LK SV I>B RABELAIS
D'antres, mieax avisés encore, se tiennent encore plus loin. Un moine, qui oublie que la magie est chose interdite, est mêlé à l'aBsistance, ie menton vissé dans la main presque fermée. Mais peut être est-il plus innocent que je ne l'imagine. Il me semble bien moins éconter le diaconis mésentérique qni intéresse si fort tous les autres que regarder, en dessous, ce corps charmant de femme nne, où les grâces de la race latine s'épanouisBeni; dans un mélange de robustesse et d'élégance. Une femme belle et mnette tout ensemble ! quel trésor ! Oui mnette ! Puisque ce n'est pas elle qui parle mais quelquefois seulement le danmé Cinnatule dont la conrusion s'exprime d'une si étrange façon!
Et vraiment tu as raison bon moine. Toutes les billevesées des magiciens ne vaudront jamais cette splendeur vivante de la femme qui est comme l'épanonissement éternel de la Beauté sous le soleil!
Ils bnislent, escartelent, décapitent, meurtrissent? emprisonnent, ruinent et minent tout.
Pantagruel, Liv. V, Cli»p. XI.
JH-abelaifl ajoute : « sans distinction de bien ni de <^^mal B.
Et encore a-t-il ajouté plua liaut,à leurs méfaits, ceux-ci :
•r Ils grippent tout, dévorent tout et concbyent tout ! b
Inutile da vous dire que nous sommes chez Qrippemi* naud, aichiducdeBchats fourrés, Autrement dit dans l'antre des gens de loi à qai Rabelais avait voué une de ses plus féroces haines.
Ecoutez plutôt comment il les décrit : ce Les chats fourrez sont bestes moult horribles et espouvantables : ils mangent des petits enfants, ils paissent sur des pierres de marbre (lisez le pavéde marbre de la grand'chambre s'il vous plaît). Ils ont le poil de la peau non hors sortant, mais au dedans caché, et portent, pour leur symbole et devise, tous et chacun d'eulx, une gibecière ouverte... Ont aussy les gryphes tant fortes, longues et acérées, que rien ne leur eschappe, depuis qu'une fois l'ont mis entre leurs serres... Parmi eux vice est vertu appelé; meschanceté est bonté surnommée; trahison a nom feaulté; larrecin est dit libéralité ; pillerie est leur devise... Et si jamais peste au monde, famine ou guerre, cateclismes, conflagrations, mall\gurs adviennent, ne les attribuez, ne les référez aux conjonctions des planettes malifiques, aux abus de la cour de Rome, aux tyrannies des Rois et princes terriens, à l'imposture des caphards, etc., etc... Mais à l'énorme, indicible, incroyable, inestimable méchanceté, laquelle est continuellement forgée et exercée en l'officine des Chats fourrez ».
Et voilà ce que Rabelais pensait de la justice humaine, ou, du moins, de ceux qui la représentent de son temps.
Et vraiment le commentaire dont le peintre a accompagné le texte du grand écrivain en dépasse encore l'honneur.
Que sont tous les autres crimes de Messieurs les chatsfourrés auprès de celui qu'il nous représente : La beauté de la femme livrée au supplice, la chair dont la nôtre est faite, deux fois nôtre par la maternité et par l'amour, pantelante et déchirée par les tenailles des bourreaux !
N'est-ce pas le cas de s'écrier avec le poète : nçc sit mihi credere tantum !
Rien cependant, dans cette sombre image, qui dépasse la vérité. C'est par milliers qu'elles suèrent leur agonie, sur ce lit de bois où les couchaient les tortionnaires, celles qu'on accusait de sorcellerie, comme si la femme avait besoin de magie et de philtres pour pousser les hommes au crime! Comme si le plus mystérieux et le plus efficace de son pouvoir n'était en elle-même, dans la fa-scination de ses regards, dans les effluves qui se dégagent de son être ! Comme si Hélène avait eu besoin de ma^ie et de sortilège pour mettre Ilion en flammes, Cléopâtre pour faire d'Antoine un lâche, Marguerite pour que Buridan « fust jeté dans un sac en Seine -», comme le dit le bon Villon dans sa ballade des Dames du temps jadis !
Qui pourrait supporter aujourd'hui l'idée de ce spectacle.
Les juges impassibles, à Tâge où l'on ne peut plus aimer, se réjouissent méchamment, sans même sourire, de ce que devant eux on tarit la source de tout amour. Les moines cachés sous les cagoules, à qui une règle a défendu les baisers, se congratulent aussi, dans le bourdonnement des litanies, de voir déchirer les lèvres interdites. Et l'immonde greffier que sa femme fait cocu, doit sans doute, durant qu'il enregistre les gémissements des martyres, éprouver aussi un doux sentiment de vengeance contre un sexe dont il a eu beaucoup à souffrir !
Ainsi tous les sentiments infâmes s'acharnent à cette malheureuse créature.
LB Kn DE BABBLAI8
Le bouiTeau, lui-même, enfonce avec rage le coin de fer, entre ses genonz que serre une lanière de cuir, parce que la boate de son état lui fait voir rouge et le rend plus méchant encore. Les femmes ne se détoument^lles pas de lui avec horreur quand il passe dans la me !
Et toutes ces brutes sont intérieurement réjouies de ce que la Beauté agonise, de ce que la Grâce expire, de ce que meurt tout ce qu'ils n'ont pas 1
Avec des joies féroces, ils regardent lacérer cette gorge où les lèvres d'un enfant ont bn peut-être la vie, où celles des amants ont bn certainement les plaisirs ; cette belle chevelure dénouée se mouiller d'une rosée de sang ; ces beaux bras encbainés derrière le dos se tordre comme des serpents sur la braise. C'est le mal triomphant, le crime eu rut, tout ce qu'il 7 a de bas dans l'âme humaine remontant à la surface avec une mousse rouge et des fragments de chaii déchirée I
Allons! les temps que nous vivons sont meilleurs que cens où l'on voyait cela.
vv:*
Vous autres, gentils innocens, or cal Y sere:{ bien innocentés, or qa!
Pantagruel^ Liv. V Chap. XII.
iM^^^^h/V^^^^^^^
,R ÇA, savez- VOUS, ce que mot innocentés veut dire ? Fouettés I oui I bien ! fouettés comme les jeunes filles qu'on surprenait, au lit, le saint jour des Innocents î Le poète Marot, lui aussi, a fait allusion à cet usage dans ce curieux madrigal :
Très chère sœur si je savais où couche Vostre personne au jour des Innocents, De bon matin j'irais à vostre couche Voir ce gent corps que j'aime entre cinq cents. Adonc ma main (vue Tardeur que je sens) Ne se pourrait bonnement contenter
*^,^L^^^^^mm^m^m»^ mmm^»^ mm^m^^^m^^^ ^^^^^m ^ ^^^m^^^^m^^^^^f^^^f^^^^^^ymym^^m^j,yg.. ^ j,^g. ^ fy j.^ j.^j. ^ gyj.^j. ^ ^^
Sans vous toucher, tenir, taster, tenter.
Et si quelqu'un survenait d'adventure, Semblant ferait de vous innocenter. . .
Serais-ce pas honneste couverture !
Ceci n'est-il pas tout à fait galant! Et qui menace les gens de cette fessée? toujours l'excellent Grippeminaud, au milieu de ses chats fourrés, qui donne ainsi le programme de la justice. ^Or ça! nos lois sont conmie toiles d'araignées; Or ça! les'simples moucherons et petits papillons y sont pris; Or ça! les gros taons malfaisants les rompent ; Or ça ! et passent au travers, Or ça! »
On se pourrait demander si les temps ont beaucoup changé et si les choses ne se passent pas encore ainsi aujourd'hui. Mais combien je préfère attarder ma méditation sur le joli spectacle dont le peintre a fait un commentaire au menu propos de maître Alcofribas.
La belle était demeurée, paraît-il, au lit, plus longtemps qu'il ne convient en ce saint jour de fête où les petits martyrs du roi Hérode sont honorés par l'Eglise. Elle reposait seule, cependant, puisque les fenmies en puissance de mari ne semblaient pas exposées au même châtiment pour la même faute. Mais une jeune fille repose-t-elle vraiment seule, du jour où l'épanouissement des sens fleurit intimement ses pensées ?
Laquelle d'entre elles n'a quelque mystérieux amant dont la visite lui fait passer doucement même les insomnies ? Et je ne parle pas d'un rêve, c'est-à-dire de ce qu'il
y a de plus innocent au monde. — Car ce qui est inconscient ne saurait être qu'innocent. — La plus chaste créature du monde est soumise à ces mystiques joies et ce n'est vraiment pas sa faate si, de son cœur,, monte à ses lèvres, la mer toujours mobile des baisers dont la vieillesse apportera toujours trop tôt le reflux I
Dans cette chambre virginale, le tentateur qui n'en veut encore qu'à l'imagination, avait pénétré sur un beau rayon de lune, comme un fantastique cavalier, les mains noyées dans une crinière d'argent. Au front il portait une étoile décrochée en passant trop près des nues et le voilà qui la jette au pied du lit, comme une fleur cueillie en route, comme un diamant acheté chez quelque joaillier du ciel.
Et tout bas il parle, il parle si bas qu'on ne distingue pas sa voix de la chanson lointaine du rossignol, laquelle pénètre aussi, et que ce qu'elle dit ne se comprend pas davantage. Mais le charme en est encore plus profond, plus mystérieux. Ainsi, l'ange d'une Visitation toute païenne est-il descendu jusqu'au bord de sa couche, portant le lys paradisiaque, la fleur aux parfums mystérieux qui fait pâmer les cœurs d'p-mour.
Et voilà pourquoi elle a oublié l'heure ; pourquoi ses yeux, lourds encore de la douceur d'un songe ne se sont pas ouverts sous les premières caresses de l'aube blanchissante au dehors des toits, étendant sur les rivières de longs fils d'argent clair ; pourquoi ses membres allanguis n'ont pas ressenti ce sain sursaut du réveil qui est comme un retour à la vie ; pourquoi, même le mystère de sa
MM^^AM^M^MAM^A^hM^A^Mf^AAMA^^V^^^MWWWMWWWW^'WWWWWWVWWW^^^^^^'^^^^^A^A^^MMA'^^^'
chambre violé par un inconnu masqué, si différent du mystique voyageur de ses rêves, inconsciente du châtiment, elle semble plutôt prête à s'abandonner aux caresses qu'à subir cette dérisoire punition dont un butor la menace.
Est-ce donc un si grand crime qu'elle a commis ? Au nom des Saints-Innocents, Monsieur, oh ! ne frappez pas trop fort î
, ; . ■ î *•* jÇt' ■■ il"" * " j^P"
Là feut dict à Pantagruel qu'il refondoit les vieilles les faisant ainsi rajeunir.
Pantagruel, Liv. V, Cbap. XXI.
jD|onB Bommefl, s'il vons platt, aa royaume de la Quinbe- ^^ ïîssence, appelée aussi Eutéléchie. Le mot ne semble pas précisément joli, mais il fut fort à la mode, au tempe où Aristote flearissait eocore au cervean des lettrés, et le divia Ronsard offrit, dans on madrigal, à sa bien-aimée, ce suprême de galanterie i
Esi«-Tous pas ma senle Eutéléchie 7
i\ iTTrkit^i'lîfkft
Et Ton s'est moqué des gens qui prenaient le mot catch crèse pour une injure ! En ce royaume de la Quinte- Essence, toutes les maladies sont guéries et il suffit pour cela de chansons.
Cela ne voudrait-il pas dire, dans l'esprit de Rabelais, que la mélancolie est la seule maladie, ou du moins la source de toutes les autres, que console la douceur des accords ? Il est certain que la tristesse de Tâme, est le plus souvent la cause des défaillances du corps, et que le mal qu'on supporte gaiement, cesse presque d'être le mal. C'est ce que les stoïques avaient bien compris !
A l'occasion de ce pays merveilleux, Rabelais énumère les infirmités humaines et ne nous laisse pas ignorer sa science de médecin, redevenant l'escholier célèbre dont Montpellier garde la robe comme Trêves la sainte tunique, et sans doute, raillant la science des contemporains par les recettes burlesques qu'il donne, comme celle de se guérir des fièvres en se pendant une queue de renard au côté, ou de la goutte en fermant la bouche et ouvrant les yeux.
Ainsi nous fait-il assister au défilé des grands charlatans de son temps. Puis, tout à coup, l'un de ceux-ci nous conduit à la fontaine de Jouvence. Ecoutez plutôt : oc Un aultre viz, abcompagné de f enmies en grand nombre par deux bandes. L'une estait de jeunes filles saffrettes, tendrettes, blondelettes, gracieuses et de bonne volonté, ce me semblait. L'autre de vieilles édentées, chassieuses.
tfV^<^f^*w^^r»^vv->->rM^rM'w^v-w^fw^rM■M^r>rw^<^nrl^w>r>rlr>l*M>r>nr^
ridées, basanées, cadavéreuôes. Là, en faisàit-îl, par son art, devenir qu'estoieût les fillettes là présentes, lesquelles il avoit cestuy jour refondues, et entièrement remises en pareille beauté, forme, élégance, grandeur et composition des membres, comme estoient en Tâge de quinze à seize ans, excepté seulement les talons, lesquels leur restent trop courts que n'estoient en leur première jeunesse. »
Et, peu galamment, Eabelais ajoute : a: Cela estoit la cause pourquoi elles, dorénavant à toutes rencontres d'hommes, seront moult sujettes et toutes à tomber à la renverse. »
Un premier commentaire à ce joli morceau. — Rabelais parle toujours et en toute occasion des jeunes filles ce blondelettes ». H ne paraît avoir eu des brunes qu'une impression médiocre et sans grand enthousiasme, où Ton sent que le sang gaulois dominait en lui le sang latin et qu'il tenait plus de nos aïeux que des conquérants qui nous ont greffé les souches originelles.
Les pays du Nord où fleurit la beauté blonde, sont certainement ceux où la femme est le plus tranquillement aimée, j'entends sans grande fureur des sens. A moins cependant que, comme à Venise, le blond se teigne des chaudes couleurs du soleil. Mais Rabelais n'a pas été, de tempérament psychique, au moins, un amoureux. Voilà ce qui le prouve une fois de plus encore.
 vrai dire Jules Gamier a traité en vrai poète ce
SS^âBS
passage, lai donnant la vie dans on décor parement de son invention et qne Rabelais n'avait certainement pas prévn; car s'il en faut croire celui-ci, ce rajeunissement s'opérait par le moyen d'une simple drogue, tandis que nous le voyons ici accompli par de symboliques ablutions dans un charmant paysage tout traversé de soleil.
Rabelais, il est vrai, évoque à cette occasion, le souvenir de la fontaine de Jouvence, mais seulement comme point de comparaison. Car il a grand soin de revendiquer, pour son pharmaceutique produit, tous les exemples célèbres de l'Antiquité.
Nous, contentons-nous de suivre la foule au bord de la fontaine mystérieuse. Voici la description qu'en donnait Huon de Bordeaux, en un livre très ancien : « Elle venait, dit-il, des sources du Nil et du paradis terrestre, et avait une telle vertu que si un homme malade en buvait et en lavait ses mains, il redevenait aussitôt sain et guéri, et s'il était vieux et décrépit, il revenait à l'âge de trente ans, et une femme était aussi fraîche qu'une vierge. » La Fontaine a plaisamment dit, à propos de cette jolie fable :
Grand dommage est que ceci soit sornettes ; Filles connais qui ne sont pas jeunettes, A qui cette eau de Jouvence viendrait
Bien à propos î
Un poète plus moderne a dit après lui :
Si tu pouvais, merveilleuse fontaine, Répandre un jour ta source dans Paris.
Que de minois ridés et défleuris Eenonceraient aux ondes de la Seine !
Mais jamais écrivain n'en avait tracé, de la plume, un aussi séduisant tableau que celui que cepinceau met sous nos yeux.
lia large vasque où descend l'image du ciel faite, de frissons d'azur et de duvet de nuées, s'arrondit dans une margelle de marbre luisant, au pied d'une façon de sanctuaire ouvert où la déesse de la Beauté se dresse entre deux chapiteaux Corynthiens fleuris d'acanthe.
Tout autour, formant comme un rideau circulaire sous lequel s'abritera la pudeur, les belles frondaisons printanières s'épanouissent larges et profondes dessinant une silhouette d'ombre sur le ciel.
C'est que la Nature est la seule fontaine de Jouvence mais, hélas ! pour les êtres mystérieux seulement, dont le pied fidèle semble rivé dans le sol, plantes et arbres, et fleurs et gazons, tout ce qui ne meurt que pour renaître, ne se dépouille de beauté que pour en revêtir une nouvelle quand reviendra le printemps !
La vie végétale est singulièrement privilégiée par cette faculté étemelle et constante de renouveau. Il semble que
'—'■ 'fc^ 'Jb^S^^^
le sol veuille exprimer sa reconnaîasanoe à ceux qui ne le quittent pas, aux immobiles qui j plantent leur racine et 7 boivent la sève, sans s^abreuver à des sources étrangères.
Ce décor de frondaisons rajeunies par le retour du soleil, convenait donc symboliquement à la scène qui est sous nos veux.
Celle-ci est, en vérité, la plus intéressante du monde.
Tandis qu'aux plans relégués derrière le bassin, s'achemine la caravane des vieilles impatientes de rajeunir et qui, avec grand soin, enveloppent leur laideur décrépite de longs vêtements, c'est, vers la gauche, le 4éfilé de celles qui ont jeté à terre cette défroque, et, avec une honte naturelle d'elle-même, mais des espérances scintillantes dans leurs yeux, plongent déjà leurs pieds dans l'eau miraculeuse, délicieusement frissonnantes et ravies du spectacle qui s'étale déjà sous leurs yeux.
Non pas que le seul contact de l'eau semble avoir suffi à leur faire tomber du front les cheveux blancs et les années, mais par le tableau qui s'offre à leurs regards.
Il ne semble pas, en effet, que l'eau opère toute seule. Il faut que le savant médecin lui-même la verse sur les épaules en douche raisonnée et congrue. Bras nus, il presse l'éponge au-dessus des nuques tendres avec une solennité douce de Jean-Baptiste donnant le baptême.
<*u^^<*h^^1rv^J*u ^^o^^^^i^ ^^^L^>o/^V^Ol*w *^^v^ ^ ^^^****^*^*^^^^^ ^^^^^^ ^**^*^^**^^ ■ ^^
Et les premières gouttes répandues ont déjà rendu aux épaules leur suave contour à peine inondé, tandis que, glissant tout le long du corps, en minces filets d'argent, elles raniment la fermeté des flancs, retendent Tépiderme sur les hanches, donnent aux cuisses leur beau rebondissement supérieur, filtrant enfin, à travers la chevelure dont elles ont grossi subitement les ondes, répandent, le long des bras et du ventre leur fraîcheur réparatrice, ramenant, en un mot, leurs beaux oiseaux d'amour à tous les nids abandonnés.
Et c'est merveille vraiment que cette résurrection. Le mouvement est très chaste et comme celui d'une Psyché, de celle sur laquelle opère le pouvoir magique et elle semble perdue comme dans un recueillement religieux, la tête légèrement inclinée, les genoux dénouant la souplesse allanguie des jambes, un sourire de bien être fleurissant la bouche.
Amants, pour qui j'écris, n'avez-vous, pas en vous, l'immortelle fontaine, rien qu'en en y laissant vivre, dans sa fleur toujours vivante, le souvenir ? Celle (jue nous avons vraiment aimée ne vieillit, en vérité, jamais pour nous. Une illusion sacrée la rajeunit sans cesse à nos yeux, retrempe son image dans une eau immaculée, la rend à notre tendresse telle que nous Tavons autrefois connue, et vraiment je ne sais rien de plus touchant.
Je ne sais rien de plus noble non plus et qui prouve
mieux la dignité du véritable amour. Qu'importe qu'elle rajeunisse pour d'autres celle qui a été vraiment adorée ! Si elle a payé d'un fidèle amour cette constante tendresse, il me suffit. On demeure jeune dans les yeux et dans le cœur qui n'ont brûlé que pour elle. C'est dans ce pouvoir d'illusion qu'est la \Taie Fontaine de Jouvence, bien mieux que dans les remèdes dont la prétentieuse Eutelémie livre à Eabelais ses secrets.
Ainsi rien ne se passe, rien de vraiment immortel et d'éternellement doux que dans notre âme !
Sur la gauche du tableau sont celles que le charme a
déjà transformées et qui, joyeuses, regagnent la rive et la terre ferme, les unes aux autres enlacées en vivantes guirlandes. L'une d'elles a déjà franchi la margelle où son passage a laissé un ruissellement de rosée étincelante au soleil et d'une main tendue en avant aide sa compagne à prendre le même chemin. Celle-ci comme craintive de glisser sur la pierre humide, doucement en arrière se penche, le poids de son beau corps l'entraînant en une courbe infiniment voluptueuse et tentante. Ainsi formet-elle un bel arc de cliair luisante que couvre de minces filets d'argent l'épanouissement de la chevelure mouillée. De la main droite, elle effleure le genou de la première, comme pour s'y retenir au besoin, La troisième est encore plus d'à demi plongée dans l'eau magique qui clapote amoureusement au-dessous de ses seins et semble la vouloir retenir en ce long baiser. Ce frémissement humide
mU.aJ.iL
qui la baigne se teint de couleurs tendres par le reflux, comme au matin quand l'aurore se lève sur les fleuves, éparpillant, autour d'elle, le vol de ses flèches d'or.
Ne vous réjouissez pas trop, vous qui les voyez ainsi subitement rajeunies et empressées de se mêler de nouveau à la foule des amants. Car leur corps seul et leur visage ont reçu ce régénérateur baptême et, dans leur âme, sans doute, est demeurée l'expérience cruelle des années pendant lesquelles elles avaient auparavant vieilli. Aussi sont elles deux fois redoutables, et par la beauté qui leur soumet encore nos âmes et par la longue connaissance qu'elles ont de leur pouvoir. N'en croyez pas les tendresses naïves et les innocences exquises de celles qui s'ouvrent à la vie comme des fleurs. Elles portent, en elles, le scepticisme impitoyable et la science farouche qui font les courtisanes célèbres si dangereuses à l'humanité.
Fuyez donc ces sirènes qui vous appellent encore du rivage et qui viendront à vous si vous ne venez à elles. L'amour est fait d'Dlusions charmantes, et elles n'ont plus rien à vous donner de ces joies délicieuses et communicatives, où s'endort le sentiment même de notre inconstance naturelle, et qui nous donnent le mensonge d'un bonheur étemel. Comme le sage Ulysse emplissez de cire vos oreilles en passant auprès de cette fontaine perfide, d'où sort, sous une forme charmante, le fantôme des trahisons.
Mais si vous avez appris, vous aussi, que le meilleur de
•M«''««\> bMà^S
Tamour est dans la souffrance, ouvrons tout grands les bras à ces caresses qui se sont retrempées, comme des armes, pour vous entrer plus avant au cœur, livrezvous à ces savantes tendresses dont la Primère se penche sur le front glacé des morts. Pour l'homme, en effet, il n'est pas de source miraculeuse où le cerveau se régénère aussi bien que se rajeunissent les membres, comme dans un bain de virilité. Les belles ferveurs charnelles ne nous sont pas rendues par des ablutions mystérieuses, non plus que par le retour des printaniers soleils qui cependant nous engagent à aimer. Et devrions-nous souhaiter, d'ailleurs, que ce miracle fut fait en notre faveur ? Non ! Il est bon pour la Femme, parce qu'elle porte en elle le secret de l'immortelle Beauté qu'il ne faut pas laisser périr^ parce que le monde, si ses charmes en disparaissaient, tomberait dans une obscurité plus profonde que si le soleil s'éteignait et si les étoiles fermaient leur beaux yeux d'or, parce que l'humanité serait sans but s'il tarissait la source de ses tortures délicieuses.
Mais les êtres moroses que nous sommes, égoïstes et injustes que nous devenons avec le temps, ne sont pas faits pour ces résurrections. Notre rêve même nous emporte plus haut que ces métamorphoses possibles, vers des régions nouvelles où il s'épanouira dans la justice et dans la vérité, vers un idéal dont la Femme est bien rarement occupée, La vie nous volerait quelque chose si le mystère de la mort nous était enlevé. Nous voulons davantage que ces renouveaux de la Chair, que ce retour des plaisirs
déjà épuisés. La Femme ne semble rien sonhaiter davantage et, Jchez elle, le regret de vieUlir n'en est que le
regret. Qu'elles s'en aillent donc à la fontaine merreillense, parmi celles qne nous j voyons entrer grelottantes et qni
en sortent triomphantes. C'est Rabelais loi-même qni les y ronvre en ce chapitre merveilleux où sont guéries tontes les humaines souffrances.
Corps féminin qui tant eat tendre, Jolly, aouet et prétieulx !
Comme s'écriait le bon poète François Villon, contentetoi de cette terrestre immortalité !
Cestuy arc Jinissoit en une belle et ample tonnelle toute faicte de ceps de vignes ornés de raisins. Pantagruel, lit. V, Chap. XXXIV.
Alous voici maintenant en Lantemoia, an pays de la ^ dive bouteille et vous jugez ai l'excellent frère Jean des Entommenress'y complatt. a Ledit vignoble foBt jadis par le bon Bacchns, porté avec telle bénédiction qne, tons temps, il portoit feoille, fleur et fmit, comme les oiangers de Snnùne, » Vous doutiez-vons que Suresnes fut autrefois célèbre par ses orangers ? C'est de leurs dernières flenraque sontsanadontecouronnèes aujourd'hui les rosières de son voisin Nanterre. < Au bout du vignoble paas&mcB
dessous un arc antique, auquel estoit le trophée d'un beuveur bien mignonnement insculpé. » C'est à l'extrémité de cet arc élevé au triomphe du vin que se trouvait la tonnelle, où le caprice du peintre amène deux amoureux que Rabelais n'avait pas prévus. Car celui-ci volontiers se contente de mentionner les joies du gosier et du ventre, sans rien chercher au-dessus ni au-dessous.
Ce n'est donc pas le sublime Pantagruel, ni le doux Panurge, ni frère Jean, ni Epistemon que nous rencontrons sous cet ombrage dont le soleil projette la dentelure sur le sable, rougissant déjà aux premières gelées qui accompagnent les vendanges et mettant aux pampres la pourpre symbolique disparue aux grappes déjà cueillies.
Sous ce toit mal uni de treillages autour desquels la vigne serpente en une fantaisie tentante, ceux qui s'arrêtent, un instant, sont le faune antique au pied fourchu et la bacchante à la chevelure épandue sur les épaules.
Ces personnages de la divine épopée mythologique y précèdent les héros du moderne roman. Ils y apportent je ne sais quoi d'immortel et d'amoureux où se respire l'âme de la Grèce antique.
Le Faune est cornu, mais il semble rire de cette infirmité qui ne lui vient pas seulement de la parenté mystérieuse du bouc ou du bélier. Sur des épaules, moins velues que ses jambes que couvre une véritable toison aux laines désordonnées et pendantes, il a juché la nymphe dont les beaux bras se tendent vers les raisins et dont la bouche rouge demande un apaisement à la brûlure des baisers.
Tout à l'heure, en effet, sans doute, ils étaient sous les ombrages proches, sous l'œil bienveillant du Dieu Pan, étendus parmi l'herbe toute fleurie de crocus et d'hyacinthes, écoutant la voix lointaine des bergers et le murmure des sources, tout à ce beau rêve païen que ressuscite encore pour beaucoup, l'enchantement éternel et rétrospectif des âmes. Et, de leurs cous captifs, s'était déroulée la chaîne exquise des caresses, sans cesse .renouée par l'étreinte des bras et le rapprochement des lèvres.
Ainsi, dans une nature énamourée, depuis la fleur palpitante sous l'aile du papillon jusqu'à l'étoile encore cachée dans le ht frémissant des nuées, avaient-ils porté leur part de l'allégresse commune, mesuré, de leurs yeux et de leur cœur mortel, la distance des astres et la béatitude de l'infini. Et autour d'eux, c'était la musique exquise des choses et de l'univers tout entier complice de leur joie. Les oiseaux avaient une chanson plus douce, les ruisseaux un murmure plus caressant, les souffles de plus doux parfums.
Et c'est seulement saoulés de cette ambroisie de l'amour^ laquelle vaut mieux que celle du vin le meilleur, ne voua en déplaise, mon maître Rabelais et aussi mon confrère très précieux Panurge et encore vous, très sympathique confesseur frère Jean, qu'ils se sont levés pour courir vers la treille où coule maintenant, entre leurs doigts et sur leur bouche, le sang savoureux du raisin.
Et ni l'un ni l'autre n'en a d'ailleurs complètement fin i avec cet enchantement des caresses qu'ils n'ont interrompu peut-être que pour en mieux aviver les ardeurs^ Avec une béatitude toute sensuelle, le Faune savoure le
poids délicieux et tiède dont ses épaules sont chargées et trouve, dans sa fatigne même, une nouvelle joie d'amour, Atlas volupteux portant, non pas nu monde inerte mais celle qui eab la rcioe vivante dn monde, il ne se lasse pas de son supplice, sous le délicieux contact de ces chaiis jeunes qui lui font un magnifique collier. Le senl regret est que ses yeux n'en puissent contempler l'image féconde en ravissements.
Elle aussi la Bacchante, n'est pas toute entière i, son plaisir gourmand. Le doux rêve des délices abandonnées passe encore dans ses beaux yeux, et dans ses membres doucement allangnis, le frisson du souvenir et le rytbme haletant de sa belle poitrine semblant impatient de compter le tempe qui la sépare de nouveaux enlacements.
Tout à l'heure donc, ils retrouveront, n'en doutez pas, sons les ombrages touffus et reprendront la fête interrompue par un caprice de la femme, sans doute ; oar l'homme n'a pas d'autre loi ici-bas que sa fantaisie. Et alors viendront mon dons maître Rabelais, mon exquis confrère Panurge, mon benoît confesseur frère Jean et Epietemon, passer, à leur tour, sous la tonnelle où respire encore une odeur de baisers.
Vavartt-garde estoit menée par Silenus, homme auquel il avait sa fiance totalle.
Pantagruel, lit. V, Chap. XXXIS.
%){ K donc, si noua parlions an peu de ce Silenus qne ^éSF nous trouvons en tête de l'arméede Bacchus marchant à la conquête de l'Inde et que le peintre nous montre monté sur un âne qni le mène au petit pas, comme est Tallare ordinaire de cee bêtes aicadiques et méconnues.
'-- ■ =^ ■-■-•- ■>--■«■' Tffim
douces comme des agneaux et claironnantes comme des trompettes.
Avant qu'un caprice du Dieu belliqueux dont le front éternellement jeune est couronné de pampre, le mit au premier rang de ceux qui vont combattre, ce qui ne me rassure pas pour l'issue victorieuse du combat, nous l'avons rencontré déjà ce doux vieillard à la panse gonflée comme une outre, au nez rouge, aux lèvres barbouillées, à la chevelure emmêlée de pampre.
Contemplons-le un instant auparavant, avant que les nymphes, qui s'empressent maintenant autour de lui, guerrières comme des amazones, aient entonné le chant de guerre et secoué, sur leurs épaules, le thyrse comme un carquois.
Tous sont encore étendus sous la fraîcheur des feuillages, et les malicieuses tilles tourmentent Silenus qui se laisse faire et s'amuse autant qu'elles de leur jeu. Regardez :
Cependant que midi descendu dans la plaine, Vide son carquois d'or sur le coteau vermeil, Par ses flèches, chassé le vieux et doux Silène Va cueillir dans le bois, la fraîcheur du sommeil. Un îine patient dont s'alourdit la course, Et dont son rude poids courbe les reins velus, L'emporte lentement jusqu'aux bords d'une source Où les échos lointains ne le troubleront plus.
WMWMWMWMWWWWWWWW^WM^WMM«^^^^M«^«MMMMMMMAMMMMMMMMMMMMA^«MMMMMMMMMM^M^M^^^rf^^^#WMW
Tous deux rêvent déjà de fraîcheurs sans pareilles
Sur les gazons obscurs près de l'onde qui ment.
Déjà la tête chauve et les longues oreilles
Ont pris, dans l'air plus tiède, un doux balancement.
Mais les nymphes du fond de la forêt profonde,
Accourent vers Tami paisible de Bacchus
Et, fermant les anneaux rythmiques d'une ronde,
Serrent des nœuds de fleurs autour des deux vaincus.
Par le vin, par la danse et les chants affolées,
Sous leurs pieds bondissants déchirant les roseaux,
EUea tournent, les bras tendus, échevelées.
Et mêlent leurs voix claires au murmure des eaux.
Et Silène, parmi les adorables poses
De leurs corps nonchalants, éclatants et nerveux.
Semble un bourdon doré sur des touffes de roses
Et s'enivre aux parfums vivants de leurs cheveux !
Mais maintenant c'est bien autre chose ; comme si les trompettes de cuivre dont l'embouchure emplit l'horizon, s'emplissaient soudain d'un souffle, une grande clameur a retenti et troublé le silence du bois où les nymphes si gracieusement tourmentent Silenus. En môme temps, le ciel se raie de grandes bandes de pourpre, comme si là-haut se faisaient aussi les vendanges et que le sang du raisin y coulât par larges ondées, en flots rouges et vibrants.
D'où vient ce grand tressaillement de toutes les choses,
108 liK XL' DE RABEIJLI8
les arbres agitant déjà leurs premières branches sèches qui s'entrechoquent comme des épies ; les chênes secouant la poussière de leur panache, les chênes déjà casqués d'or sombre par les mains frissonnantes de Tautomne ; les bouleaux se dressant dans leurs hautes armures d'argent ; les buissons s'emplissant de frémissements comme des armures secouées? C'est que Bacchus, le dieu, tout à la fois doux et uonquénuit, dont le joug est fait d'un énorme cep de vigne, a résolu de porter au loin le feu et le sang. Car, nous dit llabelais : « Feu et fouldresont de Bacchus armes ])aternelles, et avant naître au monde, feut par Jupiter 8iihié de fouldre : sa mère Sémélé et sa maison maternelle ai*se et détruite par le feu, et à sang pareillement d.
Ce n'est pas d'ailleurs un troupeau de guerriers armés de javelots ou de lances qu'il entraîne à la bataille, mais " Ménades, Thryades et Bacchides, femmes forcenées, furieuses, enragées, ceintes de dragons et serpents vifs en lieu de ceintures, les cheveux voletant en l'air avec frontau de vignes, vestues de peaux de cerfs et de chevreuils, portant es mains petites haches, thjrses, rançons, et hallehmles eu fonne de noix de pain, et certains petits boucliers légers sonnants et bruyants quand on y touchait, tant ]Hni fust, desiiuels elles usoient, quand besoin estoit, comme ilo talH>urins et de tymbons. Le nombre d'icelles estoit septante et neuf mille neuf cent vingt sept. »
A vrai dire Timaginatiou invinciblement riante et gra-
cieuse de Jules Garnier a supprimé quelques-unes des couleurs terribles du tableau. Je ne vois pas aux ceintures des guerrières les serpents arrachés au front sanglant des Euménides. Les Ménades qu'il nous montre ne sont certainement pas celles qui rougirent leurs mains au sang divin d'Orphée et écrasèrent, sous leurs beaux pieds nus, le corps gémissant du poète, et firent de sa tête coupée une couronne à sa lyre, mêlant sa chevelure rouge aux lauriers !
Non î le peintre n'a pas pris au tragique la description que Rabelais semble cependant avoir voulu faire telle, en cela se reportant aux traditions mêmes de l'antiquité.
Car ce sont des figures terribles, effroyables que celles des Ménades, Thryades, Bacchides, symbolisant les fureurs de l'ivresse et empourprées, non plus seulement de vin, mais de sang.
La légende de Thrace est pleine de leurs colères et de leurs crimes. C'est du reste, un mélange d'impressions voluptueuses et farouches qui est évoqué dans ce superbe passage de Pantagruel. Yoyez plutôt ce que Rabelais dit encore des Tityres et Satyres dont Silenus était d'ordinaire accompagné <r jeunes gens champestres, cornus comme chevreaulx et cruels comme lions. y>
Le plaisir rendant méchant, furieux et sanguinaire et
mettant un voile de sang dans les yeux, voilà ce qui nons est très nettement symbolisé ici. Lliistoire des Empereurs Bomains y pourrait être aussi bien citée comme exemple de ce fait monstrueux.
Quant à Silénus lui-même, rapprochons la figure cijointe du portrait que nous en donne Rabelais lui-même. « C'estait un petit vieillard tremblant, courbé, gras, ventru à plein bast, et les oreilles avait grandes et droites , le nez pointu et aquilin, et les sourcils rudes et grands, to
Même observation que pour le portrait de Panurge.
Rabelais spécifie encore que Silenus, avait, (c le nez pointu et aquilin d cependant que Jules Garnier, comme il avait fait pour l'autre, lui plante une vraie tomate au milieu du visage.
Je m'en veux de faire cette critique puérile, en apparence, mais peut-être a-t-elle son importance pour ceux qui croient à une relation certaine entre le caractère et l'écononomie générale des traits.
Il est certain que Grarnier nous montre un Silène bon vivant qui n'est pas tout à fait ce petit vieillard « tremblant et courbé d de Rabelais, image infiniment moins empreinte de bonhommie, et ayant, comme celle des Ménades et des Satyres, son côté terrible et cruel.
Non I à vrai dire, ces braves gens qui agitent des sceptres de feuillages et soulèvent des coupes au-dessus de leurs têtes ne partent pas en guerre, porter au loin « le feu et le sang y>. Mais plutôt se rendent-ils vers quelque belle treille ensoleillée où ils continueront la vendange, ayant changé les « petits boucliers légers et sonnants en tabourins et tymbons. »
Même inexactitude évidemment voulue dans la pose : « Estoit monté, continue le texte, sur un âne couillard, en son poing tenant pour soy appuyer, un baston pour censer galantement combattre, si par cas convenait descendre en pieds, et estoit vêtu d'une robe jaune à usage de femme. »
L'artiste a complètement omis ce* dernier détail de costume qui rend le Silenus de Rabelais à la fois ridicule, en même temps que cruel et odieux. (Néron aussi s'habillait en femme.)
Il nous le montre dans une nudité tout à fait appétissante pour un anthropophage, rebondie, faite de chairs violemment fouettées par un souffle de l'air et rosée, débordante, mais ferme cependant et écrasant le dos du malheureux baudet qui tend en avant la tête. C'est certainement plus décoratif, mais non pas peut-être suffisamment fidèle, à mon avis.
r"^V'"^nnr i r^nnnn i -MnrMnn nni.nnrtrtnj~>runn nru '\r t/\j '\ rtno nn i ^
Mais cette querelle de pion faite, quel amasant spectacle que celui de cette année dont on nous cache soigneusement larrière-garde, constituée par un seul guerrier, comme Tavant-garde , par Pan <r homme horrifique et monstrueux : car par les parties inférieures du corps, il i*essemblait à un bouc, les cuisses avoit velues, portoit cornes en tête droites contre le ciel ; le visage avoit rouge et enflambé et la barbe bien fort longue, homme hardy, courageux, hasardeux et facile à entrer en courroux ; en main senestre portoit une flûte en dextre un bâton courbé. »
Nous voilà encore loin certainement du Pan légendaire, dieu des bois et des jardins, protecteur des amours des nymphes sous les hautes et mystérieuses frondaisons, âme^ fraternelle aux choses, évoluant autour des tristesses et des joies humaines! Pan que les bergers adoraient et qui semblait l'esprit de la terre elle-même fait chair pour nous garder des périls et nous enchanter avec des musiques champêtres.
Décidément, de cette armée de Bacchus partant en guerre, Rabelais semblait avoir voulu faire une tragique image. Contentons -nous du gracieux cortège que nous montre Jules Garnier.
Aussi bien les yeux s'y peuvent reposer longtemps sur le spectacle merveilleux, entre tous, qui est la nudité sainte de la fenmie, évoquée surtout dans la chasteté originelle
fe
^^^^^^■^>^'^>^^^^^^l^^^^^^^^^^^t^^^^h^^^^^»W^^ ^^ ^^^^*'V^^^^*MWV^^^^^*^MWVWVWW^>^>^>V^>^^>^'W^^'M^'%^^»^>^
da rêve antique. A laquelle donnerons-nous la palme de beauté, ou mieux la ponune que le berger Paris a léguée à tous ceux qui estiment que rien n*est plus intéressant au monde que cet immortel sujet ?
Celle qui, par le licou resserré, traîne la monture de Silenus, i gauche, est la seule qui semble animée vraiment d'une fougue guerrière et qu'un bel emportement entraîne vers les toits incendiés rouges dans la nuit, vers les routes ensanglantées rouges dans le soleil. Celle-là est vraiment une Ménade, virile par l'attitude, mais par l'attitude seulement : car ses formes ont bien la féminine gracilité dans une abondance cependant savoureuse.
Cependant que son large sourire illumine toute sa face, conmie un éclair déchirant une nuée de pourpre, ses seins puissants halètent, fermes et rebondis ; des seins que la maternité n'a pas meurtris, et comme pétris d'une virginité cruelle ; ses hanches s'élargissent en un mouvement qui n'a rien cependant de sensuel, et la robustesse de sa croupe cachée se devine par l'ensemble du corps qui sera celui d'une matrone terrible, quand les belles jfleurs de la jeunesse seront tombées de ce front stupide et triomphant.
Derrière elle, c'est comme un fourmillement de chairs jeunes et vibrantes, un poème de chair en mille chants et d'où s'envole une chanson sauvage dans une haleine de
J^ïit-
WMWMWWWM^^'WVMWWMM^fWMW4»MWMWVWWWW^^MMMMM^MAA^^AM^AMMMMM^^MMMAAMMMMA^^^%MMM*^
parfums et la fumce des coupes qui s'éplorent an dessus des chevelures dénouées.
Une de ces têtes est charmante et je vous la recommande, celle qui semble avoir pour oreiller la bedaine de Silenus et pour éventail les larges oreilles de Tàne.
Un dodelinement d*ivresse balance la tête de celle qui, à droite de Silenus, a chargé son thyrse terminé par une pomme de pin, sur son épaule, comme un fardeau trop pesant au cou, dont les jambes bien rondes et charnues se fléchissent en un risiblc flageollement ; et sa main qu'elle passe, nonchalante, derrière ses reins, est pleine encore de la grappe à laquelle elle vient d'ensanglanter ses lèvres et dont les vapeurs de son cerveau ont été conmie multipliées et épaissies.
• Le rire est stupide à ses belles lèvres et en a chassé
jusqu'à l'ombre même du baiser qui s'en ditoume conmie
d'une fleur empoisonnée ; et Torgueil même de sa chevelure
profonde s'est comme humilié dans un abandon de toute
recherche de grâce et de coquetterie, les feuilles s'y mêlant
aux mèches, comme si elles s'accrochaient à une brous-
saille, le vent d'automne les poussant au hasard.
A celle-là conviendrait mieux, qu'une marche prolongée, le repos sous quelque vigne où l'endormirait le murmure caressant des abeilles. Ses compagnes elles-mêmes, qui se
pressent derrière elle, s'amusent visiblement de son ébriété. C'est la seule image redoutable, en réalité, sous son apparence bon enfant, que Jules Gamier ait évoquée dans tout ce riant tableau. Car l'ivresse de la fenune est ce que je sais, au monde, de plus répugnant.
Derrière cette ilote femelle cherchons donc les gracieux visages de celles qui suivent avec de beaux rires francs aux lèvres, mettant, sur le ciel, des taches brunes et blondes des frémissements de soleil et des frémissements d'ombre.
Eabelais nous dit encore : <r Le signe commun à tous estoit ce mot : Evohé ! Evohé ! d
Evohc ! — c'est le temps où la vigne blessée D'un sang jeune et fumant teint le coteau vermeil, Et du voile flottant des brumes caressée, Cache ses flancs meurtris aux baisers du soleil !
Evohé ! — c'est le temps où la phanson du cuivre Sonne, sur le chemin, l'appel des vendangeurs, Où le vin tiède encore dont leur foule s'enivre Fait les vieillards joyeux et les jeunes songeurs .
Evohé î — c'est le temps où les filles robustes. Sous les jours amortis où l'Automne s'endort. Jusqu'au tronc noir du ceps penchant leurs nobles bustes, Font pleurer, sous l'acier, la grappe aux larmes d'or.
tasà
IIG
LE NU Dlâ RABELAIS
Evolié ! — C'est le temps où descend sur le monde L*uubli des jours mauvais ot des tristes amours, Puîsqu'au sein patient de la vigne féconde, L'homme boira la paix et le rcve toujours.
Evolic ! — C'est le temi:s où passe sur la terre Bacchus, des cieux mortels nous montrant le chemin, Assis aux ilancs rayés d'une jeune panthère.
Et fouettant l'air sonore un thj-rse dans la main !
A moins qu'il ne parte en guerre avec un Silenus et un Pan monstrueux, suivis de Ménades, Thryades, Bacchides Tityres, Satyres, Hemipaus, iEgipans, xirgipans, Sylvains, Faunes, Lémures, Lares, Farfadets et Lutins ; car ainsi se termine l'énumération de cette armée.
Celle qui, la dernière, à droite du tableau, semble tendre la main, vers les pampres que sa campagne paraît cacher malicieusement, ne paraît nullement animée de cette ardeur guerrière. Elle ne porte ni la lance, ni le petit bouclier, et n'a d'armure que la nudité triomphante d'où jaillissent, seules, comme d'une tour d'ivoire intérieurement défendue, les flèches mortelles de l'Amour.
Le sourire perfide de Dalila est sur sa lèvre et c'est elle, sans doute, qui vaincra par les charmes endormeurs, plus redoutables cent fois que l'acier sanglant.
Celle-là connaît Tenlacement des caresses fatales où s'éteint la vitalité des races ; elle symbolise la chair triomphante de l'esprit et le corps asservissant rame. Pas même, dans son regard, cette pointe d'idéal héroïque que suscite, sous le front, le bruit guerrier du cuivre et le bourdonnement des tambours. La seule beauté d'Hélène fit plus contre les Troyens que les flottes d'Agamemnon, le courage d'Achille et le cheval magique dont les naseaux vomissaient des soldats.
Et, la regardant longtemps, vous subirez le charme de cette enchanteresse, un charme oppressif, comme l'idée écrasée, en nous, par la matière splendidement lourde de désirs.
Tout est volupté dans l'inflexion de ce beau corps penché en avant, comme entraîné par le poids des seins fermes et épais, cependant que le bel équilibre de l'allure se fait par le contrepoids des charmes également abondants ailleurs.
Celle-ci suit par curiosité avivée plutôt que par belliqueuse ardeur. Mais sous ses paupières délicieusement abaissées sur le feu du regard, ne passe pas le regret des ombrages désertés tout à l'heure où l'on tourmentait Silène en chantant d'idylliques chansons. Elle va où va le rire, fut-ce le rire cruel de la victoire qui s'épanouit, conmie une rose méchante, dans le sang î
^P i ^^^^ i ^^*^ ^^**^*^^^^»^^ ^»^^^^ »** *^^ i ^*^**^^^^^^^^^» i i^ i * i ff i ^ i ^ i "^^^^"^^^"w-w'y-yniV>/\rfcrtfuvto'iru"U'U'tf%
Derrière elle c'est comme un moutonnement de chairs blanches, comme un flux marin avec des écumes d*or et d'ombres aux cimes oscillantes des vagues. Ainsi apparaissent, en effet, les belles chevelures se dénouant au vent impétueux de la course, s'ouvrant comme des ailes d'oiseaux pour en augmenter encore la rapidité, secouant dans Tair de vivants arômes parmi Todeur des pampres fraîchement coupés. Et des vagues encore, plus bas, et non plus déferlant, mais roulant les unes au-dessus des autres, des vagues nacrées comme des coquillages, avec des roses et des argents d'une adorable finesse, des vagues que soulève le rythmique souffle de la vie, toutes ces gorges haletantes d'une même haleine ; et, au-dessous encore, le beau tressaillement des hanches semblant animées d'un même mouvement pesamment harmonieux.
Ainsi le peintre a mêlé mille voluptueuses imaginations à un texte que Rabelais semblait avoir voulu faire plutôt terrible que gracieux. Nous ne lui en ferons pas un reproche. Dans certaines parties de son œuvre, dans le Gargantua surtout, Rabelais a su égaler l'ampleur épique d'Homère et tels combats sont décrits qui seraient vraiment dignes de la grande épopée de l'Iliade.
Mais dans Pantagruel, le ton de raillerie et de belle humeur est à peu près partout, et il ne convient pas de
^WV^^^^^^^^^'^^^^^^^^^'^'*>'V^^^^\^^W^WWWWV\^^k^^^^^M^^^^^^^^^^^^^^^/\^^h^^^^VW^^^fV^^^^^^^^^^
s'arrêter à cette ombre légère jetée sur un si beau ruissellement de lumière.
Courez au combat, Ménades, Thryades, Bacchides aux chairs nues, aux cheveux envolés, aux chansons accompagnées par le cuivre ; mais revenez-nous bientôt, ayant abandonné, toutes, le petit bouclier et la lance pour le s combats sacrés de l'Amour î
rji«.— « ^
■ ij ■•> ■■ ■■■■■■■'.■ .V '/i- .''f'mrf^rrC^iff
$mÊtÊÊm
Conséquemment estait figuré le hourt et Passant que donnait le bon Bacchus contre les Indians.
Pantagruel, liv. V, Chap. XL.
ftr ous ne saurions pénétrer sur ce champ de bataiUe S^ sans avoir appris comment, an cœur même dn pays Indien, était parvenue l'étrange armée de Bacchns.
Rabelais nous le conte lui-même, dans le chapitre précédent, comme il suit : s Tant fust des Indiens desprisé qu'ils ne daignèrent lui aller encontre, ayant advertissement certain par Icure espions, qu'en son oat n'étaient gens ancuna de guerre ; mms seulement un petit bonhomme vieux, effé-
-îi^-fi*^
miné et toujours y vre, accompagné de jeunes gens agrestes toujours dansant et sautant, ayant queues et cornes comme ont les jeunes chivreaux, et grand nombre de femmes yvres. Dont se résolurent les laisser oultre passer sans y résister par armes, comme si à honte — non à gloire — à déshonneur et ignominie leur revint — non à honneur et prouesses — d'avoir de telles gens victoire ».
Ainsi, sans éprouver aucune résistance, est arrivée, sur le lieu du combat suprême la troupe des Menades, Thyades, Bacchides, vSatyres, ^Egipans, secouant en Tair les thyrses, heurtant les uns contre les autres les boucliers, chantant : Evohé ! à assourdir la nymphe Echo mélancoliquement assise derrière les hautes montagnes de Thrace.
Toujours en avant Silenus ce le petit bonhomme vieux i> quit a suait à grosses gouttes et son asne aigrement tourmentait : l'asne de même ouvroit la gueule horriblement, fi'esmouchait, desmorchait, s'escarmouchoit, en façon épouvantable, comme s'il eust un frelon au cul jd.
Et, derrière, au premier rang, les satyres tournaient autour de Tarmée et couraient sur le front des lignes a à sauts de chèvres, à bonds, à ruades, donnant couraige aux compaignons de vertueusement combattre », pareils euxmêmes, à des frelons aux flancs de la bête hurlante qui méditait déjà les horreurs sanglantes de Tassant.
Puis les Ménades poussant d'horribles cris comme autour du corps décapité du divin Orphée. Tous les autres après, en une mêlée de chairs nues et de mouvements diaboliques.
comme si un Dieu les eut secoués aux entrailles, clamant le nom divin de Bacchus par les airs épouvantés.
Les campagnes incendiées fument ; les rouges haleines du feu courant au ciel, parmi les nuées nocturnes et faisant pâlir les calmes étoiles. Après les premiers carnages, des ruisseaux de sang mêlent des filets de pourpre aux eaux étonnées des fleuves ; les plaintes des blessés et des mourants attirent le vol noir des corbeaux. Les Indiens se résolvent enfin à la défense. Devant leur armée soudainement rassemblée, marchent de lourds éléphants portant sur l'échiné de véritables forteresses pleines de guerriers,, des éléphants sacrés aux trompes dorées d'où leur barissement jaillit comme une fanfare, écrasant les buissons sur les routes et vendangeant les vignes toutes pesantes de grappes mûres.
Derrière ces combattants massifs, c'était un étincellement de piques s'avançant, obliques, comme les flèches d'une ondée par un grand vent, aux cimes lumineuses et ondulantes au loin, suivant les replis du terrain s'en allant jusqu'à l'horizon.
Mais ne croyez que, de cet imposant développement de forces, les troupes de Bacchus soient le moins du mondeintimidées.
L'ivresse leur met, au cœur, l'inconscience du péril,, laquelle est au demeurant le grand secret du courage.. Si nous avions été là, nous aurions vu a Silenus son asner
• . <f lÂL**.^-
'«U!-JÈff
W^^^^^^W^^^#^^A^^k^^^'^^^«Mi^^'i^^^^^^^A^i^AA^^l^k#«AA^
aigrement talonnnery et B^escrimer de son baston à la vîeUle escrime» son asne voltiger après les éléphants la gneale bée, comme s'il braUIait et braillant martialement».
Et le bon Priapns donc î qui, du dernier rang de l'arrière garde, avait sauté au premier. Vous l'eussiez vu également, en cette hypothèse, irréalisable d'ailleurs, « Sauteler avec ses jambes torses autour des Menades, avec sa flûte rustique ]>. Tout le monde d'ailleurs prend sa part de gloire dans cet héroïque combat. A l'ordre du jour « un jeune satyre menant prisonniers dix-sept rois ; une Bacchide tirant avec des serpents quarante et deux capitaines ; un petit faune portant dix enseignes prises sur les ennemis. j>
Et le bon Bacchus qui, en prudent général, ne semblait pas avoir pris part à la mêlée, attend l'issue du combat pour <c se promener en sécurité panny le camp, riant, se gaudissant, et beuvant d'autant à un chacun ». Et tout-àl'heure, il montera sur son char « tout couvert de lierre pris et cueilli sur la montagne Meros, et ce pour la rareté, (laquelle hausse le prix de toutes choses, en Indie expressément) et escorté de rois Indiens pris et liés à grosses chaînes d'or! »
Mais ce n'est pas ce moment triomphal que nous montre le peintre qui bien plutôt, nous décrit la violence du combat en cette image.
A gauche toute l'armée Indienne bousculée déjà par le d hourt d furieux des assaillants, les tours chavirant au dos monstreux des éléphants, ceux-ci secouant vaine*'
ment en Tair leurs longues trompes pareilles à des tubes comme pour les laisser retomber pesantes sur la tête des ennemis. .
Des tigres rayés et des panthères, animaux sacrés de Bacchus, leur sautent au poitrail et y ouvrent de larges ruisseaux de sang. Les fauves ont commencé la déroute. C'est comme la rencontre de deux vagues déferlant Tune contre l'autre, se brisant au même choc, mais dont Tune recule cependant que l'autre va retomber plus avant sur le sable qui mugit.
Quelques prisonniers ont été faits cependant, parmi les Ménades imprudentes que les Indiens entraînent pour en faire un sujet de rançon. D'autres mêmes gisent à terre ; mais Bacchus les ranimera d'une goutte de son précieux vin qui est celui de l'Immortalité.
Au centre même de l'action une Bacchide, debout sur les débris d'un char, élève sa coupe et agite le thyrse que surmonte une pomme de pin enrubannée. Elle a la sveltesse d'un jeune guerrier, sans nous perdre rien des gracilités exquises de la femme. Elle semble un jeune Ephèbe mêlé parmi les combattantes qui poussent alentour un grand cri de victoire.
Et, sur la droite, c'est comme une colline vivante qui s*effondre, comme une avalanche de chairs neigeuses et éblouissantes, un troupeau que fouette le vent du triomphe, et qui bondissant, vient s'écraser sur la plaine.
Une poussière d*or flotte au-dessus, et le ciel s'est allumé de lueurs rouges. Regardez tous ces thyrses se dressant : ne dirait-on pas des ceps de vigne ? N'est-ce pas une vigne humaine qui tout à coup, s'est animée, chaude des chaleurs sacrées du sang pareilles à celles du vin ; car les grappes mûriront désormais sur la terre Indienne, et les vaincus oublieront la défaite pour le bienfait qu'elle leur apporte et pour le don royal que Bacchus a laissé sur son chemin.
Car ce singulier conquérant fait jaillir des moissons du sang même qu'il a versé.
Rabelais, dans le même chapitre, nous le montre en Egypte, « avec le Xil et ses crocodiles, cercopitecques, ibis, singes, trochiles, ichneumones, hippopotames, et aultres bêtes à luy domestiques ; et Bacchus marchoit en icelle contrée, à la conduite de deux bœufs, sur l'un desquels estoit escrit en lettre d'or Apis sur l'autre OstriSy pour ce qu'en Egypte, avant la venue de Bacchus, n'avoit esté veu bœuf, ni vache... »
La bonne volonté de Jules Gamier à efféminer gracieusement, dans le sens voluptueux, les tableaux qu'avaient décrits la plume de Rabelais, n'a pas trouvé ici son application. L'héroïsme du sujet ne se trouvait attendri d'aucun détail amoureux.
Il nous faut deviner, derrière ce sanglant spectacle, le retour de Bacchus et de son armée au beau pays de Grèce, source de toute civilisation, comme le prouve cet apologue.
LS NU DE RiDELAIS
épique, BOUS les ombrages sacrés où les satyres reprendront leurs jeux, les Bacchides leurs rondes aa clair de lune, tout ce monde mythologique charmant ses occupations agrestes. Là-bas les vendanges languissent et les grappes s'épuisent aux ceps brûlés de soleil ; les lourds tonneaux que rien n'emplit se craqnèlent et les coupes se tarissent mélaccoliquement. Il est temps que reriennent les exilés de la guerre triomphante !
Ecoutez sons les grands bois le mormiiie des sources, la chanson monotone des feuillages d'automne, le susurrjmeut des oiseaux inquiets. C'est le retour des nymphes contumières qne saine tout cela.
C'est qu'au lointain, les boucliers changés en tambours résonnent, leur vacarme se rapprochant, eu même tempe que, sur la tonte, un nu^e semble courir que déchirera tout à l'heure l'image de l'armée rapportant les dépouilles des vaincus, les trophées d'ivoire, d'admirables étoffes d'or.
Et Bacchus, prudent pendant la mêlée, la précède debout sur son char que traînent des panthères aux flancs rayés de noir, souples et luisantes et dont la gueule rose s'ouvre en un miaulement à la fois caressant et farouche dont tont est charmé et épouvanté.
Bacbuc demanda : « Qui est celuy de vous qui veut avoir le mot de la dive Bouteille? — Je, dist Panurge, vostre humble et petit entonnoir.
Pantagruel, Ut. V, Ch«p. XUV.
JJ£/'ebt parblen nue aimable personne qne « la véné- %^rable pontife Bacbac » comme Rabelais l'appelle deux chapitres auparavant, ajoutant d'ailleurs qu'elle a une compagnie i à face jojeuse et riante, > Face est très modeste, car la jenne lévite qui accompagne la pontife et qoi noua est montrée ici, les yenx surnn brériaire onvert,
ISO LE SV DE BABEIAlb
n'est pas senlement joyeuse et liante de visage. Son joli corps nn, tout entier, est un enchantement et parkz-mo' d'une messe où les répons sont faits par un pareil diacre
Aussi le bon Panai^e, adossé an magnifique encadrement de la lampe merveilleuse « moyennant laquelle, dit le teste, estoit eslargie lumière par tout le temple, tant copieuse qu'encore qu'il f nst souterrain, on y voyait comme en plein midy nous voyons le soleil clair et serein luisant sur terre. •
Panni^ ne prête d'ailleurs qu'une attention distraite an fatidique discours touchant la dive bouteille. Et je me demande s'il n'hésite pas entre ces deux femmes, dont l'une révèle tonte la grâce vii^nale de ses appâts, l'autre n'en laissant voir que ce qui convient pour aviver le désir, à savoir une gorge éblouissante, des bras admirables, la naissauce opulente des hanches s'accusant sous le splendide étincellement des étoffes d'or.
Et parbleu ! je ne serais peut-être pas moins perplexe que lui en occurrence pareille.
C'est le moment où jamais de consnlter l'oracle qu'on ne doit entendre que d'une oreille, celui de la dive Bouteille eu l'honnenr de laquelle de mystérieuses voix chantent cette façon de litanie :
En la tant divine liqueur QqÎ est dedans ten flancs cy close, Bacchua qui fut d'Indo vainqueur Tient toute vériW enclose.
Vin tant divin, loing de toi est forclose Toute mensonge et toute tromperie .
En joye soit Taire de Noach close, Lequel de toy nous fait la tempérie !
Sonne le beau mot, je t'en prie, Qui me doibt oster de misère .
Ainsi, ne se perde une goutte De toy, soit blanche ou vermeille î
Mais voyez un peu, comme tout déroule du symbole î Voilà la dive Bouteille, qualifiée de source de toute franchise et loyauté en ce monde. C'en serait assez pour conclure qu'elle est détestable conseillère en amour. Car celuici ne vit guère que de mensonge, et son plus grand charme est dans l'illusion dont il enveloppe notre âme et nos sens. D'où il faut conclure que les poètes du siècle dernier, en associant, sans cesse, Vénus et Bacchus, dans les refrains de leurs chansons — aussi médiocrement rimées, en général, que les vers de Rabelais cités plus haut, — ont dit une grosse bêtise. Il n'est pas, au contraire, dans ce monde du plaisir physique, de plus cruels ennemis.
Et quel amant, ayant quelque ferveur dans l'âme, voudrait qu'une autre ivresse vînt au secours de celle dont il est le vaincu, mille fois plus douce que toutes les autres, et qui nous vient des cieux dont le regard de la Femme est le chemin? Quel barbare épris de plaisir grossier, voudrait entremêler de ses différentes joies et goûter, sur les mêmes lèvres la saveur du vin en même temps que celle des baisers I
hB KU DE RARSUIS
MaÎB Panui^ — et Rabelaîs, — non plitB, n'en sont paa à ces délicateases.
Je persiste donc k croire qne, dans le desain de Garnier Binon dans le texte même du Pantagrae), k grande hésitation de Pannrge lui vient de ces deux femmes, toutes les deux belles, entre lesquelleB hésite son choix, dans ce décor mystérieux d'un temple où tont porte aux délices obscures d'un amour pressenti seulement.
Quand de la sacrée Bouteille issit un bruit tel que font les abeilles...
Pantagruel- Ut. V, Chap. XLV.
(£s? anurge, en écoutant ce mot , s'écrie : « Elle est, ^o par un ventre Dieu, rompne ou fesiée, que je ne mente : ainsi parlent les bouteilles crystallines, en notre paya, quand elles, près da feu, esclatent ! > Et, bien vite, la bonne Bacbnc lui dit le secret du mot mystérieux, ou platdt le lui fait lire. Car, dit Babelais : « Elle prist le livre d'argent, et pensions que fust véritablement un livre, k cause de sa forme qui estoit comme d'un bré-
viaire ; mais c'eatait un vrai et naturel flacon, plein de vin Falerne lequel elle fit tout avaler à Panurge. »
Le peintre a substitué une coupe au flacon ; c'est celle que Bacbuc, couronnée de pampre, ayant laissé choir un peu plus bas la draperie nouée autour de ses jambes, en faisant même sortir une de ses jambes nues, tend à Panurge, en lui disant encore : « Trinch est un most panomphée, célèbre et entendu de toutes nations, et signifie : Beuvez ! y>
Et le commentaire qui suit n'est-il pas charmant ? Ecoutez plutôt.
ce Car, comme est l'apologue d'Esope, tous humains naissent un sac au dos, souffreteux par nature et mendiants l'un de l'autre. Roys n'est sous le Ciel tant puissant qui passer se puisse d'aultry ; paovre n'est tant arrogant qui passer se puisse du riche, voire fût-ce Hippias le philosophe qui faisoit tout. Encore moins se passe Ton de boire qu'on ne fait de sac. Et ici maintenons que non rire, ainsi boire, est le propre de l'homme : ni du boire simplement et absolument, car aussi bien boivent les bestes : je dis boire vin bon et frais ! »
J'aime mieux la distinction plus délicate que fit, au siècle dernier, une femme d'esprit, entre l'homme et les autres animaux.
— Pourquoi, lui demandait-on, l'homme fait-il l'amour en toute saison pendant que les bêtes n'aiment qu'à certaines époques de l'année ?
— Parce que ce sont des bêfces, répondit-elle.
Oui bien plutôt j'aimerais voir là la supériorité de l'homme, sur ses compagnons terrestres, ailleurs que dans la faculté de boire du vin. D'autant que nombre de bêtes partagent notre goût pour le jus des treilles, comme on disait au vieux temps. Le perroquet d'abord qui y trouve, d'après un médecin de Molière, l'usage de la parole. (Il est vrai que ce médecin est le médecin malgré lui.) Puis l'âne qui est très friand de vin et dont Zola a raconté épiquement la saoûlerie dans un de ses plus beaux romans.
Ah ! Bacbuc, ma mie, si vraiment vous étiez telle que Jules Garnier vous montre à nous, souriante d'un beau sourire étincelant, avec des chairs jeunes et vibrantes, éblouissante de santé, ce n'est point le secret de la dive bouteille que je vous eusse demandé.
Mais bien plutôt celui de vos caresses endormantes, ô charmeresse qui habitez un temple où une lampe brûle toujours, le temple sans doute rêvé des amoui-s immortelles. Car la dive bouteille contient, en soi, moins de saveur, que votre être, et le vin que vous me donnez envie de boire c'est le vin du baiser, celui qui met, non pas un fruit, mais une fleur rouge aux lèvres.
Par cette image d'une femme à demi-nue, pleine de gaîté débordante, se termine la série de ces illustrations où tant d'invention est mise au service d'un texte souvent aride et plutôt commenté spirituellement que littéralement traduit par le crayon. Cette aimable figure symboliserait volontiers, à mon avis, le génie de Jules Garnier, si abon-