SA POI CHRÉTIENNE
direction donnée aux études provoquait d’ailleurs ses critiques. Il se plaignait, par exemple, que dans les auditoires de l’ordre on enseignât la morale utilitaire^ «la morale de Locke», qui ramène tout à l’intérêt. Il était plus satisfait de la philosophie de Wolf qu’on y enseignait aussi, et il déclare que le profit qu’il retira de cette étude, ce fut surtout le besoin impérieux de tout approfondir et de ne pas se payer de mots : « Un professeur qui pense se fait lui-même sa route. Pour moi, si j’étais contraint de me traîner sur les pas d’autrui, je me trouverais gêné comme David l’était dans la cuirasse de Saül... »
La vie tout entière de Girard n’a été qu’une longue profession de foi religieuse, chrétienne peutêtre plus encore que catholique , mais sincèrement chrétienne. A voir sa noble et belle physionomie (1), dont les traits révèlent la sérénité d’une âme pure et là paix intérieure de la conscience, à lire ses discours si pénétrés de dévotion, on ne se douterait *pas que sa foi ait pu jamais être ébranlée. Et cependant, dans sa vingtième année, — l’âge critique du sentiment religieux, — il a connu, lui aussi, des heures de trouble et d’incertitude. Il a raconté dans ses Souvenirs que la « théologie de l’école », telle qu’on l’enseignait au couvent de Wurtzbourg, lui inspira d’abord un certain dégoût, et le doute suivit le dégoût. La crise fut peut-être plus aiguë qu’il n’a voulu le laisser soupçonner. Il en dit pourtant assez pour qu’on puisse affirmer qu’elle fût grave. Ses Souvenirs rappor-
(i) Voyez le portrait de Girard exposé dans la salle de lecture du Musée pédagogique de Paris,
LE CARACTÈRE DU P. GIRARD
tent en effet que si « de cœur il était resté chrétien, d’esprit il avait cessé de l’être » ; et ils nous parlent de la « tourmente » où pendant quelque temps « il vécut péniblement ». Le doute pourtant ne fit qu’effleurer son âme pieuse et naïve. Il réfléchit et il se dit que la théolog-ie de l’école, avec ses subtilités et ses incohérences, pouvait bien ne pas être la vraie théologie. Il se plongea dans la lecture personnelle des Livres saints, et sa foi sortit victorieuse d’une secousse tout à fait passagère. Il étai désormais chrétien pour la vie, non plus seulement par tradition ou par éducation sentimentale, mais par réflexion et par raisonnement.
Dès cette époque, d’ailleurs, Girard laissait voir que son catholicisme serait toujours un catholicisme large et indépendant. Dans une des thèses qu’il soutint à Wurtzbourg, en 1787 et en 1788, sur le (c droit ecclésiastique » (1), et où il discutait la question des droits respectifs de l’Église et de l’État, celle du pouvoir papal, celle encore de la liberté de conscience, le jeune moine exprimait des opinions qui annonçaient déjà un adversaire décidé des doctrines ultramontaines. Il n’eût pas souscrit au dogme de Tinfaillibilité du pape, celui qui, cent ans avant le concile du Vatican en 1870, écrivait: « L’Ég'lise catholique est une république, dont le primat ou le pape est soumis aux conciles œcuméniques, qui représentent l’Église universelle à laquelle seule l’infaillibilité a été promise. » D’autre part il s’affirmait que l’État n’a aucun droit sur la conscience et les choses spirituelles », il re-
(i) L’autre thèse avait pour sujet la Révélation da Nouveau Testament.
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