‹ Le Nu au salon de (volume 3)Chapitre 19 sur 25 · MANGEANT · texte numérisé non relu

MANGEANT

L’Idole

üR un tronc se détachant d’une gothique architecture, devant un paysage de convention archaïque, les pieds sur une jonchée de fleurs qui descend en cascades, l’Idole triomphe parmi l’agenouillement des hommes éperdus ; le

guerrier dont la cuirasse étincelle, tend son glaive comme pour le lui offrir, dans un geste qui relie ses mains comme dans la prière ; le poète lui offre sa lyre où vibre encore l’hymne qui la chantait ; le roi dont une pourpre brodée traîne jusqu’aux talons, lui fait l’offrande de sa couronne; les jeunes hommes l’implorent avec des regards suppliants et un martyr, couché dans la mort, témoigne de la ferveur d’un culte qui compte d’innombrables victimes.

Quelle est celle qu’entoure de cet hommage humiliant l’humanité toute entière ? Ne la reconnaissez-vous pas à l’orgueil de sa beauté et à la superbe de son regard, au dédain qui tombe de son visage et au charme dont son corps est enveloppé comme d’un unique vêtement ? C’est Celle à qui nous devons toutes nos délices et toutes no& tortures, celle qui fait, parmi nous, les criminels et le& héros, l’impitoyable et la Clémente, l’innommée de no& rêves d’adolescents et la confidente de nos suprêmes tendresses : la Femme dans la splendeur de ses formes nues, Hélène, Dalila, la charmeresse et la mortelle amie.

Et ne plaignez pas ceux qui se courbent ainsi devant elle, qui jettent sous ses pas tous leurs biens, qui dédaignent toutes les gloires pour cette honte de n’être que des sup-

CHA^ DE ]\IAES

pliants et des esclaves ! Ils ont connu l’immortelle joie et les réelles ivresses des seules amours. Car tout est néant auprès de la joie rapide mais infinie qu’un baiser nous peut mettre dans l’âme.

Écoutez ce que chantent tous ces désespérés ;

J’adore la Beauté pour qu’elle me tue,

Terrassé que je suis par son charme mortel, Pygmalion qui meurt aux pieds de sa statue.

Prêtre dont le sang coule aux marches de l’autel !

Ni le rêve cruel d’où jaillit Galatée,

Ni le Dieu des MartjTS n’eurent un pouvoir tel

Que celui dont languit mon âme épouvantée.

J’aime et je hais le joug qui déchire mon front,

La flèche douloureuse en mon flanc arrêtée,

La souffrance où mes jours lassés s’épuiseront Comme un lac se tarit sous le soleil farouche ;

J’aime jusqu’aux mépris dont je subis l’affront

Et qui me sont l’orgueil, me venant de sa bouche. D’elle tout m’est sacré; car la fleur des autans,

Que son pied la meurtrisse ou que sa main la touche,

Penche sur mon cœur mort ses rameaux éclatants ! Pour elle j’ai donné le meilleur de ma vie.

L’ardeur de mes étés, l’espoir de mes printemps .

Je ne regrette pas ma jeunesse ravie Par l’inutile amour où je meurs et j’attends.

Ce destin me suffit de l’avoir bien servie !

Ainsi chante l’hosanna mélancolique des hommes aux pieds de la Déesse qui fit la mort, elle-même, douce à ses martyrs .

FELIN

Indiscrétion

ce titre seulement vous avait été jeté dans l’oreille, simplement avec la mention des personnages de l’action, visibles ou non, je parie que vous vous seriez immédiatement imaginé, dans la tenture séparant l’appartement

du peintre ou du sculpteur de son atelier, un accroc par lequel un ami, un simple visiteur, en tout cas un homme mal élevé regarderait le modèle nu dans la rigidité voulue de sa pose. Ce sont scènes de la vie d’artiste que nous avons vues souvent, sans j avoir pris part jamais. Car je trouve absolument goujat tout homme qui regarde une femme nue malgré elle et sans son consentement, qu’il s’appelle Actéon ou appartienne au duo de vieillards dont se plaignit la chaste Suzanne, ou même se nomme le glorieux David opérant, sur sa terrasse, l’inspection sournoise de Betsabée au bain.

Mais vous n’avez pas deviné du tout, ce que l’auteur de ce joli tableau nous montre.

C’est le modèle au contraire, relégué un instant dans l’appartement, pour quelque visite officielle sans doute, qui, par le trou dans la draperie, examine curieusement les visiteurs et se renseigne sur les affaires de son peintre, ce qui n’est pas du tout le dernier mot non plus, de la délicatesse.

Et puis, permettez-moi de vous dire. Mademoiselle, que votre empressement à cette tâche est bien moins excusable encore.

CHIMP DE MAKS

Dans la vie contemporaine, affreusement bégueule livrée aux fantaisies pudibondes de quelques législateurs fantaisistes, la Femme, dans le simple appareil où apparaît seulement l’épanouissement complet de sa Beauté, est une rareté, une chose infiniment difficile à se procurer, à moins d’avoir commencé par acquérir des droits sérieux sur sa tendresse, ce qui mène quelquefois plus loin qu’on ne l’aurait voulu. Il est donc odieux, — je le répète, — mais compréhensible jusqu’à un certain point, que des jouvenceaux, de vieux roquentins, et même de simples adultes dont l’éducation et la galanterie ont été négligées, profitent ainsi d’une occasion inattendue po.ur se réjouir l’œil, sans qu’il leur en coûte rien. C’est le fait de pingres, mais ça peut s’expliquer.

Mais qu’on prenne la peine de déchirer le coin de toile, même le plus grossier, la plus méchante étoffe, pour s’offrir le spectacle de gens vêtus ridiculement, j’entends à la dernière mode et échangeant des banalités comme sont les fonds de toutes les conversations mondaines, voilà qui me dépasse et dont je vous blâme absolument, petite curieuse.

Mais sapristi, il n’y a donc pas un miroir chez votre Bohême d’artiste !

Bien plus utilement, et bien mieux pour votre éducation plastique, vous emploieriez votre temps à vous y regarder vous-même, à vous glorifier in petto dans la contemplation de vos propres charmes.

Je vous assure que c’est une meilleure éducation pour l’esprit et pour les yeux d’admirer l’élégante harmonie de votre structure, le noble dessin de vos jambes, la courbe de vos épaules et la cambrure exquise de vos reins, tout cela en vous retournant un peu, si vous ne tenez à regarder que ce que vous nous montrez à nous-même, que de voir des bonnes gens en redingotes, en robes, en vestons, accoutrés par le caprice banal des tailleurs et des confectionneuses.

Oui, je comprends. Vous même êtes condamnée, dans la vie ordinaire, à ces déguisements humiliants et vous venez vous en venger un peu en vous moquant des nôtres. Satisfaction mesquine. Mademoiselle. Soyez toute à la fierté d’avoir le droit d’être nue sans encourir les rigueurs des lois et oubliez que, de Déesse, vous êtes obligée de descendre, en passant votre chapeau et vos bottines, au rang des plus simples mortelles et des plus admirées des snobs de leur temps.

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