ACTE DEUXIÈME, SCÈNE IV
MORIER
Depuis une huitaine, et c'est Puymoreau qui m'a appris que vous étiez ici... Vouzon ne vous a donc jamais parlé de moi?
HENRIETTE
Jamais.
MÛRIER
A la bonne heure ! On n'oublie de la sorte que lorsqu'on est tout à. fait heureux! Tous mes compliments...
HENRIETTE
J'ignorais absolument votre amitié.
MÛRIER
Oh! une amitié très sincère, et j'ose môme dire, malgré cette petite défaillance, particulièrement solide, car les amitiés uniquement fondées sur les sympathies du cœur sont, la plupart du temps, bien fragiles, et il n'y a vraiment de durables que les aifections nouées par des liens intellectuels.
HENRIETTE
Vos idées n'ont pas changé.
MÛRIER
Vouzon a su vous les faire aimer,
Je les déteste avec la même ardeur.
MÛRIER
Cependant Vouzon les réalise avec un attrait auquel il
est bien difficile de résister. Mais c'est lui qui m'a fait apprécier ce qui est rare dans la vie : la fantaisie, l'exceptionnel!...
UENRIETTE
Et aussi cette curiosité malsaine que vous appelez dilettantisme, je crois, et qui conduit à des actions bien basses, accomplies sans agrément, je vous' assure, et qui n'est peut-être pas absolunient étrangère au vrai motif de votre présence ici...
MORIER
Oh! Madame, comment pouvez-vous croire? J'ai, de ce qui fut le plus grand et le plus doux bonheiîr de ma vie, un souvenir si pieusement respectueux et si fervent, qu'il a fait de moi un amoureux exclusif du passé!... A tel point que j'ai, pour ainsi dire, supprimé de ma vie le présent. Je n'éprouve plus le plaisir ou la peine au moment où ils se présentent, et, tenez, dans cet instant même, tandis que je vous parle, je récueille mes sensations, je m'en imprègne, mais je ne ressentirai, dans toute sa plénitude, le charme da cet instant, que d'ici quelques semaines, quand il ajara déjà revêtu toute sa mélancolie et sa grâce, et qu'il sera devenu lui aussi un fragment du passé... M. et M™® Lornoy se portent toujours très bien?...
HENRIETTE
Très bien; je vous remercie.