‹ Le Nouvelle Héloïse (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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vice même; il fait calomnier les médians. Mais revenons à nos soupers.

Ce qui m'a le plus frappé dans ces sociétés d'élite, c'est de voir six personnes choisies exprès pour s'entretenir agréablement ensemble, et parmi lesquelles régnent même le plus souvent des liaisons secrètes, ne pouvoir rester une heure entre elles six sans y faire intervenir la moitié de Paris; comme si leurs coeurs n'avoient rien à se dire et qu'il n'y eût là personne qui méritât de les intéresser. Te souvient-il, ma Julie, comment, en soupant chez ta cousine ou chez toi, nous savions, en dépit de la contrainte et du mystère, faire tomber l'entretien sur des sujets qui eussent du rapport à nous, et comment, à chaque réflexion touchante, à chaque allusion subtile, un regard plus vif qu'un éclair, un soupir plutôt deviné qu'aperçu, en portoit le doux sentiment d'un cœur à l'autre?

Si la conversation se tourne par hasard sur les convives, c'est communément dans un certain jargon de société, dont il faut avoir la clef pour l'entendre. A l'aide de ce chiffre, on se fait réciproquement, et selon le goût du temps, mille mauvaises plaisanteries, durant lesquelles le plus sot n'est pas celui qui brille le moins, tandis qu'un tiers mal instruit est réduit à l'ennui ou au silence, ou à rire de ce qu'il n'entend point. Voilà, hors le téte-à-tétc, qui m'est et me sera toujours

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inconnu, tout ce qu'il y a de tendre et d'affectueux dans les liaisons de ce pays.

Au milieu de tout cela, qu'un homme de poids avance un propos grave ou agite une question sérieuse, aussitôt l'attention commune se fixe à ce nouvel objet : hommes, femmes, vieillards, jeunes gens, tout se prête à le considérer par toutes ses faces, et l'on est étonné du sens et de la raison qui sortent comme à l'envi de toutes ces têtes folâtres '. Un point de morale ne seroit pas mieux discuté dans une société de philosophes que dans celle d'une jolie femme de Paris; les conclusions y seroient même souvent moins sévères, car le philosophe qui veut agir comme il parle y regarde à deux fois; mais ici, .où toute la morale est un pur verbiage, on peut être austère sans conséquence, et l'on ne seroit pas fâché, pour rabattre un peu l'orgueil philosophique, de mettre la vertu si haut que le sage même n'y pût atteindre. Au reste, hommes et femmes, tous, instruits par l'expérience du monde, et surtout par leur conscience, se réunissent pour penser de leur espèce aussi mal

I . Pourvu toutefois qu'une plaisanterie imprévue ne vienne pas déranger cette gravité : car alors chacun renchérit, tout part à l'instant, et il n'y a plus moyen de reprendre le ton sérieux. Je me rappelle un certain paquet de gimblettes qui troubla si plaisamment une représentation de la foire. Les acteurs dérangés n'étoient que des animaux. Mais que de choses sont gimblettes pour beaucoup d'hommes 1 On sait qui Fonlenelle a voulu peindre dans l'Iiisioirc des Tirynthiens.

qu'il est possible, toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien, toujours, d'après leur propre cœur, médisant du cœur de l'homme.

Malgré cette avilissante doctrine, un des sujets favoris de ces paisibles entretiens, c'est le sentiment, mot par lequel il ne faut pas entendre un épanchement affectueux dans le sein de l'amour ou de l'amitié, cela seroit d'une fadeur à mourir; c'est le sentiment mis en grandes maximes générales et quintessencié par tout ce que la métaphysique a de plus subtil. Je puis dire n'avoir de ma vie ouï tant parler du sentiment, ni si peu compris ce qu'on en disoit. Ce sont des raffinemens inconcevables. O Julie! nos cœurs grossiers n'ont jamais rien su de toutes ces belles maximes; et j'ai peur qu'il n'en soit du sentiment chez les gens du monde comme d'Homère chez les pédans, qui lui forgent mille beautés chimériques, faute d'apercevoir les véritables. Ils dépensent ainsi tout leur sentiment en esprit, et il s'en exhale tant dans le discours qu'il n'en reste plus pour la pratique. Heureusement, la bienséance y supplée, et l'on fait par usage à peu près les mêmes choses qu'on feroit par sensibilité, du moins tant qu'il n'en coûte que des formules et quelques gènes passagères, qu'on s'impose pour faire bien parler de soi : car, quand les sacrifices vont jusqu'à gêner trop

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longtemps ou à coûter trop cher, adieu le sentiment ; la bienséance n'en exige pas jusque-là. A cela près, on ne sauroit croire à quel point tout est compassé, mesuré, pesé, dans ce qu'ils appellent des procédés; tout ce qui n'est plus dans les sentimens, ils l'ont rais en règle, et tout est règle parmi eux. Ce peuple imitateur seroit plein d'originaux qu'il seroit impossible d'en rien savoir, car nul homme n'ose être lui-même. // faut faire comme les autres : c'est la première maxime de la sagesse du pays. Cela se fait , cela ne se fait pas : voilà la décision suprême.

Cette apparente régularité donne aux usages communs l'air du monde le plus comique, même dans les choses les plus sérieuses : on sait à point nommé quand il faut envoyer savoir des nouvelles ; quand il faut se faire écrire, c'est-à-dire faire une visite qu'on ne fait pas; quand il faut la faire soimême; quand il est permis d'être chez soi; quand on doit n'y pas être, quoiqu'on y soit; quelles offres l'un doit faire, quelles offres l'autre doit rejeter; quel degré de tristesse on doit prendre à telle ou telle mort ' ; combien de temps on doit

I . S'affliger à la mort de quelqu'un est un sentiment d'humanité et un témoignage de bon naturel, mais non pas un devoir de vertu, ce quelqu'un fùt-il même notre père. Quiconque, en pareil cas, n'a point d'affliction dans le cœur, n'en doit point montrer au dehors : car il est beaucoup plus essentiel de fuir la fausseté que de s'asservir aux bienséances.

pleurer à la campagne ; le jour où l'on peut revenir se consoler à la ville; l'heure et la minute oii l'affliction permet de donner le bal ou d'aller au spectacle. Tout le monde y fait à la fois la même chose dans la même circonstance; tout va par temps, comme les mouvemens d'un régiment en bataille : vous diriez que ce sont autant de marionnettes clouées sur la même planche ou tirées par le même fil.

Or, comme il n'est pas possible que tous ces gens qui font exactement la même chose soient exactement affectés de même, il est clair qu'il faut les pénétrer par d'autres moyens pour les connoître; il est clair que tout ce jargon n'est qu'un vain formulaire, et sert moins à juger des mœurs que du ton qui règne à Paris. On apprend ainsi les propos qu'on y tient, mais rien de ce qui peut servir à les apprécier. J'en dis autant de la plupart des écrits nouveaux; j'en dis autant de la scène même, qui, depuis Molière, est bien plus un lieu où se débitent de jolies conversations que la représentation de la vie civile. Il y a ici trois théâtres, sur deux desquels on représente des êtres chimériques, savoir : sur l'un, des arlequins, des pantalons, des scaramouches; sur l'autre, des dieux, des diables, des sorciers. Sur le troisième, on représente ces pièces immortelles dont la lecture nous faisoit tant de plaisir, et d'autres plus nouvelles qui paroissent de temps en temps sur la

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scène. Plusieurs de ces pièces sont tragiques, mais peu touciiantes, et, si l'on y trouve quelques sentimens naturels et quelque vrai rapport au cœur humain, elles n'offrent aucune sorte d'instruction sur les mœurs particulières du peuple qu'elles amusent.

L'institution de la tragédie avoit, chez ses inventeurs, un fondement de religion qui suffisoit pour l'autoriser : d'ailleurs, elle offroit aux Grecs un spectacle instructif et agréable dans les malheurs des Perses leurs ennemis, dans les crimes et les folies des rois dont ce peuple s'étoit délivré. Qu'on représente à Berne, à Zurich, à la Haye, l'ancienne tyrannie de la maison d'Autriche, l'amour de la patrie et de la liberté nous rendra ces pièces intéressantes; mais qu'on me dise de quel usage sont ici les tragédies de Corneille, et ce qu'importe au peuple de Paris Pompée ou Sertorius. Les tragédies grecques rouloient sur des événemens réels ou réputés tels par les spectateurs, et fondés sur des traditions historiques; mais que fait une flamme héroïque et pure dans l'âme des grands? Ne diroit-on pas que les combats de l'amour et de la vertu leur donnent souvent de mauvaises nuits, et que le cœur a beaucoup à faire dans les mariages des rois ? Juge de la vraisemblance et de l'utilité de tant de pièces, qui roulent toutes sur ce chimérique sujet !

Quant à la comédie, il est certain qu'elle doit

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représenter au naturel les mœurs du peuple pour lequel elle est faite, afin qu'il s'y corrige de ses vices et de ses défauts, comme on ôte devant un miroir les taches de son visage. Térence et Plante se trompèrent dans leur objet; mais avant eux Aristophane et Ménandre avoient exposé aux Athéniens les mœurs athéniennes; et, depuis, le seul Molière peignit plus naïvement encore celles des François du siècle dernier à leurs propres yeux. Le tableau a changé, mais il n'est plus revenu de peintre : maintenant on copie au théâtre les conversations d'une centaine de maisons de Paris ; hors de cela, on n'y apprend rien des mœurs des François. Il y a dans cette grande ville cinq ou six cent mille âmes dont il n'est jamais question sur la scène. Molière osa peindre des bourgeois et des artisans aussi bien que des marquis; Socrate faisoit parler des cochers, menuisiers, cordonniers, maçons. Mais les auteurs d'aujourd'hui, qui sont des gens d'un autre air, se croiroient déshonorés s'ils savoient ce qui se passe au comptoir d'un marchand ou dans la boutique d'un ouvrier; il ne leur faut que des interlocuteurs illustres, et ils cherchent dans le rang de leurs personnages l'élévation qu'ils ne peuvent tirer de leur génie. Les spectateurs eux-mêmes sont devenus si délicats qu'ils craindroient de se compromettre à la comédie comme en visite, et ne daigneroient pas aller voir en représentation des gens de moindre con-

dition qu'eux. Ils sont comme les seuls habitans de la terre : tout le reste n'est rien à leurs yeux. Avoir un carrosse, un suisse, un maître d'hôtel, c'est être comme tout le monde. Pour être comme tout le monde, il faut être comme très peu de gens. Ceux qui vont à pied ne sont pas du monde: ce sont des bourgeois, des hommes du peuple, des gens de l'autre monde ; et l'on diroit qu'un carrosse n'est pas tant nécessaire pour se conduire que pour exister. II y a comme cela une poignée d'impertinens qui ne comptent qu'eux dans tout l'univers, et ne valent guère la peine qu'on les compte, si ce n'est pour le mal qu'ils font. C'est pour eux uniquement que sont faits les spectacles : ils s'y montrent à la fois comme représentés au milieu du théâtre, et comme représentans aux deux côtés; ils sont personnages sur la scène, et comédiens sur les bancs. C'est ainsi que la sphère du monde et des auteurs se rétrécit, c'est ainsi que la scène moderne ne quitte plus son ennuyeuse dignité : on n'y sait plus montrer les hommes qu'en habit doré. Vous diriez que la France n'est peuplée que de comtes et de chevaliers; et plus le peuple y est misérable et gueux, plus le tableau du peuple y est brillant et magnifique. Cela fait qu'en peignant le ridicule des états qui servent d'exemple aux autres, on le répand plutôt que de l'éteindre, et que le peuple, toujours singe et imitateur des riches, va moins au théâtre pour rire

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de leurs folies que pour les étudier et devenir encore plus fou qu'eux en les imitant. Voilà de quoi fut cause Molière lui-même : il corrigea la cour en infectant la ville; et ses ridicules marquis furent le premier modèle des petits-maîtres bourgeois qui leur succédèrent.

En général, il y a beaucoup de discours et peu d'action sur la scène françoise : peut-être est-ce qu'en effet le François parle encore plus qu'il n'agit, ou du moins qu'il donne un bien plus grand prix à ce qu'on dit qu'à ce qu'on fait. Quelqu'un disoit, en sortant d'une pièce de Denys le Tyran : « Je n'ai rien vu, mais j'ai entendu force paroles. « Voilà ce qu'on peut dire en sortant des pièces françoises. Racine et Corneille, avec tout leur génie, ne sont eux-mêmes que des parleurs; et leur successeur est le premier qui, à l'imitation des Anglois, ait osé mettre quelquefois la scène en représentation. Communément tout se passe en beaux dialogues bien agencés, bien ronflans, où l'on voit d'abord que le premier soin de chaque interlocuteur est toujours celui de briller. Presque tout s'énonce en maximes générales. Quelque agités qu'ils puissent être, ils songent toujours plus au public qu'à eux-mêmes ; une sentence leur coûte moins qu'un sentiment : les pièces de Racine et de Molière ' exceptées, le je est presque

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