JOSÉ FRAPPA
Farniente
ANS l’oreiller, mauvais conseiller des rêves chastes, elle a enfoui, à moitié, son beau visage dont les blancheurs vivantes émergent d’une sombre chevelure, son épaule et un de ses seins, et voici que, les draps légèrement soule-
vés, elle goûte les douceurs d’une paresse que ne semblent pas emplir des songes innocents. Car, dans l’œil grand ouvert, dans l’œil velouté, est comme la caresse vague d’un désir et ce Farniente délicieux n’est pas exempt de quelques sensuelles voluptés.
Bien avisé certainement, et heureux peut-être sera celui qui viendra à cette heure; très humble et très doux, certainement inattendu, ce qui n’est pas le moindre attrait de certaines aventures. Dans cette sérénité d’une femme qui veille, le matin venu, sans toutefois qu’elle se lève, je ne vois rien des impatiences de l’attente, ni des jalousies que met dans l’âme l’absence du Bienaimé. L’amant qui viendra sans doute — ■ car il serait immoral, au premier chef, qu’un tel trésor de charmes demeurât indéfiniment inoccupé — c’est l’imprévu délicieux, et il peut ne se pas hâter. Il est sûr qu’on l’attendra longtemps encore.
Ah ! que voilà un rôle que j’eusse aimé autrefois, au temps de ma folle jeunesse ! J’ai dû changer d’emploi et ce ne fut pas sans regrets. Car j’ai le souvenir de délicieuses matinées aux bras de belles paresseuses comme celle-ci, surprises d’abord, même quelquefois un peu fâchées, mais se résignant enfin et d’une résignation qui
CHAMP DE MARS
dépassait souvent la sagesse d’un simple pardon ou d’une simple réconciliation.
Au fait, puisque je ne dois pas venir, Madame, pourquoi demeurez -vous là ? C’est peut-être grande fête de la Nature au dehors, dans l’épanouissement du printemps, et des charretées de fleurs passent par les rues dont le parfum, il est vrai, ne vaut pas celui qui flotte, dans la chambre tiède de votre sommeil, autour de votre jeunesse et de votre beauté.
Car, ô Femme, fleur vivante, plus belle et mieux embaumée que toutes les fleurs.
Dans quelle fleur se cache-t-il,
Le parfum divin de ton être,
Si capiteux et si subtil
Que jusqu’à l’âme il me pénètre?
— Dans quelle fleur se cache-t-il?
Quelle rose au cœur diaphane,
Ou quel lys du jardin des cieux Qu’aucun souffle jamais ne fâne Garde ce souffle précieux ?
— Quelle rose au cœur diaphane ?
Il m’en reste un énivrement.
Même après que je t’ai quittée.
Chère odeur de ton corps charmant !
Avec moi t’ayant emporté,
Il m’en reste un énivrement.
Au sein charmant que tu me montres, si calme sur l’insensible battement de ton cœur, je dirai encore :
Sein de la Femme où l’on aspire,
Enfant la vie, homme la mort,
O toi, le meilleur et le pire
Des biens dont le droit nous mord,
Je t’adore, ô sein de la h'emme.
Et je te baise avec ferveur,
Sentant monter jusqu’à mon âme Ta chaude et vivante saveur!
KOUZNITSOW
Le (Repos du Modèle
me semble que si j’étais peintre, — et il s’en est fallu de bien peu, et c’est encore mon seul regret aujourd’hui de ne le pas être, il me semble que c’est surtout le repos du modèle que j’eusse aimé à peindre. Dans le convenu
LE A' U AU FALON
de la pose, dans la souffrance de rimmoMlité volontaire, avec la préoccupation de ne pas enfreindre cette consigne d’un mouvement figé, il me semble que le corps de la Femme perd un peu de sa grâce et certainement un peu de sa souplesse originelle. Combien de fois ai- je eu cette impression dans des ateliers d’amis, en regardant celle qui voulait être Dalila, ou Judith, ou Minerve et qui aurait été si bien Margot tout simplement.
Certes, l’artiste avait su donné à son modèle toutes les noblesses d’attitudes voulues, il y a des trouvailles, paraîtil, dans cet ordre d’idées. N’importe ! Je ne trouvais pas à cela une compensation suffisante au charme naturel et abandonné qui était sacrifié pour cela . Il m’arrivait même d’être impressionné désagréablement par le sentiment d’une torture pour l’être que je souffre le moins, au monde de voir torturer.
Mais voici la séance interrompue, une visite est venue fort à point pour distraire l’artiste de sa tâche obstinée.
Et, dans un coin de l’atelier, le modèle s’est étendu sur un divan, a détiré ses membres endoloris, a noyé son visage lassé de la lumière dans les coussins, ramené son bras sous sa tête qu’allourdit une chevelure abondante, croise indolemment ses jambes dans une posture sans façon.
CHAMP DE MARS 7
Eb voilà que la vraie Femme me réapparaît dans cette image tranquille, dans ce beau corps qu’un souffle insensible et rythmique soulève imperceptiblement.
Oui, c’est à ce moment là, je le sens que j’aurais pris mes pinceaux, et que très respectueusement, à genoux peut-être, j’aurais tenté de faire vivre sur la toile cette image délicieuse qu’aucun irrespectueux désir n’aurait profanée dans ma contemplation désintéressée. Car il me semble que l’admiration éperdue de la Beauté nous transporte dans un monde très au-delà de celui où évoluent les ferveurs sensuelles dont je me garderai bien de médire d’ailleurs.
Et, avec des complaisances infinies, j’aurais de mon mieux, essayé de rendre la délicatesse des chairs que nacre un souvenir vivant du berceau marin de Yénus, la belle harmonie des lignes qui sont l’enchantement éternel des yeux, la couleur variante des roses où le pied s’appui en un quadruple coquillage aux belles couleurs d’ambre qui enveloppe la nuque de leur or vibrant et sombre.
Tremblant, comme le prêtre qui commet un sacrilège, j’aurais surpris, si je l’avais pu, le secret de cette splendeur étendue, inconsciente, paresseuse, et dont nos regards ne
se lasseront jamais, et, pénétrant plus avant dans le sommeil de la Femme, après avoir admiré le repos du modèle, je me serais demandé vers quelle rive l’a emportée son rêve qui semble s’enfuir avec un bruit rythmique de rames sur l’eau très calme d’un étang.
Voilà qui me semble infiniment plus intéressant à tracer, en un souvenir durable, que les images des héroïnes fameuses et, dans cette peinture d’histoire qui fut si à la mode autrefois et dont vit encore la tradition institutaire, il m’est arrivé de ne plus penser du tout au sujet héroïque ou gracieux de la scène, pour m’abîmer dans la contemplation de quelque coin de nu, appartenant quelquefois à une comparse qui était demeurée Femme, par stupidité vraisemblablement, tout en servant de modèle.