I. ETTRE \ VIII
nos cœurs que, quand on a une fois abandonné la véiitable, on s'en fait ensuite une à sa mode, et l'on y tient plus fortement peut-être, parce qu'elle est de notre choix.
Je ne vous dirai point combien j'éprouvai d'agitations depuis votre éloignement : la pire de toutes étoit la crainte d'être oubliée. Le séjour où vous étiez me faisoit trembler; votre manière d'y vivre augmentoit mon effroi; je croyois déjà vous voir avilir jusqu'à n'être plus qu'un homme à bonnes fortunes. Cette ignominie m'étoit plus cruelle que tous mes maux; j'aurois mieux aimé vous savoir malheureux que méprisable; après tant de peines auxquelles j'étois accoutumée, votre déshonneur étoit la seule que je ne pouvois supporter.
Je fus rassurée sur des craintes que le ton de vos lettres commençoit à confirmer; et je le fus par un moyen qui eût pu mettre le comble aux alarmes d'une autre : je parle du désordre où vous vous laissâtes entraîner, et dont le prompt et libre aveu fut de toutes les preuves de votre franchise celle qui m'a le plus touchée. Je vous connoissois trop pour ignorer ce qu'un pareil aveu devoit vous coûter, quand même j'aurois cessé de vous être chère; je vis que l'amour, vainqueur de la honte, avoit pu seul vous l'arracher. Je jugeai qu'un cœur ■^i sincère étoit incapable d'une infidélité cachée; je trouvai moins de tort dans votre faute que de
mérite à la confesser, et, me rappelant vos anciens engagemens, je me guéris pour jamais de la jalousie.
Mon ami, je n'en fus pas plus heureuse; pour un tourment de moins, sans cesse il en renaissoit mille autres, et je ne connus jamais mieux combien il est insensé de chercher dans l'égarement de son cœur un repos qu'on ne trouve c[ue dans la sagesse. Depuis longtemps je pleurois en secret la meilleure des mères, qu'une langueur mortelle consumoit insensiblement. Babi, à qui le fatal effet de ma chute m'avoit forcée à me confier, me trahit, et lui découvrit nos amours et mes fautes. A peine eus-je retiré vos lettres de chez ma cousine qu'elles furent surprises. Le témoignage étoit convaincant ; la tristesse acheva d'ôter à ma mère le peu de forces que son mal lui avoit laissées. Je faillis expirer de regret à ses pieds. Loin de m'exposer à la mort que je méritois, elle voila ma honte et se contenta d'en gémir; vous-même, qui l'aviez si cruellement abusée, ne pûtes lui devenir odieux. Je fus témoin de l'effet que produisit votre lettre sur son cœur tendre et compatissant. Hélas ! elle désiroit votre bonheur et le mien. Elle tenta plus d'une fois... Que sert de rappeler une espérance à jamais éteinte? Le Ciel en avoit autrement ordonné. Elle finit ses tristes jours dans la douleur de n'avoir pu fléchir un époux sévère et de laisser une fille si peu digne d'elle.
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Accablée d'une si cruelle perte, mon âme n'eut plus de force que pour la sentir ; la voix de la nature gémissante étouffa les murmures de l'amour. Je pris dans une espèce d'horreur la cause de tant de maux; je voulus étouffer enfin l'odieuse passion qui me les avait attirés et renoncer à vous pour jamais. Il le falloit sans doute : n'avois-je pas assez de quoi pleurer toute ma vie, sans chercher incessamment de nouveaux sujets de larmes? Tout sembloit favoriser ma résolution. Si la tristesse attendrit l'âme, une profonde affliction l'endurcit. Le souvenir de ma mère mourante effaçoit le vôtre ; nous étions éloignés; l'espoir m'avoit abandonnée. Jamais mon incomparable amie ne fut si sublime, ni si digne d'occuper seule tout mon cœur; sa vertu, sa raison, son amitié, ses tendres caresses, sembloient l'avoir purifié : je vous crus oublié, je me crus guérie. Il étoit trop tard : ce que j'avois pris pour la froideur d'un amour éteint n'étoit que l'abattement du désespoir.
Comme un malade qui cesse de souffrir en tombant en foiblesse se ranime à de plus vives douleurs, je sentis bientôt renaître toutes les miennes quand mon père m'eut annoncé le prochain retour de M. de Wolmar. Ce fut alors que l'invincible amour me rendit des forces que je crojois n'avoir plus. Pour la première fois de ma vie j'osai résister en face à mon père ; je lui protestai nettement que
jamais M. de Wolmar ne me seioil rien, c[ue j'étois déterminée à mourir fille, qu'il étoit maître de ma vie, mais non pas de mon cœur, et que rien ne me feroit changer de volonté. Je ne vous parlerai ni de sa colère, ni des traitemens que j'eus à souffrir. Je fus inébranlable : ma timidité surmontée m'avoit portée à l'autre extrémité, et si j'avois le ton moins impérieux que mon père, je l'avois tout aussi résolu.
Il vit que j'avois pris mon parti et qu'il ne gagneroit rien sur moi par autorité. Un instant je me crus délivrée de ses persécutions; mais que devins-je quand tout à coup je vis à mes pieds le plus sévère des pères attendri et fondant en larmes? Sans me permettre de me lever il me serroit les genoux, et, fixant ses yeux mouillés sur les miens, il me dit d'une voix touchante que j'entends encore au dedans de moi : « Ma fille, respecte les cheveux blancs de ton malheureux père ; ne le fais pas descendre avec douleur au tombeau comme celle qui te porta dans son sein; ah! veux-tu donner la mort à toute ta famille ? »
Concevez mon saisissement. Cette attitude, ce ton, ce geste, ce discours, cette affreuse idée, me bouleversèrent au point que je me laissai aller demi-morte entre ses bras; et ce ne fut qu'après bien des sanglots dontj'étois oppressée que je pus lui répondre d'une voix altérée et foible : « O mon père, j'avois des armes contre vos menaces,
je n'en ai point contre vos pleurs; c'est vou» qui ferez mourir votre fille. »
Nous étions tous deux tellement agités c|ue nous ne pûmes de longtemps nous remettre. Cependant, en repassant en moi-même ses derniers mots, je conçus qu'il étoit plus instruit que je n'avois cru; et, résolue de me prévaloir contre lui de ses propres connoissances, je me préparois à faire, au péril de ma vie, un aveu trop longtemps différé, quand, m'arrétant avec vivacité, comme s'il eût prévu et craint ce que j'allois dire, il me parla ainsi :
« Je sais quelle fantaisie indigne d'une fille bien née vous nourrissez au fond de votre cœur : il est temps de sacrifier au devoir et à l'honnêteté une passion honteuse qui vous déshonore et que vous ne satisferez jamais qu'aux dépens de ma vie. Ecoutez une fois ce que l'honneur d'un père et le vôtre exigent de vous, et jugez-vous vous-même.
« M. de Wolmar est un homme d'une grande naissance, distingué par toutes les qualités qui peuvent la soutenir, qui jouit de la considération publique, et qui la mérite. Je lui dois la vie ; vous savez les engagemens que j'ai pris avec lui. Ce qu'il faut vous apprendre encore, c'est qu'étant allé dans son pays pour mettre ordre à ses affaires, il s'est trouvé enveloppé dans la dernière révolution, qu'il y a perdu ses biens, qu'il n'a lui-même échappé à son exil en Sibérie que par un bonheur
singulier, et qu'il revient, avec le triste débris de sa fortune, sur la parole de son ami, qui n'en manqua jamais à personne. Prescrivez-moi maintenant la réception qu'il faut lui faire h son retour. Lui dirai-je : « Monsieur, je vous promis ma fille « tandis que vous étiez riche, mais à présent que « vous n'avez plus rien je me rétracte, et ma fille « ne veut point de vous? » Si ce n'est pas ainsi que j'énonce mon refus, c'est ainsi qu'on l'interprétera : vos amours allégués seront pris pour un prétexte, ou ne seront pour moi qu'un affront de plus; et nous passerons, vous pour une fille perdue, moi pour un malhonnête homme qui sacrifie son devoir et sa foi à un vil intérêt, et joint l'ingratitude à l'infidélité. Ma fille, il est trop tard pour finir dans l'opprobre une vie sans tache ; et soixante ans d'honneur ne s'abandonnent pas en un quart d'heure.
« Voyez donc, continua-t-il, combien tout ce que vous pouvez me dire est à présent hors de propos; voyez si des préférences que la pudeur désavoue et quelque feu passager de jeunesse peuvent jamais être mis en balance avec le devoir d'une fille et l'honneur compromis d'un père. S'il n'étoit question pour l'un des deux que d'immoler son bonheur à l'autre, ma tendresse vous disputeroit un si doux sacrifice; mais, mon enfant, l'honneur a parlé, et, dans le sang dont tu sors, c'est toujours lui qui décide. >■
LETTRE XV m -Z
Je ne manquois pas de bonnes réponses à ce discours; mais les préjugés de mon père lui donnent des principes si différens des miens que des raisons qui me sembloient sans réplique ne l'auroient pas même ébranlé. D'ailleurs, ne sachant ni d'où lui venoient les lumières qu'il paroissoit avoir acquises sur ma conduite, ni jusqu'où elles pouvoient aller; craignant, à son affectation de m'interrompre, qu'il n'eût déjà pris son parti sur ce que j'avois à lui dire; et, plus que tout cela, retenue par une honte que je n'ai jamais pu vaincre, j'aimai mieux employer une excuse qui me parut plus sûre, parce qu'elle étoit plus selon sa manière de penser : je lui déclarai sans détour l'engagement c[ue j'avois pris avec vous; je protestai que je ne vous manquerois point de parole, et que, quoi qu'il pût arriver, je ne me marierois jamais sans votre consentement.
En effet, je m'aperçus avec joie que mon scrupule ne lui déplaisoit pas : il me fit de vifs reproches sur ma promesse, mais il n'y objecta rien ; tant un gentilhomme plein d'honneur a naturellement une haute idée de la foi des engagemens et regarde la parole comme une chose sacrée. Au lieu donc de s'amuser à disputer sur la nullité de cette promesse, dont je ne serois jamais convenue, il m'obligea d'écrire un billet, auquel il joignit une lettre qu'il fit partir sur-le-champ. Avec quelle agitation n'attendis-je point votre réponse!
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combien je fis de vœux pour vous trouver moins de délicatesse que vous ne deviez en avoir! Mais je vous connoissois trop pour douter de votre obéissance, et je savois que plus le sacrifice exigé vous seroit pénible, plus vous seriez prompt à vous l'imposer. La réponse vint ; elle me fut cachée pendant ma maladie ; après mon rétablissement mes craintes furent confirmées, et il ne me resta plus d'excuses. Au moins mon père me déclara qu'il n'en recevroit plus; et, avec l'ascendant que le terrible mot qu'il m'avoit dit lui donnoit sur mes volontés, il me fit jurer que je ne dirois rien à M. de Wolmar qui pût le détourner de m'épouser : « car, ajouta-t-il, cela lui paroîtroit un jeu concerté entre nous, et, à quelque prix que ce soit, il faut que ce mariage s'achève, ou que je meure de douleur. »
Vous le savez, mon ami, ma santé, si robuste contre la fatigue et les injures de l'air, ne peut résister aux intempéries des passions, et c'est dans mon trop sensible cœur qu'est la source de tous les maux et de mon corps et de mon âme. Soit que de longs chagrins eussent corrompu mon sang, soit que la nature eût pris ce temps pour l'épurer d'un levain funeste, je me sentis fort incommodée à la fin de cet entretien. En sortant de la chambre de mon père je m'efforçai pour vous écrire un mot, et me trouvai si mal qu'en me mettant au lit j'espérai ne m'en plus relever. Tout le
reste vous est trop connu. Mon imprudence attira la vôtre. Vous vîntes; je vous vis, et crus n'avoir fait qu'un de ces rêves qui vous offroient si souvent à moi durant mon délire. Mais quand j'appris que vous étiez venu, que je vous avois vu réellement, et que voulant partager le mal dont vous ne pouviez me guérir vous l'aviez pris à dessein, je ne pus supporter cette dernière épreuve, et, voyant un si tendre amour survivre à l'espérance, le mien, que j'avois pris tant de peine à contenir, ne connut plus de frein et se ranima bientôt avec plus d'ardeur que jamais. Je vis qu'il falloit aimer malgré moi; je sentis qu'il falloit être coupable, que je ne pouvois résister ni à mon père ni à mon amant, et que je n'accorderois jamais les droits de l'amour et du sang qu'aux dépens de l'honnêteté. Ainsi tous mes bons sentimens achevèrent de s'éteindre, toutes mes facultés s'altérèrent, le crime perdit son horreur à mes yeux, je me sentis tout autre au dedans de moi ; enfin, les transports effrénés d'une passion rendue furieuse par les obstacles me jetèrent dans le plus affreux désespoir qui puisse accabler une âme; j'osai désespérer de la vertu. Votre lettre, plus propre à réveiller les remords qu'à les prévenir, acheva de m'égarer. Mon cœur étoit si corrompu que ma raison ne put résister aux discours de vos philosophes; des horreurs dont l'idée n'avoit jamnis souille mon esprit osèrent s'y présen-
ter. La volonté les combattoit encore, mais l'imagination s'accoutumoit à les voir; et si je ne portois pas d'avance le crime au fond de mon cœur, je n'y portois plus ces résolutions généreuses qui seules peuvent lui résister.
J'ai peine à poursuivre : arrêtons un moment. Rappelez-vous ces temps de bonheur et d'innocence où ce feu si vif et si doux dont nous étions animés épuroi^ tous nos sentimens, où sa sainte ardeur ' nous rendoit la pudeur plus chère et l'honnêteté plus aimable, où les désirs mêmes ne sembloient naître que pour nous donner l'honneur de les vaincre et d'en être plus dignes l'un de l'autre. Relisez nos premières lettres, songez à ces momens si courts et trop peu goûtés où l'amour se paroit à nos yeux de tous les charmes de la vertu, et où nous nous aimions trop pour former entre nous des liens désavoués par elle.
Qu'étions-nous, et que sommes-nous devenus? Deux tendres amans passèrent ensemble une année entière dans le plus rigoureux silence : leurs soupirs n'osoient s'exhaler, mais leurs cœurs s'entendoient; ils croyoient souffrir, et ils étoient heureux. A force de s'entendre ils se parlèrent; mais, contens de savoir triompher d'eux-mêmes et de s'en rendre mutuellement l'honorable témoignage.
1. Sainte ardeur! Julie, ah! Julie, quel mot pour une femme aussi bien guérie que vous croyez l'être !
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ils passèrent une autre année dans une réserve non moins sévère; ils se disoient leurs peines, et ils étoient heureux. Ces longs combats furent mal soutenus : un instant de foiblesse les égara, ils s'oublièrent dans les plaisirs; mais s'ils cessèrent d'être chastes, au moins ils étoient fidèles, au moins le Ciel et la nature autorisoient les nœuds qu'ils avoient formés, au moins la vertu leur étoit toujours chère; ils l'aimoient encore et la savoient encore honorer ; ils s'étoient moins corrompus qu'avilis. Moins dignes d'être heureux, ils l'étoient pourtant encore.
Que font maintenant ces amans si tendres qui brûloient d'une flamme si pure, qui sentoient si bien le prix de l'honnêteté? Qui l'apprendra sans gémir sur eux? Les voilà livrés au crime; l'idée même de souiller le lit conjugal ne leur fait plus d'horreur... ils méditent des adultères! Quoi! sont-ils bien les mêmes? leurs âmes n'ont-elles point changé? Comment cette ravissante image que le méchant n'aperçut jamais peut-elle s'effacer des cœurs où elle a brillé? comment l'attrait de la vertu ne dégoùte-t-il pas pour toujours du vice ceux qui l'ont une fois connue ? Combien de siècles ont pu produire ce changement étrange? quelle longueur de temps put détruire un si charmant souvenir et faire perdre le vrai sentiment du bonheur à qui l'a pu savourer une fois? Ah! si le premier désordre est pénible et lent, que tous les
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autres sont prompts et faciles ! Prestige des passions, tu fascines ainsi la raison, tu trompes la sagesse et changes la nature avant qu'on s'en aperçoive ; on s'égare un seul moment de la vie, on se détourne d'un seul pas de la droite route : aussitôt une pente inévitable nous entraîne et nous perd; on tombe enfin dans le gouffre, et l'on se réveille épouvanté de se trouver couvert de crimes avec un cœur né pour la vertu. Mon bon ami, laissons retomber ce voile : avons-nous besoin de voir le précipice affreux qu'il nous cache pour éviter d'en approcher? Je reprends mon récit.
M. de Wolmar arriva, et ne se rebuta pas du changement de mon visage. Mon père ne me laissa pas respirer. Le deuil de ma mère ailoit finir, et ma douleur étoit à l'épreuve du temps. Je ne pouvois alléguer ni l'un ni l'autre pour éluder ma promesse : il fallut l'accomplir. Le jour qui devoit m'ôter pour jamais à vous et à moi me parut le dernier de ma vie. J'aurois vu les apprêts de ma sépulture avec moins d'effroi que ceux de mon mariage. Plus j'approchois du moment fatal, moins je pouvois déraciner de mon cœur mes premières affections; elles s'irritoient par mes efforts pour les éteindre. Enfin je me lassai de combattre inutilement. Dans l'instant même où j'étois prête à jurer à un autre une éternelle fidélité, mon cœur vous juroit encore un amour éternel; et je fus