‹ Le Nu au salon de (volume 2)Chapitre 19 sur 22 · PEYRE · texte numérisé non relu

PEYRE

Salambo

AMENANT sur son épaule le Tanit glorieux, elle triomphe dans la splendeur de sa beauté épanouie, un sourire très dédaigneux aux lèvres, les seins droits et tendus vers le rêve, sous le tressaillement de pierreries de son collier à deux rangs. Cette superbe lui vient de la grande piété qui est en elle et qui la fait non pareille aux autres fem-

mes dont l’Idéal n’emplit pas aussi complètement la vie. Elle semble écouter comme les bruits lointains de la Mer, le grand murmure qui monte de Carthage où tout un peuple acclame en elle, l’infiniment pure, l’auguste et volontaire victime de tous les saluts à venir. L’âme d’une Patrie est en elle, qu’elle porte plus haut que son cœur même, là où ne peuvent monter ni les joies ni les angoisses . sacrées de l’Amour. Elle est Yelleda et elle est Judith. Elle est surtout l’image terrible et auguste de la Femme pour qui l’homme est heureux de mourir, savourant par amour d’elle, l’angoisse même de son supplice.

Car derrière cette figure triomphante j’aperçois Matho traîné au supplice, Matho qu’elle ne sauvera pas, mais qui, non plus ne veut pas être sauvé. Celui-là est de la race des amants tragiques.

Comme Holopherne mourant, il pourrait dire :

Toi par qui ma souffrance enfin est apaisée,

Dont le premier regard m’avait été mortel,

O fleur de Bétliulie, ô rose d’Israël,

Bois à mon cœur ouvert, la gloire et la rosée.

Ayant su le dédain de tout ce qui m’est chair,

J affronte, sans terreur l’éternelle jehenne.

Mourir par toi vaut mieux que vivre avec ta haine,

‘ Et ta main me fut douce en déchirant ma chair.

Tourne les yeux ! regarde moi sans épouvante Que mon dernier soupir baise tes longs cheveux. Reine, pour toi j’ai pu, courbant mes plus beaux vœux, Couclier sous tes pieds nus une pourpre vivante !

Là est vraiment la grande et irréprochable figure du roman de Flaubert, roman qui fut si peu compris quand il apparut. Car la presse qui accueillit cet admirable

poème, ce monument de la langue contemporaine dans son éclat et dans sa clarté, donne la mesure de ce qu’en peut attendre quiconque cherche la nouveauté en art, même au prix d’admirables efforts de conscience. Il n’est pas jusqu’à Sainte-Beuve qui n’ait regretté que Flaubert eut perdu son temps à cette œuvre monstrueuse et inutile, et qu’il ne se fut pas contenté d’un simple itinéraire dans le pays qu’il avait parcouru avec une vraie passion d’artiste et de savant. Mais comme la postérité fait rapidement litière de pareilles injustices !

Yoici Salamhô consacrée par toutes les formes de l’art, revivant à l’opéra dans l’œuvre musicale de Beyer, inspirant, chaque année, les peintres et les statuaires. Tel est le pouvoir des figures créées par la fantaisie d’un vrai poète, que celui-ci l’ait tracée dans la langue des Dieux, comme on disait autrefois, ou dans une prose non moins durable, non moins, rythmée que les vers eux-mêmes. Vainement la critique a essuyé ses baves aux pieds de marbre de ces immortelles images ; vainement elle y a usée ses dents. La gloire est là qui reconnaîtra éternellement les siens.

Et, aussi longtemps que durera l’humanité, il n’est pas d’histoire au monde qui passionnera autant les âmes que celle de l’homme subissant l’éternelle fatalité de l’amour, que celle de la Femme, instrument docile et rarement révolté, de ce pouvoir sanglant et aveugle, ayant connaissance des délices obscures du martyre qu’elle nous apporte, et prenant son parti de notre souffrance avec une sérénité qui nous indigne et qui nous ravit tout à la fois. Car telle est Salambô, la fille d’Hamillar, celle qui n’eut pas le don d’intéresser M. Sainte-Beuve, mais dont le nom survivra bien longtemps au sien.

LA.RCHE

La Sève

^’est le moment où, comme un sang rajeuni, la sève court, plus vivace, sous l’écorce, la crevant çà et là, ouvrant les blessures au tronc noir des sapins, piquant aux branches du lilas de petites pointes d’émeraude. C’est partout un enlacement de verdures souples et tendres, un amincissement délicieux des formes et le cœur de l’homme.

lui-même, s’emplit, en cette saison, de rêves et de désirs pareils à ces fragiles frondaisons. Celle qui nous est montrée ainsi, dans l’éclat de sa jeunesse, mêlée à un décor de nature qui l’envahit, n’est pas Daphné dont les pieds s’attachent au sol dans les racines d’un laurier, non plus que Narcisse, le bel éphèbe aux formes féminines voyant se transformer dans l’eau claire de la source, sa propre image. Non ! C’est l’image radieuse du printemps en ses expansions parfumées, du printemps par qui une âme fluide emplit les moules abandonnés et les ranime, comme l’eau recommence à couler dans le lit des ruisseaux immobilisés longtemps par la glace. Et ce renouveau est salué par un grand concert de tous les êtres et de toutes les choses élevant un même hosanna vers le Dieu obscur des résurrections.

Et les amants mêlent leur voix à cette grande harmonie. Ecoutez plutôt dans les chemins qui bordent les jardins où les sèves s’épanouissent en floraison :

Dans les vergers éclatants Qu’un matin joyeux colore,

Venez admirer la Flore Odorante du Printemps :

Pour qu’en mes chansons renaisse Dans ce décor enchanté,

L’éclat de votre jeunesse,

L’éclat de votre beauté.

— Dans les grands jardins qu’arrose Avril de ses derniers pleurs.

J’ai vu les pommiers en fleurs.

Et j’ai cru voir vos couleurs.

Ils étaient en neige rose.

Le long des gazons frileux.

Sous vos frileuses toilettes,

Dans l’œil bleu des violettes.

Venez mirer vos yeux bleus,

Pour que la floraison frêles Qu’emportent les aquillons,

S’effeuillent, comme sur elles,

Dans l’or de vos cheveux blonds.

— Dans les grands jardins qu’arrose Avril de ses derniers pleurs.

J’ai vu les pêchers en fleurs,

Et j’ai cru voir vos couleurs,

Ils étaient en neige rose.

Ainsi chantent les amoureux, sentant, eux aussi, une sève nouvelle monter de leur cœur à leurs lèvres et y porter la floraison divine des baisers. Etends donc pour eux — printanière image, tes bras où montent des feuillées et d’où descendra, sur leur sommeil et sur leur rêve, l’ombre douce ou s’endort le vol tumultueux des peines ! Et sur ton flanc nu, laisse monter jusqu’à ton cœur même, cette liane dont chaque épine nous met une blessure, une blessure très douce que nous ne voulons plus guérir. Et, pour les amoureuses, fleuris-toi d’aubépine blanche et de glycines bleues, toi dont la jolie tête est déjà couronnée de rameaux fleuris !

If

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