Le Nu au salon de
J'ai écrit surtout ce livre pour les belles dames qui, sous le mensonge fastueux de leurs toilettes, ont le juste orgueil des exquises vérités qui se cachent dessous.
Enfant venu trop tard dans un monde trop vieux
OÙ les Femmes ont la mauvaise habitude de ne se promener que vêtues, fat demandé aux blancheurs solides du marbre et à la magie des couleurs, l'immor-
telle vision de la nudité exquise et charmeresse . Au pied des statues et devant les toiles mythologiques, fai humilié mes adorations, évoquant V image des Déesses et des Nymphes, corps éburnéens, chevelures dénouées, et fai murmuré ton poème, comme une prière,
Chair de la Femme, argile idéale, ô merveille !
Que la bégueulerie actuelle me reproche cette piété rétrospective, je m'en inquiète peu. Si faime mieux être le]contemporain de Périclès que celui de M. Grévy cest mon affaire. Encore Vhabit des hommes modernes ne me gêne-t-il pas et leur sais-je gré, in petto, d'y dissimuler la laideur de ce qu'ils portent autour de V Ame. Mais fen veux affreusement à mes sœurs mortelles de ne m'en pas montrer d'avantage de leur beauté.
Diderot a excellemment dit que ce n'était pas le « nu » qui était indécent, mais le « troussé ».
Or, depuis que la longue robe de laine aux plis flottants que portait, lui descendant jusqu'aux pieds, Cornélie, l'auguste mère des Grecques, n'est plus de mode, je ne vois que du « troussé y) dans les imaginations charmantes dJ ailleurs, des couturières 67% renom. C'est donc au nom ds la décence que je demande un retour aux sincérités d'un autre âge.
Ah! si la Femme savait quelle défense est, pour sa vertu même, l'admiration religieuse où la contemplation de ses splendeurs cachées met un amant d'une réelle ferveur, — peut être se dissimulerait-elle à ce trop respectueux hommage, — fnais aussi peut être en savourerait-elle la flatteuse douceur. Cest donc encore au nom de ^honnêteté des mœurs, que je leur conseillerais de se moins encombrer de tissus inutiles.
Et le froid qui met une imperceptible marbrure rouge à la neige vivante rivale des neiges éternelles ?
Parbleu ! ce ne serait pas la peine d'avoir assisté aux merveilles de la civilisation industrielle pour ne pas être assuré, qu^avant cinquante ans, par un progrès incontesté du confortable, les rues elles-mêmes seront chauffées en hiver et les villes transformées en de serres d'une température délicieuse.
Ce sera le moment pour les tranquilles amants du Beau plastique comme moi, de rappeler les Femmes à la bonne tenue originelle, aux saines traditions du Paradis.
Pas même une feuille de vigne!... une feuille de rose, tout au plus, prête à s'envoler au souffle du, premier baiser passant dans Vair matinal.
Mes os ne seront plus qu'une poussière vaine, quand se réalisera ce beau rêve de sereine volupté en pleine lumière. Mais il me semble que cette cendre même que je serai, frémira sous les pieds nus des Charmeresses à venir. En attendant que ces maitresses posthumes en consolent le repos, fat appelé à mon chevet, une fois encore, les préhistoriques amantes dont les nobles mythespaïens m' avaient appris les noms et fai murmuré ces vers de ma jeunesse!
0 Beauté de la Femme, ô seule beauté vraie, Je suis des insensés que ta splendeur effraye Et dont la lèvre effleure à peine des pieds nus.
21 Octobre 1880.
Armand SILVESTEE
'■uà il me semble que cette cendre «^e^'ie >^raî, frémira saus ' s rffts
< 'cises à venir " ' posthumes en co. .
■^'evet, une ' ■
Les filles do la mer gardent dans leurs cheveux
Le frisson languissant des algues maternelles,
Et le flux onduleux qui vit encore en elles,
Court de leurs reins profonds jusqu'à leur cou nerveux.
On voit luire et passer, dans leur vertes prunelles. Les perfides clartés du flot aventureux ; L'abîme les emplit et veille dans leur creux, Avec l'attrait fatal des choses éternelles .
Une lame, en fuyant, a fait leur regard clair ; L'acre saveur du sel emprègne encor leur cliair, Et leur bouche sourit comme la fleur marine
Qu'emporte l'Océan sous le soleil vainqueur. Une vague a r.ythmé le vent de leur poitrine Et c'est dans un rocher que fut taillé leur cœur.
Dans leur cœur sans merci les filles de la Mer Ont gardé les fureurs d'Ariane blessée.
En elles vit encore l'amante délaissée.
Et qui venge sur nous un souvenir amer.
Voilà pourquoi leurs yeux froids ont l'éclat du fer Par qui, d'un trait lointain, la poitrine est percée, Et, comme deux miroirs où revit leur pensée, Reflètent le foyer d'un étemel enfer.
Voilà pourquoi, parmi leur chevelure blonde, Coule, — ainsi qu'au soleil quand étincelle l'onde — L'or des astres tombe's et des rêves perdus ;
Pourquoi leur bouche fine a ce cruel sourire
Et leur sein fier, oii plus rien d'humain ne respire,
ISTe tend qu'un fruit mortel à nos bras éperdus.
Ainsi ai-je chanté ta cruauté, délicieuse image de Vénus renaissante dans l'org-ueil de ton mythe éternel. Aussi longtemps que les larmes de l'homme auront la saveur salée du flot, aussi longtemps et toujours le berceau de la Femme et de l'amante lui apparaîtra dans l'abîme où le vent semble bercer, parmi l'écume s'éparpillant comme une chevelure, les nacres vivantes de la chair, où tout est trahison et étreinte mortelle, où le ciel semble descendre dans les mensonges de l'azur, comme l'extase nous vient du mensonge des-caresses. Dans les effondrements où se débat sa pensée, quand se déchaînent sur lui la jalousie et le désespoir, toujours passent devant ses yeux la vision des gouffres et sifflera sous son front, la musique tragique des tempêtes. Cependant pour ne pas charger d'ombres inutiles ce sombre tableau, sans rien prévoir de l'avenir, goûtons en paix la douceur de contempler cette belle créature
étendue sur le sabb où l'a roulée un souffle chargé de fleurs lointaines, l'haleine des rivages qu'enveloppent d'éternels enchantements. En attendant qu'elle nous morde au sang, sa bouche est comme un écriu de velours où nous est offert un magnifique collier de perles et ses yeux sont comme des améthistes pâles faites pour luire au front mystérieux de nos mélancolies.
Miss H. RÂE