, elle a tort sitôt qu'elle est soupçonnée, car les apparences mêmes sont au nombre de ses devoirs.
Je ne vois pas clairement si toutes ces raisons sont bonnes, tu en seras le juge; mais un certain sentiment intérieur m'avertit qu'il n'est pas bien que ma cousine continue d'être ma confidente, ni qu'elle me le dise la première. Je me suis souvent trouvée en faute sur mes raisonnemens , jamais sur les mouvemens secrets qui me les inspirent, et cela fait que j'ai plus de confiance à mon instinct qu'à ma raison.
Sur ce principe, j'ai déjà pris un prétexte pour
ii6 SECONDE PARTIE
retirer tes lettres, que la crainte d'une surprise me faisoit tenir chez elle : elle me les a rendues avec un serrement de cœur que le mien m'a fait apercevoir, et qui m'a trop confirmé que j'avois fait ce qu'il falloit faire. Nous n'avons point eu d'explication, mais nos regards en tenoient lieu; elle m'a embrassée en pleurant; nous sentions sans nous rien dire combien le tendre langage de l'amitié a peu besoin du secours des paroles.
A l'égard de l'adresse à substituer à la sienne, j'avois songé d'abord à celle de Fanchon Anet, et c'est bien la voie la plus sûre que nous pourrions choisir; mais, si cette jeune femme est dans un rang plus bas que ma cousine, est-ce une raison d'avoir moins d'égards pour elle en ce qui concerne l'honnêteté? n'est-il pas à craindre au contraire que des sentimens moins élevés ne lui rendent mon exemple plus dangereux, que ce qui n'étoit pour l'une que l'effort d'une amitié sublime ne soit pour l'autre un commencement de corruption, et qu'en abusant de sa reconnoissance je ne force la vertu même à servir d'instrument au vice ? Ah ! n'est-ce pas assez pour moi d'être coupable, sans me donner des complices, et sans agf^raver mes fautes du poids de celles d'autrui? N'y pensons point, mon ami; j'ai imaginé un autre expédient, beaucoup moins sûr à la vérité, mais aussi moins répréhensible, en ce qu'il ne compromet personne et ne nous donne aucun confident : c'est de m'écrire
SOUS un nom en l'air, comme par exemple M. du Bosquet, et de mettre une enveloppe adressée à Regianino, que j'aurai soin de prévenir. Ainsi Regianino lui-même ne saura rien; il n'aura tout au plus que des soupçons, qu'il n'oseroit vérifier, car mylord Edouard, de qui dépend sa fortune, m'a répondu de lui. Tandis que notre correspondance continuera par cette voie, je verrai si l'on peut reprendre celle qui nous servit durant le voyage du Valais, ou quelque autre qui soit permanente et sûre.
Quand je ne connoîtrois pas l'état de ton cœur, je m'apercevrois, par l'humeur qui règne dans tes relations, que la vie que tu mènes n'est pas de ton goût. Les lettres de M. de Murait, dont on s'est plaint en France, étoient moins sévères que les tiennes; comme un enfant qui se dépite contre ses maîtres, tu te venges d'être obligé d'étudier le monde sur les premiers qui te l'apprennent. Ce qui me surprend le plus est que la chose qui commence par te révolter est celle qui prévient tous les étrangers, savoir, l'accueil des François et le ton général de leur société, quoique de ton propre aveu tu doives personnellement t'en louer. Je n'ai pas oublié la distinction de Paris en particulier et d'une grande ville en général; mais je vois qu'ignorant ce qui convient à l'un ou à l'autre, tu fais ta critique à bon compte, avant de savoir si c'est une médisance ou une observation. Quoi qu'il
ii8 SECONDE PARTIE
en soit, j'aime la nation Françoise, et ce n'est pas m'obliger que d'en mal parler. Je dois aux bons livres qui nous viennent d'elle la plupart des instructions que nous avons prises ensemble. Si notre pays n'est plus barbare, à qui en avons-nous l'obligation ? Les deux plus grands, les deux plus vertueux des modernes, Catinat, Fénelon, étoient tous deux François; Henri IV, le roi que j'aime, le bon roi, l'étoit. Si la France n'est pas le pays des hommes libres, elle est celui des hommes vrais : et cette liberté vaut bien l'autre aux yeux du sage. Hospitaliers, protecteurs de l'étranger, les François lui passent même la vérité qui les blesse; et l'on se feroit lapider à Londres si l'on y osoit dire des Anglois la moitié du mal que les François laissent dire d'eux à Paris. Mon père, qui a passé sa vie en France, ne parle qu'avec transport de ce bon et aimable peuple. S'il y a versé son sang au service du prince, le prince ne l'a point oublié dans sa retraite, et l'honore encore de ses bienfaits; ainsi je me regarde comme intéressée à la gloire d'un pays où mon père a trouvé la sienne. Mon ami, si chaque peuple a ses bonnes et ses mauvaises qualités, honore au moins la vérité qui loue, aussi bien que la vérité qui blâme.
Je te dirai plus: pourquoi perdrois-tu en visites oisives le temps qui te reste à passer aux lieux où tu es? Paris est-il moins que Londres le théâtre des talens? et les étrangers y font-ils moins aisé-
LETTRE XVllI i u^
ment leur chemin? Crois-moi, tous les Anglois ne sont pas des lords Edouards, et tous les François ne ressemblent pas à ces beaux diseurs qui te déplaisent si fort. Tente, essaye , fais quelques épreuves, ne fût-ce que pour approfondir les mœurs et juger à l'œuvre ces gens qui parlent si bien. Le père de ma cousine dit que tu connois la constitution de l'Empire et les intérêts des princes. Mylord Edouard trouve aussi que tu n'as pas mal étudié les principes de la politique et les divers systèmes de gouvernement. J'ai dans la tête que le pays du monde où le mérite est le plus honoré est celui qui te convient le mieux, et que tu n'as besoin que d'être connu pour être employé. Quant à la religion, pourquoi la tienne te nuiroit-elle plus qu'à un autre? La raison n'est-elle pas le préservatif de l'intolérance et du fanatisme? Est-on plus bigot en France qu'en Allemagne? et qui t'empêcheroit de pouvoir faire à Paris le même chemin que M. de Saint-Saphorin a fait à Vienne? Si tu considères le but, les plus prompts essais ne doivent-ils pas accélérer les succès? Si tu compares les moyens, n'est-il pas plus honnête encore de s'avancer par ses talens que par ses amis? Si tu songes... Ah ! cette mer!... un plus long trajet... J'aimerois mieux l'Angleterre , si Paris étoit au delà.
A propos de cette grande ville, oserois-je relever une affectation que je remarque dans tes
lettres? Toi qui me pailois des Valaisanes avec tant de plaisir, pourquoi ne me dis-tu rien des Parisiennes ? Ces femmes galantes et célèbres valent-elles moins la peine d'être dépeintes que quelques montagnardes simples et grossières ? Crains-tu peut-être de me donner de l'inquiétude par le tableau des plus séduisantes personnes de l'univers ? Désabuse-toi, mon ami; ce que tu peux faire de pis pour mon repos est de ne me point parler d'elles; et, quoi que tu m'en puisses dire, ton silence à leur égard m'est beaucoup plus suspect que tes éloges.
Je serois bien aise aussi d'avoir un petit mot sur l'Opéra de Paris, dont on dit ici des merveilles ' : car enfin la musique peut être mauvaise, et le spectacle avoir ses beautés; s'il n'en a pas, c'est un sujet pour ta médisance, et du moins tu n'offenseras personne.
Je ne sais si c'est la peine de te dire qu'à l'occasion de la noce il m'est encore venu ces jours passés deux épouseurs comme par rendez-vous: l'un d'Yverdun, gîtant, chassant de château en château; l'autre du pays allemand, par le coche de Berne. Le premier est une manière de petit-
I. J'aurois bien mauvaise opinion de ceux qui, connoissant le caractère et la situation de Julie, ne devineroient pas à l'instant que cette curiosité ne vient point d'elle. On verra bientôt que son amant n'y a pas été trompé; s'il l'eût été, il ne l'auroit plus aimée.
maître, parlant assez résolument pour faire trouver ses reparties spirituelles à ceux qui n'en écoutent que le ton ; l'autre est un grand nigaud timide, non de cette aimable timidité qui vient de la crainte de déplaire, mais de l'embarras d'un sot qui ne sait que dire, et du malaise d'un libertin qui ne se sent pas à sa place auprès d'une honnête fille. Sachant très positivement les intentions de mon père au sujet de ces deux messieurs, j'use avec plaisir de la liberté qu'il me laisse de les traiter à ma fantaisie, et je ne crois pas que cette fantaisie laisse durer longtemps celle qui les amène. Je les hais d'oser attaquer un cœur où tu règnes, sans armes pour te le disputer : s'ils en avoient, je les haïrois davantage encore; mais où les prendroientils, eux, et d'autres, et tout l'univers? Non, non ; sois tranquille, mon aimable ami: quand jeretrouverois un mérite égal au tien, quand il se présenteroit un autre toi-même, encore le premier venu seroit-il le seul écouté. Ne t'inquiète donc point de ces deux espèces dont je daigne à peine te parler. Quel plaisir j'aurois à leur mesurer deux doses de dégoût si parfaitement égales qu'ils prissent la résolution de partir ensemble comme ils sont venus, et que je pusse t'apprendre à la fois le départ de tous deux !
M. de Crouzas vient de nous donner une réfutation des Epîires de Pope, que j'ai lue avec ennui. Je ne sais pas au vrai lequel des deux auteurs a
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raison; mais je sais bien que le livre de M. de Crouzas ne fera jamais faire une bonne action, et qu'il n'y a rien de bon qu'on ne soit tenté de faire en quittant celui de Pope. Je n'ai point, pour moi, d'autre manière de juger de mes lectures que de sonder les dispositions où elles laissent mon âme, et j'imagine à peine quelle sorte de bonté peut avoir un livre qui ne porte point ses lecteurs au bien ' .
Adieu, mon trop cher ami; je ne voudrois pas finir sitôt; mais on m'attend, on m'appelle. Je te quitte à regret, car je suis gaie, et j'aime à partager avec toi mes plaisirs : ce qui les anime et les redouble est que ma mère se trouve mieux depuis quelques jours; elle s'est senti assez de force pour assister au mariage et servir de mère à sa nièce, ou plutôt à sa seconde fille. La pauvre Claire en a pleuré de joie. Juge de moi, qui, méritant si peu de la conserver, tremble toujours de la perdre. En vérité, elle fait les honneurs de la fête avec autant de grâce que dans sa plus parfaite santé ; il semble même qu'un reste de langueur rende sa naïve politesse encore plus touchante. Non, jamais cette incomparable mère ne fut si Sonne, si charmante, si digne d'être adorée... Sais-tu qu'elle a demandé plusieurs fois de tes nouvelles à M. d'Orbe? Quoi-
I . Si le lecteur approuve cette règle, et qu'il s'en serve pour juger ce recueil, l'éditeur n'appellera pas de son jugement.
qu'elle ne me parle point de toi, je n'ignore pas qu'elle t'aime, et que, si jamais elle étoit écoutée, ton bonheur et le mien seroient son premier ouvrage. Ah ! si ton cœur sait être sensible, qu'il a besoin de l'être! et qu'il a de dettes à payer!
LETTRE XIX A Julie.
Tiens, ma Julie, gronde-moi, querelle-moi, bats-moi; je souffrirai tout, mais je n'en continuerai pas moins à te dire ce que je pense. Qui sera le dépositaire de tous mes sentimens si ce n'est toi, qui les éclaires? et avec qui mon cœur se permettroit-il de parler si tu refusois de l'entendre? Quand je te rends compte de mes observations et de mes jugemens, c'est pour que tu les corriges, non pour que tu les approuves, et plus je puis commettre d'erreurs, plus je dois me presser de t'en instruire. Si je blâme les abus qui me frappent dans cette grande ville, je ne m'en excuserai point sur ce que je t'en parle en confidence : car je ne dis jamais rien d'un tiers que je ne sois prêt à lui dire en face, et, dans tout ce que je t'écris des Parisiens, je ne fais que répéter ce que je leur dis tous les jours à eux-mêmes. Ils ne m'en savent
point mauvais gré; ils conviennent de beaucoup de choses. Ils se plaignoient de notre Murait, je le crois bien : on voit, on sent combien il les hait jusque dans les éloges qu'il leur donne; et je suis bien trompé si, même dans ma critique, on n'aperçoit le contraire. L'estime et la reconnoissance que m'inspirent leurs bontés ne font qu'augmenter ma franchise : elle peut n'être pas inutile à quelques-uns, et, à la manière dont tous supportent la vérité dans ma bouche, j'ose croire que nous sommes dignes, eux de l'entendre, et moi de la dire. C'est en cela, ma Julie, que la vérité qui blâme est plus honorable que la vérité qui loue : car la louange ne sert qu'à corrompre ceux qui la goûtent, et les plus indignes en sont toujours les plus affamés; mais la censure est utile, et le mérite seul sait la supporter. Je te le dis du fond de mon cœur, j'honore le François comme le seul peuple qui aime véritablement les hommes et qui soit bienfaisant par caractère; mais c'est pour cela même que j'en suis moins disposé à lui accorder cette admiration générale à laquelle il prétend, même pour les défauts qu'il avoue. Si les François n'avoient point de vertus, je n'en dirois rien; s'ils n'avoient point de vices, ils ne seroient pas hommes : ils ont trop de côtés louables pour être toujours loués.
Quant aux tentatives dont tu me parles, elles me sont impraticables, parce qu'il faudroit em-
LETTRE XIX i25
ployer, pour les faire, des moyens qui ne me conviennent pas, et que tu m'as interdits toi-même. L'austérité républicaine n'est pas de mise en ce pays; il y faut des vertus plus flexibles, et qui sachent mieux se plier aux intérêts des amis ou des protecteurs. Le mérite est honoré, j'en conviens; mais ici les talens qui mènent à la réputation ne sont point ceux qui mènent à la fortune; et, quand j'aurois le malheur de posséder ces derniers, Julie se résoudroit-elle à devenir la femme d'un parvenu? En Angleterre, c'est tout autre chose, et, quoique les mœurs y vaillent peut-être encore moins qu'en France, cela n'empêche pas qu'on n'y puisse parvenir par des chemins plus honnêtes, parce que, le peuple ayant plus de part au gouvernement, l'estime publique y est un plus grand moyen de crédit. Tu n'ignores pas que le projet de mylord Edouard est d'employer cette voie en ma faveur, et le mien de justifier son zèle. Le lieu de la terre où je suis le plus loin de toi est celui où je ne puis rien faire qui m'en rapproche. O Julie, s'il est difficile d'obtenir ta main, il l'est bien plus de la mériter; et voilà la noble tâche que l'amour m'impose.
Tu m'ôtes d'une grande peine en me donnant de meilleures nouvelles de ta mère : je t'en voyois déjà si inquiète avant mon départ que je n'osai te dire ce que j'en pensois; mais je la trouvois maigrie, changée, et je redoutois quelque maladie
dangereuse. Conserve-la-moi, parce qu'elle m'est chère, parce c|ue mon cœur l'honore, parce que ses bontés font mon unique espérance, et surtout parce qu'elle est mère de ma Julie.
Je te dirai sur les deux épouseurs que je n'aime point ce mot, même par plaisanterie; du reste, le ton dont tu me parles d'eux m'empêche de les craindre, et je ne hais plus ces infortunés, puisque tu crois les haïr. Mais j'admire ta simplicité de penser connoître la haine : ne vois-tu pas que c'est l'amour dépité que tu prends pour elle? Ainsi murmure la blanche colombe dont on poursuit le bien-aimé. Va, Julie, va, fille incomparable, quand tu pourras haïr quelque chose, je pourrai cesser de t'aimer.
P. S. Que je te plains d'être obsédée par ces deux importuns! Pour l'amour de toi-même, hâtetoi de les renvoyer.
LETTRE XX De Julie.
Mon ami, j'ai remis à M. d'Orbe un paquet qu'il s'est chargé de l'envoyer à l'adresse de M. Silvestre, chez qui tu pourras le retirer; mais je t'avertis d'attendre pour l'ouvrir que tu sois seul et dans ta
chambre : tu trouveras dans ce paquet un petit meuble à ton usage.
C'est une espèce d'amulette que les amans portent volontiers. La manière de s'en servir est bizarre : il faut la contempler tous les matins un quart d'heure, jusqu'à ce qu'on se sente pénétré d'un certain attendrissement; alors on l'applique sur ses yeux, sur sa bouche et sur son cœur : cela sert, dit-on, de préservatif durant la journée contre le mauvais air du pays galant. On attribue encore à ces sortes de talismans une vertu électrique très singulière, mais qui n'agit qu'entre les amans fidèles : c'est de communiquer à l'un l'impression des baisers de l'autre à plus de cent lieues de là. Je ne garantis pas le succès de l'expérience, je sais seulement qu'il ne tient qu'à toi de la faire.
Tranquillise-toi sur les deux galans ou prétendans, ou comme tu voudras les appeler, car désormais le nom ne fait plus rien à la chose : ils sont partis; qu'ils aillent en paix! Depuis que je ne les vois plus, je ne les hais plus.
LETTRE XXI A Julie.
Tu l'as voulu, Julie; il faut donc te les dépeindre, ces aimables Parisiennes. Orgueilleuse! cet
hommage manquoit à tes charmes. Avec toute ta feinte jalousie, avec ta modestie et ton amour, je vois plus de vanité que de crainte cachée sous cette curiosité. Quoi qu'il en soit, je serai vrai : je puis l'être; je le serois de meilleur cœur si j'avois davantage à louer. Que ne sont-elles cent fois plus charmantes! que n'ont-elles assez d'attraits pour rendre un nouvel honneur aux tiens!
Tu te plaignois de mon silence ! Eh ! mon Dieu ! que t'aurois-je dit? En lisant cette lettre, tu sentiras pourquoi j'aimois h te parler des Valaisanes tes voisines, et pourquoi je ne te parlois point des femmes de ce pays : c'est que les unes me rappeloient à toi sans cesse, et que les autres... Lis, et puis tu me jugeras. Au reste, peu de gens pensent comme moi des dames françoises, si même je ne suis sur leur compte tout à fait seul de mon avis. C'est sur quoi l'équité m'oblige à te prévenir, afin que tu saches que je te les représente, non peutêtre comme elles sont, mais comme je les vois. Malgré cela, si je suis injuste envers elles, tu ne manqueras pas de me censurer encore; et tu seras plus injuste que moi, car tout le tort en est à toi seule.
Commençons par l'extérieur : c'est à quoi s'en tiennent la plupart des observateurs. Si je les imitois en cela, les femmes de ce pays auroient trop à s'en plaindre : elles ont un extérieur de caractère aussi bien que de visage; et, comme l'un ne
LETTRE XXr 129
leur est guère plus favorable que l'autre, on leur fait tort en ne les jugeant que par là. Elles sont tout au plus passables de figure, et généralement plutôt mal que bien; je laisse à part les exceptions. Menues plutôt que bien faites, elles n'ont pas la taille fine; aussi s'attachent-elles volontiers aux modes qui la déguisent : en quoi je trouve assez simples les femmes des autres pays de vouloir bien imiter des modes faites pour cacher des défauts qu'elles n'ont pas.
Leur démarche est aisée et commune; leur port n'a rien d'affecté, parce qu'elles n'aiment point à se gêner; mais elles ont naturellement une certaine disinvoltura qui n'est pas dépourvue de grâces, et qu'elles se piquent souvent de pousser jusqu'à l'étourderie. Elles ont le teint médiocrement blanc et sont communément un peu maigres, ce qui ne contribue pas à leur embellir la peau. A l'égard de la gorge, c'est l'autre extrémité des Valaisanes : avec des corps fortement serrés, elles tâchent d'en imposer sur la consistance; il y a d'autres moyens d'en imposer sur la couleur. Quoique je n'aie aperçu ces objets que de fort loin, l'inspection en est si libre qu'il reste peu de chose à deviner. Ces dames paroissent mal entendre en cela leurs intérêts : car, pour peu que le visage soit agréable, l'imagination du spectateur les serviroit au surplus beaucoup mieux que ses yeux; et, suivant le philosophe gascon, la faim entière est bien plus âpie
Nouvelle Héloïse. II. 17
i3o SECONDE PARTIE
que celle qu'on a déjà rassasiée , au moins par un sens.
Leurs traits sont peu réguliers; mais, si elles ne sont pas belles, elles ont de la physionomie, qui supplée à la beauté et l'éclipsé quelquefois. Leurs yeux vifs et brillans ne sont pourtant ni pénétrans ni doux; quoiqu'elles prétendent les animer à force de rouge, l'expression qu'elles leur donnent par ce moyen tient plus du feu de la colère que de celui de l'amour : naturellement, ils n'ont que de la gaieté, ou, s'ils semblent quelquefois demander un sentiment tendre, ils ne le promettent jamais '.
Elles se mettent si bien, ou du moins elles en ont tellement la réputation, qu'elles servent en cela, comme en tout, de modèle au reste de l'Europe. En effet, on ne peut employer avec plus de goût un habillement plus bizarre. Elles sont, de toutes les femmes, les moins asservies à leurs propres modes : la mode domine les provinciales, mais les Parisiennes dominent la mode et la savent plier chacune à son avantage. Les premières sont comme des copistes ignorans et serviles qui copient jusqu'aux fautes d'orthographe; les autres sont des auteurs qui copient en maîtres et savent rétablir les mauvaises leçons.
I. Parlons pour nous, mon cher philosophe: pourquoi d'autres ne seroient-ils pas plus heureux? Il n'y a qu'une coquette qui promette à tout le monde ce qu'elle ne doit tenir qu'à un seul.
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Leur parure est plus recherchée que magnifique; il y règne plus d'élégance que de richesse. La rapidité des modes, qui vieillit tout d'une année à l'autre, la propreté, qui leur fait aimer à changer souvent d'ajustement, les préservent d'une somptuosité ridicule; elles n'en dépensent pas moins, mais leur dépense est mieux entendue : au lieu d'habits râpés et superbes comme en Italie, on voit ici des habits plus simples et toujours frais. Les deux sexes ont, à cet égard, la même modération, la même délicatesse, et ce goût me fait grand plaisir : j'aime fort à ne voir ni galons ni taches. Il n'y a point de peuple, excepté le nôtre, où les femmes surtout portent moins de dorure. On voit les mêmes étoffes dans tous les états, et l'on auroit peine à distinguer une duchesse d'une bourgeoise, si la première n'avoit l'art de trouver des distinctions que l'autre ne sauroit imiter. Or, ceci semble avoir sa difficulté, car, quelque mode qu'on prenne à la cour, cette mode est suivie à l'instant à la ville; et il n'en est pas des bourgeoises de Paris comme des provinciales et des étrangères, qui ne sont jamais qu'à la mode qui n'est plus. Il n'en est pas encore comme dans les autres pays, où les plus grands étant aussi les plus riches, leurs femmes se distinguent par un luxe que les autres ne peuvent égaler. Si les femmes de la cour prenoient ici cette voie, elles seroient bientôt effacées par celles des financiers.
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Qu'ont-elles donc fait? Elles ont choisi des mo^fens plus sûrs, plus adroits, et qui marquent plus de réflexion. Elles savent que des idées de pudeur et de modestie sont profondément gravées dans l'esprit du peuple. C'est là ce qui leur a suggéré des modes inimitables; elles ont vu que le peuple avoit en horreur le rouge, qu'il s'obstine à nommer grossièrement du fard; elles se sont appliqué quatre doigts, non de fard, mais de rouge, car, le mot changé, la chose n'est plus la même; elles ont vu qu'une gorge découverte est en scandale au public, elles ont largement échancré leurs corps; elles ont vu... oh! bien des choses que ma Julie, toute demoiselle qu'elle est, ne verra sûrement jamais. Elles ont mis dans leurs manières le même esprit qui dirige leur ajustement : cette pudeur charmante, qui distingue, honore et embellit ton sexe, leur a paru vile et roturière; elles ont animé leur geste et leur propos d'une noble impudence, et il n'y a point d'honnête homme à qui leur regard assuré ne fasse baisser les yeux. C'est ainsi que, cessant d'être femmes, de peur d'être confondues avec les autres femmes, elles préfèrent leur rang à leur sexe et imitent les filles de joie, afin de n'être pas imitées.
J'ignore jusqu'où va cette imitation de leur part, mais je sais qu'elles n'ont pu tout à fait éviter celle qu'elles vouloient prévenir. Quant au rouge et aux corps échancrés, ils ont fait tout le progrès
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qu'ils pouvoient faire. Les femmes de la ville ont mieux aimé renoncer à leurs couleurs naturelles et aux charmes que pouvoit leur prêter Vamoroso pensier des amans que de rester mises comme des bourgeoises; et si cet exemple n'a point gagné les moindres états, c'est qu'une femme à pied dans un pareil équipage n'est pas trop en sûreté contre les insultes de la populace. Ces insultes sont le cri de la pudeur révoltée, et, dans cette occasion comme en beaucoup d'autres, la brutalité du peuple, plus honnête que la bienséance des gens polis, retient peut-être ici cent mille femmes dans les bornes de la modestie : c'est précisément ce qu'ont prétendu les adroites inventrices de ces modes.
Quant au maintien soldatesque et au ton grenadier, il frappe moins, attendu qu'il est plus universel, et il n'est guère sensible qu'aux nouveaux débarqués. Depuis le faubourg Saint-Germain jusqu'aux halles, il y a peu de femmes à Paris dont l'abord, le regard, ne soient d'une hardiesse à déconcerter quiconque n'a rien vu de semblable en son pays; et de la surprise où jettent ces nouvelles manières naît cet air gauche qu'on reproche aux étrangers. C'est encore pis sitôt qu'elles ouvrent la bouche. Ce n'est point la voix douce et mignarde de nos Vaudoises : c'est un certain accent dur, aigre, interrogatif, impérieux, moqueur, et plus fort que celui d'un homme. S'il reste dans leur ton quelque grâce de leur sexe, leur manière
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intrépide et curieuse de fixer les gens achève de l'éclipser. Il semble qu'elles se plaisent à jouir de l'embarras qu'elles donnent à ceux qui les voient pour la première fois ; mais il est à croire que cet embarras leur plairoit moins si elles en démêloient mieux la cause.
Cependant, soit prévention de ma part en faveur de la beauté, soit instinct de la sienne à se faire valoir, les belles femmes me paroissent en général un peu plus modestes, et je trouve plus de décence dans leur maintien. Cette réserve ne leur coûte guère ; elles sentent bien leurs avantages, elles savent qu'elles n'ont pas besoin d'agaceries pour nous attirer. Peut-être aussi que l'impudence est plus sensible et choquante, jointe à la laideur; et il est sûr qu'on couvriroit plutôt de soufflets que de baisers un laid visage effronté, au lieu qu'avec la modestie il peut exciter une tendre compassion qui mène quelquefois à l'amour. Mais, quoiqu'en général on remarque ici quelque chose de plus doux dans le maintien des jolies personnes, il y a encore tant de minauderies dans leurs manières, et elles sont toujours si visiblement occupées d'elles-mêmes, qu'on n'est jamais exposé dans ce pays à la tentation qu'avoit quelquefois M. de Murait auprès des Angloises, de dire à une femme qu'elle est belle pour avoir' le plaisir de le lui apprendre.
La gaieté naturelle à la nation, ni le désir d'imi-
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1er les grands airs, ne sont pas les seules causes de cette liberté de propos et de maintien qu'on remarque ici dans les femmes. Elle paroît avoir une racine plus profonde dans les mœurs, par le mélange indiscret et continuel des deux sexes, qui fait contracter à chacun d'eux l'air, le langage et les manières de l'autre. Nos Suissesses aiment assez à se rassembler entre elles', elles y vivent dans une douce familiarité; et, quoique apparemment elles ne haïssent pas le commerce des hommes, il est certain que la présence de ceux-ci jette une sorte de contrainte dans cette petite gynécocratie. A Paris, c'est tout le contraire : les femmes n'aiment à vivre qu'avec les hommes, elles ne sont à leur aise qu'avec eux. Dans chaque société la maîtresse de la maison est presque toujours seule au milieu d'un cercle d'hommes. On a peine à concevoir d'où tant d'hommes peuvent se répandre partout ; mais Paris est plein d'aventuriers et de célibataires qui passent leur vie à courir de maison en maison, et les hommes semblent, comme les espèces, se multiplier par la circulation. C'est donc là qu'une femme apprend à parler, agir et penser comme eux, et eux comme elle. C'est là