SON ESPRIT DE TOLÉRANCE
connaissait qu’en matière de croyances religieuses, « l’État a un droit de précaution et même de contrôle ». Et encore, au sujet de la tolérance, c’étaient de belles paroles que celles-ci, presque aussi hardies que belles sur les lèvres d’un aspirant à la prêtrise :
Contre les ennemis du corps, l’emploi des armes est légifme; mais contre les ennemis des âmes, on ne doit employer que les armes spirituelles. La contrainte, en matière religieuse, n'est propre qu’à faire naître l’hypocrisie, dont. la fille est l’irréligion... L’exercice d’un culte faux, lorsque celui qui le rend obéit à sa conscience, est un mal moindre que la profession d’un culte vrai exercé contrairement aux ordres de la conscience... L’exercice d’un culte véritable déterminé par des motifs de crainte est plus désagréable à Dieu que son omission. Le Christ ne forçait pas la foi, mais disait au peuple : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il vienne I »
Pour comprendre comment s’est formée l’âme de Girard, il faut toujours en revenir à ses impressions d’enfance et à l’influence que sa mère a exercée sur lui. Il a raconté lui-même dans ses Souvenirs l’anecdote de la femme de Morat, la vieille paysanne huguenote, qui fournissait de légumes et de fruits la famille Girard.
Pour les fruits que Marie m’apportait, je lui aurais volontiers donné le Paradis. Un jour mon précepteur affirma devant moi que tous ceux qui n’étaient pas de notre religion étaient damnés sans exception et sans miséricorde. — Et la femme de Morat ? demandai-je. — Damnée comme les autres. — Pourquoi donc ? — Parce qu’elle n’est pas catholique. — Je ne veux pas qu’elle soit damnée. — Si vous ne voulez pas le croire, vous serez damné vous-même. — Gela ne se peut pas. — C’est comme cela, petit raisonneur, qui voulez en savoir plus long que le catéchisme et votre maître ! » Go CoMPAYRÉ. — Le P. Girard. 2
LE CARACTÈRE DU P. GIRARD
Je me tus, mais je devins triste... Le samedi suivant, la femme de Moral revient, mais au moment où elle m’appelle pour recevoir ma part de ses douceurs, je m’enfuis en pous sant des cris. Ma mère, dont l'oreille et le cœur étaient partout avec ses enfants, vole sur mes pas et me dit : « Qu'as-tu donc, Jean, qui te désole? — Ahl maman, cette bonne femme de Morat sera damnée. — Qui te l’a dit? — Le précepteur. — Ton précepteur n’est qu’un âne, le bon Dieu ne damne pas les bonnes gens. » En disant ces mots, elle essuya mes larmes du coin de son tablier, et moi, tout heureux, je sautai au cou de la Moratoise stupéfaite... Depuis ce temps, les explications de mon précepteur ne troublèrent plus mon esprit. Ma mère avait parlé selon mon cœur, et cette autorité l’aurait emporté sur tous les docteurs de l’univers. Je leur aurais dit: « Vous ôtes des ânes, maman l’a dit... » Pour moi, je la retins toujours, cette parole qui m’avait consolé, et je l’appelai plus tard la théologie de ma mère.
Le Christ a été le seul vrai maître du P. Girard. Il ne pouvait lire la vie, du Sauveur sans verser des larmes d’émotion attendrie. Gela ne l’a pas empêché de philosopher à sa manière. La plupart des gTands éducateurs ont eu leur philosophe préféré. Pour Horace Mann, c’était George Combe. Pour Félix Pécaut, ne pourrait-on pas dire que c’était Pascal? Girard, lui, semble avoir eu une prédilection marquée pour Jacobi, le doux philosophe du sentiment, le critique des métaphysiciens allemands. Homme avant tout de bon sens, amoureux de clarté, il écartait les recherches transcendantes, les théories stériles, pour se préoccuper de philosophie morale et de questions pratiques. Il rééditait, ou à peu près, le mot de Voltaire, quand il disait ^de la métaphysique : « Sa sublimité ne consiste quelquefois qu’à dire ce que tout lemonde sait en des termes que personne ne comprend ».
SA PHILOSOPHIE spiritualiste. 27
« C’est une philosophie de la vie, une philosophie populaire que je vous ai exposée », disait-il à ses élèves de Lucerne, quand il leur fit ses adieux en 1834. Girard philosophe, venant après les Hegel, les Schelling* et les Fichte, c’est un peu Socrate, après les sophistes, rappelant la philosophie du ciel sur la terre. A Lucerne, où il donnait jusqu’à neuf heures de cours par semaine, il eut souvent des élèves qui, sortant des universités d’Allemagne, y avaient pris goût aux abstractions obscures. Aussi, peu habitués à un enseignement simple et clair, il leur arrivait de dire : « Le P. Girard est jn excellent professeur, mais il n’est pas profond ! » Peu profonds, en effet, il faut l’avouer, les livres qu’il publia pendant son séjour à Lucerne: le Cours de philosophie universelle^ la Connaissance de Vhonime^ ne témoignent pas d’une grande force dépensée originale. Mais il y expose, sur un ton familier, et avec un accent personnel, les croyances du spiritualisme, de « l’immatérialisme », comme il disait, en se réclamant des grands noms de la philosophie classique. « Si l’on nous demande en compagnie de qui nous avons philosophé, nous répondrons : avec Aristote et Platon, avec l’humanité tout entière. Et pourtant notre philosophie a été chrétienne. Je suis chrétien parce que je suis philosophe, et je suis philosophe parce que je suis chrétien. Le même Dieu a créé la raison et la foi... » Dans la simplicité de sa foi, il ne voulait pas voir les contradictions, les antinomies irréductibles du dogme et de la science. Il n’y a pas jusqu’à Kant qu’il n’essayât d’enrôler sous la bannière du christianisme, au moins nour ses idées
LE CARACTÈRE DU P. GIRARD
morales. A ceux qui lui faisaient un crime d’admirer Kant et d’avoir subi son influence, il répondait : O Je lui suis redevable de la refonte complète de mes idées sur la nature morale de l’homme. » Et il ajoutait : « Tout cela est sans doute dans l’Évangile, car, depuis dix-huit siècles, on n’a pas découvert une seule vérité morale ou religieuse qui ne soit dans l’Évangile ; mais je n’avais pas su l’y voir, et la lecture de Kant a fait de moi un meilleur chrétien. »
C’est en 1788 que Girard termina ses études théolôgiques. Il avait reçu à Wurtzbourg les ordres mineurs et le sous-diaconat. Il en partit pour rentrer à Fribourg, la bourse vide, mais riche de tout ce qu’il avait appris pendant sept années de travail. Ne redoutant pas plus que Rousseau les courses à pied, il fit à petites journées le long voyage des 125 lieues qui séparent Wurtzbourg de Fribourg, s’arrêtant en route à Mannheim pour aller au théâtre ; ailleurs, dans un village, pour assister aux manifestations de piété de toute une population agenouillée. Quand il arriva à Fribourg, ses pieds, raconte-t-il, « n’étaient qu’une plaie ».
Sa vie active allait commencer, et son goût pour l’enseignement devait percer peu à peu. Jusqu’en 1799, son existence s’écoula paisiblement à côté de ses confrères du couvent de Fribourg, et au milieu de ses élèves, les novices de l’ordre, auxquels .il était chargé d’enseigner la philosophie. C’était pourtant la période troublée des agitations révolutionnaires de la France, dont la Suisse ressentait le contre-coup. L’éducation de Girard avait été allemande, mais son cœur resta toujours fran-