‹ Le nuage: comédie en deux actesChapitre 46 sur 55 · ACTE DEUXIÈME, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME, SCÈNE IV

MORIER

Si I si ! J'ai eu tort de me laisser aller à des allusions que je n'aurais pas dû me permettre...

HENRIETTE

Mais vous vous trompez...

MÛRIER

Ne me punissez pas d'un excès de mémoire, en me condamnant à feuilleter des illustrés et en me privant de yotre présence. Je peux changer de conversation...

HENRIETTE

Ce n'est môme pas la peine! Les souvenirs que vous rappelez ne m'effraient pas. Je n'ai pas à les fuir. Je peux les regarder en face. Et je v.eux bien vous le prouver pendant quelques minutes. (5e rasseyant.) Vous parliez de l'Italie... J'ai pensé à y retourner. Car je ne sais pas encore où je vais aller... Vous êtes donc revenu par Tltalie?

MORIER

Venise, naturellement!

On m'a dit que c'était bien changé...

MÛRIER

Des gens qui avaient beaucoup changé eux-mêmes, sans doute. Moi je n'ai pas trouvé. Je me suis donné là des fêtes d'une intimité si exquise, que c'était la suavité même!... Ah! les heures délicieuses!... J'ai été reconnu par des

gondoliers... Oh ! je ne tire pas de ce fait une ?anité excès sive. Ils reconnaissent tous les voyageurs. Mais ils m'ont donné des détails, et l'un d'eux m'a môme dit : « Et la bella Francesa? > Celui qui vous dédiait des bouquets printaniers à l'avant de sa gondole, et qui jetait sous vos pieds des passerelles de velours, quand on accostait les marches des palais.

HENRIETTE

Et vous vous êtes arrêté?

MORIER

A Decenzano deux jours. La villa sur le lac n'a pas été louée. Cela m'a fait grand plaisir, et je n'ai pas pu m'empôcher de le dire au propriétaire, qui a refusé de partager ma joie; mais il me semblait que c'était très bien, que les souvenirs enfermés là devaient la protéger contre toute intrusion, qu'elle n'était plus négociable, qu'elle était un enclos d'amour, qu'elle n'avait cessé de nous appartenir...

HENRIETTE

C'est si loin de nous!...

MORIER

Il n'y a ni temps ni distance pour la pensée, et je l'ai bien prouvé lorsque dans des pays où j'étais étranger à tout ce qui m'entourait, la curiosité bientôt satisfaite, je regardais autour de moi et je sentais tout à coup la douleur de ne pouvoir rencontrer un sourire, un regard ami, l'angoisse d'être seul. Alors j'évoquais tout ce qui avait pu être un moment le charme et la beauté te ma vie. J'appelais à moi tous ces instants merveilleux, et mes appels étaient si pressants, si passionnés, qu'ils étaient obéis. Et

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