LE NU DE RAIIEUIS
Et, plus humble que les voleurs, Je baise le drsp qui te touc-lie Craiguant qu'un souille n'effarouclie 3 de tes splendeurs !
Et Madame Thibault charmée voua aurait sonrî, ; reille à une rose tombée sur nue route de neige.
' .'ï^J^iffiïSî*'" ■ "■...•v;.vv:"'"'
Visite:^ Liisignan. Là trouverre:{ tesmoings vieiilx,., que Mellusine, leur première fondatrice^ avoit
corps fœminin jusques aux boursavit^, et que le
reste en bas estoit andouille serpentine ou bien
serpent andouillicque .
Pantagruel, Liv. IV Chap. XXXVIIl.
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»ous lisons en effet, dans le roman de Mélusine de Jean d'Arras : « comment elle s'envola en forme d'un serpent du château de Lusignan. d
Voulez- vous que je vous conte l'histoire de l'héroïne dont l'image nous est montrée élevant les mains vers le ciel tout scintillant d'étoDes et prête à s'envoler dans l'étendue, une étoile fantastique au front ?
%ré] usine iSbiiit fille de fée et sa mère Pressîne était doiuV» dos ]>lua ingénieux pouvoirs. Elle en avait usé pour lu n»votir d*une iHiuuté surnaturelle. C'est dans le bois où il vient do luor jvar niéganîo son oncle, le comte de Poitiers, que lo jounoroi de Bretiigne, le beau Raimondin rencontre, ]Hmr la i^n^nièro fois, la jeune enchanteresse et un mervoilloux i^ïYsage est le décor des premiers aveux.
^lélusino, elle aussi, s'éprend furieusement de ce beau jouuo honinio et c'est elle qui, la première, lui propose de réjHUisor, ou lui promotUaut la toutopuissi\nce. Raimoudin eut été un sot vraiment do no pas accepter la fortune sous uuo fonno aussi séduisante, celle d'une admirable fille qui lui pr<^ix>so do lattendre dans son propre lit, mais pas, je Toisivro, eu donnant.
Il no jxnit crvîre à tant do lx»nheur, même quand une oiMidition shigulioro est imposée à celui-ci. Mélusir.o ovigo do son mari, la promesse que jamais il ne oV.OTv^hora à savoir cv qu'elle fait, iO saniedî dans le oVi*:<-a:;. \jc ]\^"*te conclu. Mi\nsine liei;: joyalement sa pn*ir.:;*so. Car, aj^n: f.^îî obu-nir â son i:c»uvvl vjiC'Ux, un siniy.'.i «.vin do t\v pas plus large qu'une jieAi: de oerf, l'^ivîo:; à'uno Oanhaire nouvelk-, ollo en fait rô':::ii.vit un
imn'îi-v.îk"- :<:TTiioiTe sur loquî:! RaimoLdir: r-.*rr:r er. souverain, or. son chàîoan de Ln^diman. je:2uel st-ml-it &voir iailîi du SkV ocjnr.n:ie une énorme- fleur de Tiierre, Leur Tosiieriiê, à îor*s "ios doux, pousse* ;u5»qi:'a.i:x «ir.fns de rorieni^ la Cioire- ^îu iiom de Eaimoiï.ur. ei îa roiioniinèé de iezrs
îifiiTnondin esu en effet, àima^crè fidek à scm sennenL. Imposant silcDoe à ses impwaeDOâs d'unazii non repu d^
tel trésor de beauté, à ses inquiétudes d'époux amoureux encore, à la curiosité qui n'est pas seulement le privilège des femmes, à l'ennui d*obéir à une femme, lui, le maître d'un grand domaine, il a respecté le pacte et tout lui a sourî. Maïs voilà que son frère, le traître inévitable de tout roman de chevalerie, celui que les vieux livres ont consciencieusement légué au drame contemporain, persuade au roi crédule que Mélusine est infidèle et le trompe pendant qu'elle se cache à lui.
Eaimondin, violant le mystère dont elle avait résolu de s'envelopper, regarde par une fente de la porte de la chambre où Mélusine s'était enfermée un samedi. Il pousse un cri en la voyant moitié femme, moitié serpent et telle que Jules Garnier nous la montre.
Alors, désespérée d'être découverte dans sa double nature d^ femme et de fée, elle s'envole et quitte à jamais le château de Lusignan. Jean d'Arras dit qu'on y voit encore les traces de ses pas sur la pierre : a Et l'oyait-on plus loin d'une lieue, dit-il, aller par l'air, car elle allait menant telle douleur et si grand effroi que c'estoit grand douleur à la voir. Et en estoyent les gens tout esbahis ; et tant alla qu'elle fut à Lusignan, l'environna par trois fois et crioit piteusement et lamentoit de voix sereine, dont les gens de la forteresse et de la ville furent moult émus et ne savaient que penser, car ils voyaient la figure d'une serpente et oyoient la voix d'une dame qui saillait d'elle. Et quand elle eut environné trois fois, elle se vint fondre si soudainement et si horriblement sur la tour poterne, en mettant telle tempête et tel effroi, qu'il sembla à ceux de céans que toute la forteresse dût cheoir en abîme et que
toateâ les pierrea du dommalne se
Ce [«tic morœaa de&cripcif n'est-il pas â*aiie émocioa tonchaace, et cette jolie fable de Mêlnsine qui n'est paB sans analogie avec la fable de Psyché, ne TalaÎL-t-IIe pas mietix qn'nne plaisanterie de Raljekis sur les andoailles ?
C'est ce t\aè Jales Oarnier » merveilleDsemeDt compris en donnant à cette poêti<'|ue fignre la belle mélancolie qui Ini convient.
Les Milanois s'estaient contre tuy absent rebelle^, et avaient l impératrice sa femme chassé hors de la ville ignominieusement montée sus une vieille mule nommée Thacor à chevauchons de rebours, sçavairest, le cul tourne' vers la teste de la mule et la face vers la crappiere.
Pantagruel, Ut. IV, Cbip. XLV.
^K'bbt, s'il vous plaît, la femme do grand Frédéric %^ BarberouBse que nous voyons eu ce piteux état. Mais aussi pourquoi ce prince guerrier avait-il quitbé cette opulente créature ? Je n'ai jamais su plaindre les conquérants des malheurs conjugaus qui leur arrivent pendant qu'ils se couvrent de gloire. Ils n'avaient qu'à laisser leurs voisins tranquilles et h demeurer chez soi.
Je u'en aurais point demandé d'avantage, possesseur de cliannea aassî abondants qne ceux de l'Impératrice dont la pourpre flotte aux flanca indifférents d'une mule et dont la couronne au globe d'or est le seal vêtement.
Je ne résiste pas au plaisir de tirer de Rabelais luimême, le dénouement de ce fantaisiste épisode. « Frédéric dit-il, à son retour, les ayant subjuguez et resserrés, fit telle diligence qu'il recouvra la célèbre mule Thacor, A donc, au milieu du grand Prouet (ainsi se nommait la grande halle de Milan) par son ordonnance, le bourreau mJst es membres honteux de Tliacor une figue, présenta et voyants les citadins captifs ; puis cria de par l'empereur à son de trompe, que quiconque d'îcenlx vouldrait la mort esvader, arrachât publiquement la figue avec les dents, puis la remit en propre lieu sans aysde des mains. Quiconque en ferait refus serait, sur l'instant pendu et eatranglé. Aucuns d'icenlx earent honte et horreur de telle tant abominable amende, les postpoussèreut à la crainte de mort et furent pendus. Et aussi la crainte de mort domina sur cette honte. Iceali, après avoir à heEes dents tiré la figue, la monstrojent au boye (lisez bourreau) apertemeut disant ; Ecco lo flco ! En pareille ignomnic, le reste de ces pauvres et désolés gaillardetz furent de mort garantis et saulvcs. Furent faits esclaves et tributaires et leur fut imposé le nom do Papefigues... »
Ne voîlà-t-il pas un plaisant tableau et tracé d'un crayon alerte ?
Il me remet en mémoire une aventure toute moderne dans sa titutaisie et qui pourrait bien eu aroir été inspirée dans l'esprit de quelque conteur Méridional.
Elle se passe, en effet, dans les environs de Marseille et en un pays si prodigieusement arriéré qu'on n'y connaissait pas le saucisson. Or, un étranger de passage en ayant laissé choir un morceau sur le chemin, celui-ci fut l'objet d'une curiosité générale. Un audacieux goûta à cet objet inconnu et déclara qu'il avait un excellent goût. Un grain de poivre qui lui croqua sous la dent lui parut être la graine naturelle de ce comestible savoureux. D'autres étaient encore mêlés à la chair condensée. On les recueillit pieusement et on les sema dans un champ qui fut entouré d'une palissade, afin que nul ne vint troubler l'œuvre nourricière du sol sur le trésor qui lui était confié.
Ce terrain appartenait à la commune et, quand un peu d'herbe y poussa au printemps, comme partout d'ailleurs, la sottise trouva, à ces plantes, une forme particulière et il fut reconnu que c'était le saucisson qui poussait. Un redoublement de surveillance s'exerça donc autour de l'enclos.
Mais un âne qui, pour ne se pas appeler Thacor, comme la mule milanaise, n'en mériterait pas moins de porter un nom abhorré, irrespectueux des préoccupations municipales, comme le sont volontiers ces mélodieuses et naïves bêtes, brisa de sa tête solide la palissade et se mit à brouter cyniquement l'espoir en herbe des amateurs de saucisson, inde irœ !
Il fallait châtier ferme « ce pelé, ce galeux d'où venait tout le mal j>. On chercha à la malheureuse bête un supplice et on s'arrêta à l'idée de la gonfler avec du vent jusqu'à ce qu'elle éclatât, ce qui projetterait peut-être en l'air quelques graines sauvées et qui iraient germer plus
^^^M- ir^Mirvi-^ir^^""!^^-^ ^v ~>*-^~h^-~^ t^^ i f^^i(^*M%^^r* M ***^^*^^^^^^^^^*^^^*^^r^^ < ^ ( " ii ^<"w*tf'M"y"^'y'MV%/V'W>/Vt/V\/XjXA/-
loin. Un solide brin de paille passa de main en main, dont un bout était planté où la mule Thacor portait la figue et, dans l'autre bout duquel, chacun soufflait à son tour à pleines joues.
Le malheureux âne était déjà comme un ballon. M. le Maire vint à passer. Parbleu lui aussi voulait souffler dans le baudet coupable ! Mais au moment où il allait mettre les lèvres au chalumeau, un paysan retira vivement, du derrière de Tâne, Textrémité engagée, en la retournant dans la bouche du magistrat ahuri, et lui dit sur un ton de respect profond :
Ah ! Monsieur le Maire, pas par le même bout que
nous I
PA«>tt11 - .&'..
Que tout le sert et dessert /eust portépar les JiUes pucelles mariables du lieu, belles, je vous affie, saffrettes, blondelettes, doulcettes et de bonn e grâce . Pantagruel, Uv. IV, Chap. Ll
J^sbeliàs ajonte encore : i lesquelles yestues de loai^^gues, blancheB et délices aubes à doubles ueintares, le chief ouvert, les cheveui ïuscrophieB (lisez entortillés) de petites baadeletbes et rubaos de soye violette, semés de roses, d'œillets, marjolaiiie, aneth, amaraude et antres fleurs odorantes, à chacune cadence nous invitoient à boire avec doctes et miguonues révérences. Et estaient volontiers Venea de toute l'assistance. Frère Jean les regardait de coosté, comme un chien qui em porte un plumail ».
En vérité, frère Jean ne donnait pas là un exemple fort difficile. Mais d'abord il convient de dire où nous sommes et pourquoi cet admirable repas. Rabelais ne nous dit pas où était ce cabaret somptueux, mais seulement qu'il ressemblait m à celuy de Guillot en Amiens ».
Or ce Guillot n'était nullement un personnage imaginaire et voici comment en parle Jean de la Bruyère-Champier au chapitre I®*" de son livre gastronomique De re Cibar ia : <r Nous avons connu de nos jours à Amiens, dans la Gaule Belgique, un iB^vemieT popinorium nommé Guillaume, et vulgairement Guillot, qui savait préparer à la minute des repas composés des morceaux les plus exquis et des plus rares en volaille, viande, poisson, gibier, repas dignes d'être servis sur la table des Rois. Il a, sans conteste, mérité la palme entre tous les taverniers de France d.
Que l'ombre de Jean de la Bruyère-Champier me pardonne et m'ijabsolve de ma parfaite incrédulité. Mais tout ceci tient de la fable, attendu qu'un magicien seul pourrait seul préparer de la bonne cuisine « à la minute ». C'est ce que refusera toujours d'admettre un cuisinier sérieux et ce qui fera s'esclaffer un gourmet convaincu.
Notre glorieuse cuisine française est faite surtout de mijotage, si j'ose m'exprimer ainsi. Voyez plutôt nos mets nationaux, le cassoulet, par exemple, qui ne demande pas moins de douze heures, sur un feu doux, pour d^ger son haleine parfumée et communicatlve. Le bœuf à la mode
LE mj DE RABELAIS 67
Parisien encore, qui, dans la vie hâtive de la moderne Lutèce, prend cependant ses aises avant de se présenter dans sa couronne de carottes.
La bonne cuisine, la vraie, est affaire de temps. C'est ce qui la distingue, entre autres choses, du sonnet.
Elle est faite pour les consciences calmes et les appétits recueillis. Monsieur Jean de la Bruyère-Champier, voua êtes un farceur et votre Guillot d'Amiens est un gargotier. D'ailleurs, Amiens est-il un pays vraiment gastronomique ? On y enferme des canards dans une pâte où ils sont si fort à leur aise, que la croûte s'ouvre d'abord sur un véritable courant d'air et que ce mets est surtout composé de vent, avec un peu seulement de volaille au fond.
Rabelais d'ailleurs ne m'est pas moins suspect que vous à l'endroit de la gourmandise consciente et rafjBnée. Son goût désordonné pour la charcuterie et les andouilles, en particulier, n'est pas d'un de ces éclectiques qui ont longtemps et patiemment médité sur les choses de la nourriture du corps. C'est appétit de gros mangeur et rien de plus.
Je dois cependant à mon admiration pour lui d'avoir enfin pu vaincre ma répugnance pour l'andouille, et j'en mange maintenanti sans m'écrier comme un que j'ai connu qui y plantait la dent pour la première fois : Du papier I Du papier I
Et, dans la description même de ce repas servi par de B\ aimables demoiselles, quelle hérésie culinaire, mes amis ! « Viande en piot apportée, dit Rabelais, fussent chevreaux, fussent chaprons, fussent cochons (desquels il y a foison en Papimanie); fussent pigeons, fussent conilz (lisez lapins), coqs d'Inde ou aultres, en laquelle, n'y eust abondance de farce magistrale, y> Notez le mot.
En termes de pharmacie, — et Rabelais était médecin c'est-à-dire famillier des apothicaires, — une composition « magistrale i> était et est encore celle qu'on prépare sur le champ, d'après une ordonnance spéciale, par opposition aux médicaments faits à l'avance d'après une règle fixe. Il s'agit donc ici d'un assaisonnement spécial, comme la sauce que les mauvais restaurateurs d'aujourd'hui appellent VEspagnole, la même pour tous, qui donne au gibier le goût du bœuf et au bœuf le goût du gibier, la plus abominable invention en un mot, de la cuisine sans conscience, hâtive, où l'on veut faire « à la minute d des plats qui eussent demandé des heures de génie !
Foin du repas décidément offert par Pantagruel dans l'auberge à l'instar de celle de Guillot d'Amiens !
Mais d'ailleurs ce n'est pas sur la table qu'est le menu qui nous intéresse.
Celui-ci est vraiment' autour de la table, et n'est fait ni de chevreaults, ni de chapons, ni de cochons, ni de pigeons.
ni de conilz, ni de levreaux, ni de coqs d'Inde, mais de ces gentes a pucelles mariables du lieu y> dont il est temps de parler enfin !
Celle qui, au centre même du tableau, sur un genou seulement posée, verse dans une aiguière d'argent le vin fraîchement monté de la profondeur des caves, est, à vrai dire, la seule ou à peu près qui ait conservé même l'ombre de vêtement, au travers duquel transparaît le dessin harmonieux de ses jambes adolescentes. Ce simple voile que Rabelais laissait pendre à leurs hanches, le peintre les en a dépouillées. Est-ce par un scrupule de pudeur ? Je ne le crois pas, bien qu'il eut pu s'appuyer sur l'axiome célèbre de Diderot : « en art, ce n'est pas le nu qui est indécent, c'est le troussé ! y> A part cette pudique sœur de l'antique Hébé dont les formes d'ailleurs sont d'une gracilité particulièrement juvénile, toutes les autres ont laissé cheoir ce que soutenait leur inutile ceinture.
Voyez, à gauche, celle qui, présentée de dos, verse à boire en face de Pantagruel dissertant, ce pendant que le moine mal avisé, qui l'effleure, s'en détourne pour regarder dans sa coupe, mourir la pourpre d'un liquide rubis. La pose en est d'un abandon tout à fait aimable, et ce que j'en aime surtout, est qu'elle ne semble nullement embarrassée d'être ainsi toute nue. En cela, l'artiste est demeuré chaste absolument. Car la nudité ne devient volontairement troublante aux yeux que soulignée.
Présentée ainsi dans sa sincérité naturelle elle est pour
le regard un repos et non pas une excitation pour l'esprit. Elle nous délasse du bariolage des vêtements, lesquels si rarement respectent les belles relations de ce qu'ils nous laissent entrevoir des chairs. C'est que les couleurs seules des fleurs les plus délicates et les plus belles sont dignes de se mêler à ces tons admirables do la chair féminine que le poète dénommait si bien « une argile idéale. »
Il faut rendre cette justice d'ailleurs à Rabelais, qui rarement est un raffiné quand il parle de la femme, d'avoir senti cela dans la jolie description que je citais plus haut. 11 ne parle, en effet, en énumérant les panires de ces gentes damoiselles, que de couleurs tout à fait tendres et idoines à parer la beauté, comme les prodiguaient les fenmies grecques en leur toilette.
De celle qui ne nous montre que le bel enroulement de sa chevelure d'or, n'en laissant descendre, sur l'ambre de la nuque, que quelques frisons éblouissants ; et encore le dessin pur de ses épaules dessinant comme la naissance d'une aile d'albâtre jumelle de chaque côté du sillon velouté qui les sépare ; et encore l'inflexion charmante des reins se creusant en une double vallée que baigne une ombre chaude comme celle où passe un peu de soleil; voire le renflement majestueux de ses hanches et les deux joues rosées que nous n'appellerons de leur vrai nom ; et aussi la belle coulée éburnéenne des cuisses dont les contours sont vaguement rosés et dorés de chaleurs vivantes, nous admirerons surtout l'ensemble harmonieux dont toutes ces mer-
veilles sont reliées. Au profil perdu qu'elle nous montre 43eulement on devine le plissement exquis du sourire adressé au monstrueux amphytrion qui tranquillement disserte, cependant qu'on va remplir sa coupe.
Une compagne brune, dont une simple vapeur de mousseline plus transparente que la toile des araignées automnales, emmy les branches ensoleillées des arbres, enveloppe les deux jambes appuyant à terre pour soutenir la cambrure voluptueuse du corps, nous laisse voir deux fruits fermes pendus à sa poitrine, ceux vers lesquels se tend la main impatiente des amoureux. Tout doucement à son oreille elle se penche, tout en soulevant, de ses deux beaux
bras, blancs comme ceux de l'antique Junon, allongés, un plat pesant encore quoique déchargé de ses victuailles.
Que lui dit-elle ? Sans doute qu'elles aimeraient mieux Tune et l'autre, malgré l'honneur que leur a fait Pantagruel en les choisissant pour le servir, promener par les bois^ ou l'ombre descend et aussi le miroitement argenté de& étoiles, aux bras d'amoureux qui murmureraient de& paroles embrasées et mêleraient des baisers à la chanson lointaine des rossignols.
Ou encore que le temps leur serait plus doux dans les lits mystérieux dont la blancheur palpite au frisson des caresses et que les chevelures dénouées emplîssen t de parfums. Car le rêve de la femme va volontiers plus loin, et . surtout plus haut que les plaisirs grossiers de la bonne
'Siî;«P>^
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72 LE XU DE BABELAI8
chère, dont trop volontiers rhomme se contente et auxquels Raljelais convie le lecteur avec une belle humeur de goinfre qui donne, aux plus rebelles, appétit.
La Femme est volontiers gourmande mais avec des délicatesses de chatte et encore ne conçoit-elle, ordinairement les délices de la table que comme un entr*acte, moins ennuyeux que les autres, à la pièce qui malheureusement ne se peut jouer toujours. Ainsi pensais- je du travail au temps de ma robuste jeunesse et n^y recourais-je jamais que quand je ne pouvais mieux faire.
Les temps sont bien changés aujourd'hui et c'est Tentr'acte maintenant qui dure plus longtemps que la comédie. Au moins tentai-je d'en diminuer la longueur en me livrant aux belles lettres et en me souvenant d'avoir beaucoup aimé I
Pour cela les femmes ont raison de ne tenir que pour bien peu de chose les joies qui se pourraient passer d'elles. Elles ne se mêlent à celles-ci, d'ailleurs, que comme des exilées qui portent, dans leur beaux yeux humides, la mélancolie des Paradis lointains. Rêvez donc, ô pucelles arrachées au recueillement ordinaire de vos pensées où passent de beaux jeunes hommes prêts à mourir pour un sourire de vous !
A vrai dire, celles de ces damoiselles qui occupent l'autre côté de la composition ne semblent pas aussi nettement méditatives. Cflle-cî semble tentée, elle-même, par le par-
fum du mets qu'elle vient de poser sur la table, qui y allonge ses deux bras doucement repliés encore au coude et qui mettent une blancheur de plus sur celle de la nappe où frémissent, à cette approche, des ombres rosées. De ses beaux seins elle effleure presque le tissu qui se plisse conmie Teau des sources quand nous y cherchons notre
image.
Le corps s'allanguit en un épaississement délicieux des formes, qu'aucun mouvement de muscle ne tend plus et qui se développent en repos, belles jambes ramassées voluptueusement dont le poids tiède tente le genou de l'homme d'armes qui s'allonge pour y toucher. La croupe se tend en une nonchalance qui en laisse étinceler les satins et s'emplir de miroitements exquis le vivant velours.
Ce beau flot de chair jeune et sainement vaillante monte jusqu'au cou que surmonte une chevelure blonde, pareille à Tépanouissement d'une vague qui déferle dans le soleil. Le visage est vu de profil, charmant de grâce ingénue, avec une petite moue enfantine aux lèvres, et aux narines que caresse, sans doute, l'haleine d'une coupe pleine d'un vin délicieux, passe un léger tremblement ; quelque chose comme le frémissement d'aile d'un papillon rose posé sur la bouche entr'ouverte, fleur exquise ou fleurit le baiser à venir.
Epistémon très grave, écoute parler Pantagruel à l'au-
tre bout de la table. Décidément ces héros de l'épopée Eabelaisienne n'ont pas mêlé, dans les veines, au sang gaulois où le sel pétille, le flot pur de sang latin où continue de rouler encore, à travers les âges, l'âme divine des voluptés.
Ceux-ci ne semblent nullement troublés du spectacle de toutes ces belles filles qui s'empressent autour d'eux et qui les frôlent, et qui sèment dans l'air des arômes de chair plus pénétrants que le parfum des fleurs.
Ah ! vraiment mériteraient -ils d'être servis par de méchants marmitons de Touraine coiffés de tourtes et ayant des godebilleaiix pendus aux oreilles en manière d'ornemqnts.Le vieux soudard lui-même a complètement oublié que Mars était autrefois le plus ardent parmi les soupirants de Vénus.
C'est sans doute ce qui étonne ces deux, créatures charmantes debout, brunes toutes les deux comme des airelles, dont l'une regarde avec une curiosité quelque peu méprisante, ce pendant que l'autre sourit avec un air parfait de dédain. Oui, vraiment c'est trop fort et je m'indigne, comme vous, mesdemoiselles, de cette indifférence parfaite à vos charmes et de ce mélange de gourmandise et de politique où les fumées du vin ont mis tous ces nobles goujats, sans y laisser passer une seule brise de désir, un seul parfum d'amour.^
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LE SWJL RABELAIS 75
Que n'avez-voua gardé votre bonne volonté pour le temps où je viendrais au inonde, ô pncelles d'antan ! Mais n'avez-Tons pas fondu comme les neiges, voua qui en avez la blanchenr pleine de frémissements lumineux ! Et pois, où aurai-je pris de quoi vous offrir un aussi magnifique repas chez ce rival de Gilbt, le gai^otier d'Amiens que je continue d'ailleurs à tenir pour le plus mauvais cuisinier du monde ?
O'est une vérité lamentable. Mais chacun de nous se . doit résigner à être son propre contemporain.
'oi**^
Telle estait... Jacobe Rodogine, Italiane, femme de basse maison. Du ventre de laquelle nous avons souvent ouy la voix de l'esprit immonde... lorsque par la curiosité des riches seigneurs... elle estait appellée et mandée. Lesquels, pour houster tout double de fiction et fraulde occulte, la faisaient despauiiler toute nue, et luy faisaient clourre la bauche et le nés.
Pantagruel, Ut. IV. Cbsp. LViil
^ r le saTaot CoelioB RodiginiiH, de Batigo, comme
"^ cette fameuse Jacobe, qai, le premier, raconta ses pioneasea et ses brujaDta esploite.
Babelaia en profite pour faire vertemeat lenr procèe ans
78 LE Nd DE RABELAIS
ventriloques qui, de son temps, ne se contentaient pas, comme aujourd'hui d*amuser les badauds, mais terrifiaient aussi les esprits simples par des semblants d'oracles.
Car si la Vérité habita jadis un puits, il ne semble pas que ce fût aux entrailles humaines. Ecoutez plutôt comment il décrit les sortilèges de Tltaliane : « cestuy malin esprit (dont elle était possédée) se faisait nommer crespelu ou cinnatule d. — Voyez-vous le gaillard qui s'était fabriqué un faux état civil! — a: et semblait prendre plaisir étant ainsi appelé. Si on l'interrogeait des cas présents ou passés il en respondait pertinemment, jusqu'à tenir les auditeurs en admiration. Si, des choses futures, toujours mentoit, jamais n'en disoit vérité ».
Fort sagement, en ce passage Rabelais semble admettre des phénomènes de seconde vue, ou plutôt de vue à distance dépassant le champ du regard, comme l'étude du magnétisme et du somnambulisme paraît en avoir certainement révélés de nos jours, ce qui prouve simplement que nous sommes doués de sens plus subtils que les cinq qu'on a énumérés, et que nous sommes susceptibles de perceptions mystérieuses par des organes obscurs que la science n'a pas encore définis.
Mais de là à lire dans l'avenir et en feuilleter le livre secret des destinées, il y a loin. Qu'est l'avenir d^ailleurs pour celui qui n'a pas la notion du temps, toutes choses se passant, égales, dans son éternité ? Le philosophe Laromiguières l'a fort bien fait observer : Rien !
Le temps est une convention pour les êtres peu dura-
Mes que nous sommes seulement, et une mesure pour les géomètres, en même temps qu'un gagne-pain pour les horlogers.
Passant du sévère au plaisant, comme c'était sa coutume, Rabelais ajoute encore : « Et souvent semblait confesser son ignorance, au lieu d'y respondre, faisant un gros pet, ou marmottant quelques mots inintelligibles et de barbare terminaison- »
Ainsi s'en tirent encore aujourd'hui les tables tournantes sous les mains lassées de ceux qui les interrogent, par un crépitement du bois ou par une avalanche de mots sans sens précis.
Mais comment trouvez- vous ce procédé pour avouer son ignorance ? Les hommes sachant, en réalité, fort peu de chose, la conversation deviendrait un véritable échange de mousquetterie intarissable et ce serait le triomphe de la poudre sans fumée que nous portons en nous. Heureusement que nous avons encore t)1us de toupet que d'ignorance et que nous aimons infiniment mieux dire des sottises que de confesser que nous ne savons pas ! C'est ce qui conserve d'ailleurs, dans notre société, les préjugés de la bonne éducation.
L'image ci-jointe nous montre un de ces interrogatoires de Jacobe Rodogine debout sur un piédestal, comme les modèles de nos peintres pendant la longueur tiède des séances. Un curieux approche l'oreille de l'antre d'où émanent les prophéties. C'est plus prudent que d'en approcher le nez. Car qui nous assure que ce damné Cinnatule ne va pas confesser son ignorance ?