CAMILLE METRA
(Devant le feu.
Décembre, en déployant son manteau de froidure, Appesantit de neige et les bois et les jours,
Etouffant la gaîté qui fait les instants courts.
Sous le même linceul qui couvre la verdure.
Le vent qui, sur les fleurs, ferma la terre dure,
Chasse du ciel Fazur et, du cœur, les amours.
Sous nos rêves brisés penchant nos fronts plus lourds; — La saison de souffrir est la seule qui dure .
Je me souviens pourtant d’avoir jadis aimé Avec bien plus de fleurs que n’en apporte Mai,
Dans ce mois lamentable et sous ces cieux moroses.
Le printemps de la vie à l’autre est tout pareil :
Dans deux yeux adorés se levait mon soleil Et dans mon cœur épris avaient grandi mes roses.
Oui je me souviens de mes amours d’hiver avec une particulière mélancolie de passer maintenant des hivers sans amour. Les temps frileux sont propices aux caresses et créent d’exquises intimités entre les amants. Sans émotion je n’ai pu voir cette charmante image de femme aux cheveux noirs relevés sur la nuque, dans le plus simple costume qui se puisse imaginer, et tendant au feu clair qui y met de rouges transparences, la chemise qu’elle va vêtir tout à l’heure, toujours trop tôt. Que de fois j’ai assisté à de pareilles toilettes, paresseusement, étendu dans le bien-être d’une chambre tiède qu’emplissaient de familiers arômes, ou passait encore une odeur de baisers !
J’ai su déjà que l’Amour avait, en hiver, je ne sais quoi de plus durable et de plus douloureusement désespéré qu’en aucune autre saison. Il est fait pour la solitude à deux où rien ne nous distrait des choses divines de la volupté. Qui comptera les instants d’égoïstes bonheurs
CHAMP DE MARS
passés ainsi, en entendant la pluie du dehors fouetter les vitres et les voitures rouler dans la rue ? 0 mes bienaimées de ces jours de jeunesse, vous étiez à vous seules.
et la gloire d’un été et la douceur d’un printemps !
Il me semble l’avoir habitée autrefois, en hôte seulement, cette chambre discrète où le feu pétille avec de rapides étincelles, où, sur les meubles, courent les jupons et les corsages abandonnés au caprice des premières impatiences, quand on rentrait ensemble, les pieds blancs de neige et comme des oiseaux, battus de l’averse, vers la tiédeur d’un nid comme celui-là !
GLEHN
Le Miroir des Eaux
le fleuve étrange qui coule dans cet archaïque paysage, coupé d’îlots arides, interrompu de pierres, déchiré de rocs, avec, au lointain, de véritables promontoires aux silhouettes désolées, très serpentin et ne mirant aucun
coin de verdure, comme s’il lui fallait mieux que les arbres et le ciel pour que ses eaux daignent se refléter en quelque Adèle mirage.
Et, sans doute, c’est par une orgueilleuse pitié de son rêve que la Femme est venue apporter son image vivante dans ce flot vide et désespéré. C’est pour emplir d’un charme infini cette solitude du fleuve, qu’elle a dépouillé ses vêtements, qu’elle s’est assise sur un rocher humide, et qu’elle développe lentement, en fleuves capricieux euxmêmes, ses cheveux qui courent sur ses épaules et son torse et jusque sur ses genoux. C’est pour consoler cette grande douleur des eaux muettes qu’elle a quitté quelque palais lointain dont elle était peut-être la Reine, la douceur moelleuse des coussins où s’étendait sa paresse, la splendeur d’un décor qui mettait comme un cadre étincelant à sa beauté, la musique des hymnes d’amour qui certainement chantaient sur son chemin, qu’elle a mis bien des âmes aimantes et éprises en deuil, pour venir dans cette façon de Thébaïde réveiller, dans le miroir naturel des ondes, le spectre immortel de la Beauté.
O Femme, mon cœur est pareil au fleuve qui depuis longtemps, sans doute, clame vers ta splendeur absente, à qui rien
CHAMP DE MAES
n’a suffi pour le charmer, ni la majesté des cieux, ni la splendeur des jours, ni la douceur des nuits, ni la chanson des oiseaux, ni le murmure des sources et des feuillages, ni la gloire des Printemps, ni les mélancolies divines des automnes jusqu’à ce que tu sois venue, pour qui tu fus l’oubli rapide de toutes les beautés jusque-là entrevues.
Oui, mon cœur est pareil à ce farouche coin de nature où si paisiblement tu te mires cependant que mon sang coule à tes pieds vers des rives inconnues. Qui sait, en effet, où le caprice des courants les emporte l’un et l’autre, vers quelle mer ils se vont perdre dans des gouffres qu’habite le néant ? Qu’importe au fleuve s’il a reflété un instant ton immortelle image, si tu es descendue en lui dans le mensonge divin d’un rêve ! Qu’importe à mon cœur s’il a connu la douceur de ta caresse et respiré sur tes lèvres l’ivresse des baisers !
O Femme dont le corps revit deux fois, sous mes yeux, dans ce mensonge.
De ta face immortelle et de ton noble buste,
Mes mains ont affronté les contours radieux, Quand, fervent et tout plein de l’image des Dieux, J’ai moulé, sur ton corps, leur souvenir auguste.
Et, SOUS renchantement de ta Beauté robuste,
J’ai touché de ma lèvre, ivre et fermant les yeux.
Ta lèvre, fruit sacré, vase religieux
Où le sang de mon cœur comme un rubis s’incruste.
Je ne tenterai plus l’inutile tourment De ton amour, cruelle, et je veux seulement.
Jaloux de ta splendeur, craintif du sacrilège,
Ceindre très humblement, de mes bras prosternés.
Tes pieds, tes beaux pieds blancs, frileux comme la neige, Et pareils à deux lys jusqu’au sol inclinés !