SON JUGEMENT SUK LES JESUITES
Clément XIV avait, il est vrai, aboli la Société deux ans auparavant, en 1773 : « Nous abolissons et détruisons à jamais la Société de Jésus. » Mais les jésuites, aussi tenaces que souples, ont su toujours se jouer des bulles pontificales aussi bien que des édits royaux. Les anciens professeurs du collège Saint-Michel, comme le rapporten t eux-mêmes les historiens de la Compagnie, se bornèrent à échanger leur robe de jésuite contre la soutann du prêtre séculier. Ce n’est pas la seule fois qu’on aura vu une congrégation enseignante s’arranger de façon à tourner, à éluder les lois qui la proscrivent. Je ne crois pas que ces dissimulations, si Girard s’en rendit compte, fussent de nature à lui agréer : il était trop franc et trop loyal pour les approuver. Mais ce qui est certain, c’est que le futur éducateur, qui en toutes choses s’attachera à l’esprit et non à la lettre, qui inaugurera des méthodes nouvelles d’instruction vivante et active, ne pouvait se plaire à l’enseignement passif, à 1^ science morte des jésuites, figés dans leur routine immobile.
Que le petit Jean ne soit pas devenu un Père jésuite, nul ne s’en étonneça après ce que nous .venons de dire. Qu’il se soit décidé, en septembre 1781, à se faire cordelier — sans y être incité par ses parents que sa détermination attrista, — sa piété instinctive, sa foi religieuse suffisent à l’expliquer. D’autres motifs, pourtant, entrèrent pour quelque chose dans la vocation monastique de ce jeune homme de seize ans, sensible de tant de manières aux choses du monde. D’abord, il était séduit par les apparences agréables du cloître où
22 LE CARACTÈRE DU P. GIRARD
iT entrait: « Le couvent des cordeliers, dit-il, était une riante demeure; leur église était belle. » Mais ce qui l’attirait surtout, c’était, soit le g*oût de la prédication : « Je me voyais en chaire par la pensée »; soit l’amour de l’étude, car il ajoute : « Je me voyais déjà dans, une cellule avec une petite bibliothèque. » Le souci, la passion de l’éducation n’apparaîtra que plus tard; mais, dès cette époque, Girard aimait les livres et s’éprenait des recherches scientifiques : « Je connaissais un vieux moine, g'rand ami des sciences physiques et techniques ; je le trouvais toujours environné de globes, de miroirs, et cela avait fait impression sur mon esprit... »
C’est dans les écoles et les couvents franciscains de l’Allemagne que Girard trouva, plus encore peut-être par ses réflexions personnelles que dans les leçons de ses professeurs, des années d’étude vraiment fécondes. Il avait fait son noviciat au couvent des Cordeliers de Lucerne, apprenant l’allemand, et associant aux livres de théologie la lec^ ture des classiques latins. Et c’est là qu’il prononça ses vœux définitifs, le 30 octobre 1782. De Lucerne, il passa à Offenbourg, puis à Ueberlingen, et enfin à Wurtzbourg; il y étudia quatre ans, de 1784 à 1788. C’est dans la capitale de la Franconie, dans le cloître de Wurtzbourg, à côté d’une université célèbre, que, selon ses propres expressions, « son être se développa ».
Il y compléta sa culture littéraire et philosophique. Il ressentait un goût particulier pour les mathématiques, et, émule de Pascal, il reconstruisait de lui-même une partie de la géométrie. La