EURYDICE
ANS la profondeur des gouffres où elle est descendue, découragée par la lenteur des jours sans soleil et des nuits sans étoiles, Eurydice n'attend plus l'amant qui la cherche et son attitude est celle des désespoirs. A la roche eUe appuie sa tête lassée dont la chevelure se dénoue sur son front, et sur la roche encore elle étend son bras inerte où le souvenir des étreintes passées ne met plus même un frisson. Sa bouche a le sourire amer de celles qui ont oublié les baisers, et ses seins, que ne soulèvent plus les rythmes de son Cœur, semblent deux monts désolés faits de neiges éternelles. Ses chairs se font marbre à cette im-
mobilité et bientôt semblera-t-elle faire partie du granit où s'use la rondeur de ses reins dont l'arc s'est détendu. Image de la mélancolie sans fin et des espérances à jamais évanouies.
Et la musique divine de Gluck chante à mon oreille devant cette vision ; derrière les monts qui poussent l'horizon jusqu'au seuil bleu du ciel à peine entrevu, faits eux mêmes d'azur sombre, j'entends la voix divine d'Orphée et ses plaintes immortelles. Je le vois escaladant le seuil do l'Enfer à la poursuite de la l)ien-aimée et charmant les ombres méchantes par la douceur de ses chants. Puis c'est l'idylhque mélodie qui l'attend dans les jardins Elyséens, cette étrange mélopée des âmes heureuses, s'égrenant en notes limpides comme les gouttes d'eau d'une source tombant du ciel.
Et l'héroïque Pauline Viardot m'apparaît animant de son génie le fantôme du poète et promenant cette douleur immense en plein Paris d'il y a vingt ans. Ceux qui étaient jeunes alors et qu'elle faisait pleurer de si nobles larmes n'oublieront jamais l'ineffaçable figure qu'elle avait tracée.
Elle savait demeurer tragique et superbe même en écoutant le ridicul madrigal de l'amour qui semble conçu sur un motif de menuet et qui dit, entre autres choses comiques :
Tu sais qu'un amant ]-)i3cret et fidèle, Auprès de sa Belle, En est plus touchant.
Car il avait fallu que Gluck fit quelque chose aussi pour les imbéciles de son temiœ.
Nous n'entendrons plus jamais la lyre d'or sonner sous ses mains inspirées. La légende d'Orphée est cei^endant vivante toujours. Comme aux premiers âges du monde, tout poète pleure une absente, la sœur invisible de sa pensée, la première tendresse qu'ait conçue son cœur mystérieux.
C'est Lamartine au bord du lac, c'est Victor Hugo écrivant les tristesses d'Olympio, c'est Musset dans l'horreur douloureuse de ses nuits solitaires, lui qui a dit :
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Presque toujours le Génie est jailli de la douleur et toujours de l'Amour. Et tandis que l'âme du poète se lamente ainsi, qu'Orphée pleure au seuil des enfers et aux portes du Paradis, l'ombre enveloppe les Eurydices qui renaîtraient à leur voix. Entre elles et eux se dresse le monde ardu et sans pitié, l'indifférence du ciel et l'effroi des abîmes. Que d'amantes obscures et abandonnées pour une dont la Fable gardé le nom !
Car, celles-là, l'oubli les reprend toufc entières ; le néant originel referme, sur leur tombe, le poids des silences et la tristesse des ombres. Le poète au contraire, qui seul nous peut conserver leurs noms et leurs images, s'immortalise en les chantant. Elles restent l'âme vivante de sa gloire, elles qui se sont à jamais évanouies. Il y a bien là peut être quelque injustice. La Beauté n'est pas chose moins sacrée que le Génie. La splendeur des formes a droit aux mêmes respects et aux mêmes adorations que celles de l'esprits Encore qu'auraient été ces dernières si la Beauté ne les avaient inspirées ? Ce n'est donc pas Orphée que je plains, Eurydice enfermée dans ta tombe silencieuse, mais toimême qui, comme lui, a^ souffert de la séparation cruelle et qui n'as pas su, comme lui, l'opéter à l'humanité qui passe l'écho de ton immortelle douleur !
P ALLEZ (Lucien)
LA VÉEITÉ
ce La Vérité que les poètes et les peintres représentenii toute nue, est toujours, devant eux, lialjillée de mille façons ; et jamais mondaine n'a si souvent changé de mode '^ue celle-là eu change, surtout quaud elle va dans le palais d'un Eoi. »
Cette jolie pensée est d'une femme d'esprit du dernier siècle : Madame de Motteville.
Pour ingénieuse qu'elle soit, je lui préfère l'antique légende. Il faut remarquer d'ailleurs que Madame de Motteville ne parle que des poètes et des peintres, non pas des scuplteurs. Ceux-ci ne sauraient concevoir autrement l'immortelle que dans la sincérité de ses splendeurs naturelles. Car, en plastique, la Vérité suprême, c'est le nu. Il a fallu toutes les dépravations charmantes de la coquetterie pour que le vêtement fut toléré par ceux qui estiment que les plus beaux ne valent pas ce qu'ils cachent. La mode d'en porter, sans doute, fut contemporaine de la laideur. Et la pudeur naquit de cette convention imaginée par les femmes manquant de correction dans le dessin.
0 Vérité, j'ai continué det'aimer, justement, — malgré les tours que m'ont joués les hommages que je t'ai souvent rendus — pour l'absence de ton costume et cette fraîcheur dont t'a mouillée le bain dont tu sors éternellement. Car, en cela, tu es pareille à Vénus, dont l'eau claire avait aussi baigné les chairs naissantes, ruisselante encore en perles sur les seins, en ruisseaux sur la chevelure dénouée. Vous êtes, toutes les deux, filles de l'onde et c'est le flot qui chante, dont vous avez reçu le premier baiser encore luisant sur vos membres raffermis.
Et cet autre attribut que je vois dans ta main, ce miroir où tu te contemples, il convient aussi aux doigts éburnéens de celle en qui vit l'image immortelle de la Beauté. C'est que Beauté et Vérité sont aussi une seule et même chose.
Ainsi, par les emblèmes eux-mêmes dont on t'entoure, c'est Yénus que je vois sous ton nom, ô Vérité qui portes en vain, un nom austère. Tu es, par définition et dans nos esprits, tout ce qui existe, n'est-ce pas ? Or rien n'existe vraiment, dans un monde où les apparences tiennent une si grande place, que ce que tu nous montres, dans ta radieuse impudeur, Vérité, Vérité éternelle — non pas les billevesées des philosophes — mais les beaux seins neigeux dont une double fleur d'aurore, rougissante et dorée, caresse les cimes.
Coupe où l'humanité vient boire ; Coupe où le cœur perd la me'moire Dans le vin brûlant du désir!
Vérité, Vérité éternelle — non pas les théories des politiciens — mais les nobles hanches qui s'arrondissent comme deux vagues jumelles venant mourir, en un imperceptible remou, aux rondeurs aplanies du ventre marmoréen, poli comme un lac endormi sous la lune.
Vérité, A'^érité éternelle — non pas les mensonges de l'histoire — mais la réalité de ce
Corps de la Femme, argile idéale, ô merveille
devant lequel l'amour des hommes demeurera éternellement prosterné. Vérité, Vérité éternelle — non pas les ambitieuses rêveries de la science qui se cherche encore —
mais l'odeur exquise qui se dégage de ce jardin vivant des grâces, sans cesse rajeunie par les l)aiscrs, l'arôme puissant qui fait nos âmes captives d'une chair exaspérée dans les mortelles extases. A^érité, Vérité éternelle — non pas les plaisirs de l'avare et de l'orgueilleux, — mais les délices sacrés que boit l'amant aux lèvres des hien-aimées, que l'anéantissement délicieux de l'être entre deux l)ras dont l'ivoire tiède vous emprisonne, dans l'étreinte suprême où nous nous sentons fondre comme des neiges sous le soleil. Vérité, Vérité éternelle, — non pas ce que nous promettent les inventeurs de jwsthumes félicités — mais la joie vivante, puissante, sans merci, mortelle, qui, comme toute douleur nous vient de l'Amour.
Aimez ! Aimez ! tout le reste n'est rien .
a dit le di^'in La Fontaine, dans sa chanson de Psyché. « Rien n'est beau que le vrai » disent les rhéteurs. Moi je dis : Rien n'est vrai que le beau I
LOIBAED (Henri)