BILLET INCLUS DANS LA PRECEDENTE LETTRE
Je rends à Julie d'Étange le droit de disposer d'elle-même et de donner sa main sans consulter son cœur.
LETTRE XII De Julie.
Je voulois vous décrire la scène qui vient de se passer, et qui a produit le billet que vous avez dû recevoir, mais mon père a pris ses mesures si justes qu'elle n'a fini qu'un moment avant le départ du courrier. Sa lettre est sans doute arrivée à temps à la poste ; il n'en peut être de même de celle-ci : votre résolution sera prise et votre réponse partie avant qu'elle vous parvienne ; ainsi tout détail seroit désormais inutile. J'ai fait mon devoir, vous ferez le vôtre; mais le sort nous accable, l'honneur nous trahit; nous serons séparés à jamais, et, pour comble d'horreur, je vais passer dans les... Hélas! j'ai pu vivre dans les tiens! O devoir! à quoi sers-tu ? O Providence!... il faut gémir et se taire.
La plume échappe de ma main. J'étois incom-
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modée depuis quelques jours; l'entretien de ce matin m'a prodigieusement agitée... la tête et le cœur me font mal... je me sens défaillir... Le Ciel auroit-il pitié de mes peines?... Je ne puis me soutenir... je suis forcée à me mettre au lit, et me console dans l'espoir de n'en point relever. Adieu, mes uniques amours; adieu pour la dernière fois, cher et tendre ami de Julie! Ah! si je ne dois plus vivre pour toi, n'ai-je pas déjà cessé de vivre?
LETTRE XHI
De Julie à M"'« d'Orbe.
Il est donc vrai, chère et cruelle amie, que tu me rappelles à la vie et à mes douleurs? J'ai vu l'instant heureux où j'allois rejoindre la plus tendre des mères; tes soins inhumains m'ont enchaînée pour la pleurer plus longtemps; et quand le désir de la suivre m'arrache à la terre, le regret de te quitter m'y retient. Si je me console de vivre, c'est par l'espoir de n'avoir pas échappé tout entière à la mort. Ils ne sont plus, ces agrémens de mon visage que mon cœur a payés si cher, la maladie dont je sors m'en a délivrée. Cette heureuse perte ralentira l'ardeur grossière d'un homme assez dépourvu de délicatesse pour m'oser épouser
sans mon aveu. Ne trouvant plus en moi ce qui lui plut, il se souciera peu du reste. Sans manquer de parole à mon père, sans offenser l'ami dont il tient la vie, je saurai rebuter cet importun : ma bouche gardera le silence, mais mon aspect parlera pour moi. Son dégoût me garantira de sa tyrannie, et il me trouvera trop laide pour daigner me rendre malheureuse.
Ah! chère cousine, tu connus un cœur plus constant et plus tendre qui ne se fût pas ainsi rebuté. Son goût ne se bornoit pas aux traits et à la figure : c'étoit moi qu'il aimoit, et non pas mon visage ; c'étoit par tout notre être que nous étions unis l'un à l'autre; et tant que Julie eût été la même, la beauté pouvoit fuir, l'amour fût toujours demeuré. Cependant il a pu consentir... l'ingrat!... Il l'a dû, puisque j'ai pu l'exiger. Qui est-ce qui retient par leur parole ceux qui veulent retirer leur cœur? Ai-je donc voulu retirer le mien?... l'ai-je fait? O Dieu! faut-il que tout me rappelle incessamment un temps qui n'est plus et des feux qui ne doivent plus être ! J'ai beau vouloir arracher de mon cœur cette image chérie, je l'y sens trop fortement attachée ; je le déchire sans le dégager, et mes efforts pour en effacer un si doux souvenir ne font que l'y graver davantage.
Oserai-je te dire un délire de ma fièvre qui, loin de s'éteindre avec elle, me tourmente encore plus depuis ma guérison ? Oui, connois et plains
l'égareipent d'esprit de ta malheureuse amie, et rends grâces au Ciel d'avoir préservé ton cœur de l'horrible passion qui le donne. Dans un des momens où j'étois le plus mal, je crus, durant l'ardeur du redoublement, voir à côté de mon lit cet infortuné : non tel ciu'il charmoit jadis mes regards durant le court bonheur de ma vie, mais pâle, défait, mal en ordre, et le désespoir dans les yeux. Il éloit à genoux; il prit une de mes mains, et, sans se dégoûter de l'état où elle étoit, sans craindre la communication d'un venin si terrible, il la couvroit de baisers et de larmes. A son aspect j'éprouvai cette vive et délicieuse émotion que me donnoit quelquefois sa présence inattendue. Je voulus m'élancer vers lui : on me retint; tu l'arrachas de ma présence; et ce qui me toucha le plus vivement, ce furent ses gémissemens que je crus entendre à mesure qu'il s'éloignoit.
Je ne puis te représenter l'effet étonnant que ce rêve a produit sur moi. Ma fièvre a été longue et violente; j'ai perdu la connoissance durant plusieurs jours; j'ai souvent rêvé à lui dans mes transports, mais aucun de ces rêves n'a laissé dans mon imagination des impressions aussi profondes que celle de ce dernier. Elle est telle qu'il m'est impossible de l'effacer de ma mémoire et de mes sens. A chaque minute, à chaque instant, il me semble le voir dans la même attitude; son air, son habillement, son geste, son triste regard, frappent
encore mes yeux : je crois sentir ses lèvres se presser sur ma main, je la sens mouiller de ses larmes; les sons de sa voix plaintive me font tressaillir; je le vois entraîner loin de moi, je fais effort pour le retenir encore : tout me retrace une scène imaginaire avec plus de force que les événemens qui me sont réellement arrivés.
J'ai longtemps hésité à te faire cette confidence ; la honte m'empêche de te la faire de bouche; mais mon agitation, loin de se calmer, ne fait qu'augmenter de jour en jour, et je ne puis plus résister au besoin de t'avouer ma folie. Ah ! qu'elle s'empare de moi tout entière ! Que ne puis-je achever de perdre ainsi la raison, puisque le peu qui m'en reste ne sert plus qu'à me tourmenter !
Je reviens à mon rêve. Ma cousine, raille-moi, si tu veux, de ma simplicité ; mais il y a dans cette vision je ne sais quoi de mystérieux qui la distingue du délire ordinaire. Est-ce un pressentiment de la mort du meilleur des hommes? est-ce un avertissement qu'il n'est déjà plus? Le Ciel daigne-t-il me guider au moins une fois, ec m'invite-t-il à suivre celui qu'il me fit aimer? Hélas! l'ordre de mourir sera pour moi le premier de ses bienfaits.
J'ai beau me rappeler tous ces vains discours dont la philosophie amuse les gens qui ne sentent rien : ils ne m'en imposent plus, et je sens que je les méprise. On ne voit point les esprits, je le veux croire ; mais deux âmes si étroitement unies ne
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sauroient-elles avoir entre elles une communication immédiate, indépendante du corps et des sens ? L'impression directe que l'une reçoit de l'autre ne peut-elle pas la transmettre au cerveau, et recevoir de lui par contre-coup les sensations qu'elle lui a données?... Pauvre Julie, que d'extravagances! Que les passions nous rendent crédules! et qu'un cœur vivement touché se détache avec peine des erreurs mêmes qu'il aperçoit!
R ÉPONSE
Ah ! fille trop malheureuse et trop sensible, n'estu donc née que pour souffrir? Je voudrois en vain l'épargner des douleurs; tu semblés les chercher sans cesse, et ton ascendant est plus fort que tous mes soins. A tant de vrais sujets de peines n'ajoute pas au moins des chimères ; et, puisque ma discrétion t'est plus nuisible qu'utile, sors d'une erreur qui te tourmente : peut-être la triste vérité te sera-t-elle encore moins cruelle. Apprends donc que ton rêve n'est point un rêve, que ce n'est point l'ombre de ton ami que tu as vue, mais sa personne, et que cette touchante scène, incessamment présente à ton imagination, s'est passée
LE REVE DE JULIE ( Nouvelle lleloise, Partie III )
réellement clans ta chambre, le surlendemain du jour où tu fus le plus mal.
La veille je t'avois quittée assez tard , et M. d'Orbe, qui voulut me relever auprès de toi cette nuit-là, étoit prêt à sortir, quand tout à coup nous vîmes entrer brusquement et se précipiter à nos pieds ce pauvre malheureux dans un état à faire pitié. Il avoit pris la poste à la réception de ta dernière lettre. Courant jour et nuit, il fit la route en trois jours, et ne s'arrêta qu'à la dernière poste, en attendant la nuit pour entrer en ville. Je te l'avoue à ma honte, je fus moins prompte que M. d'Orbe à lui sauter au cou : sans savoir encore la raison de son voyage, j'en prévoyois la conséquence. Tant de souvenirs amers, ton danger, le sien, le désordre où je le voyois, tout empoisonnoit une si douce surprise, et j'étois trop saisie pour lui faire beaucoup de caresses. Je l'embrassai pourtant avec un serrement de cœur qu'il partageoit, et qui se fit sentir réciproquement par de muettes étreintes, plus éloquentes que les cris et les pleurs. Son premier mot fut : Que fait-elle? Ah! que fait-elle? Donnez-moi la vie ou la mort. Je compris alors qu'il étoit instruit de ta maladie; et, croyant qu'il n'en ignoroit pas non plus l'espèce, j'en parlai sans autre précaution que d'atténuer le danger. Sitôt qu'il sut que c'étoit la petite vérole, il fit un cri et se trouva mal. La fatigue et l'insomnie, jointes à l'inquiétude d'esprit, l'avoient
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jeté clans un te! abattement qu'on lut longtemps. à le faire revenir. A peine pouvoit-il parler; on le fit coucher.
Vaincu par la nature, il dormit douze lieures de suite, mais avec tant d'agitation cju'un pareil sommeil devoit plus épuiser que réparer ses forces. Le lendemain, nouvel embarras : il vouloit te voir absolument. Je lui opposai le danger de te causer une révolution : il offrit d'attendre qu'il n'y eût plus de risque, mais son séjour même en étoit un terrible. J'essayai de le lui faire sentir : il me coupa durement la parole. « Gardez votre barbare éloquence, me dit-il d'un ton d'indignation, c'est trop l'exercer à ma ruine. N'espérez pas me chasser encore comme vous fîtes à mon exil : je viendrois cent fois du bout du monde pour la voir un seul instant. Mais je jure par l'auteur de mon être, ajouta-t-il impétueusement, que je ne partirai point d'ici sans l'avoir vue. Eprouvons une fois si je vous rendrai pitoyable, ou si vous me rendrez parjure. »
Son parti étoit pris. M. d'Orbe fut d'avis de chercher les moyens de le satisfaire pour le pouvoir renvoyer avant que son retour fût découvert : car il n'étoit connu dans la maison que du seul Hanz, dont j'étois siàre, et nous l'avions appelé devant nos gens d'un autre nom que le sien '. Je
1. On voit dans la quatrième partie que ce nom substi tué étoit celui de Saint-Preux.
lui promis qu'il te verroit la nuit suivante, à condition qu'il ne resteroit qu'un instant, qu'il ne te parleroit point, et qu'il repartiroit le lendemain avant le jour : j'en exigeai sa parole. Alors je fus tranquille; je laissai mon mari avec lui, et je retournai près de toi.
Je te trouvai sensiblement mieux, l'éruption étoit achevée : le médecin me rendit le courage et l'espoir. Je me concertai d'avance avec Babi ; et le redoublement, quoique moindre, t'ayant encore embarrassé la tète, je pris ce temps pour écarter tout le monde et faire dire à mon mari d'amener son hôte, jugeant qu'avant la fin de l'accès tu serois moins en état de le reconnoître. Nous eûmes toutes les peines du monde à renvoyer ton désolé père, qui chaque nuit s'obstinoit à vouloir rester. Enfin je lui dis en colère qu'il n'épargneroit la peine de personne, que j'étois également résolue à veiller, et qu'il savoit bien, tout père qu'il étoit, que sa tendresse n'étoit pas plus vigilante que la mienne. Il partit à regret : nous restâmes seules. M. d'Orbe arriva sur les onze heures et me dit qu'il avoit laissé ton ami dans la rue : je l'allai chercher; je le pris par la main : il trembloit comme la feuille. En passant dans l'antichambre les forces lui manquèrent : il respiroit avec peine, et fut contraint de s'asseoir.
Alors, démêlant quelques objets à la foible lueur d'une lumière éloignée : " Oui, dit-il avec un
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profond soupir, je reconnois les mêmes lieux. Une fois en ma vie je les ai traversés... à la même heure... avec le même mystère... j'étois tremblant comme aujourd'hui... le cœur me palpitoit de même... O téméraire! j'étois mortel, et j'osois goûter... Que vais-je voir maintenant dans ce même asile où tout respiroit la volupté dont mon âme étoit enivrée, dans ce même objet qui faisoit et partageoit mes transports? L'image du trépas, un appareil de douleur, la vertu malheureuse, et la beauté mourante ! »
Chère cousine, j'épargne à ton pauvre cœur le détail de cette attendrissante scène. Il te vit, et se tut : il l'avoit promis; mais quel silence! Il se jeta à genoux ; il baisoit tes rideaux en sanglotant ; il élevoit les mains et les yeux; il poussoit de sourds gémissemens; il avoit peine à contenir sa douleur et ses cris. Sans le voir, tu sortis machinalement une de tes mains-; il s'en saisit avec une espèce de fureur; les baisers de feu qu'il appliquoit sur cette main malade t'éveillèrent mieux que le bruit et la voix de tout ce qui t'environnoit. Je vis que tu l'avois reconnu ; et, malgré sa résistance et ses plaintes, je l'arrachai de la chambre à l'instant^ espérant éluder l'idée d'une si courte apparition par le prétexte du délire. Mais, voyant ensuite que tu ne m'en disois rien, je crus que tu l'avois oubliée; je défendis à Babi de t'en parler, et je sais qu'elle m'a tenu parole. Vaine prudence que l'amour a
déconcertée, et Cjui n'a fait que laisser fermenter un souvenir qu'il n'est plus temps d'effacer!
Il partit comme il l'avoit promis, et je lui fis jurer qu'il ne s'arréteroit pas au voisinage. Mais, ma chère, ce n'est pas tout : il faut achever de te dire ce qu'aussi bien tu ne pourrois ignorer longtemps. Mylord Edouard passa deux jours après ; il se pressa pour l'atteindre; il le joignit à Dijon, et le trouva malade. L'infortuné avoit gagné la petite vérole : il m'avoit caché qu'il ne l'avoit point eue, et je te l'avois mené sans précaution. Ne pouvant guérir ton mal, il voulut le partager. En me rappelant la manière dont il baisoit ta main, je ne puis douter qu'il ne se soit inoculé volontairement. On ne pouvoit être plus mal préparé ; mais c'étoit l'inoculation de l'amour, elle fut heureuse. Ce père de la vie l'a conservée au plus tendre amant qui fut jamais : il est guéri; et, suivant la dernière lettre de mylord Edouard, ils doivent être actuellement repartis pour Paris.
Voilà, trop aimable cousine, de quoi bannir les terreurs funèbres qui t'alarmoient sans sujet. Depuis longtemps tu as renoncé à la personne de ton ami, et sa vie est en sûreté. Ne songe donc qu'à conserver la tienne, et à t'acquitter de bonne grâce du sacrifice que ton cœur a promis à l'amour paternel. Cesse enfin d'être le jouet d'un vain espoir et de te repaître de chimères. Tu te presses beaucoup d'être fière de ta laideur : sois
plus humble, crois-moi, tu n'as encore c[ue trop sujet de l'être. Tu as essuyé une cruelle atteinte, mais ton visage a été épargné. Ce que tu prends pour des cicatrices ne sont cjue des rougeurs qui seront bientôt effacées. Je fus plus maltraitée que cela, et cependant tu vois que je ne suis pas trop mal encore. Mon ange, tu resteras jolie en dépit de toi ; et l'indifférent Wolmar, que trois ans d'absence n'ont pu guérir d'un amour conçu dans huit jours, s'en guérira-t-il en te voyant à toute heure? Oh ! si ta seule ressource est de déplaire, que ton sort est désespéré !
LETTRE XV De Julie.
C'en est trop, c'en est trop. Ami, lu as vaincu. Je ne suis point à l'épreuve de tant d'amour; ma résistance est épuisée. J'ai fait usage de toutes mes forces, ma conscience m'en rend le consolant témoignage. Que le Ciel ne me demande point compte de plus qu'il ne m'a donné. Ce triste cœur que tu achetas tant de fois, et qui coûta si cher au tien, t'appartient sans réserve; il fut à toi du premier moment où mes jeux te virent; il te restera jusqu'à mon dernier soupir. Vu l'as trop bien mérité
jjoiu' le perdre, et je suis lasse de servir aux dépens de la justice une chimérique vertu.
Oui, tendre et généreux amant, ta Julie sera toujours tienne, elle t'aimera toujours : il le faut, je le veux, je le dois. Je te rends l'empire que l'amour t'a donné, il ne te sera plus ôté. C'est en vain qu'une voix mensongère murmure au fond de mon âme, elle ne m'abusera plus. Que sont les vains devoirs qu'elle m'oppose contre ceux d'aimer à jamais ce que le Ciel m'a fait aimer? Le plus sacré de tous n'est-il pas envers toi? n'est-ce pas à toi seul que j'ai tout promis? le premier vœu de mon cœur ne fut-il pas de ne t'oublier jamais? et ton inviolable fidélité n'est-elle pas un nouveau lien pour la mienne? Ah! dans le transport d'amour (|ui me rend à toi, mon seul regret est d'avoir combattu des sentimens si chers et si légitimes. Nature, ô douce nature, reprends tous tes droits; j'abjure les barbares vertus qui t'anéantissent. Les penchans que tu m'as donnés seront-ils plus trompeurs qu'une raison qui m'égara tant de fois ?
Respecte ces tendres penchans, mon aimable ami; tu leur dois trop pour les haïr; mais souffres-en le cher et doux partage ; souffre que les droits du sang et de l'amitié ne soient pas éteints par ceux de l'amour. Ne pense point que pour te suivre j'abandonne jamais la maison paternelle ; n'espère point que je me refuse aux liens que m'impose une autorité sacrée : la cruelle perte de
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l'un des auteurs de mes jours m'a trop appris à craindre d'affliger l'autre. Non, celle dont il attend désormais toute sa consolation ne contristera point son âme accablée d'ennuis; je n'aurai point donné la mort à tout ce cjui me donna la vie. Non, non; je connois mon crime, et ne puis le haïr. Devoir, honneur, vertu, tout cela ne me dit plus rien; mais pourtant je ne suis point un monstre : je suis foible, et non dénaturée. Mon parti est pris, je ne veux désoler aucun de ceux que j'aime. Qu'un père esclave de sa parole et jaloux d'un vain titre dispose de ma main qu'il a promise; que l'amour seul dispose de mon cœur; que mes pleurs ne cessent de couler dans le sein d'une tendre amie. Que je sois vile et malheureuse, mais que tout ce qui m'est cher soit heureux et content, s'il est posible. Formez tous trois ma seule existence, et que votre bonheur me fasse oublier ma misère et mon désespoir.
RÉPONSE
Nous renaissons, ma Julie ; tous les vrais sentimens de nos âmes reprennent leur cours. La nature nous a conservé l'être, et l'amour nous
LETTR E XVI ^g
rend à la vie. En doutois-tu? L'osas-tu croiie, de pouvoir m'ôter ton cœur? Va, je le connois mieux que toi, ce cœur que le Ciel a fait pour le mien. Je les sens joints par une existence commune, qu'ils ne peuvent perdre qu'à la mort. Dépend-il de nous de les séparer, ni même de le vouloir? tiennent-ils l'un à l'autre par des nœuds que les hommes aient formés et qu'ils puissent rompre ? Non, non, Julie : si le sort cruel nous refuse le doux nom d'époux, rien ne peut nous ôter celui d'amans fidèles ; il fera la consolation de nos tristes jours, et nous l'emporterons au tombeau.
Ainsi nous recommençons de vivre pour recommencer de souffrir, et le sentiment de notre existence n'est pour nous qu'un sentiment de douleur. Infortunés! que sommes-nous devenus? Comment avons-nous cessé d'être ce que nous fûmes? Ouest cet enchantement de bonheur suprême ? Oîi sont ces ravissemens exquis dont les vertus animoient nos feux? Il ne reste de nous que notre amour; l'amour seul reste, et ses charmes se sont éclipsés. Fille trop soumise, amante sans courage, tous nos maux nous viennent de tes erreurs. Hélas ! un cœur moins pur t'auroit bien moins égarée! Oui, c'est l'honnêteté du tien qui nous perd : les sentimens droits qui le remplissent en ont chassé la sagesse. Tu as voulu concilier la tendresse filiale avec l'indomptable amour; en te livrant à la fois à tous les penchans, tu les confonds au lieu de Nouvelle Héloïse. 111. 7
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les accorder, et deviens coupable à force de vertus. O Julie, quel est ton inconcevable empire ! Par quel étrange pouvoir tu fascines ma raison! même en me faisant rougir de nos feux, tu te fais encore estimer par tes fautes; tu me forces de t'admirer en partageant tes remords... Des remords!... étoit-ce à toi d'en sentir?... toi que j'aimai... toi que je ne puis cesser d'adorer... Le crime pourroit-il approcher de ton cœur?,.. Cruelle ! en me le rendant, ce cœur qui m'appartient, rends-le-moi tel qu'il me fut donné.
Que m'as-tu dit?... qu'oses-tu me faire entendre?... Toi, passer dans les bras d'un autre!... un autre te posséder!... N'être plus à moi!... ou, pour comble d'horreur, n'être pas à moi seul ! Moi, j'éprouverois cet affreux supplice !... je te verrois survivre à toi-même!... Non, j'aime mieux te perdre que te partager... Que le Ciel ne me donnat-il un courage digne des transports qui m'agitent !... Avant que ta main se fût avilie dans ce nœud funeste abhorré par l'amour et réprouvé par l'honneur, j'irois de la mienne te plonger un poignard dans le sein; j'épuiserois ton chaste cœur d'un sang que n'auroit point souillé l'infidélité. A ce pur sang je mêlerois celui qui brûle dans mes veines d'un feu que rien ne peut éteindre ; je tomberois dans tes bras; je rendrois sur tes lèvres mon dernier soupir... je recevrois le tien... Julie expirante I... ces yeux si doux éteints par les horreurs
LETTREXVI Ji
de la mort !... ce sein, ce trône de l'amour, déchiré par ma main, versant à gros bouillons le sang et la vie !... Non , vis et souffre, porte la peine de ma lâcheté. Non, je voudrois que tu ne fusses plus ; mais je ne puis t'aimer assez pour te poignarder !
Oh ! si tu connoissois l'état de ce cœur serré de détresse! Jamais il ne brûla d'un feu si sacré; jamais ton innocence et ta vertu ne lui furent si chères. Je suis amant, je sais aimer, je le sens; mais je ne suis qu'un homme, et il est au-dessus de la force humaine de renoncer à la suprême félicité. Une nuit, une seule nuit a changé pour jamais toute mon âme. Ole-moi ce dangereux souvenir, et je suis vertueux. Mais cette nuit fatale règne au fond de mon cœur et va couvrir de son ombre le reste de ma vie. Ah 1 Julie ! objet adoré ! s'il faut être à jamais misérables, encore une heure de bonheur, et des regrets éternels !
Écoute celui qui t'aime. Pourquoi voudrionsnous être plus sages nous seuls que tout le reste des hommes, et suivre avec une simplicité d'enfans de chimériques vertus dont tout le monde parle et que personne ne pratique ? Quoi ! serons-nous meilleurs moralistes que ces foules de savans dont Londres et Paris sont peuplés, qui tous se raillent de la fidélité conjugale et regardent l'adultère comme un jeu ' Les exemples n'en sont point scandaleux, il n'est pas même permis d'v trouver à re-
dire; el tous les honnêtes gens se riroient ici de celui qui, par respect pour le mariage, résisteroit au penchant de son cœur. -( En effet, disent-ils, un tort qui n'est que dans l'opinion n'est-il pas nul quand il est secret? Quel mal reçoit un mari d'une infidélité qu'il ignore? De quelle complaisance une femme ne rachète-t-elle pas ses fautes'? quelle douceur n'emploie-t-elle pas à prévenir ou guérir ses soupçons? Privé d'un bien imaginaire, il vit réellement plus heureux ; et ce prétendu crime, dont on fait tant de bruit, n'est qu'un lien de plus dans la société. »
A Dieu ne plaise, ô chère amie de mon cœur, que je veuille rassurer le tien par ces honteuses maximes! je les abhorre sans savoir les combattre, et ma conscience y répond mieux que ma raison. Non que je me fasse tort d'un courage que je hais, ni que je voulusse d'une vertu si coûteuse; mais je me crois moins coupable en me reprochant mes fautes qu'en m'efforçant de les justifier, et je regarde comme le comble du crime d'en vouloir ôter les remords.
1. Et où le bon Suisse avoit-il vu cela? II y a longtemps que les femmes galantes l'ont pris sur un plus haut ton. Elles commencent par établir fièrement leurs amans dans la maison; et si l'on daigne y souffrir le mari, c'est autant qu'il se comporte envers eux avec le respect qu'il leur doit. Une femme qui se cacheroit d'un mauvais commerce feroit croire qu elle en a honte et seroit déshonorée : pas une honnête femme ne voudroit la voir.
Je ne sais ce que j'écris : je me sens l'àme dans un état affreux, pire que celui même où j'étois avant d'avoir reçu ta lettre. L'espoir que tu me ' rends est triste et sombre; il éteint cette lueur si pure qui nous guida tant de fois; tes attraits s'en ternissent et n'en deviennent que plus touchans; je te vois tendre et malheureuse; mon cœur est inondé des pleurs qui coulent de tes yeux, et je me reproche avec amertume un bonheur que je ne puis plus goûter qu'aux dépens du tien.
Je sens pourtant qu'une ardeur secrète m'anime encore et me rend le courage que veulent m'ôter les remords. Chère amie, ah ! sais-tu de combien de pertes un amour pareil au mien peut te dédommager? Sais-tu jusqu'à quel point un amant qui ne respire que pour toi peut te faire aimer la vie? Conçois-tu bien que c'est pour toi seule que je veux vivre, agir, penser, sentir désormais ? Non, source délicieuse de mon être, je n'aurai plus d'âme que ton âme, je ne serai plus rien qu'une partie de toi-même ; et tu trouveras au fond de mon cœur une si douce existence que tu ne sentiras point ce que la tienne aura perdu de ses charmes. Hé bien ! nous serons coupables, mais nous ne serons point méchans; nous serons coupables, mais nous aimerons toujours la vertu; loin d'oser excuser nos fautes, nous en gémirons, nous les pleurerons ensemble, nous les rachèterons, s'il est possible, à force d'être bienfaisans et bons. Julie ! ô
Julie ! que ferois-tu, que peux-tu faire ? Tu ne peux échappera mon cœur; n'a-t-il pas épousé le tien? Ces vains projets de fortune qui m'ont si grossièrement abusé sont oubliés depuis longtemps. Je vais m'occuper uniquement des soins que je dois à mylord Edouard; il veut m'entraîner en Angleterre; il prétend que je puis l'y servir. Hé bien! je l'y suivrai, mais je me déroberai tous les ans; je me rendrai secrètement près de toi. Si je ne puis te parler, au moins je t'aurai vue; j'aurai du moins baisé tes pas; un regard de tes yeux m'aura donné dix mois de vie. Forcé de repartir, en m'éloignant de celle que j'aime je compterai, pour me consoler, les pas qui doivent m'en rapprocher. Ces fréquens voyages donneront le change à ton malheureux amant; il croira déjà jouir de ta vue en partant pour t'aller voir; le souvenir de ses transports l'enchantera durant son retour; malgré le sort cruel, ses tristes ans ne seront pas tout à fait perdus; il n'y en aura point qui ne soient marqués par des plaisirs, et les courts momens qu'il passera près de toi se multiplieront sur sa vie entière.
LETTRE XVII De M'»^ d'Orbe à l'amant de Julie.
Votre amante n'est plus; mais j'ai retrouvé mon amie, et vous en avez acquis une dont le cœur peut vous rendre beaucoup plus que vous n'avez perdu. Julie est mariée, et digne de rendre heureux l'honnête homme qui vient d'unir son sort au sien. Après tant d'imprudences, rendez grâces au Ciel qui vous a sauvés tous deux, elle de l'ignominie, et vous du regret de l'avoir déshonorée. Respectez son nouvel état; ne lui écrivez point, elle vous en prie. Attendez qu'elle vous écrive ; c'est ce qu'elle fera dans peu. Voici le temps où je vais connoître si vous méritez l'estime que j'eus pour vous, et si votre cœur est sensible à une amitié pure et sans intérêt.
LETTRE XVIII De Julie à son ami.
Vous êtes depuis si longtemps le dépositaire de tous les secrets de mon cœur qu'il ne sauroit plus perdre une si douce habitude. Dans la plus impor-
tante occasion de ma vie, il veut s'épancher avec vous : ouvrez-lui le vôtre, mon aimable ami; recueillez dans votre sein les longs discours de l'amitié : si quelquefois elle rend diffus l'ami qui parle, elle rend toujours patient l'ami qui écoute.
Liée au sort d'un époux, ou plutôt aux volontés d'un père, par une chaîne indissoluble, j'entre dans une nouvelle carrière qui ne doit finir qu'à la mort. En la commençant, jetons un moment les jeux sur celle que je quitte : il ne nous sera pas pénible de rappeler un temps si cher; peut-être y trouverai-je des leçons pour bien user de celui qui me reste; peut-être j trouverez-vous des lumières pour expliquer ce que ma conduite eut toujours d'obscur à vos yeux. Au moins, en considérant ce que nous fûmes l'un à l'autre, nos cœurs n'en sentiront que mieux ce qu'ils se doivent jusqu'à la fin de nos jours.
Il y a six ans à peu près que je vous vis pour la première fois; vous étiez jeune, bien fait, aimable; d'autres jeunes gens m'ont paru plus beaux et mieux faits que vous, aucun ne m'a donné la moindre émotion, et mon cœur fut à vous dès la première vue '. Je crus voir sur votre visage les
1. M. Richardson se moque beaucoup de ces attacheniens nés de la première vue, et fondés sur des conformités indéfinissables. C'est fort bien fait de s'en moquer; mais comme il n'en existe pourtant que trop de cette espèce, au lieu de s'amuser à les nier ne feroit-on pas mieux de nous apprendre à les vaincre?
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traits de l'âme qu'il falloit à la mienne. Il me sembla que mes sens ne servoient que d'organe à des sentimens plus nobles, et j'aimai dans vous moins ce que j'y voyois que ce que je croyois sentir en moi-même. Il n'y a pas deux mois que je pensois encore ne m'ètre pas trompée, u L'aveugle Amour, me disois-je, avoit raison; nous étions faits l'un pour l'autre; je serois à lui, si l'ordre humain n'eût troublé les rapports de la nature; et s'il étoit permis à quelqu'un d'être heureux, nous aurions dû l'être ensemble. »
Mes sentimens nous furent communs; ils m'auroient abusée si je les eusse éprouvés seule. L'amour que j'ai connu ne peut naître que d'une convenance réciproque et d'un accord des âmes. On n'aime point si l'on n'est aimé, du moins on n'aime pas longtemps. Ces passions sans retour qui font, dit-on, tant de malheureux, ne sont fondées que sur les sens : si quelques-unes pénètrent jusqu'à l'âme, c'est par des rapports faux dont on est bientôt détrompé. L'amour sensuel ne peut se passer de la possession, et s'éteint par elle. Le véritable amour ne peut se passer du cœur, et dure autant que les rapports qui l'ont fait naître '. Tel fut le nôtre en commençant; tel il sera, j'espère, jusqu'à la fin de nos jours, quand nous l'au-
I . Quand ces rapports sont chimériques, il dure autant que fillusion qui nous les fait imaginer.
rons mieux ordonné. Je vis, je sentis que j'étois aimée, et que je devois l'être : la bouche étoit muette, le regard étoit contraint, mais le cœur se faisoit entendre. Nous éprouvâmes bientôt entre nous ce je ne sais quoi qui rend le silence éloquent, qui fait parler des yeux baissés, qui donne une timidité téméraire, qui montre les désirs par la crainte et dit tout ce qu'il n'ose exprimer.
Je sentis mon cœur, et me jugeai perdue à votre premier mot. J'aperçus la gêne de votre réserve; j'approuvai ce respect, je vous en aimai davantage : je cherchois à vous dédommager d'un silence pénible et nécessaire sans qu'il en coûtât à mon innocence ; je forçai mon naturel; j'imitai ma cousine : je devins badine et folâtre comme elle, pour prévenir des explications trop graves et faire passer mille tendres caresses à la faveur de ce feint enjouement. Je voulois vous rendre si doux votre état présent que la crainte d'en changer augmentât votre retenue. Tout cela me réussit mal : on ne sort pas de son naturel impunément. Insensée que j'étois! j'accélérai ma perte au lieu de la prévenir, j'employai du poison pour palliatif; et ce qui devoit vous faire taire fut précisément ce qui vous fit parler. J'eus beau, par une froideur affectée, vous tenir éloigné dans le têteà-tête, cette contrainte même me trahit : vous écrivîtes. Au lieu de jeter au feu votre première
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lettre ou de la porter à ma mère, j'osai l'ouvrir : ce fut là mon crime, et tout le reste fut forcé. Je voulus m'empécher de répondre à ces lettres funestes que je ne pouvois m'empécher de lire : cet affreux combat altéra ma santé. Je vis l'abîme où j'allois me précipiter; j'eus horreur de moi-même, et ne pus me résoudre à vous laisser partir. Je tombai dans une sorte de désespoir; j'aurois mieux aimé que vous ne fussiez plus que de n'être point à moi : j'en vins jusqu'à souhaiter votre mort, jusqu'à vous la demander. Le Ciel a vu mon cœur ; cet effort doit racheter quelques fautes. Vous voyant prêt à m'obéir, il fallut parler. J'avois reçu de la Chaillot des leçons qui ne me firent que mieux connoître les dangers de cet aveu. L'amour, qui me l'arrachoit, m'apprit à en éluder l'effet. Vous fûtes mon dernier refuge; j'eus assez de confiance en vous pour vous armer contre ma foiblesse ; je vous crus digne de me sauver de moimême, et je vous rendis justice. En vous voyant respecter un dépôt si cher, je connus que ma passion ne m'aveugloit point sur les vertus qu'elle me faisoit trouver en vous. Je m'y livrois avec d'autant plus de sécurité qu'il me sembla que nos coeurs se suffîsoient l'un à l'autre. Sûre de ne trouver au fond du mien que des sentimens honnêtes, je goûtois sans précaution les charmes d'une douce familiarité. Hélas ! je ne voyois pas que le mal s'invétéroit par ma négligence, et que l'habi-
6o TROISIEME PARTIE
tude étoit plus dangereuse que l'amour. Touchée de votre retenue, je crus pouvoir sans risque modérer la mienne; dans l'innocence de mes désirs, je pensois encourager en vous la vertu même par les tendres caresses de l'amitié. J'appris dans le bosquet de Ciarens que j'avois trop compté sur moi, et qu'il ne faut rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose. Un instant, un seul instant embrasa les miens d'un feu que rien ne put éteindre; et si ma volonté résistoit encore, dès lors mon cœur fut corrompu.
Vous partagiez mon égarement : votre lettre me fit trembler. Le péril étoit double : pour me garantir de vous et de moi , il fallut vous éloigner. Ce fut le dernier effort d'une vertu mourante. En fuyant, vous achevâtes de vaincre; et sitôt que je ne vous vis plus, ma langueur m'ôta le peu de force qui me restoit pour vous résister.
Monpère, en quittant leservice, avoit amené chez lui M. de Wolmar : la vie qu'il lui devoit, et une liaison de vingt ans, lui rendoient cet ami si cher qu'il ne pouvoit se séparer de lui. M. de Wolmar avançoit en âge, et, quoique riche et de grande naissance, il ne trouvoit point de femme qui lui convînt. Mon père lui avoit parlé de sa fille en homme qui souhaitoit de se faire un gendre de son ami : il fut question de la voir, et c'est dans ce dessein qu'ils firent le voyage ensemble. Mon destin voulut que je plusse à M. de Wolmar, qui
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n'avoit jamais rien aimé. Ils se donnèrent secrètement leur parole, et, M. de Wolmar ayant beaucoup d'affaires à régler dans une cour du Nord, où étoient sa famille et sa fortune, il en demanda le temps, et partit sur cet engagement mutuel. Après son départ, mon père nous déclara, à ma mère et à moi, qu'il me l'avoit destiné pour époux, et m'ordonna, d'un ton qui ne laissoit point de réplique à ma timidité, de me disposer à recevoir sa main. Ma mère, qui n'avoit que trop remarqué le penchant de mon cœur, et qui se sentoii pour vous une inclination naturelle, essaya plusieurs fois d'ébranler cette résolution : sans oser vous proposer, elle parloit de manière à donner à mon père de la considération pour vous et le désir de vous connoître; mais la qualité qui vous manquoit le rendit insensible à toutes celles que vous possédiez, et, s'il convenoit que la naissance ne les pouvoit remplacer, il prétendoit qu'elle seule pouvoit les faire valoir.
L'impossibilité d'être heureuse irrita des feux qu'elle eût dû éteindre. Une flatteuse illusion me soutenoit dans mes peines; je perdis avec elle la force de les supporter. Tant qu'il me fût resté quelque espoir d'être à vous, peut-être aurois-je triomphé de moi : il m'en eût moins coûté de vous résister toute ma vie que de renoncer à vous pour jamais, et la seule idée d'un combat éternel m'ôta le courage de vaincre.
La tristesse et l'amour consumoient mon cœur; je tombai dans un abattement dont mes lettres se sentirent. Celles que vous m'écrivîtes de Meillerie y mit le comble; à mes propres douleurs se joignit le sentiment de votre désespoir. Hélas! c'est toujours l'âme la plus foible qui porte les peines de toutes deux. Le parti que vous m'osiez proposer mit le comble à mes perplexités. L'infortune de mes jours étoit assurée, l'inévitable choix qui me restoit à faire étoit d'y joindre celle de mes parens ou la vôtre. Je ne pus supporter cette horrible alternative; les forces de la nature ont un terme : tant d'agitations épuisèrent les miennes. Je souhaitai d'être délivrée de la vie. Le Ciel parut avoir pitié de moi; mais la cruelle mort m'épargna pour me perdre. Je vous vis, je fus guérie, et je péris.
Si je ne trouvai point le bonheur dans mes fautes, je n'avois jamais espéré l'y trouver. Je sentois que mon cœur étoit fait pour la vertu et qu'il ne pouvoit être heureux sans elle; je succombai par foiblesse, et non par erreur; je n'eus pas même l'excuse de l'aveuglement. Il ne me restoit aucun espoir; je ne pouvois plus qu'être infortunée. L'innocence et l'amour m'étoient également nécessaires ; ne pouvant les conserver ensemble, et voyant votre égarement, je ne consultai que vous dans mon choix, et me perdis pour vous sauver.
Mais il n'est pas si facile qu'on pense de renoncer à la vertu : elle tourmente longtemps ceux qui
l'abandonnent, et ses charmes, qui font les délices des âmes pures, font le premier supplice du méchant, qui les aime encore et n'en sauroit plus jouir. Coupable et non dépravée, je ne pus échapper aux remords qui m'attendoient ; l'honnêteté me fut chère, même après l'avoir perdue; ma honte, pour être secrète, ne m'en fut pas moins amère; et quand tout l'univers en eût été témoin, je ne l'aurois pas mieux sentie. Je me consolois dans ma douleur comme un blessé qui craint la gangrène, et en qui le sentiment de son mal soutient l'espoir d'en guérir.
Cependant cet état d'opprobre m'étoit odieux. A force de vouloir étouffer le reproche sans renoncer au crime, il m'arriva ce qu'il arrive à toute âme honnête qui s'égare et qui se plaît dans son égarement. Une illusion nouvelle vint adoucir l'amertume du repentir : j'espérai tirer de ma faute un moyen de la réparer, et j'osai former le projet de contraindre mon père à nous unir. Le premier fruit de notre amour devoit serrer ce doux lien : je le demandois au Ciel comme le gage de mon retour à la vertu et de notre bonheur commun; je le désirois comme une autre à ma place auroit pu le craindre; le tendre amour, tempérant par son prestige le murmure de la conscience, me consoloit de ma foiblesse par l'effet que j'en attendois, et faisoit d'une si chère attente le charme et l'espoir de ma vie.
Sitôt que j'auiois porté des marques sensibles de mon état, j'avois résolu d'en faire, en présence de toute ma famille, une déclaration publique à M. Perret '. Je suis timide, il est vrai; je sentois tout ce qu'il m'en devoit coûter; mais l'honneur même animoit mon courage, et j'aimois mieux supporter une fois la confusion que j'avois méritée que de nourrir une honte éternelle au fond de mon cœur. Je savois que mon père me donneroit la mort ou mon amant : cette alternative n'avoit rien d'effrayant pour moi; et, de manière ou d'autre, j'envisageois dans cette démarche la fin de tous mes malheurs.
Tel étoit, mon bon ami, le mystère que je voulus vous dérober, et que vous cherchiez à pénétrer avec une si curieuse inquiétude. Mille raisons me forçoient à cette réserve avec un homme aussi emporté que vous, sans compter qu'il ne falloit pas armer d'un nouveau prétexte votre indiscrète importunité. Il étoit à propos surtout de vous éloigner durant une si périlleuse scène, et je savois bien que vous n'auriez jamais consenti à m'abandonner dans un danger pareil, s'il vous eût été connu.
Hélas! je fus encore abusée par une si douce espérance. Le Ciel rejeta des projets conçus dans le crime : je ne méritois pas l'honneur d'être mère;
1 , Pasteur du lieu.
mon attente resta toujours vaine, et il me fut refusé d'expier ma faute aux dépens de ma réputation. Dans le désespoir que j'en conçus, l'imprudent rendez-vous qui mettoit votre vie en danger fut une témérité que mon fol amour me voiloit d'une si douce excuse : je m'en prenois à moi du mauvais succès de mes vœux, et mon cœur, abusé par ses désirs, ne voyoit dans l'ardeur de les contenter que le soin de les rendre un jour légitimes.
Je les crus un instant accomplis : cette erreur fut la source du plus cuisant de mes regrets; et l'amour, exaucé par la nature, n'en fut que plus cruellement trahi par la destinée. Vous avez su ' quel accident détruisit, avec le germe que je portois dans mon sein, le dernier fondement de mes espérances. Ce malheur m'arriva précisément dans le temps de notre séparation, comme si le Ciel eût voulu m'accabler alors de tous les maux que j'avois mérités et couper à la fois tous les liens qui pouvoient nous unir.
Votre départ fut la fin de mes erreurs ainsi que de mes plaisirs : je reconnus, mais trop tard, les chimères qui m'avoient abusée. Je me vis aussi méprisable que je l'étois devenue, et aussi malheureuse que je devois toujours l'être avec un amour sans innocence et des désirs sans espoir qu'il m'étoit impossible d'éteindre. Tourmentée de mille
1 , Ceci suppose d'autres leUres que nous n'avons pas. Noui/elle Héloïse. 111. 9
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vains regrets, je renonçai à des réflexions aussi douloureuses qu'inutiles : je ne valois plus la peine que je songeasse à moi-même, je consacrai ma vie à m'occuper de vous. Je n'avois plus d'honneur que le vôtre, plus d'espérance qu'en votre bonheur ; et les sentimens qui me venoient de vous étoient les seuls dont je crusse pouvoir être encore émue. L'amour ne m'aveugloit point sur vos défauts, mais il me les rendoit chers; et telle étoit son illusion que je vous aurois moins aimé si vous aviez été plus parfait. Je connoissois votre cœur, vos emportemens; je savois qu'avec plus de courage que moi vous aviez moins de patience, et que les maux dont mon âme étoit accablée mettroient la vôtre au désespoir : c'est par cette raison que je vous cachai toujours avec soin les engagemens de mon père; et, à notre séparation, voulant profiter du zèle de mylord Edouard pour votre fortune et vous en inspirer un pareil à vous-même, je vous flattai d'un espoir que je n'avois pas. Je fis plus : connoissant le danger qui nous menaçoit , je pris la seule précaution qui pouvoit nous en garantir; et, vous engageant, avec ma parole, ma liberté autant qu'il m'étoit possible, je tâchai d'inspirer, à vous de la confiance , à moi de la fermeté, par une promesse que je n'osasse enfreindre et qui pût vous tranquilliser. C'étoit un devoir puéril, j'en conviens, et cependant je ne m'en serois jamais départie. La vertu est si nécessaire à