‹ Le p'titChapitre 2 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

« Je naime pas qu'elle sorte seule, »

déclarait Monsieur Erlandi à sa femme.

Celle-ci expliquait :

« Bah! pour deux ou trois heures, elle « part avec le p'tit ; elle reviendra avec « lui... »

La surveillance se relâchait; le père tracassait moins Laura sur ses allées et venues, depuis que Pierre avait pris pied

l» LE P TIT

dans la maison; il n'insistait plus dès qu'elle lui répliquait :

« J'étais avec le p'tit. . . »

On sonnait à la grille. Laura courut ouvrir :

« C'est le p'tit... Mère, il })rend le train. « Je peux aller en même temps... »

Et, 'depuis quinze jours que Pierre était externe, sur la demande de Madame Lancin, Laura prétextait do lui pour éliminer sa mère, qui, (rhal)itude, l'accompagnait au Conservatoire et en visites.

Madame Erlandi ne délaissait pas de gaîté de cœur son polychrome Jacquot, et redoutait de ceindre son corset; elle accueillait donc Pierre avec joie...

Ils passaient par des rues torréfiées, bordées de villas aux volets clos contre la

chaleur. Un soleil despotique trùnail, dans un bleu suffisant et permanent, calcinait les tuiles, le zinc des toitures, dont les cheminées en rangs de tuyaux d'orgues se taisaient dans l'après-midi caniculaire. Les rares lilas suburbains avaient succombé.

Le printemps vaincu s'était effeuillé ; nulle senteur de naguères ne flottait plus dans ces heures quasi-torrides de juillet, où vaste fleur d'été, rouge et sèche, venait d'éclore rombrellc de Laura...

Ils attendaient, cote à cote, marquant les cent pas sur le bitume mollissant du quai; ils attendaient, sans presque parler, elle, toute d'or fauve, lui, d'un blondmoins véhément, sous ce soleil qui tâchait à se faire prendre au sérieux. De la gare , leur vue errait sur des jardins en péril de rotir^ des

gazons blanchis, des marronniers recroquevillés;, des vasques taries. Des houles de verre, semhlahles à des yeux sans orhites, énormes, cà et là se craquelaient; des murs divisaient le paysage par compartiments. Dans l'un^ Pierre et Laura se montraient le mannequin construit par M. Erlandi, un épouvantait de chiffons, avec des gestes de menace à d'invisibles ennemis. Plus loin, des coteaux escaladaient vers le ciel; sur leurs flancs, toute une nature, découpée par tranches, cuisait... Laura, lasse de chaleur, s'était assise, à l'ombre hypothétique de la marquise, devant la salle d'attente, son rouleau de musique entre ses mains long gantées, la taille cambrée, les jambes allongées, les pieds sur les talons, les pointes vernies en

l'air, irréprochable de pose, comme sous Tobjeclif d'un photographe. Lui, à côté d'elle, repassait une leçon: on eût cru la grande sœur elle jeune frère.

Pierre, inutilement chercha ses regards:

elle ne regardait pas, les yeux à la muraille où s'affichaient les tentations balnéaires... Voyage au Mont-Saint-Michel ..

Billets circulaires... Plages... Casinos... Trains de Plaisir... Une chromolithographie était appendue: Dieppe: une mer, une mer bleu d'outremer, avec une vague, une seule, une belle vague, qui se brisait au pied d'une falaise ; et deux virgules inverses accolées en accent circonflexe, qui figuraient une mouette, planaient. Ce fut l'heure. Laura gravit théâtralement le marchepied d'une première. Pierre, qui

ri LE P TIT

nYivait qu'un abonnement de seconde, redouta un contrôle tout le trajet. Il prit la main de Laura, une main insensible, comme morte. Elle se tourna automatiquement, gênée par son buse, le toisa de ses yeux deverre frigide, lui dit de sa vaine voix chantante :

« Laisse, mon p'tit, tu vas me déchi- «rer... tu vaste piquer.»

(Une couture défaite, un bouton absent, une agrafe perdue, au dernier moment, elle les remplaçait par une épingle; elle en était cousue, d'épingles, une vraie pelote.)

Pierre cédait, comme à sa mère, habitué depuis toujours à obéir.

On avait traversé la Seine, irisée de soleil, longé le pimpant cimetière, où

rhabitation du conservateur se dressait blanche, et rayonnante, comme un mazet du midi; puis, de chaque cùté des remblais, descendait, s'allongeait, s'étirait la plaine croûteuse; et, les fortifications franchies, après la banlieue, après un coquelicot tenace, sonnant sa fanfare de pourpre parmi les arbustes rachitiques des talus, la voie se canalisait entre des quais de pierre. Un convoi croisa, coupa la vue; puis,leuitrain s'engrouffa sous un tunnel: et. enfin, par un vaste estuaire bordé d'annonces géantes, ils entraient en gare, dans la gare mugissante comme la mer, où des machines chauffaient, soufflaient, stridaient; et, des foules s'écoulaient de trains divers, se divisaient comme les bras d'un fleuve aux couloirs des sorties, pour confluer,

dans la salle des Pas-Perdus et s'épancher sur la ville.

Le lycée était proche. Laura quitta Pierre, devant :

« Tu seras au train de quatre heures, «sous l'horloge, » lui dit-elle.

« Oui;, » répliqua-t-il.

« Au revoir, » ajouta-t-elle, en lui tendant deux doigts rigides.

Et le temps dont il disposait jusqu'à l'appel, il le vécut à regarder Laura s'en aller, d'une démarche hautaine, qui ne se retournait pas.

Aux élèves, clairsemés sur les gradins, si proches les vacances ! le professeur

d'histoire dévoile les arcanes de telles négociations. Dans un hypocrite empressement à recueillir la parole du maître, des plumes d'oie grincent atrocement sur le papier, et, sous les apparences du travail, une juvénile gaîté scolaire s'essore, des lèvres hilares et des yeux luisants de malice. Mais Pierre ne participe pas à l'unanime et secrète joie de ses condisciples. C'est toujours l'enfant studieux et ponctuel, l'enfant pâlot et grave, un petit homme,disentdes clientes de Madame Lancin. 11 prend des notes, sérieusement, et lorsqu'en des minutes distraites l'image de Laura glisse devant sa vue, il Texorcise à force d'attention au cours, indifférent à l'accompagnement hosljle des plumes d'oie.

Un roulement de tambour : quatre heures... Les grands traversaient le préau, posément, dissimulaient une cigarette roulée sous la table, à la fin de la class»^. Des petits galopaient à de volumineuses dames, à de fluettes jeunes fdles, sœurs ou cousines, qui les cajolaient, les embrassaient, les bourraient de friandises, leur redressaient leurs casquettes, rectifiaient un pli du vêtement, rentraient ou sortaient un bout de cravate. Et Pierre, qui, l'autre semaine encore, rentrait à la boîle sous la conduite maussade d'un pion, savourait le plaisir d'être externe, de courir à Laura qui devait l'attendre...

Chaque jour, Laura, grâce aup'tit, se procurait des heures de liberté. Leurs entrevues bi-hebdomadaires, jusque-là réglées, comme du papier à musique^ on peut bien dire, se multipliaient. Ils se quittaient devant la gare, à deux heures, se retrouvaient sous l'horloge à quatre heures. Quelquefois, Laura venait en retard ; alors Pierre s'ennuyait, à cause de ses devoirs...

Il déambule parmi la cohue, sous le hall gigantesque, où déferlent les vagues humaines du Départ et de l'Arrivée, où se brisent des appels, s'exténuent des au-

revoir, si voisins des adieux. Un flux de gens s'en vont, un-reflux de gens arrivent. Il y en a qui s'essuient les yeux du mouchoir qu'ils agitaient, classiquement, tout à l'heure, comme un drapeau d'espoir. Les rires d'une bande d'excursionnistes pour Saint-Germain sonnent à côté de la tristesse d'émigrants ; et les suprêmes recommandations, des demandes de renseignements, des chansons, des cris montent en une clameur immense, propice^ comme le silence, à l'isolement de la pensée. Dans ce tumulte aff'airé des gares, qu'elle est délicieuse l'attente du rendez-vous ! Comme elles glissent les aiguilles, toujours à l'heure, l'heure juste, l'heure de la gare, sur les horloges à double face ! Et puis, les bonnes méprises^ aux remous chan-

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géants de la foule ! N'était-ce pas, à l'instant, le chapeau de Laura, retroussé d'un bord, montrant la paille d'Angleterre du revers, son chapeau à pouff de plume d'autruche noire, surmonté d'une aigrette noire où les perles d'opale tremblent et scintillent, comme des gouttes de rosée sur de frêles tiges nocturnes... n'était-ce pas le chapeau de Laura, émergeant de tous ces chapeaux, qui font un mouvant et perpétuel jardin de fleurs artificielles.. L'heure passe, mais les yeux se récréent à vagabonder par la foule incessante... Ah! cette fois, la voilà bien, sa tête haute, le menton sur un col droit, sa jaquette anglaise doublée de soie rouge, ouverte sur un jersey de lainage blanc et sur la jupe pareille... Non... Et les minutes sont vites

à ce jeu de cache-cache, où l'espoir meurt et renaît sans trêve... Ahl l'ombrelle cardinal, à flots de rubans assortis... Et c'est Laura, dans son costume de lainage blanc, sa jaquette anglaise, sa haute tête sur le col droit; et, sur l'or frisoté de ses cheveux, le chapeau dont l'aigrette frissonne de toutes ses perles...

Dans le compartiment, il l'embrassait.

Elle lui faisait laleçon.

« Je suis en retard... on m'attrappe- « rait... Tu diras que nous étions au Lou- « vre ensemble. »

Puis, elle le repoussait:

« Laisse... je suis fatiguée... » D'autres fois, dès que seuls, elle le prenait sauvagement, sur les genoux, lui commandait :

« Viens demain, dis^ mon p'tit. »

Il obéissait, sans qu'un soupçon l'efllLMirat de son aile mauvaise, lorsque Laura l'écartait.

Lui-même forgeait pour elle des excuses. Quoi d'étonnant à ce qu'elle fût lasse. . . préoccupée... le concours approchait. .

il fallait bien qu'elle travaillât...

Elle piochait avec acharnement depuis le matin.

Pierre sonna... Sans se déranger, elle le voyait venir, par une glace, inclinait un salut de la tête, bandait l'arc de son sourire, continuait à voraliser, telle une ma.

nivelle remontée qui va jusqu'au bout.

L'enfant s'arrêtait, gauche, au milieu du salon ; à chaque fois, une peur le happait, les phrases s'embarrassaient dans sa gorge. Il la regardait promener ses mains, nues et longues, sur l'ivoire du clavier ; le sang, attiré aux phalangettes, rosissait les ongles, en pétales de géranium...

Elle s'arrêtait de triturer ses doublescroches.

Pierre s'approchait. . . Elle lui abandonna une joue rapide, avec un « Dépêche-toi ! »

tout sec, comme ceux de M""^ Lancin, — quand il y avait beaucoup de monde dans la boutique.

Enfin, elle le renvoyait :

« Ya au jardin... J'ai à travailler... »

Et, de nouveau, elle reprenait àprement ses roucoulades.

Il rodait, par le jardin mal soigné : il trouvait Armande à lire, sous un berceau de treillages où s'enroulaient des chèvrefeuilles misérables, de la corde usée, comme aux tonnelles des mastroquets.

La fillette, taciturne autrefois, ne s'efTarouchait plus à sa venue ; le chat se familiarisait, gonflait le dos, mendiant une caresse. Ils causaient, Armande et Pierre, depuis un quart d'heure, à peine, lorsque Laura survint, entraîna l'enfant au grenier... Du linge séchait... de l'eau dégouttait sur le sol... Ils descendirent, montèrent à la chambre... Elle lui brusquait sa virilité, de ses mains de pianiste, sans une prévenante parole d'amour... Elle Tétrei-

gnait dans Tétau de ses cuisses, le brisait en ses bras, comme d'un carcan, murmurait un anonyme :

«Mon p'tit.., ail... mon p'tit! »

et repartait, presque tout de suite, tapotant d'une main sa tournure affaissée, retournait, chantante et froufroutante, au piano libéré ces quelques minutes...

Et Pierre recommençait d'errer par le jardin ..

Tout juillet, les jours pareillement s'écoulèrent.

Pierre avait congé, presque chaque après midi, pour les compositions de prix. Les

soirs, il travaillait, escomptant ses succès î Elle, ne bougeait plus de son piano, le concours imminent.

Pierre venait régulièrement, ses jours disponibles. Il apportait des livres pour Armande, lui donnait de menus obj ets de sa chapelle. D'abord, les images qu'il avait en double, de ces images à deux feuillets : un bouquet de pensées recouvrant des Souvenez-vous, des Priez-pour-moi, en gothiques.

Parfois, les survenues de la chanteuse, qui l'entraînait, à la cave, sous un hangard, au bout du jardin, n'importe où, l'arrachaient à la camaraderie grandissante d'Armande. Mais, d'autres jours, nul caprice de Laura ne troublait leurs entretiens, ne dérangeait leur intimité d'âge et de goûts.

Une fois la fillette lui montra, sur un meuble, un essai cVautel qu'elle édifiait au moyen des bibelots qu'il lui donnait. Du bonheur éclairait les yeux d'Armande, dont l'enfance, fruste, comme la sienne, avait manqué de jeux et de poupées. Il n'y regarda plus, déménagea, sans mesure, les médailles, les flambeaux, les vierges de tous calibres, les petits Jésus de toutes tailles. Il fureta, pour elle, dans chaque recoin du vieux secrétaire. Toute la chapelle y passa.

Madame Erlandi, joyeuse du sourire, si morbide pourtant, qui errait sur les lèvres décolorées de sa fille, remerciait le p'tit, le choyait. Et comme Laura, par la fenêtre, appelait Pierre, sa mère lui disait : « Il est gentil, ce p'tit. Regarde-le, avec

<\ Armande. Comme ils sentendent bien.

« Ils sont faits l'un pour l'autre... »

Elle avait raté son concours.

Elle jeta, au bout du salon, son rouleau de musique, comme un bâton de commandement inutile, après la défaite :

« Un an de fichu, » criait-elle, les portes claquantes, et rabattant, de rage, le couvercle du piano qui semblait rire de toutes les dents de son clavier martyrisé depuis des semaines. Elle tempêtait, à travers l'appartement, d'orgueil agacé, de projets à bas, déchirait ses gants, à les ùter.

Elle se retira dans sa chambre.

Pierre l'avait suivie, tentait de la réconforter, avec d'amicales paroles.

« Ah! non, tu sais, ne me cramponne « pas... Je m'en fiche du concours... Maie. a je ne veux pas moisir longtemps ici... ^

Ellebousculait les objets sur la cheminée. Une photographie tomba, avec des lettres. Pierre les ramassait.

« Ça te ressemble ce portrait, » remarqua-t-il.

« Je crois bien. GVst ma sœur, Painée, * on n'en parle jamais devant père. Elle « ne s'est pas laissé embêter longtemps, « celle-là... Pas si bète... Elle a filé à la « première occasion... »

Puis elle devenait calme, ses traits méchamment tirés se détendaient, toute sa figure se rassérénait.

D"un coi II de serviette trempée dans l'eau, elle s'enlevait du noir des sourcils, du rouge des lèvres...

« Je ne veux pas que père voie... il < crierait... Mais tu comprends, pour le « concours... fallait bien que je m'en mette « un peu... 9

Et lorsqu'ils descendirent pour le dîner, son habituel sourire s'ouvrait sur la clarté de ses dents...

Même son père ne lui tint pas rigueur de cet échec, lui conseilla de se reposer jusqu'à la rentrée.

Une défaillance était plausible après le labeur obstiné de Laura... Et puis, les

recommandations, la brigue... Bref, il préférait que sa fille tri<jmphàt un peu plus tard .. Du moins, son succès n'éveillerait pas les annuels soupçons sur les lauréate^ prématurées...

EtMonsieurErlandi continuait de dépenser dans son bateau les heures lourdes de juillet, robustement vivant en la joie physique de pécher et de ramer. Après les factices années de théâtre, ce peu d'eau de Seine, charriant tous les d('tritus de Paris, entre les quais obscurs, cet impur ruisseau, mais d'une eau indubitable, illuminée d'un soleil parcimonieux du nord, mais de vrai soleil, lui rappelait les lacs, les soirs chauds, le bleu natal ; et les journées s'écoulaient insoucieuses, dormantes, tout orientales, dans un rêve de

gondoles et de barcarolles, à suivre filer sur l'eau suggestive les as, les skifTs, les deux, les voiliers, tous les canots des calicots ..

Laura s'offrit d'accompagner Pierre à la Distribution des Prix, où Monsieur et Madame Lancin ne songeaient pas à le conduire :

« Nous ne sommes pas des aristos...

4 Nous n'avons pas de temps à perdre...

« Les afTaires avant tout...

« Il faut payer le boulanger... ?»

disait sa mère.

Ils applaudirent à la demande de Laura :

« Une demoiselle bien gentille, vraiment, « et pas fière. »

Mais lui, fut ennuyé, d'abord, à cause des élèves du train qui la connaissaient. Il lui voj-ait dans ses toilettes quelque chose qui la différenciait des sœurs, des cousines de ses amis, une façon de s'étrangler la taille ; et ses cheveux de cuivre ardent coulant sur ses épaules...

Mais il n'osa la contrarier... Dans la foule, on ne la remarquerait pas...

D'ailleurs, les élèves étaient séparés du public, sur des bancs réservés...

A la porte, elle l'abandonnait :

« Ecoute, mon p'tit, je repasserai te chercher...

« A quelle heure est-ce que ça finit?... o

C'était à merveille...

A la sortie, il ne l'aperçut pas...

Les parents formaient des groupes...

Parmi les toilettes claires, brillait l'or des livres et des couronnes, allant de mains en mains...

Puis, la rumeur de fête se dissipa... Les portes du Lycée se fermaient, pour deux mois... La façade devenait triste, comme celle d'une caserne vide, d'un hôpital évacué, où pas une tète, pas même une tête de malade ne se montre, pas une cornette de sœur n'effleure les vitres...

Il réfléchit qu'elle pouvait l'attendre au train... Il y courut ; personne.

Il revint. Mais l'heure convenue était dépassée. Cependant, il espérait. Il stationna longtemps au coin de la rue, s'efforçant à voir de tous côtés à la fois. Il se figurait que tous devinaient sa pensée. En effet, des passants se retournaient à ce

garçon inquiet, qui semblait avoir perdu quelque chose, des livres de prix sous le bras, une couronne à la main... Ses yeux se gonflaient de larmes... Il crut que le sergent de ville, du refuge, avait les yeux sur lui... Il se di-cida ù rentrer, lentement, pensant qu'elle le rejoindrait, avant l'heure du train...

Il jeta ses livres à tranches d'or, sa couronne laurée sur son petit lit de fer, avec rage. Ça faisait deux ans de suite qu'on lui colloquait les Voyages du jeune Anacharsis ! Son dépit s'augmentait du chagrin que lui avait causé le manque-

ment de Laura. Cependant, il s'efforçait de l'excuser : un accident, peut-être. Mille explications plausibles, mille arguments irréfutables naissaient en son àme loyale et neuve, pourabsoudre sa maîtresse... Il se décidait à descendre chez elle, quand il réfléchit qu'elle pouvait n'être pas rentrée...

Il voulut ranger ses livres : mais pas une place ne restait sur l'étagère de noyer qui lui servait de bibliothèque ; il songea qu'il pourrait utiliser le vieux secrétaire, désaffecté en tant que chapelle, depuis qu'il avait tout déménagé pour Armande.

Libre, sans leçons, sans devoirs, maître de son temps, il marchait dans sa chambre ; l'espoir le hantait que Laura viendrait le chercher. Le temps était long, à

regarder, par sa fenêtre sur la cour, le spectacle habituel, l'écurie, la porte ouverte, où s'encadrait une luisante croupe de cheval ; entre des voitures, sous un hangard, une poule s'échappait de la saillie d'un coq ; et le vainqueur pluricolore, triomphalement, sonnait son cocorico ; d'autres poules, çà et làj picoraient l'avoine tombée des musettes ; un chien de garde, vautré dans la paille de sa niche* laissait pendre au dehors une tête morne sous la chaleur^ une bave argentée fdant entre ses dents aiguës, parfois la gueule béant en un soupir...

Il attendait j il patientait ; sûrement, elle rentrerait pour diner; il n'était que cinq heures, elle passerait auparavant. Il essaya de lire, mais sa pensée désertait, à chaque

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ligne... Puis, des conversations arrivaient jusqu'à lui ; il distinguait^ entre d'autres, la voix de Madame Lancin :

« Le p'tit a remporté ton-? les prix... y>

Enfin j des pas trébuchaient dans Tescalier^ une voix appelait :

« Monsieur Pierre ? »

Et il avait à peine entrebâillé sa porte, qu'Armande, rouge de l'ascension ra^iide, débitait :

« Laura m'a dit de venir voir vos prix... « que vous en aviez beaucoup... on vous « attend à dîner... apportez-les pour « montrer à père... Ah ! tous ces livres.;. € il faut m'en prêter... »

Elle fouilla, choisit quelques tomes...

« Vous venez... J'ai demandé à Ma- « dame lancin... '''11^:' v^-ut bien... »

Et ils descendirent, traversèrent la rue : des bribes de romances leur parvenaient, d'ouvrières d'une parfumerie, dont l'horloge tintait six heures. Une boufTée de musc, des rires et de la jeunesse odoraient par delà des murs hérissés de tessons de bouteilles. Pierre était tout consolé de son double Anacharsis puisque Laura l'attendait, sans faute, cette fois, et il aspirait les senteurs (j[ui porsislaient, violentes, comme l'odeur ensanglantée du couehîint.

Il fut félicité par toute la famille. Monsieur Erlandi le proposait en exemple à Laura :

« Il travaille, il ne manquera pas ses examens... s»

Armande avait des regards d'un velours caressant.

Laura proposa d'aller à la fête.

<< Il fait toujours frais, au bord de l'eau, < la nuit. Ce n'est pas bon pour Armande, » rumina le père.

« Je ne puis venir ainsi, je ne m'habille pas... »

.« Va faire ton tour, seule, avec le p'tit... » déclara Madame Erlandi.

Des odeurs de galettes, de pains d'épices

et de pommes de terre frites circulaient.

La fête annuelle fonctionnait sur le quai.

Les arbres s'enguirlandaient de verres de

couleur, au long du fleuve.

Maintenant qu'ils étaient vides de toutes UnWorciU-

treilOTHZCA

^^ '~ OfîRvionsi* ^

préocciipalions de concours et de classes, Pierre s'étonnait de la froideur de Laura. 11 eût voulu d'elle de la poésie, des attendrissements, comme dans Musset, qu'une fille de brasserie avait prêtée à Garrier. Toutes les étoiles étaient à leur poste. La lune émergeait d'un lac d'opale, vers le Mont-Valérien, dont les remparts déchiquetaient le ciel, en eau-lorte sinistre. L'eau coulait, noire sous le pont, avec des remous traîtres autour des arches. Les imaginations grossissantes du soir peuplaient le cerveau de l'enfant. Un besoin de serments, d'étreintes le tourmentait:

« Laura, Laura, si tu savais comme je t'aime 1 »

« 11 ne manquerait plus que ça que tune

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m'aimes pas, » répliqua- t-elle, d'une voix indifférente.

Tout le romantisme de Pierre croula sous l'éclat de cette voix neutre, comme une Jéricho dans le fracas des trompettes.

Ils arrivaient aux baraques. Les grosses caisses ronflaient. Des trombones et des pistons s'intercalaient aux buniuients des pitres, la foule se tassait devant les parades ; éperdument, les manèges tournaient, à la vapeur, insultant de leur contemporaine opulence, aux vieux chevaux de bois démodés et fourbus que là-bas traînait une rosse aveugle, et dont l'orgue pulvérisait les trois ou quatre notes méconnaissables qui lui restaient.

D'un œil qui mesure, Laura scrutait les

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bras nus, biceps saillants, d'un canotier qui pérorait au milieu d'autres :

< Voyez, M'siems, M'dames... appro- « chez... touchez... quarante kilos... ça <: n'est pas du carton... »

Et simulant d'impossibles efforts, il soulevait de terre, à bras tendus, un mirliton d'un sou.

Et toute la horde hurlait :

« Assez... assez .. il va se tuer, ?> et courait, vociférante, assiéger un massacre.

Passaient d'autres jeunes gens qui dévisageaient Pierre et Laura :

« Je prendrais bien la place du p'tit, » jetait Tun d'eux; et Pierre se troublait aux remarques qu'il suscitait, aux admirations qui bruissaient sur le passage de Laura.

Par-dessus le grincement des tourniquets, le tohu-bohu des orchestres, des tirs crépitaient en grêles fusillades, des fusées éclataient, souillant de fumées l'a -peuprès bleuâtre du ciel d'août suburbain, fourmillant d'étoiles. Ils rentraient. Quelqu'un salua Laura, un homme de belle tenue, quarante ans, au moins, qu'ils avaient croisé plusieurs fois, à travers la foule :

« C'est un monsieur... que je connais. » dit -elle à Pierre. Mais celui-ci n'avait pas même remarqué la ténacité de l'homme à se trouver en face d'eux, dans la fête. Nuls soupçons d'intrigues ne rampaient en lui. Son âme était unie comme une glace, et calme comme un lac nocturne que ne ride aucun soufQe, où ne se renète rien. Quand

ils fuix'iit devant la porte, il embrassa la joue qu'elle inclinait vers ses lèvres, tout en sonnant, machinale, de l'air distrait dont elle lui avait cueilli son cœur, un jour d'avril, comme un fruit d'une branche basse à portée de sa main.

Jusque-là, les sorties de Laura étaient restées diurnes. Maintenant, elle prétextait de la fête, pour sortir faire un tour — avec le p'tit.

Une fois même, elle s'arrangea pour rester dîner dehors. Toute la journée, elle courut Paris, les boutiques, les magasins. Elle planta Pierre une heure, dans un café,

le reprit, le laissa de nouveau, dans un square, plus de vingt minutes, finalement l'abandonna jusqu'à la fermeture, au Musée du Louvre.

Puis, ils allèrent dans un bureau de poste; elle jeta des lettres à la boîte ; elle en réclama, qui lui étaient adressées poste restante, expliquant au crédule enfant :

« C'est ma sœur... pour pas qu'on sache cliez nous... »

Le soir, ils allèrent au Cirque. Elle Tinstalla, lui acheta le programme et sortit. Il ne la revit qu'aux feux de Bengale de la fin. Dans le train, au retour, il lui racontait gentiment la représentation, narrait les chiens savants, les entrées comiques des clowns, le cheval qui fait le mort, toutes les voltiges, toutes les acrobaties...

Gomme un paravent facile, elle maniait Pierre, au gré des situations. Une fois, elle lui dit qu'elle avait une amie à voir :

« Pour chez nous, je ferai comme si je « sortais avec toi... Tu diras que nuus « étions ensemble... » Et, deux jours, grâce à lui, elle sortit sans lui...

Et letroisième jour Lauranercvint pas.

Pas de nouvelles de Laura depuis huit jours... Dans la tristesse qui habitait le pavillon, Pierre avait senti l'irréparable...

« Loura est en voyage. » insinuait Madame Erlandi.

Mais tout le monde flairait le misérable mensonge ; et des bouts de conversation instruisaient peu à peu l'enfant; delà lumière éclairait son aveuglement ; tout son château d'illusions croulait ; il ne subsistait plus qu'une masure minable, dont chaque heure dévastait une pierre, usée par des doutes, comme des ruines bousculées par le vent.

Des souvenirs surgissaient, comme autant de douleurs rétrospectives. 11 comptait les fois qu'il avait attendu ; il tâchait à se rappeler ceux qu'elle saluait. .. une figure...

Surtout se dessinait celle de l'homme qu'il avait vu à la fête, un soir...

Mais il ne savait rien au juste. Qu'y avait-il de vrai ! Il tentait vainement de

reconstruire les détails de cette fuite, dans l'impossibilité de deviner i[u"il en avait été le moyen...

« Déjeuné, Jacquot*.. Déjeuné, Jacquot, »

claironnait le perroquet.

Madame Erlandi lui versait les asticots qui empuantissaient la salle à manger, depuis ces quelques jours le père n'étant l)as allé à la pèche. Et elle couvrait la cage d'un torchon, pour obtenirdu silence;

Tous se taisaient, xVrmande lisant ^ t*ierre^ la pensée inerte^ à force dépenser.

« Tu la tenais trop, » reprocha tout à coup Madame Erlandi à son mari.

« Tu sais bien qu'au théâtre, il faut do la liberté... »

« C'est dans le sang qu'elles ont ça I ^ grinçait le vieillard entre ses dents.

Le silence se relit.

La poussière s'épaississait sur le [liano, pas essuyé depuis trois jours, tombait dru, comme de l'oubli sur un cercueil. On eût dit qu'il y avait de la mort dans la maison.

La vie du pavillon d'en face continuait son train-train.

Pierre venait, sans plus parler de la fugitive, dont personne ne prononçait le nom, comme s'ils pensaient par le silence rayer de lafamille leurs filles déchues... Armande, par cette crise de puberté qui la faisait maladive, errante au jardin, Le printemps dernier, avait grandi, juste assez pour

mettre à profit la garde-robe de sa sœur, rhéritage ! Elle changeait de manières, se transformait vite, comme élevée en grade après la défection des aînées, faisait la grande fille dans les peignoirs abandonnés qu'elle rajustait à sa taille. Elle changea de pièce, habita la chambre désertée, prit la timbale d'argent, le rond de serviette aux initiales de sa sœur, occupa sa place à table, rouvrit le piano, se mit au solfège ; et le Pleyel recommença à gémir ses dix heures de gammes par jour.

Mais elle demeurait délicate, d'une croissance trop hâtive. Maintenant, elle passait les heures à soigner ses mains, qu'elle tenait gantées ; Pierre ne les lui voyait plus dévêtues qu'au piano. La même femme de ménage servait. Le per-

roquet et Madame Erlandi s'entretenaient comme naguère ; et lorsque Pierre sonnait, une voix, mais celle d'Arniande, criait : « Je vais ouvrir... C'est le p'tit... »

Il oubliait, comme s'il eût L-tù de la famille ; et^ chaque jour, un peu du passé se volatilisait. Il semblait que le vent soufflât sa mémoire, toutes ses sensations récentes lirouillées dans un lointain, effacées, tel le paysage d'octobre. Il relevait d'amour doucement, progressivement, comme on relève de maladie, avec des souvenirs ternes qui voletaient dans sa te le, tournoyaient; comme des fcuiilcs

mortes. Il réintégrait la vie d'autrefois, où nulle passion ne planait sur ses jours, couleur de tous les jours, travaillait dans la boutique, parachevait ses devoirs de vacances. Le travail dissolvait la tristesse du début; le temps diluait ses regrets.., Une nuit, s'exhuma de son souvenir le

« Sombres fovèls »

furieusement scandé sur un imaginaire piano dont toutes les dents menaçaient de mordre. Le cauchemar agitait les lèvres de Pierre, l'obligeait à chantonner. Au réveil, sa mémoire se cherchait vainement, comme des tronçons de serpent qui no peuvent se rejoindre.

Un matin, Pierre croisa le docteur qui sortait du pavillon d'en face. Madame Erlandi lui apprit qu'ils partaient. La santé d'Armande, après le mieux du mois d'août, déclinait. Depuis quelques jours la pâle fillette se tenait au salon, sans forces, un fichu de laine sur ses épaules étroites, un roman sur les genoux, avec le chat ronronnant autour d'elle. Pierre lui passait touà ses livres. Après la chapelle, la bibliothèque. Elle les dévorait de ses vastes yeux cmbus, comme la pureté des lacs sous les vapeurs du matin Elle avait toussé. Le médecin conseilUiit de fuir.

m II-: p'Tit

Le vieux chanteur n'hésita pas ; à la nostalgique pensée de revoir son Italie, de ses yeux que les fausses larmes du théâtre n'avaient pas vidés, d'authentiques larmes étaient descendues, grosses comme des perles, qui se perdaient dans sa barbe chenue. L'Italie I et sa fille qu'il fallait sauver! tout fut déménagé en un clin d'oeil, les meubles emballés et expédiés.

Vers le soir du jour fixé pour partir j Armande rapporta à Madame Lancin, diverses choses qu'elle leur avait prêtées. De sa maigre main gantée, elle serra la main de Pierre Lancin. Pierre resta sur la porte. Un omnibus du chemin de fer vint les prendre. Madame Erlandi portait la cage du perroquet.

Par les vitres, Armande envoyait à Pierre des saluts de la main...

Le lendemain, après déjeuner, Pierre, désheuré pour la première fois depuis des semaines, s'interrogea sur l'emploi de son après-midi. Il restait songeur, devanf la destruction de ses habitudes. Allait-il se remettre au comptoir, à travailler ?

u Tune vas pas t abîmer dans ces pape- « rasses, pour tes derniers jours de va- « cances...

« Profite-z en donc... Sors unpeu... Va faire un tour... » commandait Madame Lancin.

116 lf: p'tit

Il obéit.

Dans la rue, l'orgue se lamentait.

Combien de jeudis Pierre l'avait entendu sans le voir, perdu avec elle, dans le jardin, où le mannequin grotesque parmi des branches desséchées, continuait à protéger aujourd'hui le jardin vide et nu !

Il s'arrêta devant. C'était une boîte assez sale, grande comme celle des commissionnaires au coin des rues. Sur le devant, un rideau d'étoffe déteinte s'effilochait, laissant voir les tuyaux de l'instrument. Sur un côté, des numéros à demi effacés marquaient des airs, près de loquets qui ouvraient ou fermaient les morceaux, comme des portes. Derrière, la manivelle. L'orgue était posé sur une voiture à bras, une sorte de voiture d'enfant, que poussait

un vieux, sans âge, disparu sous une casquette de loutre — un ancien soldat, disait-on. Il enfilait sa main droite, gercée, usée à tourner du bonheur aux petits enfants, dans un vieux gant d'escrime. Il ne se servait de la gauche que rarement, pour se délasser, se cachant presque, comme si c'était trahir I On lui donnait des sous, et aussi des morceaux de pain, des restants qu'il enfouissait dans un cabas. Quelquefois, on lui jetait l'obole, en lui criant d'aller plus loin.

Pierre se dirigeait vers le fleuve, lentement, se retardant pour entendre encore, l'âme remuée à la navrante musique. Des notes s'étaient cassées aux heurts du chemin ; il se creusait des gouffres horribles de silence, au plein d'une phrase; d'autres

s'étaient éraillées, encanaillaient la grâce morbide d'une romance; et celles qui persistaient à fonctionner, hoquetaient, toussaient, s'étranglaient, larmoyaient avec des voix tiraillées de pauvresses, se traînaient, misérables, comme saignantes de la route, grelottantes sous la lividité du ciel... et l'orgue expressif virait dans une rue, continuait ses kilomètres de chanson toujours en marche...

Pierre suivait la berge. Un peu de vent secouait les arbres, charriait des bribes de musique, hâtait les chutes imminentes de feuilles, de marrons qui roulaient sur le

quai, et, soufflant contre le cours du fleuve, rebroussait l'eau par plaques^ comme la soie d'un chapeau... Des barques gisaient, à moitié dans la vase, ainsi qu'abandonnées. Alors par l'invincible mélancolie du soir qui imprégnait son àme, Pierre, dans une souvenance grisâtre, revécut des heures du printemps, la partie de canot... Où était-elle ? Que faisait-elle? Sa pensée n'eut que cette interrogation précise, et tout de suite, s'embruma... Le nom de l'actrice ne lui était même pas revenu, efTacé de ses lèvres, à force de l'avoir tu les derniers temps, par respect de la famille Erlandi.

Une ralîale ébranla les arbres. Des feuilles s'envolèrent, comme une nichée d'oiseaux. Les fils du téb'graphc grinccrcn|^

aux coups de vent. G"«Hait, par endroits, dans le croisement des fds, comme les portées d'une partition.

Pierre revit le salon, le chapeau jeté sur le canapé, les gants sur une chaise, Puis, les souvenirs sombrèrent dans un flot montant de vague à l'âme... Il ne discerna plus en soi, ses regards éparpillés sur le décor. Des voiliers désemparés dressaient leur grêle foret de mâts, aux garages, près de l'île. Des marronniers arrondissaient leurs dômes cuivreux et des peupliers hochaient leurs panaches, d'un air de doute perpétuel...

Des vaches, de cuir tacheté, noir et blanc, comme le marbre du comptoir chez Madame Lancin, paissaient Fherbe problématique d'un champ, ras comme unbi-

tumc. Une tenture d'arbr<is fermait l'horizon des tons ineffables d'une tapisserie usée, les ors assoupis, le bleu agonisant, le vert mourant, les tons rompus, àtravers lesquels s'immobilisent des chasses, se fane la pourpre des habits. Et, plus loin, des branches, des brindilles sèches se tordaient, comme un tapis montre la corde.

Des alternances de souvenirs acidulés de regrets, de craintes rétrospectives que ses parents eussent pu tout apprendre, de renaissants désirs s'épuisèrent paiement dans l'esprit de Pierre Lancin, de faibles regrets, comme au ressouvenir d'une composition ratc-e.

Des sorties d'usines s'effectuaient ; des odeurs de parfumerie flottaient xlans l'air; des fumées noirâtres s'échappaient des

tuyaux braqués vers le ciel. Un chien aboyait à une porte, le tramway cornait, des trains sifflaient.

L'enfant rentra. 11 cessait de penser, les souvenirs se figeaient dans son esprit. Il aurait sonné au pavillon d'en face par une de ces distractions fréquentes où, trompé par une ressemblance, on va vers un inconnu, pour serrer la main d'un ami, qui est mort. 11 marchait, engourdi dans la communicative torpeur des choses^, dans l'universelle tristesse du soir, qui tombait, comme un manteau de charité, sur la misère de tout et de tous.

Le train de huit heures emportait vers Paris les lycéens criant et tapageant, dans une grosse joie de se revoir, où se noyait tout ennui de la rentrée. Le coui't trajet, dix minutes, retentit d'appels, de reconnaissances, les têtes aux portières. Une brume d'arrière-saison argentait l'air, s'attardait sur le paysage de pierre et de fer de la voie, qu'avant les vacances, les enfailts avaient vu tourmenté du soleil d'août.

Sous le tunnel, le lampion s'éteignit soufflé par un sur l'impériale. Une fumisterie de tradition, parmi les éh'ves du train,

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qui occasionnait des conflits terribles, entre les employés de l'Ouest et les gamins.

« Tiens, s'écria un camarade de Pierre « Lancin, c'est malheureux que la toque « roM</e ne soit pas là... Lancin pourrait « peloter... »

La toque rouge? — Peloter?... Pierre mit une seconde — tout l'oubli — à se souvenir.

Il protesta.

« Elle ne viendra plus... Ils ont démé- « nagé... »

« Ah ! reprit le lycéen, je ne savais pas. « Il me semblait l'avoir vue avec une autre « dans une carriole chouette, auxChamps- « Elysées, des cochers en livrée... J'aicru « que tu 1 '«entretenais. »

Tous éclataient de rire, Pierre aussi, comme s'il ne se fût pas agi de lui, tant c'était loin, déjà, dans sa mémoire...

A part ces rappels brusques du passé, Pierre paraissait avoir totalement oublié; il y pensa moins encore dans le tracas de la rentrée. Il revenait sans amertume à sa vie ancienne, il reprenait son internat tranquillement.

Vers midi, le ciel se gâta, un ciel bleuté, le matin, où s'épaississaient des taies blafardes ; à présent, un ciel opaque, de laine sale. La pluie tomba, d'abord à longs fils de verre qui se brisaient aux

vitres de la classe, aux marquises du préau, rebondissaient en gouttelettes dansantes; puis, en fils très minces dont la trame se resserrait en un voile d'eau j tendu tout le jour, descendant du ciel continûment, comme d'un inépuisable réservoir renversé.

Après l'étude, la prière mâchée, ils montèrent au dortoir. Une semblait pas à Pierre qu'il l'eût quitté jamais. Tous s'en^ dormaient^ semblaient s'endormir, las de la vie dépensée, dans des couchettes uniformes... La nuit^ en sursaut, Pierre s'éveilla, avec l'impression qu'on éprouve aux lits inhabitués, le temps de reconnaître les lieux .. La veilleuse charbonnait au bout du dortoir... Un désir tourmentait le pauvre enfant... Des visions s'impo-

saient, comme lors de son rêve du dernier printemps.,. Il luttait contre ses vilaines pensées... il se résistait... Maintenant, il était tout réveillé ; il se tournait et se retournait... Alors, il vit sortir d'un lil, gagner un autre lit d'une autre rangée, son ami Lucien, qui le blaguait jadis de sa timidité, Lucien, celui qui faisait des femmes, \q philosophe...

Dans le jour opaque, d'eau trouble, sous le couvercle hermétique du ciel, Madame Lancin, le dos à la devanture, les mains tricotantes ;, commente les événements

avec deux voisines — très pressées — depuis une heure :

« Les jours commencent à raccour- « cir ..

« Nous ne nous rapprochons pas de la « belle saison...

« Bigre, ce matin, ça picotait... »

Le père Lancin était intervenu, une seconde.

« Ah! madame Sauroy, si ça continue « il gèlera entre nous deux, cette nuit. »

Et il était rentré, laissant les commères s'esclaffer.

« C'est-y donc à louer, en face, qui « z'ont mis Técriteau ?

« C'est bien sûr, y sont partis pour leur « pays...

(( La fille était malade...

« Oh 1 >i. bien lînc, bien délicate, ça n'a « point de santé, ces enfants-là...

« Et la grande, y l'ont pas retrouvée « avec tout ça...

« Vous pensez bien qu'elle n'est pas <^^ partie seule...

<< Elle s'est ensauvée à l'étranger, avec « quelqu'un...

« Des gens que ça aurait éclaboussé « tout le monde...

« On m'a dit qu'elle a emprunté vingt « francs au boulanger, (pie le père n'en « savait rien...

« Ah' cette grande, j'y avais guère con-

« tiance...

« Moi, je vous lavais dit. Madame Lan- « cin, que j'y laisseraispas aller mon gar- « con...

« Ah ! le p'tit pense pas à mal.,.

« C'est égal, j'aurais pas cru ça d'elle « tout de même...

« Elle était si polie... et pas fîère !...

« Trop polie pour être honnête, la « gueuse ! . . .

€ C'est les parents qui sont les plus à « plaindre...

« Oh! on a ses enfants comme on les élève. * Etaient-ils mariés, eux, seulement...?

« Je vous assure que c'est bien des bra- « ves gens, qu'on chercherait bien dans « tout le pays pour en trouver la couple. . . »

Dans les insinuations des deux femmes, perçait une rancune contre Madame Lancin dont le fils avait été reçu chez ces actrices !

On en avait assez jacassé, dans le quartier! Mais elle, les défendait toujours, des

LE r TIT

clientes, des amies de son fils — pas fîères — qui venaient à la boutique, comme chez elles!

Pierre, de sortie, travaillait au comptoir, toutes ses habitudes reprises, la tête sur un livre, entrâtes cache-pots des géraniums.

Les arbres étaient tout défeuillés ; une bourrasquebalayaitles vestiges d'automne.

Aux murs du pavillon d'en face, où, sous les fenêtres s'incrustaient des céramiques, un écriteau tressautait à des coups de vent, un écriteau à bordure noire, comme une lettre de faire-part :

Pavillon a louer

S'adresser pvésnnlement.

^DITiON ILLUSTf^ÉE DE GI^AND LUXE

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