‹ Le Nu au salon deChapitre 20 sur 23 · LA TENTATION · texte numérisé non relu

LA TENTATION

H ! pauvre saint Antoine ! Toi qui, si malaisément portait le poids de ton désir qu'il te fallut un compagnon pour en prendre la moitié, appelle à la rescousse cet ami que nous portons tous en nous ; car vous ne seriez pas trop de deux pour subir l'épreuve où se va mesurer votre double vertu.

Car on a coutume, et, injustement à mon avis, de faire au seul saint Antoine tout l'honneur des belles résistances où s'est affirmée sa piété, par quoi s'est consacrée sa sagesse.

Et le pauvre camarade à qui s'adressaient également les embûches du démon, ne méritait-il pas d'être aussi quelque peu canonisé? Tout le monde sait que le chien de saint Roch s'appelait saint Roquet ; mais nous ignorons comment s'appelait le pourceau débonnaire qui, sacrifiant tous ses goûts naturels de luxure, avait consenti, par seul esprit de sacrifice, à vivre dans la société de l'anachorète.

Et. tout porte à croire que la société de saiiit Antoine manquait tout à fait de gaieté. Les gens qui exercent résolument une vertu ont coutume de s'en dédommager par une mauvaise humeur continuelle. Les femmes qui ne sont honnêtes que par devoir, et non par amour, ont toujours d'insupportables caractères. Le doux Socrate eut donné l'amitié d'Alcibiade lui-même — et sa renommée de bonnes mœurs n'en eut pas souffert, — pour que Xantipe fut un peu moins fidèle. L'honneur respecté de notre nom est une chose que ces dames ont coutume de nous faire payer très cher. Comme si la chose n'était pas la plus naturelle du monde!

Saint Antoine devait donc être maussade et ennuyeux. J'imagine, que, dans la société céleste où sa bonne conduite l'a fait admettre, quand le temps lui fut venu de cette retraite qu'on appelle la Mort, il est peu recherché et qu'on lui reproche de s'être encanaillé toute sa vie.

Que cette vie eut pu être douce cependant, s'il avait

résisté an désir du nimbe d'or dont le front senl des bicnheurenx est couronné dans l'éternité!

Ce n'est pas à nous qu'un Dieu complaisant, sous le prétexte d'éprouver notre continence, enverrait de l)elles dames toutes nues! J'ai eu souvent envie de crier trèshaut^ une chasteté légendaire pour que l'envie vint au Seigneur de me soumettre au même genre de persécution.

J'y suis désigné par avance et je tends mes mains suppliantes au martyre. Oncques, ne vit- on homme plus impatient d'être torturé ! Et qu'on ne m'épargne pas les supplices!

Je suis prêt à tout affronter ; les beaux seins nus qui tendent comme une fraise printanière à nos morsures ; les beaux flancs dont un frisson d'amour estompe le contour et qui, par un double ravin amènent au hois sacré où fleurit la fleur du rêve ; l'étreinte ferme, et violente jusqu'à la douleur, de deux bras de marbre légèrement veinés d'azur. Ce torrent de caresses qui épouvantait l'âme pusillanime de Saint Antoine et qu'il voulait détourner sur son grassouillet ami, je lui ouvre mon lit, comme un fleuve l)cnévole accueille l'écuineuse fureur des gaves dans la sérénité de son cours. Ce trésor de baisers qu'il livrait aux vents du ciel, je suis prêt à le recueillir pieusement sur mes lèvres émues comme au toucher d'une relique ! A moi, en pleine poitrine, tontes les flèches qui se sont

brisées, comme sur une armure, aux plis rigides de son froc ! Arrière, moine qui t'es fermé le chemin du Paradis véritable, en dédaignant l'amour !

Ce n'est donc plus pour lui, mais pour moi, madame, que comme une fleur marine laissée par le reflux sur le sable, vous demeurerez couchée, laissant comme un flot du Pactole, l'or fauve de votre chevelure glisser entre vos doigts fuselés, lissant aux caresses de l'air, les fermetés vibrantes de votre gorge nue qu'un souffle tranquille et parfumé soulève ; que, dans une pose instante de défi, vous tiendrez, en les nouant à vos pieds d'ivoire, vos jambes étroitement serrées ; que d'un regard voilé dont votre sourire éclairait le mystère, vous implorerez la longue caresse oii le sursaut des sens exaspérés s'endort dans un délicieux anéantissement, dans uneimort cent fois plus douce que la vie !

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