LA TENTATION D'ÈVE
'est vraiment une curieuse fantaisie de la Bible d'avoir placé le Paradis terrestre en Normandie. Ce n'est pas moi qui médirai de ce beau fruit français qu'on appelle la pomme et je dois au cidre authentique de charmantes griseries où, sur ses ailes de mousses, mon rêve s'envolait en plein azur. Il n'en est pas moins vrai que la tentation par quelque fruit plus succulent et plus doré eut été plus naturelle. Il est prouvé aujourd'hui que les fameuses
pommes d'or des Hispérides de la Fable grecque n'étaient pas de vraies pommes mais d'admirables oranges toutes mouillées de soleil. Pourquoi pas le raisin qui met au cerveau de bien autres folies, le raisin que l'Automne couche dans sa pourpre en rougissant les pampres ?
Mais demeurons dans la réalité du mensonge qu'on nous a appris quand nous étions tout enfant. Comme l'excellent peinti-e Charles Toché qui fait revivre, dans la décoration, l'art oublié et la fantaisie italienne, mêlons aux souvenirs hiératiques un sentiment de modernité Derrière l'Eve toute nue du séraphique jardin, cherchons l'Eve contemporaine qui ne demande pas mieux d'ailleurs que de dépouiller pour un instant, ses excitantes toilettes. Car, en dépit des coquetteries coûteuses de la mode, toute femme vraiment belle a le secret désir d'en montrer plus long que ne le permettrent ses jupes et son corsage. N'est-ce pas, madame, qui, dans les Imls mondains échancrez celui-ci jusqu'à la naissance de vos seins arrondis comme les deux ailes blanches d'une colombe prisonnière prête à prendi-e son vol, et dont les manches sont devenues chimériques à ce point que le nid d'or ou d'ombre d'un invisible roitelet apparaît dès que vous levez les bras ? Xest-ce pas aussi, mademoiselle, qui, tout en hélant les cochers insensi1)les sous l'averse, troussez votre robe, peut-être un peu plus qu'il n'était nécessaire, audessus des rondeurs exquises de votre moUet délicieusement tacheté d'imperceptililes mouches .^ N'est -ce pas
chère amoureuse que je vous souhaite demain et qui avez appris les douceurs de laisser choir, une à une devant l'impatient qui vous a vaincu, les pièces inutiles de l'armure par quoi votre pudeur était défendue ? La femme vraiment digue de ce nom sait nous faire savourer lentement cette capitulation qui nous la livre sans autre défense que notre respect.
Et ce sont aussi les plus sages. Car elles savent que l'admiration émue où nous met cette révélation savante ei raisonnée de leur personne, est tout ce qu'il y a de moins dangereux au monde pour leur vertu. Celui qui les aime vraiment, en effet, sent fléchir ses genoux devant ce miracle, et malaisément quelquefois, rappellc-t-il son humanité eu lui-même, pour se dérober aux séraphiques impressions où il se sent emporté.
Oui l'Eve moderne mange volontiers des pommes. Des hauteurs de Montmartre où elle est née, — non pas de la côte d'uu liomme endormi, mais des flancs douloureux d'une mère misérable, — n'ayant d'espoir de fortune que l'instinct de sa beauté, elle est descendue, chercheuse d'aventures et prête à toutes les faiblesses. Le serpent qui l'a tentée le premier est le triste voyou qui n'a eu à lui offrir qu'un fruit vert, à moins qu'il lui ait plutôt volé, celui qu'elle avait déjà dans la main. C'est l'éternelle histoire de celles qui deviendront de redoutables courtisaunes et feront pleurer les mères. De cette originelle et
injuste pauvreté— car la femme qui est belle devrait naître entourée de tous les luxes et de tous les hommages — elle a gardé les rancunes où notre sottise les attend. Implacables et charmantes, elle se vengent d'un état social qui lèze leurs droits naturels et d'une honte que les imbéciles seuls leur jettent au visage.
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs, comme dit le beau vers de Baudelaire.
Mais le poète qui les a poursuivies dans leur enfer retrouve encore, en elles, le fantôme exquis et charmant de la première femme toute nue, promenant l'innocente impudence de ses charmes, dans le symbolique verger qu'un murmure de source lointaine et le chant naturel des oiseaux et la floraison sauvage des premières roses emplissaient pour elle de musiques et de parfums.
EETMOID (J.-Maurice)
L'ACALMIE
ES grands pins frémissent encore de la caresse tragique des aquilons, et, à leurs pieds, les hautes herbes couchées secouent des perles à leur panache abattu ; les grands nuages, balayés par un souffle venu de l'horizon, semblent une chevauchée fantastique à travers le ciel, s'ouvrant ça et là en larges déchirures d'azur. Des lambeaux de bleu clair s'allongent au firmament. Au-dessous, c'est connue une haleine tiède et lente qui court sur les choses et les emplit d'apaisement.
Le flot tumultueux tout à l'heure s'apaise et le lac redevient uni comme un miroir, dans lequel descendra tout à l'heure l'image radieuse du soleil. La source obscurcie uu instant recouvre sa hmpidité mystérieuse et se rouvre, comme un œil virginal, sous les longs cils que lui font le ; roseaux du rivage.
Et les êtres, comme les choses, se sentent délivrés d'une oppression mystérieusement soufferte. Les notes s'égrènent, inquiètes d'abord, puis joyeuses tout à fait, au bec frémissant des oiseaux qui éclaboussent les feuillages en agitant leurs ailes. Les grands troupeaux que la terreur de l'orage avait dispersés, comme des ruisseaux mugissants qui se rassemblent en un fleuve, se pressent de nouveau et reprennent le chemin rafraîchi des pâturages. Les pasteurs ouvrent leurs longs manteaux, d'où ruissellent des ondées sur leurs pieds lourds et détachent de leurs fronts le lourd chapeau qu'ont appesanti les pluies. Et de tous les yeux, un regard de reconnaissance mystérieuse monte vers l'obscure libératrice qui, sous des chaînes a replié la colère des éléments.
C'est l'Acalmie
Et volontiers nous la représenterions nue comme une douce et majestueuse déesse. Les mains étendues en avant elle en fait tomber la sénérité autour d'elle et le qitos ego qu'ont prononcé ses lèvres était plutôt caressant qu'im-
périeux. Aux vents révoltés, aux vagues en délire, aux gouffres ouverts comme des gueules menaçantes, elle a dit l'éternello parole, le verbe sacré par quoi la durée des choses est affirmée dans le temps et certaine pour Téternité, Elle a iu^'0(|ué la loi suprême qui ne souffre pas d'irrémiss'bles désastres et condamne à revivre tout ce qui a déjà vécu.
L'homme est souvent pareil à cette nature tourmentée par d'invisibles tyrans. Au dedans de nous aussi grondent des orages, s'échevêlent des tempêtes, et notre cœur est l'éternel naufragé qui crie miséricorde à l'Amour. Et les tempêtes des choses sont moins terribles (|ue ces luttes intérieures de l'àme contre d'obscurs pouvoirs par lesquels elle se sent inexorablement vaincue. Qui n'a vu les meilleurs d'entre nous se débattre contre ces étreintes mystérieuses où douloureusement nous enferme la destinée.
C'est vers cehes-là qu'il faut venir, charmeresse des orages toi qui sèmes, comme mi bon grain sur la route, le calme pareil aux fleurs immobiles du nénuphar, sur les lacs à peine ridés d'un innombrable sillon d'argent. C'est à ceux-là qu'est due ta pitié. Toi qui soudain consoles et, comme le zéphir matinal, but la rosée au calice des roses, sèche les pleurs dans les yeux. C'est au plus fort des passions où notre être se consume, des désespoirs où nous met l'amour, que cet apaisement nous vient et nous plonge dans la délicieuse lassitude de souffrir. Car, pas plus que
le monde n'est fait pour les tempêtes sans relâche, notre cœur ne se prête à d'éternelles douleurs.
I La douleur est un fruit, Dieu ne le fait pas croître
Sur les branches trop faibles encore pour le porter
a dit divinement Victor Hugo. Oui la douleur est un fruit qu'une main mystérieuse détache de sa tige, quand il est devenu trop lourd. Tel le travail libérateur de l'automne dans les vergers qui ne sont plus qu'un paysage d'or.
C'est l'Acahnie!
ÏÏUGÏÏES (Jean)