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Le p'tit

Madame Lancin, quarante ans, massive, en camisole lâche, en tablier de cretonne bleue, tricote sur le pas de la porte, à la tiédeur vernale de l'air; près d'elle, une voisine s'est arrêtée :

« C'est y donc quVous voulez vous tuer « les yeux, Marne Lancin ?... Comment « qu'çà se fait qu'vous voilà là au jour-

ô LE P TIT

« d"liui? VousfaitesdoncpasYut' somme...

« Ah! mais j y pensais pas, c'est jeudi... « Vous avez vot'garçon ! »

« Mais oui, le p'tit est de sortie.... Mais « ça ne l'change pas beaucoup... Il est à « ses devoirs. »

Et par les vitres de la devanture blanche à filets bleus, on discernait une tête blonde, penchée sur des livres, entre les deux pots de géranium qui ornaient le comptoir, dans la boutique froide et nue comme une salle de douches.

La voisine interrogeait :

« M'sieu Lancin s'repose, lui... Il « n manque pas son heure, hein? »

En réponse, Madame Lancin dévidait un écheveau de considérations domestiques :

« Bé, dam, deliout à trois heures du « malin... Eté comme hiver... une vraie « galère...

« Faudrait avoir la tête solide, avec tant « de domestiques...

« On est volé comme dans un bois...

« Y a plus à se fier sur personne, au « jour d'aujourd'hui...

« Ça n'a l'air de rien, c'est un rude cas- « sèment de tête...

« Faut être là pour faire partir les voi- « tures à Paris...

« Compter au fur à mesure toute la ma- « tinée...

« On n'a qu'i'après-midi d'honne .. »

développait Madame Lancin ; et^ la conversation repartie sur son fils, elle le dépeignait:

« G'n'est pas un garçon, voyez-vous, « c'est une fille...

« Il va sur ses quinze ans, on lui en « donnerait plutôt dix-huit...

« Sérieux comme un homme...

« Propre comme un sou...

« Il n'use pas...

« Un pantalon lui fait six mois...

« Et avancé pour son âge...

« V'ousnele feriez pas jouer une minute...

« Toujours la tête dans ses livres, à s'en « rendre malade...

« Comment voulez-vous que les sangs « circulent...

« C'est bien du tracas, et, encore, pas « sur de réussir...

« Mais vous comprenez, c'est pour lui, « ce qu'il en fait ..

« On s'en donne un tintouin, un aria de « tous les diables...

« Il faut payer la pension... ça coûte les « yeux de la tète...

« C'est bien des sacrifices...

« Ah ! il a d'ia chance qu'on soit venu «; au monde avant lui...

« On travaille pour lui en garder un « peu...

« Il s'ra p't'éte content d'en trouver « d'gagné plus tard...

« Savez- vous qu'si j'avais eu une fille, « elle commencerait déjà à m'aider...

« Une fille, c'est toujours utile, dans « une maison, pour bien des p'tites cho- « ses...

« Enfin, faut prendre le temps comme il « vient; . »

Et, sur cette sage conclusion, la voisine acquiesçait, rattrapant les bouts de phrases de Madame Lancin.

« Ah! ben tant pire, faut vous estimer < 1res heureuse...

« Vous avez du contentement avec lui...

<- Y en a pas beaucoup d'aussi avances « pour son âge...

« C'est vrai que vous n'êtes pas regar- « dante...

« Une fille^ c'est pas toujours com- « mode...

« Y a bien de la responsabilité...

« Comme on dit : on peut lâcher les « coqs, tant pire pour ceux qu'ont des « poules, s'ils savent pas les garder...

« Si le mien pouvait être comme le « vôtre... »

Ce désir formulL*, la voisine s'exLasie sur le tricot de son interlocutrice, occupée à de ces rudes bas rustiques, contre lesquels luttent en vain les plus aigus orteils.

En réponse, Madame Lancin explique:

« Qu'elle est une femme d'ordre...

« Qui s'occupe de son ménage...

« Qui sait le prix des choses...

« Dont les bas sont meilleurs que tout « ce qui se vend...

« Son fils n'attend pas après, Dieu « merci...

« Caries armoires sont pleines...

« Mais on ne peut rester les mains « vides, à rien faire... »

En cfTet, Madame Lancin, une campagnarde tard venue à Paris, n'admet pas les chaussettes de papier à cigarettes, et

li Ih p'tit

de pelure de pêche. Elle a des habitudes invétérées de tricot rigide , elle veut la maille serrée, et maternellement, à la mode de son pays, elle croise le fer de ses aiguilles pour les tibias bien aimés de son fils ; et elle parle, et elle tricote et tricote, tandis que s'enfuit la voisine, lançant :

<i J'ai mis mon pot-au-feu avant de par- « tir...

« Je vais être en retard ..

« Mon mari rentre de bonne heure, ce « soir...

« On a bien raison de dire que les fem- « mes sont bavardes...

« On n"a pas oublié de nous couper le « filet...

« En avons-nous taillé une bavette?... -p

Madame Lancin continuait à tricoter dans le silence de la petite rue, et son fils travaillait au comptoir, lorsque s'ouvrit la porte du pavillon d'en face. Tout en falbalas crème à dentelles, un souple peignoir froufrouta, laissant derrière un sillage de parfums ; des guipures et des fanfreluches émergeait un visage d'un contour doucement régulier, aux joues tendres sur lesquelles de la poudre de riz était comme une poussière de pollen sur des corolles ; le cou, d'une candide chair d'enfant, se plissait, délicieusement, la nuque amatie sous les ondulations d'or d'un'- .'hevelure à l'air; d'un p-Vu d'acier-^

les yeux luisaient dur, semblant n'avoir jamais pleuré : et les lèvres fardées, qui bordaient d'écarlate les dents humides, restaient entr'ouvertes d'un conventionnel sourire : Laura Erlandi.

Elle traversa la rue, royalement, comme la salle d'un trône et, à Madame Lancin qui s'arrêta de tricoter :

« Je vous rapporte la vaisselle que « vous avez bien voulu nous prêter », dit-elle en déposant un panier.

« Vous nous avez rendu un grand ser- « vice ; nous étions bien embarrassés « sans vous. »

« Oh ! cela ne pressait pas ; tout à votre « aise... Nous, nous n'avons jamais chan- « gé... voilà vingt- cinq ans que nous « sommes ici... Mais, par les autres, je

« devine quel aria ça doit être quand on « déménage. Je ne tiens pas à en es-

* sayer, ^ répondait la tricoteuse.

Laura :

« Maintenant nous voilà à peu près

* organisés. Ça n'a pas été sans mal. » Pierre Lancin, durant le dialogue, s'était

avancé. Il regardait Laura, subitement, avec de naïfs yeux d'envie; il l'écoutait parler, de sa voix splendide et sans âme, une voix qui donne des notes, comme un verre de cristal.

Elle le iixait, avec quelque chose de vain et de hautain dans l'éclat purement minéral de ses yeux, dans l'arc tendu de son sourire : telle une déesse d'Homère, descendue aux soins du ménage.

Elle demanda :

« C'est monsieur votre fils, on ne le voit jamais ? »

« Il est en pension...

« 11 va au lycée...

<c Aujourd'hui c'est la sortie...

« Tous les jeudis et tous les dimanches... », déroulait la volubile Madame Lancin,

« Je le savais, répliqua Laura, j'ai ren- « contré plusieurs fois monsieur, au « train. »

Et, directement, elle lui jeta :

« Vous êtes fier. Monsieur; je vous ai dit « bonjour, hier encore ; vous ne m'avez « même pas répondu ; vuus avez fait sem- « Liant de ne pas me voir. »

C'était exact. Il n'avait pas osé^ par peur de ses camarades.

Sa mère le secourut :

« Un ours, voyez-vous, Mademoiselle, « un vrai ours...

« Pas pour deux liards de courage...

« Sorti de ses livres, il est mort, y en a « plus... »

Lui, balbutiait :

« Je n'ai pas vu M-z-elle, pas fait atten- ' tion M-z-elle. »

Les pommettes lui cuisaient.

D'un non de la tête incrédule et qui secouait sa large chevelure, elle accentuait :

« Je crois que je vous fais peur. »

Et Madame Lancin d'appuyer:

« Le p'tit n"a pas grand toupet, voyez vous...

« Mais ça lui viendra bien tout seul... t

Les phrases toutes faites de la commer-

çante, son gros rire humiliaient Pierre devant cette grande fille aux mains gantées : un serpent de corail se tordait à son poignet gauche ; un bracelet de pierreries cerclait l'autre Ijras ; mais surtout un peu du bras nu, un éclair de chair fauve, entre le gant et la manche courte, accaparait rœil furtif de l'enfant, cependant quïl se faisait honte de rougir des siens, dans sa conscience imprégnée encore des morales du catéchisme.

Sa tète tournait, comme une fois où il avait bu du madère et du Champagne, au Salon des Familles, pour le mariage de son cousin Ranguet, épicier, à Vanves.

Le jour, au sortir de la boutique, le faisait clignoter des yeux.

Laura le fixait toujours, en parlant à Madame Lancin :

« Je crois que nous nous plairons ici... « Père aime tant la pèche... Et puis, c'est « si près de Paris...

« Avec le chemin de fer... le tramway...

« Pour deux sous, sur la plate-forme, » complétait Madame Lancin.

« L'été, ce doit être ravissant, la cam- « pagne; les oiseaux, sur le bord de la « Seine... »

La voix d"un marchand roulant sa charrette, couvrait les paroles de Laura de :

«Maquereaux frais... v'ià Tmaquereau...

Enfin, elle put achever.

«... Xous avons une norwégienne... Si « monsieur votre tils voulait me servir de « barreur ? »

22 LE p'iIT

La brave Madame Lancin s'épanouissait d'aise à cette offre d'une telle demoiselle.

(( Comment donc, lui, qu'est toujours « dans ses paperasses...

« Qui ferait jamais un pas...

« Vous êtes bien aimable de l'emmener...

« Qu'il se dégourdisse un brin... »

Et elle levait sur son garçon la douceur d'yeux célestes, des yeux de mère dont le fils « prépare ses examens ! »

Madame Laucin les regarde s'en aller, se rapetisser, diminuer, se confondre en un point, bientôt imperceptible, au bout de la rue, qui, par l'éloignement, se ré-

trécit, dont les deux rangées d'arbres se brouillent, en une grêle forêt de baguettes. Et ce sont des marronniers équidistants, en équilibre au bord des trottoirs, qui affichent une parallèle et symétrique bonne volonté ; en un louable essai de reverdir, leurs branches se gonflent de bourgeons, pareils à des boutons de fleurets ; les jardins ont leurs allées ratissées, les villas ouvrent leurs volets repeints sur des murs recrépis : le soleil, rond et plat^ qui enfonçait tout à l'heure sa tète de malade parmi des oreillers de nuages, laisse un peu du rouge des convalescences lui monter aux pommettes ; la brise, la seule, la brise d'avril e'parpille sa chaleur efficace ; la chère brise colporte des cris de marchands de quatre-saisons et autres :

« A la douce, cerises, à la douce. »

'( Chands d'peaux d'iapiris, chiffons, ferraille à vendre. »

« A la douce, cerises, à la douce. * « Vlà l'mariuereau frais... du beau maquereau... »

Et une indicible chanson d 'amour, meurtrie, déchiquetée par l'orgue de Barbarie, s'élance, plane, grâce à la bonne brise, monte mourir vers le ciel où de pâles lacs bleus débordent de la blancheur des nues ; et la senteur annuelle des lilas triomphe des émanations locales, cependant qu'à traversTatmosphère fuligineuse s'insinuent de sympathiques effluves de renouveau.

Ils descendent dans la barque oscillante, d'abord, et gagnent le large. Laura coupe Teau de ses deux rames bien ensemble, et, silencieusement. ils filent sous le ciel que des nuages obstruent de taies blanches.

Les pluies dernières ont remué la vase profonde : la Seine roule de lourdes eaux métalliques ; des fumées d'usines montent droit dans l'air immobile. Vers une rive, s'enfoncent, jusqu'à la ligne de (lottaison, les chalands à chargement de charbon scintillant de micas; sur le quai, se groupent des huttes sinistres, s'entassent des cônes de sable, des cubes de briques.

Î6 LE p'riT

Des camions s'ébranlent aux claquements en zigzags des fouets, les chevaux glissent sur le sol gras, deshommes vont et viennent du fleuve aux entrepôts, charriant des mannes de houille sur leurs torses nus, de cuivre rouge, un masque de cambouis graissant leurs visages, où vrillent, dans le suint, leurs yeux blancs comme ceux des nègres. Et, loin, s'étale la plaine chauve, où circuitent les boudins des gazomètres, et se haussent des talus pelés, la ligne du chemin de fer avec les énormes pains à cacheter des disques multicolores^ entre d'inextricables entrelacs de fils télégraphiques, la voie fuyante à travers un paysage industriel de suie et de coke, que domine, en monticule, un cimetière pimpant et guilleret où, sous les cyprès taillés, s'accotent

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les tombes entretenues de couronnée et de tleurs, et s'apàlissent les pierres sépulcrales — comme des marbres au fond d'un parc — sous la chevelure ruisselante des saules. Paysage encore presque d'hiver sur lequel souffle la grâce vivifiante du printemps, qui va plaquer les verdures périodiques aux talus^ et faire surgir de l'herbe neuve aux cadres des pavés, par les tranquilles rues riveraines.

Une île leur dérobe la plaine lépreuse, les usines, les entrepôts. A travers les enchevêtrements des rameaux se trahissent des bouts de portiques tricolores,

balançoires et trapèzes, surmontés de drapeaux ; du vert, précoce, pointe à quelques cimes. L"eau d'un barrage saute avec un fracas de ferrailles, etrécume, des œufs à la neige, stagne longtemps, et loin, sur l'eau. Ils longent la berge opposée aux bords de l'île, elle,ramantà force de bras, les yeux sur lui, figé, à l'arrière, sous les premiers regards de la femme. Il n'ose arrêter les siens sur elle. Vaguement, il contemple, là-bas, sur le pont du chemin de fer, rincessant passage des trains dont la fumée, en boucles et en spirales, évoque un féerique décor, un éphémère et perpétuel jardin d'arbres de neige, de touffes de lis florissant, s'épanouissant, pour s'effacer, refleurir, s'épanouir derechef à chaque train: candide floraison d'où

renfant ramène sa vue sur Laura^ dans le peignoir crème, tenacement, prêt à se demander si elle aussi n'est pas quelque vaine fumée, qu'un souffle emportera, comme le vent amasse ou disperse, là -bas, l'imaginaire jardin.

Ils longent la rive. L'eau clapote aux flancs des barques amarrées, de jolies barques à noms d'actrices ou de batailles. Sur le quai, s'espacent militairement des arbres souffreteux, ligottés de fer, un numéro peint en noir sur une couche de blanc au haut du tronc, des arbres départementaux, des arbres immatriculés, pri-

sonniers sous le réseau des fils télégraphiques où pendent des de'bris de cerfsvolants, comme des squelettes d'oiseaux — des arbres desséchés, expirant de soif, au bord du fleuve.

Et, delà la route, s'alignent les villas restaurées, les guinguettes fardées et qui racolent le promeneur à l'invite de leurs nappes blanches, voyantes sous les bosquets, comme des dessous de filles.

Le calme de l'eau se ride de petites vagues, au passage d'un remorqueur, sur lesquelles dansent un instant les frêles embarcations ; puis, le courant s'aplanit, lisse comme du verre^, et se pare d'une tremblante écharpe de lumière dérobée au couchant, tandis que se tisse une brume

violàtre sur les coteaux cuivreux, à riiorizon.

Laura se lasse^ rame plus mollement :

lui, tout honteux, dans un puéril mélange de désir et de pudeur, ose à peine lever les yeux sur la gorge mi-dégrai'ée, sur l'avant-bras sillonné de veines bleues, que découvrent les manches évasées, sur les bas cerise, entre les babouches et le peignoir. Dans le silence, la voix de Laura parle, plus sonore sur l'eau:

« Vous avez donc bien peur de moi ?

Vous ne dites rien ? »

« Non, m'selle. »

« Pourquoi ne montez- vous jamais dans mon compartiment ? »

Elle faisait allusion, encore, aux rencontres, au train :

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« Cela vous eûnuie sans doute de quitter vos camarades ? Je comprends que vous préfériez leur compagnie. »

« Oh ! non... m'selle. »

L'enfant répond d'abord par monosyllabes: de subites rougeurs s'allument sur ses joues, aux interrogations de Laura^ et les ramuscules bleuâtres des veines se gonflent sous la transparence des tempes minces. Maisil s'enhardit, progressivement, à regarder en face ; et,bientutj il couve des yeux, de toute la largeur de ses yeux, la belle demoiselle qui se dévoile à lui, familière, comme un camarade. Pierre l'écoute^ et peu à peu s'éteignent les rougeurs de braise sur sa molle et blonde figure :

« Moi, je suis au Conservatoire, pour le « chant. Si je décroche mon prix, je dé-

« bute à rOpéra-Gomique. C'ust ça qui « sera chic... Vous n'avez pas vu mon « portrait sur les boulevards? J'ai posé « en travesti. C'est très épatant... Oh! « Si je parlais comme ça devant père, « c'qu'il m'enlèverait... C'est vrai^ les « parents, ça comprend toujours de tra- « vers... Maintenant vous viendrez nous « voir ? Nous allons rentrer. »

L'enfant l'écoutait dire, l'àme assiégée de l'inéluctable mélancolie vespérale. Ih virèrent, abandonnant la barque au gré du fleuve et soudain Laura, ses mains traînantes dans l'eau, d'une vuix atténuée^ le visage noyé peu à peu de crépuscule, murmure, module, chante :

« Couuais'ta le pays où fleurit Ta.. . »

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— naturellement.

La musique, les charnelles odeurs flottantes, tout un inconnu de volupté s'infiltre dans le cœur de Tenfant dont Tètre h'alanguit sous la torpeur nocturne. Us descendent le courant assombri, entre les usines fumeuses, le port noirâtre d'une rive et les villas, et les jardins déserts de l'autre berge.

« Un éternel printejnps sous un ciel... n

De la terrasse d'un café, les becs de gaz se reflètent dans l'eau en papillons de feu et la barque descend, lente parmi les cassures lumineuses

€ Aimer, aimer el mourir...»

LE i>'tit 33

des lumières reflétées et Pierre se grise, se grise juvéïiilemont de cette capiteuse chevelure éparse à la fraiclieur du soir, se grise de parfums issus dupoigaoir qui se gonfle ou s'afl'aisse, suivant le rythme de respirer, se grise et s'hallucine à suivre le contour de cette jambe

« ... el mourir. . »

aux bas cerise. dont le pied bat la mesure, très petit. Le sifflet d'un ti'ain... le ronflement d'un remorqueur tardif. .. La barque glisse, toujours lente, comme une ombre dans l'obscurité sur le fleuve. Pierre a les tempes martelées de migraine ; sa chair, aiguillonnée, frémit ; la soudaine envie Tempoigne de fourrer ses mains sous la

jupe, de saccager les affriolantes dentelles, de mordre dans ce cou éblouissant... La dure secousse du canot atterrissant l'arrête et c'est en titubant qu'il saute sur le sol...

Dans la rue, les yeux de Laura fouillaient jusqu'au fond les yeux de l'enfant, dont elle enserrait les épaules, d'un bras. Elle lui pressait la main, elle lui enfonçait les doigts dans la paume, remontant le long des poignets une fébrile frôlerie dont tout son corps frissonnait. Le sang battait tumultueusement en lui. Il voulut parler :

« Je ne suis pas chatouilleux, » dit-il.

Elle éclata de rire, d'une gaieté qu'il ne comprit pas.

« Vous viendrez me voir, pas ? » lui demanda-t-elle après un temps. Elle avait

LE P TIT ai

à ce moinent-là des yeux qui lui firent presque peur. Elle lui tendait la main :

« A bientùt, au revuir ? »

Il lui tendit la sienne. Laura restait droite devant lui, serrait cette main timide, semblait attendre. L'enfant, sans plus une pensée, retira sa main et dit :

« Au revoir. )»

Ils rentrèrent chacun chez soi. Les ténèbres étaient tombées. La senteur des lilas trépassait dans la nuit d'avril douce comme un aveu.

D'abord, nulle idée ne se précisait dans le cerveau de Pierre Lancin. L'apparition

de Laura, comme une clarté de printemps sur le morose hiver, avait chassé l'ombre de précoce gravité perpétuellement portée sur son front. Il sembla que ses gestes se dégourdissaient^ que quelque chose en lui se dégelait, que du sang transparaissait sous la pâleur ordinaire de son teint ; son habituelle impassibilité se dérangeait. Il levait la tète de ces livres où, depuis qu'il savait lire, il penchait sa pensée sur la pensée des autres. Il compta les heures jusqu'à la sortie, dimanche, et la fièvre lui chauffait les tempes au souvenir de l'odorant peignoir, du bas cerise, des dentelles de la jupe, et de la vaste chevelure écroulée, traînante sur les épaules de Laura, dont, l'autre jeudi, les mains gantées de suède brun étaient aussi trainan

tes, couleur de feuille morte, sur le fleuve...

Pendant que, sous le trouble des sens, une lyre profonde, enclose dans son cœur ferme jusque-là, chantait; qu'une rosée de poésie baignait délicieusement son àme grisâtre d'enfant du Nord, d'abominables imaginations renvahissaient, une peur d'inconnu, une terreur d'inexpérience; et, dans le même temps qu'il ressentait la douceur inconsciente d'aimer, de reporter sur quelqu'un l'excédent d'atrection débordante de son être, les désirs charnels se manifestaient ; tout un cortège de visions lubriques surgissait à ses yeux vierges — et aussi l'horreur de pécher, une épouvante de sacrilège...

Les anathèmes de l'Eglise contre la femme grondaiont encore à ses oreilles,

depuis sa première communion, exemplaire : ses diligences et ses recitations l'avaient haussé au premier rang; zélateur, il avait versé 0, 60 pour le rachat, au rabais, des petits Chinois^, et entassé toutes les récompenses: des vierges peintes — et pas peintes; des petits Jésus de toutes grandeurs; des médailles bénites de différents saints et de divers modules; des chapelets do Notre-Dame de Lourdes; des portraits de Notre Saint-Père le Pape; des flambeaux, des l)0ugies roses: il avait pu s'aménager une chapelle dans un vieux secrétaire dont la porte en se baissant formait bureau; il y brûlait, comme encens, des pastilles du sérail qu'il achetait aux camelots sur les boulevards...

Mais, depuis qu'il était passé dans les

grands, la foi s'était en allée de lui, avec la suppression des pratiques quotidiennes: c'étaient les prêtres seuls, qui, par l'onction de leurs paroles, lui avaient fait aimer la religion. Ses camarades suivaient cette messe obligatoire du dimanche sur un roman; lui, apportait son précis d'histoire... Cependant, aujourd'hui, pour la première fois depuis qu'il avait renouvelé, une inquiétude filtrait à travers son indifférence ; sa conscience s'interrogeait. Toute la durée de l'office, vingt minutes, interminables, il se si^ntit mal à l'aise, s'impatienta, tourmenté, obsédé de ressouvenirs, récits de damnations, d'hosties saignant aux lèvres impies; tout l'indélébile enduit passé sur les malléables cerveaux d'enfants — incapables de lutter contre

— qui les encrasse pour toujours. 11 n'arrachait pas les yeux d'une toile représentant l'Archange en train d'exterminer Lucifer. Au même temps, il se remémorait la musicale voix de Laura; et il se jugeait perdu de songer d'elle, dans un tel lieu. Il subissait rafïolement de la pensée lancée dans le vide ; il roulait avec l'ange mauvais, dans sa dégringolade vertigineuse. La pierre livide des voûtes lui moulait un manteau de fruid sur les épaules... Enfin, la hallebarde du suisse sonna sur les dalles, les sous tombèrent, avec un bruit de négoce, dans la sébille de la marchande de chaises et la foule s'écoulait, au carillon des cloches sonnant une autre messe, pour une autre fournée de fidèles...

LE p'tit 4'S

Pierre voulut embrasser sa mère. La boutique était encombrée ; Madame Lancin tempêtait, se démenait, s'efTarait, dans le coup de feu de la vente. Elle avança la joue à son tils :

< Dépêche-toi », dit-elle.

Il put à peine l'effleurer d'un baiser ; et, comme d'habitude, il monta à sa chambrette, travailler jusqu'au déjeuner.

Il précipita ses devoirs, pour être exactement libre, si Laura venait le prendre ; et^ après le déjeuner, il s'installa au comptoir, d'où il pouvait surveiller le pavillon d'en face. Machinalement, il détachait les pétales des géraniums, les glissait entre

deux feuillets d'un livre, lorsque la fille des nouveaux emménages — ainsi la nommait Madame Lancin — parut et demanda que Pierre restât la journée avec elle.

11 pénétra chez ces actrices. Par cette appellation, pour quelques voisins, la maison était notée d'infamie: ces actrices! Il connut les parents de Laura : Gennaro Erlandi, une basse, naguères acclamé, droit dans sa vieillesse — toujours une tenue d'entrer en scène; et la mère, une grosse femme, courte, à cheveux d'encre, en robe à rayures multicolores; dont l'accent espagnol, rauque, grasseyait; ses épaules étaient le perchoir d'un bavard perroquet avec lequel elle conversait tout le temps. Ils invitèrent Pierre à dîner. 11 vit la jeune sœur, Armande. Elle avait une

Le p ht 4-.)

morte figure de cire, où, seuls, vivaient de larges yeux douloureux. Elle lisait. Ses paupières se levèrent, mollement, et retombèrent ; elle se reprit à lire. Sur ses genoux ronronnait un chat, qu'elle caressait d'une main maigre à en être diaphane.

Le jour, on avait sorti les cliaises, dans le jardin. Il en manquait une ; Laura s'accommoda du tabouret du piano, s'amusant à tourner dessus, pour le visser; Ses cheveux s'étalèrent sur la nap[)e. Le père bougonna, d'accent italien :

« Ze ne comprends pas que tu n'attasscs « pas tes seveux. »

Et la mère, ou le perroquet (on ne sav;iit jamais au juste) réprima :

« Mais, ça abimeles cheveux de les attacher. »

4j le p tit

Pierre inspectait timidement la salle à manger. Des partitions écornées s'entassaient sur la desserte; un chapeau, des ganls traînaient sur la cheminée, et, dans un angle de la pièce, une canne à pêche, une longue ligne s"effilait; une ]»oite à asticots était par terre.

Monsieur Erlandi, qui avait des études, mit son jeune convive à l'aise^ l'interrogea sur les examens. Pierre, dont les repas se prenaient silencieux, chez lui, à écouter le dialogue d'afTaires de ses parents, et silencieux dans la consigne du réfectoire, à l'institution Saffrané, s'animait^ s'échauffait de la sympathie environnante.

« Mais vous ne huvez donc pas?

EtLaura se penchait,lui versait, l'épaule contre lui, sa jambe plaquée à la sienne.

Li: P TIT

Armande jetait des bouchées au chat.

Elle toussa, par la fraîcheur de la nuit survenue. Sa mère lui croisa un fichu de laine rou£:e, sur sa plate poitrine. Ellemême se coiffa d'un mouchoir à la basque, et le père avait un béret blanc. Laura divisait sa chevelure, par deux nattes qu'elle nouait en collier d'or sombre à son cou, disant :

« Je n'ai pas froid, moi. ça m'est égal, < on peut laisser les fenêtres ouvertes. « C'est utile, tout de même, les cheveux. »

Et elle courut au salon contigu s'examiner dans la glace, creusa des notes sur le Pleyel, revint goûter d'une crème que la mère — ou le perroquet — proclamait succulente et réussie, et, pour s'asseoir, appuya sa main sur l'épaule de l'enfant

que ces attoii chantes caresses tourmentaient nerveusement.

Le père monta au lit: Armande avait rouvert son livre ; la mère et le perroquet vaquaient à des ordres, à la cuisine. Pierre se taisait, dans une peur et dans une volupté, sa jambe prisonnière sous la pression impérieuse d'une babouche de Laura, qui, la tète entre les coudes, le serpent d'or de ses nattes tordu à son cou, chantonnait de sa voix indifférente, ses lèvres ouvertes vers lui...

Le silence durait, un dig-estif silence d'après-dîner; Tenfant ne bougeait plus, sous une fascination. La voix de la mère — ou du perroquet — rompit le charme.

Pierre regarda l'heure à sa montre d'argent, sa montre de première communion.*

« 11 faut que je rentre à la pension... « avant dix heures. . Au revoir, M'selle...»

Elle le conduisit jusqu'à la porte, l'ouvrit. Ils restèrent dans l'embrasure^ elle, avec ses perpétuels yeux froids d'attente, lui, ses yeux de ciel trouble vers l'eau trouble du firmament, où nageaient les étoiles de ce mois de Marie; des bribes d'un quadrille sautillaient, leur parvenaient du restaurantsalon -pour-noces-et-festins- de -400 -couverts du bord de l'eau. Ils se tenaient visà-vis, tout contre, leurs haleines se mêlant, leur regards se croisant, lorsqu'un spontané baiser dans raffolement furieux de rinstinct chez le jeune homme, souda sa bouche naïve aux lèvres habiles deLaura.

« Eh bien, mon p'tit, il t'en a fallu de la réflexion...

oO LE p'tIT

« Tu viendras, jeudi?» et elle le faisait défaillir^ à lui abandonner ses lèvres fondantes sous le baiser...

11 fallut partir, elle avait fermé la porte, son pas criait délicieusement sur le sable des allées ; elle chantait ; puis il cessa d'entendre, et il partit.

Au drtrtoir, Pierre v^ut s'endormir. Ses yeux récalcitrants fixent la lune, blonde comme un sein, ronde comme un^^large sein de femme, la lune aux vitres du dortoir, la lune blonde et ronde comme un ventre de statue. Il s'assoupit. Et Tantiquité, les déesses des musées et des livres, défilent

dans Sel mémoire. Sous le ciel de la Grèce, au bord des plages, les philosophes, parmi lesquels son professeur de seconde — pourquoi son professeur de seconde nage-t-il dans le sable, en jaquette et sans pantalons, avec une auréole sur la tête? — assistent à la naissance de Venus jaillissant d'un coquillage, parmi les gerbes d'écume ; et chaque vague dépose sur le galet resplendissant une vierge que suit une autre vierge, et tout un troupeau, vêtu de leurs seules chevelure?, s'enfuit par la campagne, tellement nombreuses, et pressées qu'elles couvrent la plaine du marbre de leur chair. Des hommes velus accourent, soulevant à l'horizon des mon l de poussière écarlate, sur leurs cavales d'or, foulent la plaine hu maine rtten lis

S2 LE p'tit

santé de sanglots et s'engouffrent profondément en les vagues de la plaine marmoréenne redevenue mer mouvante et mugissante, où, tiré par les pieds, l'enfant tombe...

Puis il se rendort.

Et voici qu'à nouveau des créatures passent, troussant leurs jupes, pour monter dans le train ; et la couleur des bas illumine, au leste enjambement, entre le sombre desbottines et des robes, tandisque là-bas, dans une chambre mal définie, un colossal taureau se rue sur une femme droite, devant, qui l'appelait avec frénésie. Maintenant se développe une fresque de lubriques attitudes, qui naissent, se confondent, se séparent, se pénètrent^ se repoussent, telles les multiples combinaisons

d'un kaléidoscope : Socrate peigne les cheveux d'Aspasie qui se déroulent en un fleuve d'ébène où glissent suavement des cygnes, lorsque dans un tumulte d'orgie, couronnées de pampres flétris, les lèvres et le corps souillés de lie, des Bacchantes passent, vociférantes, par les carrefours de Rome où copulent les chiens, vissés sous le regard des badauds. Et parmi d'inextricables ramures de corps qui se nouent, s'enchevêtrent au hasard de ses souvenirs classiques, dans une tour de Babel de lieux et d'époques, Pierre s'hallucine à percer le mystère du sexe ; mais il ne subsiste plus que des têtes ricanantes, des jambes folles battant sous les cloches des jupes, cependant qu'il saisit Laura, la meurtrit de ses ongles, et s'abime dans

une fausse possession d'où il s'éveille,

moite, les yeux hébétés vers la lune blonde...

Il prêta l'oreille aux conversations.

Dans le compartiment, un de ses condisciples, Lucien Garrier, narrait une aventure :

« G'que j'ai rigolé... Nous avons va- <«. drouillé jusqu'à trois jnaqes du matin, « avec Titine, une nouvelle du d'Har- <; court... Figurez-vous qu'elle avait sa « mère, chez elle... Sa mère croit qu'elle « 'ravaille... Pas mèche, c'était rasant... 0 Nous avons frété un sapin... Ah! c'qu'elle « est chaude... »

LE r TIT 00

Pierre ne perdait pas un détail. La femme lui paraissait d'un rouage compliqué, d'un commerce plus difficile que ne prétendait Lucien. Il eût désiré des explications techniques, qu'il n'osait réclamer, par crainte d'afficher son ignorance ; et les dires de son camarade se bornèrent à des: « G'quej'm'en suis payé une tranche... la « sale vadrouille... c'qu'elle est chaude... » qui l'instruisaient médiocrement, lui, (|u'on admirait I n'avait-il itas une femme'' On le croyait, à force de voir Laura, au train, avec lui!

Le baiser de Laura l'avait abasourdi, c'était, dans sa tête, un chaos de désirs et d'enfantines frayeurs. En outre, toujours les souvenirs de préclie hantaient son esprit, des foudres tonnaient dans sa cons

cience, comme s'il eût tramé un crime, la honte des siens, la ruine du monde. Puis, il appréhendait de ne pas savoir. Volontiers^ il eût payé une de celles qui stationnaient aux abords du lycée, sous les arcades de la gare. Mais il était si jeune et frêle, qu'elles ne Tinterpellaient pas. Les nuits se succédaient, fertiles en cauchemars, dont il ressentait aux matins la mauvaise lassitude. Enfin, le jour de sortie échut, le jour promis à Laura; Pierre tremblait — comme la veille d'un examen.

Aux traits tirés de son fils, à sa pâleur, à la langueur de sa tenue. Madame Lancin s'exclama :

« Mais, mon Dieu, tu es blanc, un vrai « linge...

« Ah ! tu n'engraisses pas, à cette pen- '( sion...

« As-tu bu ton quinquina, tous les « jours...

« Je suis bien sûre que tu ne manges pas ton saoul...

« Veux-tu que j'te fasse cuire deux « œufs? yen a des bien frais... »

Madame Lancin dut couper bref à ces maternelles doléances: Laura, sa chevelure pendante, traversait la rue, de son pas méthodique, la main gantée, en abatjour sur les yeux, à cause du soleil; un réconfortant soleil d'après-midi de juin, qui brochait ses rayons sur le drap bleucéleste d'en haut :

* Je vous enlève votre fils, Madame.»

Madame Lancin commença d'égrener riiabitiiel chapelet:

« Ah! Mademoiselle, vous me le gâtez..

« Il n'a pas grande distraction ici...

« Il ne ferait pas un pas dehojs...

« Qu'il s'amuse, c'est de son âge...

^ S'il fallait qu'il fasse ce que nous « avons fait...

<^ Xous n'avons pas toujours mangé du « pain blanc...

« Ça n'empêche pas d'être gros et « gras...

<K Mais les enfants d'au jour d'à présent, « ça n'a que le souffle...

« C'est cependant la santé qu'est tout...

« Je préfère payer le boulanger que le « pharmacien...

« Ne croirait-on pas qu on le prive de

« tout ?...

« Avec sa figure de papier mâché !..

« Maigre comme un cent de clous.. .

« Yen a bientôt plus, si ça dure... » Ils étaient déjà loin: et la bien-aimante Madame Lancin continuait à se désoler^

verbeusement, ses imperturbables mains

tricotant toujours ..

Madame Erlandi,dans une robe d'arc-enciel — comme une devanture de marchand de couleurs — s'entretenait avec son perroquet, tâchant d'enrichir son vocabulaire restreint.

GO LE p'tit

Armande, au jardin^ lisait, son chat cabriolant, bondissant contre une boule de verre encrassée que des rayons vernissaient. Les bordures de buis se métallisaient; les feuilles des arbres luisaient rigidement sous la lumière et dans l'herbe calcinée d'un terrain voisin, des insectes crépitaient. L'orgue couleur locale écrasait une sempiternelle Vahc des Roses, comme un accompagnement gratis aux:

« Chands d'peaux d'iapins, chiffons, « ferraille à vendre, »

et aux :

« Haricots écossés, haricots; »

qui mordaient d'heure en heure, âprement, grinçaient dans le calme de la rue.

Laura courait des gammes, au piano, après avoir ouvert les fenêtres du salon

OÙ sûiumeillait la chère odeur un peu fanée, l'incomparable atmosphère des pièces closes l'été. Des partitions entr'ouvertes jonchaient une table de la grêle noire des notes. A la fin du morceau, Laura, sous forme de chercher de la musique, avait approché l'enfant, et un genou sur ses genoux, lui cerclant le cou de ses bras, nonchalante, se balançait, sur lui, ses mains dégantées, ses mains nues pour le piano, s'agrifîant à ses épaules ; avec des regards aigus...

Il ne l'embrassait pas, de peur d'Armande, qui pouvait voir par la fenêtre béante. Indécis, il regardait vers le jardin. Les troncs coupaient les allées de barres d'ombre transversales, et les feuilles ajouraient le gravier d'une dentelle

d'ombres. Laiira se rassit, les regards en dessous, d'un air l)Oudeur d'attendre ; elle filait des sons, la tète haute, en arrière, comme on se gargarise. Puis elle travailla son concours, réitérant les phrases, tapant d'un doigt rageur sur des notes, pour rectifier ou assurer des intonations :

« Sornhres forêts »

Une fureur d'étreindre ce corps cambré de Laura, dont les contours se décèlent sous la minceur du peignoir, secoue la timidité de Pierre dont les artères battent aux tempes, lui cognent au crâne, éperdûment, comme un vol de chauves-souris aux parois d'une chambre : il se précipite sur Laura... comme on se jette à l'eau. Elle déixaïe une de ses mains dont elle

continue à pianoter, et, lenfant contre elle, elle réfléchit, l'écartant tout à fait pour re-monter son bas noir d'où la jarretière, à l'énorme nœud de satin bouffant, s'était détachée :

« Tu sais... ici... on n'est pas sûr... « montons donc dans ma chambre... »

Et elle l'entraîne, toujours mécaniquement chantant :

« Sombres forêts.... y>

Et comme, du temps étant passé, sa mère l'appelait:

« Laura... Laura... où es-tu? »

Elle lui précipitait, par-dessus la rami)e :

« Mais quoi... voilà, je descends... je

<( ne suis pas au bout du monde... Je suis « avec le p'tit... »

Madame Erlandi répondait :.

« Ah bien, bien... ne te dérange pas... « c'était pour te dire... c'est le Bon Mar- « ché... qui t'apporte tes choses... »

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