‹ Le p'tit jeune hommeChapitre 3 sur 11 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Il y a bien des années, bien des années, au moins cinq ans, que ces lignes ont été écrites. Je viens de les relire. Je ne puis m'empècher de sourire. Est-ce ma naïveté, est-ce l'inconscience de ma conduite à cette époque-là ? N y aurait-il pas au fond de ce sourire comme un vague regret de n'avoir pas mieux mis à profit le temps que dura mon escapade amoureuse... Si cela est, je n'ose me l'avouer. Je ne veux pas m'avouer qu'une pensée, une vilaine pensée qui pourrait se traduire par un mélancolique ^{ si j'avais su >>, vient de naître en moi. Je ne veux pas écouter cette pensée I Je veux la chasser !

Je suis très heureuse.

Robert m'aime. Oh ! oui, il m'aime ! Pas autant qu'au premier jour, cela est fatal. Mais où sont les amours qui résistent à trois années de mariage !

Je sais que dans les romans des écrivains, que leurs femmes quittèrent au bout de quarante-huit heures, n'hésitent pas à vanter la félicité des amours éternelles î mais c'est dans les romans.

Dans la vie^ ce n'est pas du tout la même chose ! Oh ! pas du tout î

Je suis très reconnaissante à Robert de sa courtoisie, de ses manières chevaleresques ! ^lème souvent quand je pousse la faiblesse jusqu'à lui parler la première d'amour, il prend vivement l'air empressé et amoureux. Mais, hélas, ce n'est que l'air.

C'est à l'us de la vie qu'on apprécie et qu'on connaît le mari que l'on s'est donné.

Je n'ai pas à me plaindre de ma première année de mariage. Elle fut délicieuse! Encore que les € déduits amoureux », pour

parler notre vieille langue, fussent toujours pareils et d'un transport égal; j'aurais souhaité moins de quotidienne semblable ardeur et plus de variété en la matière.

Car enfin, puisque je ne sais de l'amour que ce que m'apprit Robert, c'est-à-dire pas grand'chose, j'en ai bien peur, je présume que ce n'est pas tout !

On ne peut éternellement manger le succulent châteaubriant ! Un repas ne se compose pas d'un seul plat, ce plat fùt-il délicieux et abondant. La qualité et la quantité d'un mets ne sont rien, si l'on doit tous les jours, à la même heure, se contenter de cet unique mets.

Voilà ce que je reproche à Robert, la banalité de son amour. Il m'aime évidemment. Il m'a aimée beaucoup, j'en suis sûre, mais il n'a pas su, il ne sait pas m' aimer.

Il serait bien surpris si je lui disais en face ce que j^écris-là.

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Je crois pouvoir affirmer qu'il ne comprendrait pas.

Il résulte de ceci, qu'avec son amour régulier comme le tub du matin et les ablutions du soir, je commence à trouver Robert fastidieux.

C'est inouï, ma parole, un mari ! Parce que ces messieurs, à une heure fixe, éprouvent le besoin de calmer leurs appétits amoureux, il faut que nous fassions au même moment honneur au festin, sous peine de paraître froides et réfrigérantes.

Cependant quand à son tour la pauvre petite femme éprouve, à un moment autre, le besoin d'aimer, de caresser son mari, comment est-elle reçue ?

Je me souviens d'une après-midi exquise, par une chaude journée d'été, dans les bois de Parville. Parville est le domaine qu'a légué à Robert la vieille tante Sansonnet. Nous cheminions côte à côte. J'adore la chaleur. Moi. la chaleur m'excite, m'émoustille, me grise; je suis comme les cigales,

nerveuse, irritante, crépitante. Robert, lui, tombe en létharg'ie.

Il ne geignait pas, étant avec moi, mais je voj^ais que cette promenade prenait pour lui des allures de marche forcée.

J'eus pitié de son effondrement.

Je l'invitai à s'asseoir au pied d'un chêne. Il ne se le fit pas dire deux fois et s'écroula plutôt qu'il ne s'assit dans la bienfaisante mousse tant désirée.

Près de lui, je me mis à babiller, ag'itée, tourbillonnante, aguichant les papillons, cueillant les fleurs, caquetant et pérorant comme une pensionnaire en vacances.

Robert ne répondait pas.

Je n'y fis d'abord pas attention, mais piquée de ce mutisme obstiné, j'appelai à haute voix.

Robert dormait consciencieusement.

Je fus si dépitée que les larmes me vinrent aux yeux.

Il dormait le monstre !

Je le considérai un instant... mollement

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étendu la bouche entr'ouverte. Il manquait de poésie. Il ne ronflait pas, il n'avait pas de bonnet de coton, mais on sentait que ces deux accessoires ne l'auraient pas déparé.

Des larmes je passai au rire sans transition, égayée par la pensée d'un Parville en bonnet. Comme mon rire ne parvenait pas davantage à le tirer de sa torpeur, j'eus la gracieuse idée de me pencher sur sa tète et de cueillir un rapide baiser.

Il ne bougea pas.

Je réitérai.

Alème immobilité.

Oh ! oh ! tant de tranquillité n'est pas naturelle 1 Savamment je déboutonnai son pantalon. Je tremblais un peu, je rougissais beaucoup, mais enfin j'}^ parvins. x\vec d'infinies précautions je me mis en devoir d'éloigner des cuisses de mon cher dormeur, son indispensable vêtement... je voulais lui ôter son pantalon, le cacher derrière un arbre et m 'enfuir...

Soudain, il s'éveilla, me vit avec son pantalon à la main dans une pose qui n'avait rien d'hiératique, et se mit à pousser des cris de possédé.

— Comment ! vous... c'est vous qui !... Mais c'est insensé... toutes les femmes sont des garces !

— Mais ! . . .

— Vous auriez dû, madame, me laisser ignorer que vous étiez douée de tels talents... amoureux pour votre dignité et pour la mienne.

Ce disant mon mari a remis son pantalon et est parti très rouge.

Qu'a-t-il compris ! Qu'ai-je failli faire, je l'ignore ?

C'est cette ignorance qui commence à me peser.

Aussi bien n'ai-je pas trouvé dans le mariage ce que comptait y rencontrer le P'tit jeune homme. La vicomtesse de Parville est volée.

Vous avez voulu une petite femme pas

ordinaire, 31. de Parville, et cette petite femme vous voulez la nourrir, l'élever, à l'ordinaire rationd'amour. Détrompez-vous ; ce qu'il me faut en amour, c'est du piquant, de l'imprévu, de l'extravagant, du fantasque et de l'irraisonnable. Gardez votre familial gigot de mouton. Je veux des mets plus relevés et plus pimentés, des sauces dont la saveur déchire le palais, je veux enfin... des sensations délirantes, l'amour en tous lestons, sous toutes les formes... J'ai fait appel à votre science amoureuse... Vous êtes resté sourd.

Tant pis pour vous.

Georges Dandin, tu l'as voulu !

Tu seras... content.

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