WILLY
7" Mal.
Jeunefille, état neutre, jeune femme, état tampon. Lequel vaut mieux de la neutralité ou du tamponnement ? Voilà l'extraordinaire phrase qui s'est présentée ce matin à mon esprit dès le réveil. Tandis qu'Eugénie, bonne confortablement grassouillette et confidente hermétiquementdiscrète, fait entrer dans ma chambre virginale (parfaitement, virginale !) par les volets entr'ouverts un mince rayon de soleil, je tourne et je retourne en mon esprit, cette phrase saugrenue en même temps que mon corps dans les draps. Evidemment, il y a un motif, une cause à Téclosion de cette
lO LE P TIT Jli^'^'E HOMME
absurde réflexion. La cause, c'est mon mariage... Oui. papa, m'a, hier encore, demandé si je songeais à me marier... 31e marier ? Certes, oui. j'y songe, car la vie n'est pas folâtre à Busign}'. entre un brave homme de père, doté d'une affligeante surdité, et cette grosse commère d'Eugénie, qui passe la plus grande partie de son temps à filer l'imparfait amour avec Ludovic, le domestique de 3Ime de Boifermé, une vieille dévote, myope comme une taupe, amie de la maison. Ah ! ça manque de gaité la vie qu'on traîne ici I Xon pas que cette petite ville soit répugnante outre mesure, mon Dieu, non. Ça n'est ni plus joli ni plus laid qu'ailleurs... Seulement, pour une jeune tille, je ne sais rien de plus rasant que la vie de province. Si encore, j'avais des petites amies, des camarades... mais impossible. C'est nous les grands seigneurs, les châtelains de Busigny et ma grandeur m attache, non pas au rivage, mais à l'horrible maison que les gens d'ici
LE P'TIT jeune homme II
appellent pompeusement le ^c château de 31. le docteur ». Car il est docteur, papa. De quelles facultés, je n'en sais rien. Du reste a-t-il jamais eu des facultés ?
Mais aufait, j'y songe, j'écris, j'écris etje ne vous ai pas encore dit qui je suis.
Procédons par ordre : ce gribouillage, c'est, ou plutôt ce sera mon journal. Oui, une jeune fille qui s'ennuie n'a d'autres ressources contre l'ennui que d'écrire ses mémoires ou de se marier ...31on mariage, hélas ! me semble si lointain, si problématique, que sans plus hésiter, j'opte pour la mise au monde —la mise en pages — veuxje dire, de mes impressions de jeune fille. Et ça ne sera pas banal. Pourquoi? Parce que je ne suis pas une jeunefille ordinaire. Ceci je le déclare sans fatuité. Je suis une jeunefille anormale, non pas que j'aie les curiosités perverses de cette extraordinaire Claudine, dont j'ai parcouru les aventures. (Papa reçoit tous les livres qui paraissent, mais c'est moi qui les lis.)
Xon je n"ai rien de Claudine, ni la candeur, ni la curiosité.
Je ne tiens pas à savoir, je saurai toujours assez tôt de quoi il retourne. D'ici là, je tiens à ne pas m alarmer, à conserver intacte ma quiétude de bel animal que n'a encore ému le contact d'aucun mâle. Car je suis un bel animal. En voulez-vous la preuve ? Voici mon portrait. Ceci va me rappeler la pension, les analvses littéraires, les parallèles entre Mme de Sévigné et Mme de Maintenon... l'une était plus ceci, l'autre était plus cela... si l'une avait, l'autre possédait, etc.. etc.. J'aime à croire que mon portrait par moi-même est plus intéressant. Et puis il a un mérite, il est vrai effroyablement et gentiment vrai.
Je m'appelle Pierrette Taillebourg. J'ai dix-huit ans. toutes mes dents, et quelles dents. ^^ dans un écrin de velours rouge >y ! comme dit Y Impartial de Busigny quand il parle des dames qui embellissent les bals de la sous-préfecture. Eh bien, Técrin
LE P'ïIT JEUNE HOMME 13
en question n^a jamais effleuré que le vaste front génial du docteur Taillebourg, quand il daig'ne me le confier pour une filiale et pure accolade. J'ai des yeux superbes, allongés, avec de très longs cils, des yeux inquiétants et doux d'antilope ou de Javanaise, une forêt de cheveux noirs dont je suis très fière. Mon visage n'a rien de classique, et mon nez, un nez dominateur, dirait papa, me semble un peu fort, même dans cevisag'e irrég'ulier. Que voulez-vous, nulle n'est parfaite en son pa3^s. Et à Busigny, les bonnes langues comme Mme de Boisfermé, m'accordent la beauté du diable.
C'est toujours ça et je m'en contente.
Ah ! par exemple, j'ai o m. 50 centimètres de tour de taille. C'est gentil, c'est à peu près le tour de cou d'Eugénie quand elle a bien déjeuné, ça me donne un peu l'air d'un roseau que le moindre souffle peut briser, mais ne vous 3^ fiez pas, il y a du fer peint en roseau. Quant à mes mains et à mes pieds, Eugénie qui ne s'\^ connaît pas,
prétend que j*ai des mains de marquise et un pied de poupée... Ah I zut !... Eugénie m'appelle pour aller déjeuner. Voilà !... A^oilà :...
2 Mai.
Je reprends ce soir mes mémoires. J"ai dû les interrompre hier, parce que. dans l'après-midi, papa a cru devoir me conduire au cimetière, voir la tombe, le mausolée plutôt, érig'é en l'honneur de ma mère, que je n'ai jam.ais connue. Elle est morte trois jours après ma naissance. Je le regrette beaucoup pour elle.
Tl est superbe, le monument funéraire érigé en l'honneur de Mme Taillebourg.
Marbre et bronze doré, avec au milieu, du
bronze, cette épitaphe, composée par papa :
-r Enfin, je sais maintenant où tu passes tes nuits !»
Comme je ne laissais pas que d'être un peu déconcertée par cet étalage de la douleur très modérée de mon père, ce veuf consolable a bien voulu me donner l'explication suivante :
« 3Ion enfant, tu as aujourd'hui 18 ans. Tu vas bientôt te marier, avec qui, je n'en sais rien, et ça m'est égal, mais je tiens à ce que tu restes, dans la mesure du possible, ce que le monde est convenu d'appeler une honnête femme. Adélaïde, ta mère, ne saurait être rangée dans cette catégorie. Elle fut volage à l'excès et infidèle avec concupiscence. Xe l'imite pas dans ses débordements. Sur dix ans de mariage, elle en passa neuf hors de chez elle 1 . . . C'est un peu trop 1 . ., Où allait-elle ? je l'ignore. Quand elle revenait passer deux ou trois mois, ses vacances,' parbleu,
i6 LE p'tit jetne homme
au foyer conjugal, je me gardais bien de lui demander où elle avait été. Il est vrai qu'elle ne m'aurait pas répondu. La providence, plus sévère que moi, Ta condamnée au repos. Je suis libre, donc tranquille, par conséquent heureux. Tâche, ma chère fille, que ton mari ne puisse pas en dire autant de toi, si tu venais à trépasser avant lui. >/
Là-dessus, papa m'a donné une petite tape sur la joue, et est rentré s'adonner à ses travaux après m'avoir incidemment fait part de l'arrivée probable de F^rosper, mon cousin, un parfait idiot qui zézaie et qui doit être mon mari, si je ne trouve pas mieux.
Lui..., Prosper, mon mari... Allons donc !...
Plus que jamais, je suis décidée à éconduire cet inepte provincial^ depuis surtout la séance d'hier soir. C'est même à cette petite séance, sorte de revue de moi-même, que je dois d'avoir négligé mon journal.
Enfermée à double tour dans ma chambre, tandis que je me déshabillais, mélancoliquement, hantée par le souvenir de celui que papa, dans sa coupable indifférence, me réserve, comme pis-aller, j'ai, sans le vouloir, ôté tous mes vêtements, je dis tous; ma distraction était telle que le corset a suivi les pantalons et les bas. que la chemise a suivi le corset. Je me trouvai devant ma psyché, aussi peu vêtue que ne le sera un jour le crâne de Willy, l'illustre père de Claudine. Ah! mes enfants!...
quel tableau! je vous jure que je ne me suis pas embêtée une minute. Jamais je n'avais songé à m'examiner aussi minutieusement, aussi sévèrement. Depuis le léger duvet qui ombre mes aisselles, jusqu'aux peu nombreux poils qui estompent mes mollets, j'ai tout étudié, tout analysé... La sveltesse de mon corps, le renflement harmonieux de mes seins, ma croupe peu callip3^ge, les attaches des pieds, la ligne de mon bras, je n'ai rien
l8 LE P'TIT jeune homme
omis, et quand je dis rien, c'est rien. Mon examen a été satisfaisant, tellement satisfaisant que je me suis jetée sur mon lit, furieuse, les sourcils froncés, me jurant à moi-même qu'un tel trésor de petite femme n'appartiendrait jamais à cet idiot de Prosper 31énétrot. Plutôt, je ne sais pas quoi, mais plutôt tout que mon cousin.
Voilà.
Et voilà comment fut interrompu, hier soir, mon journal.
Je le reprends, mais je vous fais g'ràce de mon portrait, vous en savez assez pour me juger ph3\siquement. Quant au moral, c'est pour plus tard, bien plus tard. Le moral d'une jeune fille c'est trop scabreux, et puis... et puis, zut !...
A papa, la pose devant l'objectif.
J'ai l'air d'écrire sa fiche anthropométrique.
Papa, 60 ans, cheveux gris, hirsutes, favoris en broussailles, grand nez, surmonté de lunettes à branches d'or, œil
bleu, très clair. Les miens sont noirs. (Je dis ça pour faire plaisir à mon oncle qui prétend que je ne suis pas la fille de papa.) Tenue à la Pelletan, cravate en désordre, grande redingote toujours rigoureusement sale, adornée de décorations étrangères autant que multicolores, arrachées sans douleur à la reconnaissance de hautes personnalités et toujours, toujours, un cornet accoustique, à grand pavillon, le pavillon -des buses, comme disait le comte de JMontrèsque, ancien S5^stème^ dansTuneouTautre main. Car papa, je vous l'ai dit, est sourd, mais sourd, à tel point que le tonnerre lui tomberait dans l'oreille qu'il dirait avec son plus gracieux sourire : «Dieu vous bénisse !>> Papaest de plus docteur... c'est le meilleur docteur de Busigny. Il est seul. C'est aussi un g'rand savant, membre correspondant d'un tas de sociétés. En quoi montre-t-il qu'il est savant, je n'en sais trop rien. Tous ses malades lui claquent dans les mains et ses inventions n'ont pas jusqu'ici franchi
l'enceinte du château de Busigny. Ah !
mais cette fois, il paraît qu'il va révolutionner le monde. Il a inventé — c'est lui qui le dit — un savon pour blanchir les hommes de couleur ! le beau résultat quand les hommes seront blancs partout... comme au domino, ce que ce sera fade. Et ce savon, de solide, doit, selon papa, devenir liquide (^si l'affaire tombe dans l'eau, sûrement . mais si la science n'est pas un vain mot, d'ici peu.il sera gazeux qu'en restera-t-il? du vent...
Pauvre papa, pourvu qu'il ne finisse pas à Charenton.
Il y a des moments où je comprends les brusques départs de ma feue mère.
Cette femme avait bien raison d'échapper aux terribles démonstrations scientifico-stupides de mon cher -'< auteur ».
Si j'allais tomber sur un mari pareil ? Oh 1 non. ce n'est pas possible. Il n'y a pas deux hommes pareils sous la capote des cieux. comme dirait Eugénie.
LE P'TIT JECNE homme 2 1
A propos d'Eugénie, que je ne vous dépeindrai ni au physique (ce serait trop gros), ni au moral (ce serait trop gras), parce que je trouve que deux portraits, le mien et celui de papa, c'est richement suffisant, il faut que je raconte la bizarre conversation qui eut lieu ce matin entre ma confidente (puisque je lui ai donné ce titre, qu^elle le garde, je ne reprends jamais ce que je donne) et moi.
Eugénie, suivant sa louable habitude, était sortie de très bonne heure pour faire un bout d'inconduite, c'est ainsi qu'elle s'exprime, à Ludovic.
Ludovic c'est le domestique infidèle de la douairière de Boisfermé, antique fossile répandant une vague odeur de moisi. En tant que domestique des Boisfermé, il passe des journées entières au château, sous le fallacieux prétexte de donner un coup de main à Eugénie. Ce garçon a l'euphémisme coquet. Je dois avouer, et papa partage mon opinion, qu'il est le plus dévoué des
domestiques, sans doute parce qu'il n'est pas à notre service. Tandis que la bonne. Eulalie. se grise atrocement en compagnie de Louis, un vieux gTognard qui est son mari et notre cocher. Ludovic, fidèlement, fait les chambres, bat les tapis, en compagnie d'Eugénie, naturellement... sert à table, mange à l'office toujours en compag"nie d'Eugénie, et même s'il faut en croire les propos d'Eulalie à jeun, s'égare quelquefois au grenier, sous les combles, à la recherche d'Eugénie.
31oi. ces choses-là. je ne les approfondis pas. Je suis une jeune fille et une jeune fille doit ignorer, jusqu'à son mariage, pourquoi Ludovic s'obstine à aller faire des fouilles sous les combles en compagnie d'Eugénie. Donc, j'ignore, mais à présent, je ne peux plus ignorer après les aveux si touchants d'Eugénie. Comme je reprochais à cette vassale son manque d'exactitude à ses devoirs et ses nombreux bouts d'incon-
duite qui me privaient le plus souvent de ses services...
— Mademoiselle, s'est-elle écriée, c'est la faute à Ludovic. Ce garnement m'a ensorcelée.
— Ensorcelée, Eugénie, tu es folle!...
Qu'est-ce que tu veux dire, explique-toi. Voyons !
— Oh! ce n'est pas difficile. Il n'a qu'à me regarder et, tout de suite, je comprends ce qu'il veut, il faut que j'y aille, je peux pas faire autrement. Ah! je suis bien malheureuse, allez!... Et dire que tout ça, c'est ma faute... Si j'y avais dit non, quand il voulait...
— Quoi ?
. — Ce que je voulais pas, pardine 1
— Et qu'est-ce qu'il voulait que tu ne voulais pas ?
Lors, Eugénie, toute rose, tortillant son tablier, a feint de baisser les j^eux et me regardant malicieusement en dessous, elle murmura :
2 4 LE P TIT JE[;NE homme
— Vous le savez peut-être ben !
— Evidemment, je le sais ! c'est-à-dire, je m'en doute... Alors, tu as bien voulu...
— Oui. mais il m'a bien promis qu'il réparerait...
— En t"épousant ?
— Oui... il me Ta juré.
— Serment de joueur, ma bonne Eugénie. Les hommes promettent toujours le mariage, seulement, tiennent-ils? voilà, tu dois le savoir, toi, mieux que personne, aussi pourquoi ne pas l'avoir forcé à réparer... avant.
— Je ne savais pas, moi. je ne savais pas. Il était à genoux, il avait les yeux hors la tète, il chiffonnait ma jupe, il avait Tair si tellement amoureux, ça y ferait tant plaisir qu'il me disait... Alors, j'ai point voulu le contrarier...
— Oui, tu es ce qu'on appelle une bonne fille. Et à toi, ça t'a-t-il fait plaisir?
— Ben I couci-couça... mais vous savez, on s'v habitue...
— Vraiment 1 raconte-moi ça par le détail...
— Ah I mais non, ces choses-là, ça ne vous regarde point, ça se dit pas à des demoiselles, je vas faire votre chambre !
Et là-dessus, elle se sauve la face réjouie, rejoindre son Ludovic que j'entends audessus de ma tète, battre les tapis en chantant à pleine voix :
C'est la reine d'Angleterre... ter. .. ter...
Etant jeune fille, je n*ai jamais compris la suite, mais ça doit être joliment polisson. Eugénie rit à gorge déployée en le suppliant de se taire à cause de moi... Dieu sait comment ça a pu finir cette chanson.. Je n'ai plus entendu rire, ni battre les tapis, je suis trop bien élevée pour être indiscrète... je n'ai pas voulu m'enquérir des causes de ce silence subit.
9 mai
En voilà bien d'une autre. Les malles de mon cousin Prosper viennent d'arriver et lui-même sera ici demain matin ou après-demain. 3iais ce n'est pas tout, en même temps que la lettre de Prosper annonçant son irruption au milieu des paisibles habitants de Busigny. papa a reçu une lettre d'un certain vicomte Robert de Parville.
— Quelle sombre moule ! s'est-il écrié après avoir lu la lettre. Cet idiot qui ne veut pas t'épouser parce que tu as de l'argent 1 Tiens, voilà sa lettre, fais-en des papillotes !...
Et aussitôt, sans que rien puisse l'arrêter ni ma mine interrogatrice, ni mes gestes de supplication, le voilà qui se lance à fond de train dans une charge furibonde, contre
la noblesse plus riche d'aïeux que d'écus et dont il se refuse à redorer les antiques blasons...
— Oui, oui, hurlait-il, je n'ai pas enfanté ma fille dans la douleur, pour la jeter aux bras d'un g'entillâtre cupide, sans honneur, sans probité. Fils de républicain, républicain moi-même, savant illustre et riche, mais honnête, je ne faillirai pas aux principes sacrés...
Je me suis enfuie épouvantée, laissant papa inonder de ses hyperboles Ludovic ahuri et Eugénie admirative qui s'écriait...
— Mais bon sang! qu'est-ce qu'ils attendent donc les électeurs de Busigny pour le nommer député, qu'est-ce qu'ils attendent donc ?.. .
Je me suis enfuie, avec ma lettre, la précieuse lettre de ce prétendant qui refuse ma main et suscite ainsi la peu redoutable colère de l'éminent docteur Taillebourg.
Je l'ai cette lettre, là, devant moi. J'ai la clef de l'énigme. . .
^^ Cher monsieur Taillebourg,
'^ J'apprends à l'instant, par ma tante, la douairière d'Hautpoul-Sansonet, les projets d'union que vous rêvâtes tous deux. Je n"v puis consentir. Votre fille estriche, je n'ai pas le sou. Je regrette vivement que cette inégalité de fortune m'empêche d'aspirer à la main de votre fille, jeune personne charmante, paraît-ilj et sortant de la banalité des partis à choisir, mais cette circonstance ne peut qu'augmenter mes regrets sans changer ma façon de voir... Je suis pauvre et pas à vendre.
^i Avec tous mes reg'rets, etc., etc..
^i Signé : Robert de Parville. >>
Je suis restée longtemps rêveuse après la lecture de cette lettre que j'ai retournée curieusement dans tous les sens, m'ingéniant à découvrir entre les lignes ce qui ne pouvait s'y trouver, me complaisant à l'examen de cette écriture allongée, aristocratique, me réjouissant à là signature de
Parville, de cette conformité de caractère qui lui fait signer ses lettres comme les miennes. Un grand trait brusque, impérieux sous le nom. Cet homme doit avoir de la volonté. De la race, j'en suis sûre, son écriture le dit... et du cœur... Oh 1 du cœur, j'en suis certaine... Refuser une millionnaire quipasse pour charmante, quand on n'a pas le sou... Ah ! ça, mais ça existe donc encore, ces personnages qui n'épousent pas une jeune fille pour sa dot... Je cro3^ais qu'on ne trouvait ça que dans les romans de Xavier de Montépin ou dans les élucubrations de Jules 31ary... 31ais oui, ça existe, ce papier en fait foi... Ce Parville est peut-être le dernier, le seul de sa caste à avoir des idées aussi arriérées, mais en tout cas, il les a...
Oh ! la vilaine pensée qui vient de me traverser l'esprit. 3iais si ces pensées-là n'étaient pas les siennes, si c'était — à moi le langage de Ludovic — si c'était du chiqué. S'il déguisait sous cette forme peu
3q le p'tit jeune homme
banale son refus du mariage pour rester avec sa maîtresse. 3Iais oui ! au fait, suisje bète ! c'est cela... c'est pour sa maitresse... Il a une maîtresse, lui î Oh ! c'est affreux ! . . .
Et voilà qu'immédiatement, je descends du piédestal ce Parville que je parais de toutes les A^ertus, que nous attribuons à l'être aimé, et que je traîne dans la boue de mes suppositions les plus infamantes et les plus indignes, celui que j'allais me laisser aller à aimer.
Quelles girouettes que les femmes I
4 mai.
J'ai passé une nuit épouvantable. Pas pu fermer l'œil. J'adore et j'exècre cet inconnu. Pour passer le temps, j'ai voulu me mettre devant la glace et me regarder
comme avant-hier ; mais il m*a semblé que quelqu'un m'espionnait, me regardait... Je me suis renfermée dans mes draps, rougissante et craintive, et je suis restée là... tremblante, oppressée, écoutant battre mon cœur, tandis que peu à peu, des ombres, des figures de rêve s'enhardissaient jusqu'à venir folâtrer sur mon lit. Toutes ressemblaient à Prosper et ricanaient en se montrant du doigt une silhouette vague de forme élégante qui, enlacée par des bras nus de femme, me souriait narquoisement...
Je me suis réveillée, en proie... à la fièvre...
Oh! ce Prosper Ménétrot... ce cousin insupportable!... s'il savait combien je le déteste...
J'ai essayé de me rendormir. Peine perdue.
xVlors j'ai pensé.
C'est curieux quand on pense, le chemin que font les idées. Des choses qui n'ont
aucun rapport avec les pensées précédentes, vous viennent à l'esprit, succèdent à des visions bizarres. L"irréel se joint au réel, le vraisemblable à l'absurde. Ainsi de M. de Parville j'en suis venu à Joyselle. Pourquoi ? Et-ce parce que Joyselle fut mon premier amour ? Quand je dis amour... je m'entends... 31ais il est certain que j'ai éprouvé pour mon amie Jo}^selle autre chose que de l'amitié.
Je la vois encore cette petite JoA'selle avec son air vicieux, ses yeux constamment cernés, toujours en train de frôler l'une de nous. Elle faisait le désespoir des bonnes sœurs. On n'osait pas la renvoyer à cause de sa famille — une des plus riches du pavs et des plus racées, et aussi parce que c'était la meilleure élève de la pension et qu'elle faisait honneur à l'école.
Douée d'une intelligence extraordinaire, d'une faculté d'assimilation remarquable, connaissant tout, devinant ce qu'elle ne
connaissait pas... j'entends tout ce qui faisait partie de l'instruction qu'on nous donnait, elle passait au milieu de nous comme un petit prodige.
En revanche, si ses notes de travail étaient excellentes, ses notes de conduite et de bonne tenue restaient déplorables. Cette fillette-là aurait débauché un régiment ! En classe, elle se hâtait de faire ses devoirs et d'apprendre ses leçons pour pouvoir, le reste du temps, nous écrire des lettres. Et quelles lettres ?
Je me rappelle la première qu'elle m'écrivit parce que celle-là me valut un pensum de la surveillante.
J'étais en train de faire une narration sur le meurtre de Prétextatus par la cupide Frédégonde, quand, je ne sais comment, un papier rose vint s'abattre sur le compterendu d'assassinat épiscopal. Je regardai autour de moi et je vis Joy selle qui, profitant de la distraction de la surveillante, m'envoyait des baisers. Je ne comprenais
pas ce qu'elle me voulait, je me mis à rire. Un geste de Joyselle m'éclaira... J'ouvris adroitement la lettre. Elle commençait ainsi :
/< 31on petit pigeon adoré, ma colombe aimée, mon oiseau chéri, je meurs d'amour... »
— ^lademoiselle Taillebourg, voulez-vous m 'apporter le papier que vous lisez ?
C'est la sœur qui m'avait Vu rougir en lisant ce début d'ornithologie passionnelle, et qui me demandait ce billet suspect.
Un instant je restai hésitante... la sœur avait l'air si menaçant, que lui désobéir m'apparut comme une chose impossible, comme une chose nécessitant un courage surhumain. D'un autre côté, Joyselle avait l'air si malheureux. 31a foi. je n'hésitai plus, je portai vivement à ma bouche la petite lettre rose... et crac ! je me mis en devois de la mâcher consciencieusement.
Jo3'selle était sauvée.
Je subis seule la fureur de la surveil-
lante, qui, persuadée que c'était une copie qu'une autre élève m'avait fait passer pour me faciliter la tâche, me donna à copier plusieurs chapitres de l'histoire romaine et me classa bonne dernière en composition française.
Pour être franche, je dois avouer que si le pensum à apprendre me fit faire la grimace, être la dernière de ma classe me laissa très froide.
Papa, disons-le hautement, ne s'est jamais occupé des rapports et des classements qui lui venaient de l'école, que pour critiquer le papier que l'on gaspillait à de pareilles futilités.
Je fus de cette affaire-là très haut cotée dans la pension. J'avais résisté à la sœur et je n'avais pas trahi une camarade. 3Ia popularité gagna deux cents pour cent et il fut désormais acquis dans les xVnnales scolaires que Pierrette Taillebourg était une bonne fille et pas caponne du tout.
Toute bonne action joorte en elle son
châtiment, dit la sagesse des nations. La sagesse des nations qui se fourre habituellement le doigt dans l'œil jusqu'au coude, a paru une fois, sais-tu, avoir raison.
Voici comment Joyselle sut reconnaître ma discrétion. Elle commença par en manquer totalement, en se permettant, le soir, pendant que nous nous rendions au dortoir des caresses digitales telles que j'eus recours à un mo3^en radical pour clore cette série d'arpèges que l'obscurité favorisait. Je passai devant ma camarade, proiitant de l'inévitable et volontaire bousculade qui se produisait quotidiennement au tournant de l'escalier.
Il faut croire que l'aimable petite qui avait pris ma place trouva le jeu à son goût car elle s'arrangea pour arriver la dernière dans le dortoir et sa robe me parut singulièrement chiffonnée.
Le lit de Jo3'selle était voisin du mien. Elle ne dit rien en regagnant sa place mais me regarda d'un air si triste, si triste
que j'en fus bouleversée. J'en oubliai de répondre aux prières que nous avions coutume de faire au pied de notre lit et j'écourtai considérablement la méditation qui clôt les prières du soir. Cela me valut un mauvais point.
Je me déshabillai en hâte, en silence comme c'est l'usage, et me glissai dans mon lit en ayant soin de ne pas laisser voir une seule parcelle de mon corps, ce qui aurait pu donner de mauvaises pensées à mes voisines et les induire en tentation. Bientôt chaque élève fut enfermée dans son petit lit, le gaz fut baissé et les quelques voix qui répondirent à l'invocation dernière de la sœur mettant notre sommeil sous la protection du Seigneur se firent de plus en plus rares. Tout le monde dormait ou presque. Deux élèves au moins ne sommeillaient pas, Joyselle et moi.
Je la regardais, silencieuse et triste, me regarder. Son souffle irrégulier venait jusqu'à moi. La faible clarté de l'unique bec
de gaz qu'on laissait allumé mais qu'on baissait de telle sorte qu'il ne paraissait -dans le vaste dortoir que comme un faible point rouge, une petite étoile tremblotante, ne me permettait pas de voir comme je l'aurais voulu le visage de Joyselle. Je la devinai larmoyante et chagrine. 3Ia pitié s'accrut de la tristesse que je lui supposais.
— Joyselle.
— Quoi ?...
Ma voix doucement allait vers elle. J'usai de précautions infinies car la surveillante quoique couchée pouvait ne pas dormir. Ma tète au bord du lit fouillait dans les ténèbres, s'efforçant de ne pas donner léveil aux autres élèves, s'approcbant de Joyselle le plus possible. Les lits étaient si rapprochés qu'en étendant le bras j'aurais presque pu toucher le lit de ma voisine.
— Jo3^selle. tu m'entends.
— Oui... ne fais pas de bruit... parle plus bas...
Elle parlait si bas que j'avais peine à Tentendre.
Je me conformai, par prudence, à sa recommandation et tout bas, tout bas, si bas que nul ne pouvait nous entendre à moins d'être entre nous deux, je murmurai :
— Tu es fâchée ?
— Oui, tu es une méchante.
— Tu m'en veux ?
— Non, je t'aime trop pour t'en vouloir !
— Moi aussi je t'aime.
— Pas comme je voudrais, tu m'aimes comme une camarade.
— Eh bien !
— ÔMoi, je t'aime plus que ça. Chut, ne fais pas de bruit. Ecoute, si tu étais bien gentille, tu me ferais une place près de toi dans ton lit.
— Oh!
— Tout le monde dort^ personne ne le saura.
— Xon, je ne veux pas. Ce n'est pas décent.
— Tu ne veux pas ?
— Xon.
■ — C'est bien, bonsoir.
Et brusquement Jo3'selle me tourne le dos. J'essaie de renouer la conversation, impossible. Joyselle ne dort pas, je la devine sifflotant entre ses draps un air de cantique, que faire ?
31a foi, tant pis ! personne ne le saura, et puis quel mal y a-t-il à causer gentiment toutes les deux, dans le même lit. En somme, on ne fait pas de mal.
— Joyselle, Jo3'selle, viens.
Je n'avais pas plutôt terminé ma phrase qu'avec une rapidité et une adresse inconcevable Joyselle se g'iissait dans mon lit. rampant entre les draps contre mon corps avec la souplesse d'une couleuvre.
— Comme tu es gentille, ma petite Pierrette, et comme je t'aime !...
J'étais un peu honteuse, un peu confuse,
mais ravie au tond. Il me semblait que j'étais près d'un gros péché et qu'il ne tenait qu'à moi de goûter au fruit défendu. J'avais la certitude à ce moment de ne pas succomber et, blottie contre Joyselle qui me serrait dans ses bras, j'éprouvais une joie indicible dans la peur d'être découverte et le plaisir de faire une chose qui n'est pas permise. Joyselle ne devait pas éprouver ce sentiment-là et toute crainte était depuis longtemps bannie de son cœur. Elle couvrait de baisers très doux et très longs ma nuque où courait son haleine chaude, elle mordillait mes cheveux, s'attardait à roucouler dans mon oreille des mots d'amour bébêtes et tendres qui me chatouillaient comme d'audacieuses caresses.
Je restai toujours à ma place, immobile, peureuse et contente, sans faire attention aux protestations passionnées de Joyselle... même quand sa bouche vint s'écraser sur la mienne je ne bougeai pas. Je trouvai à son baiser une saveur acre qui ne me
déplut pas; volontiers j'acceptai sa caresse et mes lèvres cherchèrent les siennes, mais quand je sentis sa main s'égarer le long" de mes cuisses, quémandeuse dun plaisir inconnu, je me roidis de toutes mes forces, refusant impérieusement.
— Xon... non... pas ça...
Joyselle insistait — mais en vain — j'étais inflexible. Sa bouderie fut de courte durée. Ses baisers recommencèrent avec plus d'ardeur... Ses mains plus indiscrètes ne descendirent pas jusqu'à la caresse dernière, mais se complurent à l'effleurement de mes seins qu'elles pétrirent avec passion. Je sentais la fièvre m'envahir, un sentiment étrange alanguir mes membres, c'était quelque chose de douloureux et d'exquis, une minute entière je restai anéantie, abîmée dans une inoubliable sensation.
Soudain je revins à moi tenaillée par une douleur aiguë dans le bas-ventre... Je sentis la tête de Joyselle sous mes mains. De toutes mes forces, brutalement je pris
ses cheveux et je tirai, poussant un cri terrible...
Je m'évanouis...
Je me retrouvai à l'infirmerie de la pension. 31on délire était passé, ma fièvre était tombée, j'étais en pleine convalescence : papa, penché sur mon lit, souriait avec bienveillance, promenant de ci de là son cornet acoustique et étourdissant les infirmières du mugissement de ses improvisations.
Je revins me rétablir à Busign3^
Quand je pus reprendre mes études, je ne retrouvai plus Joj^selle. On Tavait renvo5"ée. Elle avait pris toute la faute sur elle et déclaré qu'elle avait profité de mon sommeil pour venir faire... ce qu'elle avait fait.
Pauvre Joy selle !
Elle partie, je sentis qu'il y avait un vide pour moi dans cette pension où jamais je n'avais fait à elle la moindre attention.
Je me pris à l'aimer. Je lui découvris des qualités qu'elle n'avait pas, et je regrettai sincèrement la perte de son amitié... mais de son amitié seulement.
Et c'est en pensant à 31. de Parville que j'ai pensé à Elle, parce qu'il m'est venu soudain à l'esprit cette vision de 31. de Parville prenant la place de Joyselle.
Quelle eût été dans ce cas mon attitude ?...
Je ne veux pas me répondre, je crains ma réponse.
On se demande souvent à quoi rêvent les jeunes filles?... On suppose des choses extraordinaires, des vices inouïs, ou bien des candeurs exquises, d'adorables enfantillages. Je puis, pour ma part, affirmer que l'une et l'autre supposition sont fausses... Une jeune fille a toujours dans le coin de son cœur un jeune homme qui sommeille et tout : vice, amour, naïveté, passion, désir, elle rapporte tout à celui qui sera, qui doit être son mari. C'est toujours le mari qui doit profiter de la moisson d'illu-
sions, de rêves, d'amour et de bonheur que cultivent les jeunes filles. C'est pour le mari qu'elles sèment. S'il ne récolte pas, c'est sa faute.
5 mai.
o mai.
A Paris, nous sommes à Paris... et j'écris ceci à Thôtel de Navarre et du Léopard Britannique... peut-être même dans la chambre où papa et ma volage Adélaïde de mère, séjournèrent pendant les quelques jours que dura le miel de leur lune nuptiale.
Racontons les faits :
C'est long", très long*, il y aurait de quoi écrire un volume avec les nombreux inci-
40 LE P"TIT JECNE homme
dents qui se déroulèrent à Busign}' pendant la mémorable journée du 5 mai.
Je narre pour l'histoire :
Donc, le 5 mai, au matin, m'étant levée pleine d'indifférence envers Prosper et envahie par le naissant amour de cet obsédant Parville, dont la pensée me poursuit depuis mon départ de Busign}^ Oh 1 oui, me poursuit. C'est un rêve aimable que je ne veux pas laisser évanouir. Donc, me promenant solitaire et pensive à travers le minuscule salon que papa appelle mon boudoir, et dans lequel ne tiendraient même pas les spectateurs de la Porte Saint-31artin à une représentation de MîJie la Mûr échelle. Je vis venir à moi Ludovic, solennel et g'ourmé.
Ce n'était pas le Ludovic habituel. Il était endimanché, une gerbe de fleurs entre les bras, sur lesquelles une lettre ouverte semblait inviter à prendre connaissance du contenu.
Quelle est cette tenue inaccoutumée
Ludovic, et pourquoi cette gravité dans votre regard d'habitude plus jovial? Vous est-il arrivé malheur, qu'avez-vous perdu?
— Le bonheur, mademoiselle, a gémi rélégiaque Ludovic, et laissant tomber à mes pieds sa botte de fleurs, il y va du récit de ses infortunes. Il ne peut plus vivre à Busigny. Il s'étiole dans ce patelin ridicule et stupide ; il renie les humbles joies campagnardes, le calme paisible des plaisirs rustiques, il lui faut maintenant la vie à grandes guides, les petites femmes, les folles ivresses, ohé ! ohé !... Le malheureux divague, pour sûr.
— Mais, Eugénie, lui dis-je, qu'est-ce que vous en faites ^
— Ah ! Eugénie, voilà justement ce qui me brise le cœur, J'ai la mort dans l'âme de la quitter, je sens que je ne survivrai pas à sa perte... j'en mourrai, pour sûr, ce sera le plus grand chagrin de ma vie.
— Alors, restez !
— Rester? oui, ça serait une idée, mais
non... non... à quoi bon ? est-ce que je peux rester... regardez-moi. mademoiselle... regardez-moi ! Ai-je la tète d'un type qui se contente des fades attraits de la vie busignesque î
Et le triomphant Ludovic, l'œil fier, le regard conquérant et altier, se pose de face, de profil, fait résonner ses cordes vocales, joue des articulations, en un mot étale tous ses charmes pour bien me faire comprendre qu'un pareil trésor ne saurait rester enfermé à Busigny.
La bêtise de ce pauvre Ludovic me navre et m'irrite. J'approuve cependant le départ de Tex-amant d'Eugénie, persuadée que le successeur d'un tel imbécile sera certainement mieux.
— Voilà une lettre ! Et, ce disant, Ludovic, impoliment, plie la lettre et la met dans une enveloppe qu'il cacheté. Moi qui brûlais de connaître les beautés épistoaires de ce bellâtre imprévu. — Voilà pour Eugénie I j'ai compté sur vous pour la lui
remettre, moi, je ne peux pas, j'ai le cœur trop sensible. Je ne l'attends pas à cause que le train pour Paris part dans un quart d'heure... Oh ! vous pouvez regarder, mademoiselle, j'ai bien mis l'adresse, avec un timbre. Naturellement, j'ai mis un timbre de quittance, puisque je la quitte !
L'involontaire, mais horrible à peu près de Ludovic, me donne une telle envie de poufier que je me détourne pour cacher mon visage.
Ludovic se méprend sur mon geste ; il croit que je pleure. Il s'émeut à son tour et s'enfuit en criant : € Pleurez pas, mademoiselle, soyez forte, je reviendrai I »
Ah ! j'ai rarement ri d'aussi bon cœur. L'ingénue prétention et la renversante bêtise du Ruy Blas d'Eugénie, m'ont si fort diverti que je ris encore quand se présente ma camerera mayor.
— Tu veux, Eugénie ?
— Ludovic, vous l'avez point vu par hasard, mamzelle ?
— - Si... si... et mes rires redoublent î
Un peu calmée, je lui remets la lettre, qu'elle ouvre en tremblant.
Elle lit avec attendrissement les premiers mots, mais à l'émotion succède la fureur la moins distinguée qui explose en ces quelques adjectifs... porcins :
— Ah I bougre de salop ! . . . cochon ! . . . me planter là, comme ça 1 ah ! je t'apprendrai à trousser les filles, espèce de propre à rien, attends un peu que je t'attrape, triple saligaud ! Tu me le paieras, miroir à cat...
Hein ? J'interromps à temps Eug'énie^ pour la rappeler au sentiment des convenances... et des mots qu'il urge de ne pas employer devant une jeune fille, au moins sans lui en montrer l'emploi incongru.
Mais elle ne m^'écoute pas, l'emportée donzelle ; elle va, vient, tourne, vire-volte, renverse les meubles, grogna de ci. de là, bourdonne, s'échappe, hurle, brise unepotiche et finit par s'écrouler datis lîi berbère qui gémit sous son poids...
LE P'TIT jeune homme 5I
Le cyclone s'apaise. Je peux enfin prodiguer à cette humble Ariane tout l'arsenal des banales et habituelles consolations.
Rendons-lui justice I Elle ne m'a pas écouté une seconde. Puisque je m'époumonne en vain, je prends le parti d'observer un prudent mutisme ! . . .
C'est ce qu'attendait évidemment Eugénie, car à peine me suis-je tue qu'elle repart à travers le salon, implorant à tous les échos, l'indicateur des chemins de fer. Après avoir tant crié, c'est peut-être pour elle unB façon de rentrer dans la bonne voix...
■ — Un indicateur ? Pourquoi faire ?
— Pour aller à Paris, donc !
— Mais quoi faire ?
— Retrouver Ludovic, pardine !
— Hein ! tu ferais ça ! tu irais à Paris pour retrouver ce vilain lâcheur? Eugénie, tu n'as pas de cœur I
Une idée saugrenue surgit en moi : ce que fait Eugénie, pourquoi ne le ferais-je
pas ? Elle va chercher son amant, pourquoi n"irais-je pas chercher mon fiancé ?
Je me plonge aussitôt dans un abime de réflexions qui doit amener un plan fou, invraisemblable, fantastique, mais digne de la fille du docteur Taillebourg. Tel père, telle fille.
Je rêve, accompagnée en sourdine par le barbotement d'Eugénie qui patauge dans les réseaux de son indicateur.
Je rêve et voici à quoi je rêve. Je veux arriver à connaître ce Robert de Parville ; je veux l'épier, l'étudier, l'analyser, sans qu'il sache que je suis là. C'est peut-être pas très loyal. C'est de l'espionnage. ..pour le bon motif. Vivre sa vie de tous les jours, entrer en relations avec lui, sans qu'il sache tout d'abord qui je suis, tâter le terrain (il me semble que l'expression est vilaine, tant pis !; devenir son amie, sa camarade, non pas sa... mais bien son camarade... Oui, j'ai trouvé le mo3'en, il faut que j'aille là-bas, à Paris... Pour Parville
et pour tout le monde... je serai un jeune homme, un p'tit jeune liomme venu pour faire la fête... xVh 1 comme cela va être amusant ! Faire le mardi-gras toute seule, sans masque, sans confetti ! Jouer la comédie en ayant des petits désirs dramatiques au fond du cœur. X'être qu'un petit provincial que d'indulgents parents auront laissé venir jeter sa gourme à Paris î... Vive le P'tit jeune homme ! Et puisqu'il ne faut que se désexuer pour avoir le droit de tout voir, d'aller partout sans contrôle, sans crainte d'obstacles d'aucune sorte, je changerai de sexe... Aussi bien ce ne sera pas la première fois qu'une femme... Ce que vais faire, d'autres femmes Pont fait. Ainsi donc, c'est dit. On dit même qu'il y a des femmes qui ont si bien changé de sexe que leur nouvelle fonction a presque créé Porgane. Ainsi madame Dieulafoy, dit-on... 3Iais ne réveillons pas de vieilles pierres. Mon plan est dressé... Une s'agit
que de l'exécuter. C'est facile. De l'audace. A moi. Danton !
■ — Dan... quoi, mam'zelle Pierrette?
— Tais-toi, Eugénie, ne dérange pas ne trouble pas l'éclosion de mon idée, laissela devenir admirable et folle. Femme en qui j'ai mis toutes mes complaisances, approche, cependant. Tu veux aller à Paris, pas ? moi aussi.
— Pour retrouver Ludovic ?
— Xon. un autre, ne m'interroge pas.
Ecoute et tâche de comprendre. Eug'énie, je veux aller à Paris, toi aussi, rien de plus simple, nous allons aller à Paris.
— Ah ! en v'ià une bonne idée, mais, qu'est-ce que va dire de ça, monsieur le docteur... s'il voulait point?
— Xous ne lui demanderons pas son avisl... D'ailleurs, papa est tellement occupé de son savon gazeux qu'il ne s'apercevra seulement pas de notre absence.
Mais... car il y a un mais, nous ne pouvons aller à Paris ainsi... Deux femmes seules.
dans la moderne Babylone, c'est ennuyeux. Nous sommes jeunes, on nous suivra, on nous fera la cour, pas de ça.
— Alors ?
— Laisse-moi finir. Il ne faut pas que nous soyons des femmes. Il faut que nous soyons des jeunes g'ens, de petits jeunes gens, qui se baladent le nez en Tair, l'air insolent, la cigarette au bec.
— Des jeunes gens ?
— 31ais oui, crétine, des jeunes gens.
Nous allons nous habiller en hommes, comprends-tu, comme ça nous serons plus libres... Nous irons partout, au café, au théâtre, dans les endroits où les femmes ne vont pas... partout enfin..., et puis, si jamais papa, pris d'une subite tendresse paternelle, s'avisait de me faire rechercher par la police, bernique!... Qui ira jamais s'aviser que ces deux jeunes clubmen qui foulent d'un pas léger l'asphalte du trottoir ne sont autres que Pierrette Taillebourg et Eugénie Gibon...
56 LE p'tit jel^'e homme
J'aurais pu parler encore longtemps. Eugénie, médusée, abrutie, me regardait avec l'œil dilaté d'un quadrupède qui verrait passer un express rempli de réservistes.
J'achevai de conquérir cette âme simple en jetant plusieurs fois le nom de Ludovic dans mes palabres, et quand je fus sûre de l'avoir gagnée définitivement à ma cause... je l'envoyai quérir dans le couloir une des malles de mon cousin Prosper.
Faire sauter les serrures, éparpiller au milieu du boudoir les vêtements masculins, fut fait avec une rapidité surprenante. Mon choix fut vite fait... Un pantalon neuf dernier cri. un gilet fantaisie et un délicieux smoking devinrent ma propriété, ainsi qu'une chemise à faux-col, un monocle, un étui à cigarettes et un stick d'une suprême élégance. Allons, j'avais mal jugé Prosper... Ce garçon a parfois du goût... Il est petit, mince, ses vêtements doivent m'aller... Un chapeau dit Frédéric Humbert devint aussi ma proie... Et pendant
qu'Eugénie, ravie, piétinait sur les vêtements, indécise dans son choix, je m'empressai d'aller faire ma toilette... Ce fut plutôt drôle... L'insertion de mes jambes dans un caleçon bigarré me causa un certain émoi. Pour le pantalon, ce fut moins compliqué, le caleçon m'avait habituée. La chemise aussi fut mise sans difficulté... le -faux-col, les manchettes... tout ça marcha rapidement... ^lais le chapeau... Ah I ici pourquoi ne l' avouer ai-je pas, je fus héroïque... Trop petit pour recouvrir la forêt de cheveux qui pouvait me trahir, ce chapeau me causa une indicible angoisse.
Mais la nécessité parla, la raison parla et d'une main rapide autant qu'inhabile, je fis tomber à mes pieds ma toison d'ébène. Oh ! le froid du ciseau sur la nuque... Je n'oublierai de longtemps cette première sensation... mais, il le fallait... c'était pour Robert... Ah! Parville, Parville, que de baisers il vous faudra donner pour racheter ce sacrifice... Toute votre vie et la
mienne n"y suffiront pas... Là. ça y est... Tout est coupé, 31ais je suis fort bien ainsi... Sans doute. j"ai bien Tair féminin, un peu grêle... mais c'est charmant. Si j'étais femme, je me ferais la cour... Allons, allons, Pierre, mon garçon, soyons sérieux. Je dis Pierre : Pierrette étant momentanément décédée avec m^a chevelure.
J'ai un petit air mauvais sujet qui m'enchante... Remettons à plus tard les compliments, et voyons ce qu'il advient d'Eugène Gibon.
Eugène est encore Eugénie. Je la trouve, désolée, sur un amas de vêtements, tel 31arius sur les ruines de Carthage. Après avoir hésité à me reconnaître, Eugénie, riante et pleurante, me montre, d'un air navré, deux pantalons de Prosper que ses formes puissantes ont fait craquer...
31ais je ne m'émeus pas pour si peu. Avec mes vêtements d'homme, j'ai revêtu une âme virile. D'un ton cavalier, je morigène Eugénie et je lui enjoins d'aller se fournir
dans la garde-robe de papa. C'est laid, les vêtements de l'auteur de mes jours, c'est démodé, mais suffisamment ample pour contenir l'arrière-train et la poitrine majestueuse de ma camarade d'équipée.
Eugénie a poussé un cri. Elle a vu ma tête dépouillée. Je ne lui laisse pas le temps de réfléchir, de formuler d'inutiles plaintes, je défais son chig'non^ et crac ! en trois coups de ciseaux, j'abats ses cheveux carotte. Elle inonde ses mèches ridicules de larmes en maudissant Ludovic. Ayant ainsi prouvé ma science de coiffeur, j'envoie Eugénie s'habiller dans ma chambre, et je vais fureter dans la chambre de papa pour me procurer l'indispensable viatique nécessaire à notre voyag"e. L'ordre, qui règne dans la maison du docteur Taillebourg*, est tel que je trouve de l'argent dans son armoire à glace, dans un secrétaire ouvert, sur la cheminée et dans un tiroir où des bas de filoselle — papa porte des bas — alternent avec des manuscrits.
6o LE p'tit jeune homme
des rasoirs et un blaireau pour se faire la barbe.
Je récolte ainsi une dizaine de mille francs. Ce sera sans doute assez. Papa ne m'en voudra pas de m'avancer cet argent sur ma succession, s'en apercevra-t-il ? N'importe, je vais le prévenir et je lui écris la lettre suivante que je mets bien en évidence sur son secrétaire, dans sa chambre.
« 3Ion cher Papa,
^{. Je vais à Paris, cette sombre moule de Parville me hante, je veux être sa femme, je te reviendrai vicomte-se de Parville, ou rien, ^lon petit papa chéri, ne t'ennuie pas trop et sois sans inquiétude.
« Ta fille qui t'aime, comme tu l'aimes, à la folie.
Pierrette.
^<P.S. — J'emmène Eugénie, ne la cherche pas. J'emporte quelques billets de mille. Si cette somme, modeste selon moi, ne suffit pas, je t'écrirai où tu dois me combler de
LE P'tIT jeune homme 6l
tes largesses. Les soirées sont fraîches, ne prends pas mal. Couvre-toi le soir, travaille et sois aussi heureux que ta fille espère l'être un jour. »
Un peu alambiquée, cettç dernière phrase, bah ! ça suffira pour le calmer. Les fureurs de papa sont d'ailleurs de courte durée.
Mais qu'est-ce qui vient là ? c'est Eugénie !... Oh! la touche d'Eugénie transformée en mâle ! Eugénie, les yeux rouges, pleurant ses cheveux, affublée d'un invraisemblable feutre, d'une gaucherie ridicule, qu'augmentent un inénarrable pantalon à carreaux et une redingote safran l Elle me regarde de ses bons gros 3^eux qui luisent, bêtas, sous les paupières gonflées, tandis qu'éclate comme une note discordante la -rougeur de ses grosses joues. On jurerait qu'elle est peinte. Elle a la tête ronde ridiculement et ressemble à ces bergères suisses qu'on trouve dans toutes les « Arches de Noé » à l'usage des enfants.
Je dissimule mal une violente envie de rire, sous une quinte de toux que j'attribue à un quelconque courant d'air.
Eugénie s'enquiert de mon opinion.
— Tu es très bien, lui dis-je. Tu as l'air d'un bonbon fondant, on a envie de te croquer, en plusieurs fois... Oh ! quelle gaffe! le nœud de ton chapeau est à droite, c'est à gauche qu'on porte le nœud... Je mets en place le nœud séditieux et j'invite Eugénie à marcher. Elle marche très mal, l'air pataud, embarrassée de ses mainSy cherchant machinalement ses jupes.
Je parviens cependant, après de nombreux essais, à masculiniser son allure et tandis que, sur mon conseil, elle fume une cigarette, non sans tousser à maintes reprises, je parcours l'indicateur. Nous avons un train dans trois quarts d'heure. Un express qui ne s'arrête pas de Busigny à Paris. C'est parfait^ le temps d'emballer quelques menus objets dans mon sac de voyage, et nous allons filer. Mais
qu'entends-je ? la voix de papa, dominée par celle de Prosper. Tout est perdu. Xon, pas encore. J'entraîne Eugénie plus morte que vive dans le cabinet attenant au boudoir et ferme a double tour la porte derrière nous. Il était temps...
Papa, suivi de Prosper, entre, appelant :
— Pierrette... Eugénie I... où ètes-vous? Tu vois, Prosper, elles ne sont plus là.
Tiens, ta malle est ouverte, les vêtements éparpillés... Qu'est-ce que ça veut dire ?...
Et le digne savant, dont j'observe par le trou de la serrure la curieuse mimique, regarde Prosper quémandant une réponse qui ne vient pas...
Prosper balbutie, déconcerté et enflant la voix, hurle dans le cornet acoustique, demandant une explication.
— Ah I parfait ! j'y suis, Pierrette a été entraînée par sa passion... C'est ça... elle a voulu te faire une farce... s'habiller en homme... quelle drôle de fille!
Et là-dessus, il s'embarque dans une
description détaillée de mon caractère, des fugues de ma mère, et conclut en déclarant que je serai pour Prosper un excellent parti...
— Une folle et un idiot, vous êtes faits pourrons entendre...
Eugénie, dont j "ai grand'peine à calmer la gaîté, a fourré son mouchoir dans la bouche pour étouffer son intempestive hilarité, et la face congestionnée, assise par terre, s'amuse comme une petite folle...
— Ah ! oui, s'écrie soudain papa, qui n"a rien compris à la nouvelle demande de Prosper. Ah !... oui, tu veux la voir tout de suite... C'est bien... elle doit être dans sa chambre, je vais la chercher.
Papa n'est pas arrivé jusqu'à ma chambre. En traversant la sienne, il a vu ma lettre et revient en courant la faire lire à Prosper. qui tombe suffoqué dans un fauteuil tandis qu'un quelconque visiteur, qui a déjà sonné plusieurs fois, carillonné à tour de bras.
Comment se fait-il que Louis ou Eulalie n'aillent pas ouvrir?
— Ils sont au village pour les provisions. C'est l'heure du marché, m'explique Eugénie.
Je n'ai pas le temps de commenter cette réponse, car le visiteur au carillon vient d'entrer.
C'est lui, Robert de Parville I Je ne l'ai jamais vu, jamais vu son portrait, mais aux battements précipités de mon cœur, à la rougeur qui m'empourpre soudain la face, je devine que c'est lui.
Eugénie veut voir, je la repousse brutalement, mon œil semble vissé au trou de la serrure.
C'est bien lui tel que je l'aurais voulu — tel que j'aurais désiré qu'il fût... Grand, mince, élégant, la moustache en croc, le reg'ard clair... Il est beau, vraiment beau, mais surtout ce qu'il a de mieux, c'est sa voix. Oh ! cette voix, d'un charme pénétrant, chaude, profonde ! quelles sensa-
tions étranges, elle a éveillées en moi, quand pour la première fois, je Tai entendue vibrer sous les voûtes du château de Busigny habituées à la crécelle d'Eugénie et au chaudron fêlé du docteur Tailleboiu-g !
Il parle !
Il s'excuse d'avoir violé la demeure paternelle et d'avoir franchi le seuil sacré, dont la porte était ouverte, après avoir cassé le cordon delà sonnette. Il a l'air railleur et sous son indifférence polie, perce la blague hautaine d'un grand seigneur qui s'amuse.
On l'écoute avec déférence, Prosper du moins, car mon père dont la surdité amène toujours les quiproquos les plus vaudevillesques. et qui perpétue la tradition des ganaches de comédie, ne manque pas à son devoir et s'embarque dans un récit fabuleux sur la nécessité pour lui d'avoir ce nouveau traité de chimie qu'il avait prêté à l'instituteur et qu'il veut à tout prix.
yi. de Pareille pris pour l'instituteur !
Un autre eût été désarçonné. Pas lui ! Il a souri bénévolement, approuvant les dires de papa, comme si cet étonnant discours était la chose la plus naturelle du monde, puis il s'est tourné vers Prosper.
31on cousin a expliqué la surdité de papa. Je g'age que ^1. de Parville s'en doutait un peu.
Obligeamment il a engag'é Prosper à communiquer par écrit avec le brave sourd et ayant ainsi mis fin aux obligatoires hurlements qu'amène tout entretien avec papa, il s'est présenté :
— M. de Parville ! celui que... celui qui... a zéza3^é Prosper... celui... lisez... lisez... monsieur...
Et plein de courroux, il met ma lettre sous les yeux de son rival.
Pauvre lettre ! Pourvu qu'il n'y ait pas de fautes d'orthographe I .. . Ah î si je pouvais ravoir mes pattes de mouche ! Ah î si j'avais pu prévoir qu'il lirait...
Il a fini... vSon visage s'est éclairé d'un sourire en rendant la lettre.
— Tous mes compliments, a-t-il murmuré! Pas ordinaire! Pas banale, ^llle Pierrette ! Elle est racée. Elle me plaît décidément ! Allons, voilà qui change mes dispositions à son ég'ard !
Prosper, hébété, ouvre des 3^eux plus larges que des soucoupes. Papa tend indiscrètement le pavillon et son cornet s'efforce de saisir quelques bribes de la conversation, et moi haletante, inquiète — dame!
c'est de moi qu'il s'agit — je dévore du regardai, de Parville.
Je ne puis raconter tout au long l'affolante conversation qui eut lieu, mais autant qu'il m'en souvienne^ elle peut se résumer ainsi : Parville a3'ant refusé de m'épouser à cause de sa pauvreté, sa tante avait cru devoir le doter pour l'encourager à me venir voir. Il avait de nouveau refusé. Sur ces entrefaites un vieil oncle qu'il n'avait jamais vu était mort, lui léguant sa fortune.
Alors pour faire plaisir à sa tante, il s'était décidé à venir me voir, tout en déclarant qu'il resterait garçon. 3Iais la lecture de ma lettre avait bouleversé sa façon de voir et c'est d'un ton décidé qu'il a déclaré à Prosper qu'il posait sa candidature à ma main.
— Mais, a-t-il ajouté, nous ne nous battrons qu'à armes courtoises, mon cher rival, et quand nous aurons rejoint votre cousine.
Prosper enchanté a raconté ■ — ah ! si tous avaient su que j'étais là — ma fuite avec Eugénie sous des vêtements à lui, a donné une description fausse de nous deux, et coiffant mon père d'un étrange mais suranné haut-de-forme, il a fait mine de l'entraîner à la gare. Parville allait se joindre à eux, quand — De us ex machina — le garde champêtre a fait une apparition sensationnelle.
En voilà un que je bénis ; sans lui tout était raté — sans lui et sans papa. — Car
c'est papa qui motivait la venue de ce serviteur modeste de la commune.
Papa, appelé en visite chez la veuve 3iatifon. une vieille pa^^saiine diabétique, lui avait donné en guise de médicament un pain de son savon pour blanchir les nègres, puis était parti sans plus d'explication. La bonne vieille croyant que ce savon était un remède. Tavait ingurgité et à l'heure actuelle se roulait dans d'atroces convulsions, ameutant le village sous ses fenêtres, criant que le docteur Taillebourg l'avait empoisonnée. Pour calmer la rumeur publique, on avait enjoint au garde champêtre de ramener à tout prix le docteur. Fidèle esclave du devoir, le garde, aussitôt entré, a pris mon père au collet sans vouloir rien entendre et l'a traîné au village suivi de Parville et de ProsjDcr plaidant tous deux la cause de celui qu'ils espèrent avoir pour beau-père.
On devine — une fois la maison privée de ces^ hôtes gênants — avec quelle hâte
Eug'énie — Eugène désormais — et moi Pierre nous avons filé vers la gare libératrice. Il était grand temps. J'ai pris rapidement deux billets de première et en route pour Paris. Pierre et Eug'ène, les deux p'tits jeunes hommes, ont quitté le toit familial !... ils sont déchaînés. A nous la grande vie, les courses, les cafés^ le monde où Ton s'amuse... Qu'est-ce qui arrivera, je n'en sais rien... Mais bah [ le train roule — Busigny est loin — nous emportant vers une vie que nous n'aurions peutêtre jamais connue. Nous entraînant — qui sait — vers le bonheur peut-être... Oh I oui, ce doit être vers le bonheur, mon cœur me le dit. Cours, brave express, dévore l'espace, le temps fuit. Les minutes sont des heures. Il n'est jamais trop tôt pour être heureux. Plus vite^ plus vite...
mai.
Je suis fourbue. Ah ! dame, la vie de Paris n'est pas la A'ie de Busigny. Puis, tout en cherchant Parville. il a fallu nous nipper, dresser un plan. A la vérité notre plan jusqu'ici a consisté à courir de taverne en café, de café en brasserie et c'est tout. Ça ne peut pas durer comme ça. Eugénie — je le vois bien, trouve ça charmant, fait de l'œil aux hommes quand je ne la regarde pas — mange comme quatre, boit comme six et parle de Ludovic quand je lui en parle. Eugénie e>t en train, je le parierais, d'oublier son séducteur. Ça c'est son affaire, mais moi, ça n'est pas la même chose, je n'ai pas été séduite, moi. Je n'ai aucune raison moi d'avoir soupe de M. de Parville. Je veux le connaître, et pour le connaître, il faut évidemment que je le retrouve.
O moun païs, o Toulouso, Toulouso.
me déchire soudain le tympan.
Ça, c'est Torgane enchanteur de notre voisin d'hôtel, le commandant Labadilhe, pas de campag'ne, pas de blessures, officier d'académie et en retraite...
Tous les soirs, tous les matins, retentit le cuivre de ce sauvage enfant du 3Iidi... Quelle voix ils ont dans le pa3^s du cassoulet. Pas possible, ils sont tous ténors par là...
J'ai bien essayé de changer de chamb, e, mais tout est pris.
D ailleurs, sauf l'inconvénient du guerrier hurleur, nous sommes très bien. Au premier étage. Chambre numéro i pour moi, 2 pour Eugénie. Les deux chambres communiquent et derrière la chambre d'Eugénie une porte donnant sur un couloir, lequel conduit à un escalier aboaiis-
sant derrière l'hôtel. Une maison à deux issues, eh I eh ! ça peut avoir son utilité
Tu qu'as moun cor, Ahl douno m"un poutou
continue à vociférer le fils de Toulouse.
Quelle brute I
Est-ce qu'ils sont tous comme ça dans l'armée ! Ah 1 non. il s'en va ! Brave commandant ! Celui-là. le plus grand plaisir qu'il me puisse faire sera de déguerpir ou d'attraper une extinction de voix, ^lais dans le JMidi. ils ne connaissent pas ça... C'est bien regrettable pour les autres peuples.
Voyons, qu'allons-nous faire ce soir ?
X'en déplaise à Eugénie, la course aux tavernes, outre qu'elle manque de variété, ne me semble pas très utile pour ce que nous cherchons, moi du moins.
Pour Ludovic je ne dis pas. M. de Parville ne doit pas être un pilier d'estaminet. C'est ailleurs qu'il faut chercher. Et puis
les tavernes, les brasseries, ce ne sont pas des endroits où l'on s'amuse. Non. j'ai mon idée. Ce soir, le Casino de Paris et le Moulin-Rouge. D'après ce que j'ai cru comprendre, ce sont des endroits où règ*ne une aimable licence et où les deux sexes fraternisent facilement en l'échange de consommations aussi variées que coûteuses. J'irai donc là^ d'abord. Pierrette Taillebourg au Casino de Paris !! Que diraient les fossiles de Busign\^ ? Bah I J'y vais dans un but louable et non pour mal faire. La fin justifiera les moyens.
8 mai.
Dieu! que j'ai mal aux cheveux. Ah 1 quelle soirée ! Quelle soirée ! Je ne sais pas si les autres ressembleront à celle-là... Mais ce que je sais bien, c'est que, au lieu de retrouver Par ville, je finirai par attra-
76 LE p'tit jecxe homme
per une gastralgie, une gastralgie et des tas d'ennuis. Tout ça, c'est la faute à Eugénie. Cette serine à peine entrée au Moulin ne s'est-elle pas avisée de regarder tendrement un beau jeau jeune homme...
Et comme nous étions habillées en jeunes gens... tableau... Je sais bien qu'à Paris, ce genre de sport — je répète cette phrase pour l'avoir entendue hier soir — est assez fréquent, m^ais n'empêche, comme ajoutait la tendre Liliane des Acacias, qu'on peut tomber sur un sale type, qui vous engueulerait sans se gêner.
Liliane des Acacias est une piquante — parbleu! — brune, à qui j'avais tapé dans l'œil dès mon entrée, et avec laquelle je me suis crue obligée d'entrer en relations, pour éviter un scandale qu'Eugénie, oubliant qu'elle était Eugène, allait déchaîner.
Oh ! ça n'a pas été long.
.Moi. — Il fait chaud, ce soir, mademoiselle, vous ne trouvez pas ?
Liliane (comme si elle me connaissait
depuis des éternités-. — Es-tu bête! Tu offres quelque chose ?
3I01. — Volontiers, qu'est-ce que vous prenez... du Champagne ? une chartreuse p
Liliane. — Du Champagne. Comment t'appelles-tu? Tu es mignon. Je te gobe, t'as l'air d'une fille !
Cajoleuse, elle rapproche sa chaise. Je sens sous la table sa jambe frôler la mienne, je me sens rougir un peu, je dois avoir l'air bête. Brusquement :
Moi. — - Permettez-moi, mademoiselle...
comment, déjà ?
Liliane. — Liliane des Acacias.
Moi. — Mademoiselle Liliane, je vous présente une amie..., pardon un ami.
Liliane triant d'un rire un peu gras).
— Oh 1 tu peux dire une. J'ai bien vu que ton ami en était une.
.Moi (essayant de comprendre). — Ah !
vous avez vu ça? Ça ne fait rien, je vous le présente tout de même.
Liliane. — Bien sur, on sait ce que
c'est. C'est comme chez les femmes, pas ? des goûts et des couleurs, i Riant de plus en plus bêtement.) C'est drôle, pas ?
^lui. — Peuh ! ça dépend ! Voulez-vous me permettre de terminer la présentation, .^ion ami Eugène de Papavernes, moi Pierre de Corylopsis.
Liliane soudain respectueuse). — C'est vos vrais noms, ça?
^loi. — C'est du moins le nom que nos parents nous ont accordé à notre naissance.
Liliane. — Chouette I C'est des vieux noms, c'est pas de la roupie ! Y a pas longtemps que vous êtes ici, pas?
^loi. — Six mois.
Liliane. — Oh I c'est pas pour toi que je dis ça, c'est pour ton ami, Lapaveravèse. il a l'air provincial.
Je regarde l'air de brute heureuse qu'a Eugénie qui suce deux pailles à la fois en regardant baisser rapidement sa citronnade dans le verre. Evidemment Mme des
Acacias a raison. Eugénie a Tair provincial.
A ce moment je sens contre mon g'enou une pression légère, un frôlement contre ma bottine. Liliane des Acacias se méprenant sur mon compte, fait outrageusement du pied au duc Pierre de Corylopsis. Et quel pied! Cette femme doit chausser du 39 au moins... Je souris agréablement à Liliane qui sourit... Eugène poursuit sa folle orgie et commande une 3'^ citronnade.
— C'est amusant ça... j'adore sucer les pailles.
— Penh ! des pailles, fait Liliane, qui lance un regard de pitié au provincial ; et me caressant la main elle risque une étreinte inquiétante. Je dégage mon poignet de cette main surchargée de bagues et je m'enquiers plus au long* de ses moyens d'existence.
Liliane. — Ce que je fais, mais rien, tu vois... Je viens des fois au 3ioulin- Rouge quand je suis veuve.
8o LE P TIT JECXE HOMME
3loi. — Tous les soirs...
Liliane. — Oh ! non. pas tous les soirs. Quand mon type est en voyag'e... ou quand il est en famille... parce que naturellement j'ai quelqu'un...
^ioi. — Naturellement ?
Liliane. — Ça t'embête ?
31oi. — Oh ! du tout... du tout...
Liliane. — 31ais si... ça t'embête, je le vois... Je comprends ça... 31ais qu'est-ce que tu veux, faut bien. Qu'est-ce que je deviendrais.. Une femme seule sans parents... sans famille... Je voulais d'abord pas... mais il a bien fallu... je n'avais pas le choix... prendre quelqu'un ou travailler?
3iûi. — Et vous avez préféré renoncer au travail ?
Liliane. — Dame 1 Travailler ça ne me chantait pas... parce que moi. vois-tu, j'ai jamais été habituée à ça... Jai eu de l'instruction... tu sais... jusqu'à ii ans,., chez les bonnes sœurs... 31alheureusement papa... a été ruiné...
LE P TIT JEUNE HOMME 8i
Moi. — Par le Panama.
Liliane. — Xon, par sa faute. Il avait prêté de l'argent à un député de ses amis, qui Ta fait décapiter.
Moi {Ahurie). — Singulière façon de payer ses dettes !
Liliane.. — Ce qu'il y a des gens qui sont peu honnêtes.
31oi. — En effet... Alors une fois que ce pénible accident vous eut privée d'un père^ que fites-vous, ô Liliane ?
Liliane. — Pour gagner ma vie. comme maman était morte quelques jours avant.
Moi. — De chagrin?
Liliane. — Xon. dans un ascenseur... je me suis engagée aux Bouffes... pour fig'urer...
Moi. — Si jeune.
Liliane. — Oh ! j'avais 14 ans.
Moi. — Non... vous m'avez dit 11 tout à l'heure.
Liliane. — Tu crois... Oh 1 c'est bien possible... j'ai jamais pu me rappeler mon
âge... puis quand j'étais petite... j'étais très avancée... je paraissais plus que mon âge..
3ioi iGalaininent). — Ce n'est pas comme maintenant.
Liliane {Abi'utie). — Oh ! si.
3iui. — Et c'est aux Bouffes que vous avez fait la connaissance de votre quelqu'un ?
Liliane. — Xon... C'est dans la rue.
Oh ! j'ai pas à me plaindre... 3ion ami est très chic... Jamais il ne me fait de scènes., 3Ième plusieurs fois... il a su que j'avais des béguins...
31ûi. — Et il vous a dit comme au nègre... Continuez.
Liliane. — Ah I il a dit ça à un nègre., j'en savais rien... ^^loi. il m'a dit : ^^c 3Ion « enfant... je ne saurai s vous empêcher de « me tromper, votre sexe étant essentiel- «lement volage, mais je vous en supplie. « mettez-y des formes 1... Qu'est-ce que tu « dis de ça... //
31oi. — C'est un sage ou un... serin.
Liliane. — Pas ?... C'est ce que j'ai pensé... Oh ! il n'est pas jaloux pour un pennv. Pourvu qu'il me trouve quand il m'a prévenue, ça lui suffit... Ah ! par exemple, il faut que je sois là.
Moi. — C'est bien le moins.
Liliane. — Il paie, c'est son droit pas ?
Moi. — Evidemment.
Et pour couper court à cette fastidieuse conversation, j'invente un rendez-vous urgent qui m'appelle loin du 3Ioulin-Rouge. J'arrache Eugénie à ses beuveries de citronnade et m'élance hors de ce séjour enchanteur, non sans avoir laissé quelques plumes en cet endroit. J'entends par plumes quelques louis de consommations et mon adresse à Liliane des Acacias.
Je suis bien tranquille sur le compte de cette dernière. Cette adresse demandée est une simple formule de politesse. Cette hétaïre a dû comprendre, en voysint mon peu d'enthousiasme à répondre à ses avances, qu'elle perdait ses sourires. Je ne la
g4 LE P'TIT jeune homme
reverrai plus . Heureusement , grands dieux 1 . . .
Sur le trottoir, nous nous orientons^ Eugénie et moi. dédaigneuses d'un horrible camelot qui nous envoie en pleine figure entre deux bouffées d'alcool une offres de cartes transparentes.
Des cartes transparentes ? Des vues de Paris sans doute... Eugénie voulait en acheter. Je l'en ai empêchée. Je trouve que ça a l'air provincial...
Bon... Voilà Eugénie qui gémit.. Sa citronnade lui tourne le cœur... Il ne manquait plus que ça. Je la vois verdir à vue d'œil.. . Que faire ?
— Ah 1 gémit-elle, si je pouvais prendre un peu d'eau de mélisse sur du sucre !...
Ce mot est un trait de lumière. J'entraîne Eugénie dans le premier café que j'aperçois et d'un ton impérieux je demande au garçon^ ce qu'il y a de plus fort comme spiritueux... De garçon me sourit d'un air
apitoyé. Sans doute devons-nous lui faire l'effet de deux potaches en bombe.
Il apporte plusieurs bouteilles, deux petits verres et murmure...
— Choisissez, messieurs, Whisk3^ Fine, Chartreuse verte, Kummel, Eau-de-vie î
Moi. — Je ne sais pas. Laissez ça là... je vais voir... Laissez ça, je vous dis.
Et sous l'œil soupçonneux du garçon, je verse je ne sais trop quoi dans le verre d'Eugénie. Elle boit d'un trait. Les larmes lui viennent aux yeux et la rougeur commence à se faire jour sur son visag'e blême. Je double la dose avec une nouvelle liqueur... Eugénie reprend, sous l'influence de l'alcool, un teint normal et déclare que ça va beaucoup mieux. jMon succès m'enhardit. Je verse une troisième rasade à Eugénie, puis une quatrième...
Et ensuite... Ah ! ensuite... je ne sais pas. Je me rappelle vaguement avoir jeté un billet de cinquante francs au garçon, en lui disant de garder tout, d'être sortie du café,
le teint très allumé, l'air vainqueur, un énorme londrès à la bouche et d'avoir toisé insolemment quelques jeunes personnes qui poussaient l'audace dans les rues désertes jusqu'à s'approcher de moi en murmurant :
— Ecoute donc, joli brun.
C'était moi le joli brun. Et dans un bel état, je vous assure. J'avais voulu tenir compagnie à Eugénie et goûter comme elle aux vivifiants alcools. Ahl ça m'a bien réussi. Bien entendu, Parville a été un peu négligé, Ludovic aussi. Cette nuit-là, notre seule préoccupation fut la recherche de l'Hôtel de Navarre et du Léopard britannique, recherche qui nous coûta bien des heures. Tenez, pourquoi ne pas l'avouer ? Personne ne lira jamais ceci, pas même lui. Alors, qu'est-ce que je risque? Pierrette Taillebouro- s'est atrocement Q-risée. Il s'est grisé, le p'tit jeune homme qui a nom le duc Corylopsis ! — Cochon de p'tit jeune homme ! — comme disait
Eugénie, quand , arrivées à l'hôtel, je tenais d'une main compatissante le front glacé de mon compag'non d'org'ie qui se penchait, penchait...
Dieu! que j'ai mal aux cheveux.
8 mal.
La journée a été employée à quelques petits achats et à une absorption déraisonnable d'eau de seltz et de sirop de g'omme.
J'ai aussi entrevu une charmante personne en compagnie du commandant Labadilhe. C'est sa fille, parait-il. Elle a, comme son père, un fort accent à l'ail.. ►
Que peuvent bien faire dans cet hôtel le commandant et sa fille ?
Visiter Paris?
C'est le garçon qui nous sert ici — Adolphe — qui Taffirme.
C'est fort possible... ^lais quelle que soit l'heure à laquelle on rentre, Theure à laquelle on sort, ce père et cette fille sont invariablement attablés au Terminus, en face de l'hôtel, dégustant de siruppeux mélano-es où le vert domine.
Après ça. c'est peut-être leur façon de visiter Paris aux gens du .^iidi.
Singulière peuplade !
La demoiselle en question s'appelle Colombelle. Elle est brune à l'excès, vive et bru^'ante comme on ne l'est qu'à Toulouse, et cependant charmante. Je crois qu'elle m"a lancé dans l'escalier une œillade assassine. Est-ce que ?... Ahl mon polisson de physique me jouera un vdain tour. Qu'y faire... ^l'enlaidir ?... Ce serait un moven.
Je suis un joli garçon, c'est ma glace qui le dit. Plus jolie en g*arçon certes qu'en jeune fille. La nature s'est trompée certainement en m'attribuant les appâts du sexe auquel je dois ma mère. Ma mère!... Came fait pensera papa!... Qu'est-ce qu'il devient à Busig'ny ? J'ai follement envie de lui écrire. Non pour le rassurer — papa n'est jamais inquiet — mais pour l'aviser qu'il tienne à ma disposition quelques billets de mille.
L'argent file, file.
Eugénie qui devient une femme de tête, — pardon, un garçon de tète — a fait plusieurs fois cette sage réflexion que nous dépensions plus à Paris qu'à Busign^T-.
Quelle imbécile !
. Bah ! il me reste près decinq mille francs, ça durera toujours une semaine.
D'ici là, quoi ? Me bercé-je toujours de l'espoir de rencontrer cet introuvable Parville? Mais oui. Je n'ai plus, à la vérité^ ma belle confiance des premiers jours.
go LE P TIT JEUNE HOMME
Faut-il attribuer ce découragement à la conviction qui naît en moi que je ne sais pas m'y prendre ou au mal de tête persistant que me valut l'intoxication d'hier? A l'une et l'autre cause sans doute I... Quoi qu'il en soit, je ne suis pas rassurée sur l'issue de ma fugue... Supposons que je n'arrive pas à rencontrer Parville, il faudra que je retourne à Busigny. Dès lors, après une semblable aventure, mon mariage devient impossible. En ce trou de province, aux idées arriérées, on me considérera comme une fille impossible, une toquée.
Si encore on ne me considérait que comme une toquée cela pourrait s'arranger. Mais que de suppositions, que de médisances, que de calomnies vont distiller les Boisfermé et autres momies qui jalousent sourdement la fille du docteur Taillebourg.
Y a pas à dire, je serai luie fille déshonorée, perdue, et Dieu sait pourtant quel mal j'aurai fait... Xon, décidément, il faut atout prix que je mette la main sur Par-
ville. Il y va de mon mariage, de mon bonheur, de mon honneur, peut-être! Oh!
oh ! voilà un bien gTos mot pour une aussi petite personne ! Je tourne au roman-feuilleton, je deviens une héroïne à la Ponson du Terrail. Pas de ça. M. de Parville a dit que j'étais une petite personne pas ordinaire. Justifions ce jugement, quoi qu'il advienne. Assez de découragement. Demain, je reprends mes courses à travers Paris. Je veux dénicher Parville et je le dénicherai. Ce que femme veut !... vous savez la suite...
ç mai.
Bismarck à moitié gris Disait devant Paris :
La France est morte, Forçons la porte, Et cousons son linceul Une, deux, le Midi bouge, Tout est rouge.
Voilà par quel chant sang'uinaire j'ai été réveillée! 3iaudit méridional, va! Je ne suis pas méchante 1 mais si j'avais le pouvoir de faire tomber ce détestable commandant toulousain entre les mains du docteur Taillebourg. je crois que les remèdes de mon père me vengeraient au centuple de ce que ce maudit mangeur de cassoulet me fait souffrir.
Il continue, le lâche. Sa voix de cuivre traverse les cloisons, ébranle les murs et finit par me chasser dti lit. Je m'habille. Le seul remède contre un pareil ennemi c'est la fuite.
Je me sens beaucoup mieux. Pas la moindre migraine. Il ne reste plus trace de la folle orgie d' avant-hier. Tout est bien qui finit bien.
Tout en m'habillant, poursuivie par les clameurs du féroce Labadilhe, je ne puis m'empêcher de rire en songeant que ce commandant en retraite ferait un digne pendant au célèbre Bravida de Tartarin.
Oh ! ces gensse du 31idi 1... Ceci me remet en mémoire les histoires de mon oncle, Eloi Taillebourg, le frère de papa, un gentleman-farmer, qui abhorre les naturels du Languedoc et de la Provence. Il 3^ a surtout une anecdote sur la guerre de
Une. deux, le Midi bouge.
Tout est rouge.
— « Nous nous fichons bien d'eux ! >> tonitrue toujours l'émule de Bravida.
Ah î il aurait dû faire partie celui-là des fameux Francs-tireurs de la mort dont parle mon oncle.
Ces fameux Francs-tireurs qui avaient pris naissance pendant l'invasion étaient une douzaine de Marseillais qui prudemment s'étaient dérobés à Tennui de défendre la frontière. Mais, patriotes dans Tàme, cette douzaine de héros avait formé un corps d'élite : les Francs-tireurs de la mort. Leur premier soin fut de trouver, d" imaginer un costume. Et quel costume ? Tout noir avec des tibias en croix et un crâne blanc sur la poitrine. Un grand feutre noir entouré d'un crêpe ombrageait ces figures martiales. Ils avaient de grandes épées dans des fourreaux noirs et un fusil peint en noir. Tous les jours, sombres et farouches, vers midi, ils traversaient 31arseille, sans mot dire, les sourcils froncés, l'œil injecté de sang, la cigarette aux lèvres. Sur leur pa>sage. les enfants pleuraient, les femmes faisaient le signe de la croix et plaignaient le sort des Prussiens qu'on allait exterminer. Les hommes pleins d'orgueil se-
couaient la tète et se découvraient sur le passage des héros.
— Ces Prussiens, pas moins, ils nous ont fait bien du mal, mais tout de même avoir à se battre avec les Francs-tireurs de la mort^ c'est une rude punition !
— Ils ne Tont pas volé... Ils les tueront tous, zou ! et ça sera bien fait.
— Pas un n'en réchappera, Marins !
— Et comment veux-tu qu'ils en échappent, vé ! c'est pas des hommes les Francstireurs de la mort, c'est des lions.
Et les lions — les Francs-tireurs — veux-je dire, immuables comme le destin, s'acheminaient hors de ^Marseille. Ils marchaient, ils marchaient, traversaient l'Estaque, malgré le soleil, malgré la poussière et grimpaient sur la colline, suivis par une foule enthousiaste qui portait pour eux des vivres en quantité, de quoi ravitailler un corps d'armée.
Pendant trois heures, debout, impassibles, l'œil fixé sur l'horizon, menaçants,
gô LE p'tit jelxe homme
mais graves et silencieux comme des gens sur qui repose l'avenir de tout un peuple, ces intrépides guerriers attendaient les Prussiens.
A quatre heures tapant, après un dernier regard chargé de haine vers les invisibles hordes d'ennemis, ils rentraient.
Sur leur passage, on entendait la foule émue chuchoter^ des gens se murmuraient à l'oreille...
— Eh bien, ils les ont tous tués ?
— Xon, les lâches ne sont pas venus.
— Quels bandits !
— Alors, c'est pas pour aujourd'hui, le massacre.
— Xon, mais demain, la poudre parlera...
— Eh 1 qu'elle parle, vé ! et qu'on tue toute cette vermine.
— On les tuera, ^iarius.
— Vivent les Francs-tireurs I
Tout le temps de la guerre se prolongea cette promenade épique de Francs-tireurs. La guerre finie. Ces Francs-tireurs quit-
tèrent leur uniforme, mais en quelle douloureuse circonstance.
Le capitaine, suivi de deux lieutenants, des quatre sergents-majors, de l'adjudant et des quatre caporaux, adressa sur la place de THôtel-de- Ville, en apprenant la fatale nouvelle, une allocution patriotique et fit dévêtir sa troupe, donnant lui-même l'exemple. Il y avait, comme par hasard, quelques sarments dans une charrette. Il s'en empara au nom de la patrie, y mit le feu et enjoignit à sa vaillante armée de jeter costumes, armes et insignes dans le feu.. .
— Comme ça, hurla-t-il, les Prussiens ne les auront pas ! Vive la France quand même !...
De formidables clameurs couvrirent la voix de ce héros. Il fut embrassé, étouffé sous les caresses du populaire, porté en triomphe jusqu'à sa maison, suivi par les onze francs-tireurs, qui, Foeil mauvais, les dents serrées mâchaient de sourdes invec-
qS le p tit jeuxe homme
tives contre cet ennemi qui n'avait pas osé venir jusqu'à 31arseille...
Et 3Iarius à leur vue se prit à gémir et dit en les voyant passer...
— Vé ! si les gensse du Xord les avaient eus avec eux, les Prussiens, ils étaient frits.
— Tu peux le dire, 31arius. ^lalheureusement les Francs-tireurs de la mort ne pouvaient pas quitter 3Iarseille. le pays avant tout, ^larius. Avant la France, mon bon. il V a 3iarseille ! //
Voilà l'histoire de l'oncle Eloi...
Je vous la donne pour ce qu'elle vaut, mais surtout, parce que je crois que l'un des douze devait être le commandant Labadilhe. car je me rappelle que plusieurs Toulousains, à l'annonce de la guerre, étaient partis au secours de la ville sœur... Toulouse n'avait rien à craindre, mais 31 arseille. on ne sait pas, vé !
Je sais bien que les Toulousains en question auraient peut-être mieux fait de marcher contre les Prussiens. 3Iais s'ils avaient
été tués, bagasse ! je n'aurais pas eu le plaisir de connaître Labadilhe, sa voix, du moins, parce que, lui. j'espère ne jamais avoir l'infortune de faire sa connaissance. Notre chanteur est sorti. Enfin 1 Eugénie frappe à ma porte. Elle vient prendre connaissance du programme des réjouissances de la journée. Elle voudrait aller au théâtre... quelque chose lui dit que son Ludovic a dû se mettre sur les planches. Je ne marche pas dans la combinaison.
J'évente subtilement cette ruse cousue de gros fil et déclare tout net que nous irons au théâtre demain, mais pas ce soir.
Eugénie satisfaite par la promesse d'un plaisir futur daigne s'asseoir et s'enquérir de mon plan .
— Nous irons au Quartier-Latin !
— Oh! ton monsieur de Parville ne doit point être par là.
— J'en suis sûre, mais je veux faire les choses consciencieusement. Je jetterai un
BfBlfOTHrCA
lOO LE P TIT JELXE HO.\LME
rapide coup d'œil dans les endroits folâtres du quartier...
■ — On prendra des consommations.
— Xon, 3Ionsieur Eugène, on ne prendra pas des consommations. Xous entrerons, nous aurons Tair de chercher un ami et nous irons voir ailleurs, après avoir dévisagé tous les consommateurs qui se trouveront sur notre passage.
— Ah! ben. ça va pas être gai...
— Xous ne sommes pas ici pour nous amuser.
— Ah ! ben ! si j'avais su.
— Tu ne serais point venue, n'est-ce pas? Qu'à cela ne tienne. Si le cœur t'en dit, tu peux retourner à Busigny, tiens, voilà de l'argent. //
Ah 1 mais j'en ai assez de l'insoumission d'Eugénie. Cette grosse fille est absurde. Elle ne songe qu'à s'amuser, boire, aller au théâtre et sourire bêtement aux hommes. Elle est de la race déplorable des filles de
Busigny, pour lesquelles on fit le fameux dicton :
« Quand on dit aux filles de Busigny de s'asseoir... »
Je ne vous dis pas la suite...
Mon air impérieux a calmé les velléités d'indépendance d'Eug'énie. Elle a fait sa soumission. Je n'abuserai pas de la victoire. Pour user de clémence je vais lui offrir un excellent déjeuner.
Cette promesse ayant ramené le sourire sur cet épais visag*e de paysanne en goguette, nous partons, le chapeau sur Toreille, le stick aux doigts, l'air vainqueur.
Ma figure s'est agrémentée du monocle de Prosper que j'ai enfin pu faire tenir contre mon œil droit.
Mon Dieu ! que je voudrais donc me voir dans une glace !...
Ces quelques points indiquent la cruelle indécision de mon esprit. Ecrirai-je ounon?
That is the question 1... Je voulais d'abord ne pas écrire, car on peut trouver ces lignes, les commenter, et alors 1...
Ah I zut. Parville n'écrirait pas ceci, soit ! Mais lep'tit jeune homme — il a tous les droits, lui, tous. — Et puis non seulement j'ai envie dédire ce qui m'est arrivé... mais envers moi-même. puisquej 'ai promis dédire la vérité, je considère cela comme un devoir, un devoir sacré... Du reste, un devoir devient le plus sacré de nos devoirs et nous apparaît comme tel, quand il nous est agréable. Allons, pas de rougeur, pas d'hésitation, narrons l'aventure d'hier...
Après avoir passé toute la journée et une partie de la nuit à dévisager tous les consommateurs attablés à tous les cafés, à toutes les brasseries du quartier... minuit
— l'heure des crimes et des folles passions
— approchant, je décidai de regagner pédestrement nos pénates. Eugénie pleurarde avait bien maugréé un tantinet, mais la crainte de se voir renvo3^ée à Busigny avait
eu raison de la feinte fatigue de cette créature sans énergie.
Nous avions quitté les grandes rues et traversions je ne sais plus quelle ruelle obscure, quand soudain un homme passe près d'un bec de gaz... je pousse un cri... C'est lui, Parville ! Je croyais alors que c'était lui, je me sens émue... je dis à Eugénie d'observer un prudent silence et pleine de fièvre, le cerveau en ébuUition, j'emboite le pas derrière le supposé Parville. Mais il avait de l'avance.. Son pas était rapide... Ne pouvant courir après lui — ce qui aurait pu lui donner l'éveil — je me hâte, mais pas assez cependant. . . mes petites jambes perdaient du terrain. Je le vois changer de rue, entrer dans une rue adjacente, isolée, je cours après lui, oubliant la plus élémentaire prudence, mais trop tard... Je le vois frapper à une porte et disparaître. Autour de nous, personne... pas moyen de savoir le nom de la rue... elle est très obscure... un seul bec de gaz
loin de l'écriteau indicateur... Ah 1 par exemple, le numéro... est visible lui... Use détache en traits de lumière, en chiffres éno:'mes au dessus de la porte... 22...
— 22, les deux poules ! murmure Eugénie qui connaît le jeu de l'oie...
— 31ais pourquoi donc cette maison estelle obstinément fermée!
— C'est peut-être ben que c'est son hôtel, pardine 1
— Son hôtel I oh ! crois-tu ?
— Il n'}' a qu'à demander^ tu verras ben...
— Demander à une heure aussi avancée, tu es folle !... Réveiller un concierg'e pour lui demander le nom d'un locataire I
— Bah ! il te dira des sottises et après ?
Eugénie a raison. Qu'est-ce que je risque, après tout ? Si c'est là qu'il habite, je serais trop heureuse de ma découverte pour en vouloir au pipelet de ses injures, et si ce n'est pas là, avec un louis j'aurai raison du mécontentement de ce serviteur...
Non sans émotion — je m'avance du redoutable 22 et je sonne. J'attends. Quelle drôle de maison — on tire des verrous — on ouvre un judas — un œil inquiet m'examine, la clef grince, la porte est ouverte, mais non complètement... une chaîne la maintient barrant le tablier blanc d'un domestique aux yeux sournois qui nous examine en murmurant :
— Des potaches !... si ça fait pas suer... Il a l'air hésitant. Je fais miroiter à ses
yeux un louis. Il sourit. Je le lui glisse dans la main. La porte s'ouvre.
— Pourriez-vous nous dire le nom du monsieur qui vient d'entrer ? Est-ce ici qu'il habite ?
— Oh ! non, monsieur ! ricane le garçon, c'est même la première fois que je le vois ! C'est un de vos amis.
— Oui, un de mes meilleurs amis.
— Entrez.
Nous entrons dans une sorte de couloir qu'éclaire mystérieusement une lampe à
I06 LE P"TIT jeune HOMME
globe dépoli d'un ton rougeàtre... On entend des bruits bizarres... Un escalier se trouve au fond du corridor... Des rires étouffés... On entend un bruit de bouchons de bouteilles de Champagne... Quelques chansons. Xous sommes sans doute tombées sur un jour de réception...
— 31onsieur est avec vous ! dit le garçon qui dévisage Eugénie !
— Oui. Eh ! bien I pouvez-vous nous procurer le nom de ce monsieur ?
— Vous ne le connaissez donc pas ?...
vous disiez que c'était votre ami.
Je me sens rougir. Je balbutie... Ça y est... prise en flagrant délit de mensonge... Comment sortir de là ?...
— Ah! jY suis, s'exclame le garçon, c'est une frime. Vous cherchez un prétexte pour entrer à cause que vous êtes jeune. Oh î mais vous êtes assez âgé. Quel âge que vous avez comme ça ?
— Moi, dix-neuf ans, mon ami vingtdeux...
— Oh ! ben ! pas la peine d'avoir peur. C'est la première fois que vous venez ici. ça se voit. Venez, je vas vous conduire...
— Où donc ?
— Eh ! ben î au salon... je vas prévenir madame.
Le domestique fait quelques pas, ouvre une porte et nous introduit dans un salon étrange arrangé avec le plus somptueux iTiauvais goût. Ce salon brillamment éclairé est troué par trois grandes portes au fond, que dissimulent mal des tentures algériennes.
Je n'ai pas le temps de faire part à Eugénie de rimpression de malaise que j'éprouve depuis que je suis dans cette maison, car la maîtresse de céans vient de faire son apparition.
Je reste suffoquée devant le pachyderme qui s'avance vers moi. Monstrueusement grosse, les oreilles allongées par d'éclatantes pendeloques, la face ruisselante de
Io8 LE p'TIT jeune homme
maquillages et de fards graisseux, une perruque d'un noir de jais sur la tète, la dame me sourit, découvrant, sous ses lèvres gercées, d'horribles touches d'un ivoire jauni. Elle croise ses mains sur la proéminence de son ventre, des mains couvertes de bagues, des mains aux doigts sans articulation, ronds et g'ros comme des saucissons.
Une voix enfantine, zézayante, sort de ce tonneau.
— Jules m'a dit tout, mes petits agneaux, il ne faut pas avoir peur... On ne vous mangera pas... Ah 1 c'est papa qui ne serait pas content par exemple 1 hein ? Ah ! petits polissons I Vous avez de l'argent ? oui, oui... sans doute.
Effarée, je sors mon porte-monnaie.
Devant sa rondeur la dame sourit plus monstrueuse et plus ignoble que jamais...
Je crois rêver... j'oublie Parville... j'oublie Eugénie... où suis-je ?... mais où suisje donc ?
— C'est un louis, n'est-ce pas?... Vous savez c'est le prix de...
Elle sonne.
— Asse3^ez-vous... ne vous impatientez pas... j'ai prévenu là-haut... Ces dames descendent.,. Vous boirez quelque chose, n'est-ce pas ?...
J'incline la tête... terrassée par le regard inquiétant, vitreux de cette mégère, pressentant quelque chose d'abominable... d'anormal... Angoissée, je me rapproche d'Eugénie, tandis que, souriante toujours, la vieille tend sa main.
Je dépose, effarée, un billet, je ne sais pas combien. La dame roulant sur ses jambes disparaît pour faire de la monnaie.
Je me lève pour fuir, me rappelant la porte barricadée, le verrou, les ^précautions prises... on va nous assassiner pour sûr... c'est un repaire d'assassins.
— Viens... viens, fuyons.
31a fuite est arrêtée par une invasion de
IIO LE P TIT JEUXE HOMME
personnes de mon sexe, qui me cloue littéralement sur place.
Quelques-unes de ces dames ont pour vêtement un peignoir, d'autres une chemise... et c'est tout. Ah! pardon... toutes ont des bas et des jarretières... ^lais quel air ont-elles donc toutes ? Quel effroyable maquillage ! Ces traits tirés ?...
— Bonjour ! me disent-elles d'un air las 1... ïu pa3'es quelque chose ?...
Ah! j'ai compris. Je devine enfin où je suis. Eugénie... Eug'énie... viens!
Je renverse à moitié la még'ère, qui apporte la monnaie, je demande la porte, je bouscule le garçon... qui ne veut pas ouvrir et je finis par obtenir la liberté au milieu des rires des filles et des protestations câlines de la dame qui m'engage à ne pas avoir peur... Je n'entends rien... je ne veux rien entendre... je cours, je cours, suivie par Eugénie... je cours jusqu'à ce que mes jambes ne puissent plus me porter
LE PTIT JEUNE HOMME I I l
et je tombe épuisée contre un mur... devant la Seine...
Ah ! je n'étais pas fière, je vous le jure, Oh ! pas du tout.
Et maintenant je ne suis pas non plus très fière. J'ai honte... oui, honte !... pourquoi, je n'en sais rien ? Il me semble que ma visite, non voulue bien sur, dans cet établissement, est une chose vilaine et mauvaise, que je n'aurais pas dû faire, dont je n'aurais pas dû. parler surtout... Mais puisque toute faute avouée soulage son auteur, je crois avoir bien fait de l'écrire... Et, en effet... je me sens plus apaisée, moins inquiète et quand je pense à la soirée d'hier, malgré l'indéfinissable malaise qui me reste, je ne peux m'empêcher de sourire, en pensant que moi aussi, j'ai été dans une de ces maisons.
Voilà une chose dont je ne parlerai jamais — jamais à mon mari...
Il est tard, j'écris ceci aujourd'hui, tandis qu'Eugénie, furieuse de n'être pas allée
au théâtre, dort à poings fermés pour se consoler... Je regarde le cercle de lumière que fait la lampe sur ma table, je regarde mes doigts fuselés, je regarde autour de moi la chambre d'un mauvais goût parfait mais confortable, je pense à la richesse de papa, à la fortune que j'aurai — et peu à peu. j'en arrive à penser aux malheureuses que j'ai vues — qui blâmeront peut-être mon escapade — je pense à ces pauvres filles — à leur métier terrible — à leurs ang'oisses... et je sens une larme, une grosse larme rouler le long de mes joues. Elle vient s'écraser près de ma plume tandis que j'écris.
// mai.
J'ai eu une grande conversation avec Eugénie Gibon que les nécessités de la vie ont fait monter du grade infime de confidente au rang plus élevé d'amie, de cama-
rade obligatoire. Cette obligation où je suis de supporter Eug'énie dont les gaffes plus nombreuses que les sables de la mer compromettent à chaque instant notre incognito, cette obligation me vaut d'agréables minutes, d'étourdissantes minutes de causerie. Qu'on en juge.
Comme j'épanchais mon cœur dans celui d'Eugénie et lui disais ma honte de mon involontaire fourvoiement dans cette maison de joie — de joie, pourquoi ? — Eugénie, a, par un bruyant éclat de rire, interrompu mes doléances.
— Te chagrines donc point de ça ? Oui qui le saura ?
— Personne, évidemment, si nous n'en parlons à personne. 3Iais, si tu retrouves Ludovic ?
— Ah! bien sûr à Ludovic, j'}' dirai.
C'est pas quelqu'un, Ludovic... ça compte pas.
— Permets, Ludovic ne compte peut-être pas pour toi, mais pour moi il a la valeur
numérique d'une personne. Une personne qui saura et qui peut, comme une simple Eugénie, ro^'alement gaffer en présence de Parville.
— Eh ! ben ! après ?
— Après ?... je ne sais pas ce qui arriverait après si Ludovic commettait cet impair devant mon seigneur et maître... mais je serais très embêtée.
— Pourquoi ça ?
— Parce que 31. de Parville ne trouverait certes pas la chose à son goût. Il admettra difficilement une pareille erreur..- Outre qu'il ne serait point flatté de voir que nous avons pu supposer qu'il était un habitué de ces lieux de délices, il trouverait assurément, que. bien que jeune fille pas ordinaire, j'entre d'un pas trop délibéré dans le domaine delà fantaisie...
— T'es bête ?
— Plaît-il ?
— Je dis que t'es bête... Ton Parville t'en voudra jamais de ça, ni Ludovic à
moi. Je dis pas que pour la forme il fera pas un peu la grimace, mais il sera enchanté dans le fond. Ces histoires-là ça
plaît aux hommes, ça les met en train...
— 31ais oui. Tiens, écoute. Quand Ludovic est froid avec moi. sais-tu comment je m'y prends pour qu'il devienne g"entil ?
— Eh bien ! sans faire semblant de rien, jy raconte que j'ai rencontré Thomas, le fils à Jean Pierre. J'3^ dis que Thomas est un beau garçon, qu'il est plaisant, qu'il m'a fait la cour, qu'il m'a embrassée... Alors, si tu le voyais... Les 3^eux y sortent de la tête... Il entre dans une colère. Oh, mais là... une colère... et puis ça se calme... il demande des détails... j'y dis ce qui me passe par la tète... il s'emballe... il m'embrasse... je veux rien savoir... il insiste... et alors... alors... il devient très g"entil... aussi gentil que je veux
ii6 i.E p'tit jeune homme
— Eugénie, je t"admire 1 Je vais écrire au ministre pour qu'il fonde une école d'amour et je demanderai pour toi une chaire de professeur, je te prédis le succès le plus retentissant.
— Oh I tu peux te moquer, je sais ce que je dis... Les hommes c'est des pas grand'chose. Vous leur courez après, ils vous tournent le dos, vous les rembarrez, ils vous courent après...
— Parole profonde, Eugénie, et qui ne serait pas déplacée dans la bouche d'un professeur de psychologie. Tu ignores peut-être tes semblables. Eugénie, mais tu connais sûrement le faible du sexe fort...
— Pour sur que je connais leur faible à ces chenapans d'hommes.
— Socrate disait : ^<. Connais-toi toimême >/... toi, tu préfères connaître les
autres Je ne sais qui, de Socrate ou de
toi. fait preuve de plus de sagesse...
— Qui que c'est Socrate ? C*est-il quelqu'un de Busig'ny?
LE p'TIT jeune homme II7
— Non... Il habitait Athènes.
— Comment que tu Tas connu ?
— Par téléphone I
— Ah !
Eugénie, terrassée par ma réponse, ne souffle plus mot et médite sur la façon bizarre dont j^ai fait la connaissance de ce Socrate qui n'est pas de Busigny et qu'elle ne connaît pas.
Je rêve aussi.
Les observations d'Eugénie me paraissent assez justes, pour que je leur accorde quelques minutes de réflexion. Quand je serai mariée, je vérifierai l'exactitude de ses dires, il y a là un problème de science amoureuse à résoudre. Eugénie, toute naïve qu'elle est, aurait-elle trouvé la solution et n'est ce point ainsi qu'il convient de maintenir Tamour d'un mari en dosant à qui nous aime l'amour que nous ressentons, mais qu'il ne faut peut-être pas laisser paraître ?
Il y a des points obscurs.
ii8 LE p'tit jeune homme
Quoique jeune fille — je me rends compte évidemment de ce qui doit se passer — je ne suis pas assez bébète pour croire que. lorsqu'on est marié, le mot amour se traduit par reg'ards langoureux, extases, discours nébuleux et pressions de mains, tandis qu'on échange des phrases stupides et d'insipides banalités... Xon — évidemment — ça n'est pas ça. L'amour, le mariage se traduisent dans mon esprit autrement... Je sais... ou plutôt je devine. Oh ! je ne mets dans ma prescience nulle idée vicieuse, elle ne s'entache d'aucune pensée libertine. 3Ia vision de mariag'e est saine et raisonnable. C'est pourquoi je me demande souvent avec effarement comment, du contact de deux sexes, peut jaillir Tamour ? X'est-ce point là le danger, n'est-ce point là l'écueil ? Pourtant Eug-énie et Ludovic ?.. . Oui. mais ces deux ètres-là s'aiment simplement, normalement, comme des animaux. Jamais je n :^ pourrai aimer Parville ainsi. Rien que cette pensée me
LE P TIT JEUNE HOMME l 1 9
soulève le cœur et m'inspire du dégoût... Voilà ma crainte: si, une fois mariée, j'allais détester celui pour qui je fais toutes ces folies ? celui que mon cœur désire, à la poursuite duquel m'a jetée mon esprit fantasque ennemi du banal et de l'ordinaire ?
Il y a là un mystère indéchiffrable pour moi. Parville saura-t-il le déchiffrer, m'apportera-t-il la clef de l'énigme ? Je tremble en songeant à toutes ces choses... Quelle chose étrang*e que l'amour I... Ce doit être divin et terrible... Oh! oui, terrible....
Qui sait?... Qui sait?...
- — Tu m'emmènes-t-}^ au théâtre ce soir ? mugit à mes oreilles Eugénie qui a renoncé, elle, à approfondir le sj^stème de la connaissance de Socrate.
— Oui, Eugène !... où veux- tu aller ?
— Dans un grand théâtre... A la Porte- Saint-3Iartin.
— Allons à la Porte-Saint-Martin.
Et nous sommes allées à la Porte-Saint- 3Iartin le soir même. On jouait une pièce ridicule. Une grosse femme, douée de plus d'embonpoint que de talent, s'époumonnait, pour tirer de leur torpeur les rares spectateurs noyés dans cette vaste salle. Je crois me rappeler qu'elle était la femme d'un vieux grog'nard qui avait un iils, lequel était épris d'une jeune fille dont les parents conspiraient contre l'empereur... A la fin les parents ne conspiraient plus... Le fils épousait la jeune fille et la grosse mère, qui avait mené la pièce tambour battant, soufflait comme un phoque, en souriant d'un air niais à Eugénie qui, dans une avant-scène, applaudissait frénétiquement.
Ce drame — du Sardou pour les indigents — avait fort diverti Eugénie.
Je ne puis pas en dire autant. J'ai bâillé trois heures durant à l'audition de ces platitudes. Si les spectateurs avaient été nombreux, j'aurais pu me distraire en essayant de découvrir dans leurs rangs près-
LE P TIT JEUNE HOMME l 2 I
ses le visage de Parville... mais au bout de deux minutes] 'avais dévisagé et analysé tous les malheureux qu'un détestable hasard avait conduits en cette galère...
Cette pièce a été composée, je présume, pour amuser les simples d'esprit. C'est pourquoi Eugène et la g'rosse bonne de chez Duval qui jouait la femme du grognard ont été les seules à s'amuser. J'ai vu rire aussi deux vieux messieurs dans la salle... C'étaient sans doute les auteurs.
Je m'explique à présent les doléances des journaux que je lisais à Busigny. Ces braves journalistes constataient avec amertume que le public n'allait plus au théâtre. Si quelque chose m'étonne c'est que çà les étonne.
12 mai
Rencontré mademoiselle Colombelle Labadilhe. Je sais son prénom. C'est ellemême qui s'est présentée à moi, en me de-
mandant si je n'avais pas vu papa. Cette jeune fille manque de retenue et de la plus élémentaire discrétion. Elle s'est enquis des motifs de mon vovage, de la durée de mon séjour, etc.. etc.. tout ça. en attendant papa. Cette enfant a dû être élevée par son père.
J'ai brodé un vertigineux récit sur mes ancêtres et sur la maladie de mon cousin Eugène de Paravernes charmant garçon affligé d'une idiotie nerveuse: j'ai dû dire ça, cette pantouffle d'Eugène pouffant continuellement au nez de mon interlocutrice.
.^lademoiselle Colombelle s'est retirée enchantée de notre petit entretien, émettant le doux espoir que nous nous reverrions.
— Si vous avez des fois des choses à me dire, a-t-elle insinué, vous pouvez m'écrire à la poste restante... Mademoiselle Colombelle... Oh ! papa, je rentre.
Elle va bien la Colombelle...
Elle a bien fait de rentrer. Au bas des
LE P'TIT JEUXE homme 123
marches apparaît une figure couperosée, illuminée d'un nez en forme de truffe. C'est le commandant. "
Lou lendema loupastourel plourabo, Lou traître loup y abio mangeât Médor.. .
— Bonjour, jeunes clampins !...Hédonc..
vous ne pouvez pas me laisser la rampe, vous le gros aux cheveux de sang-debœuf...
El'GÉnie. — Mais, monsieur...
Le commandant. — Garde à vous...
pas d'observation, rompez... laissez-moi passer, foutriquet !
Le foutriquet c'est moi !
J'ai arraché Eugénie, qui voulait discuter, à cette conversation dangereuse et l'ai entraînée loin de l'hôtel de Navarre.
Décidément cet hôtel est insupportable, demain je donnerai congé.
Tiens, unematinéeau Théâtre-Français.
Si nous y allions !
3Ionsieur de Parville aune vieille tante. Elle ne doit aller au théâtre qu'en matinée
et au Français... C'est bien un théâtre pour des douairières. Si elle y va. la douairière Sansonnet, peut-être monsieur de Parville lui donne-t-il le bras ? Allons au Français... Quelle foule 1... Xous avons avec peine — il est vrai qu'il était tard — trouvé deux places, deux méchantes places. Des strapontins d'orchestre et séparés encore...
Xous n'avions pas le choix. Nous avons gag'né timidement nos places et écouté docilement le spectacle en entier. D'abord Gringoire. J'avais déjà lu la pièce. C'est charmant. Le gros qui joue Louis XI m'a plu beaucoup. S'il était plus maigre il serait parfait. Il y avait aussi un petit comédien nommé Georges Berr, qui était très bien, ^lais c'est drôle, comme il m'a rappelé Coquelin... J'ai vu une fois jouer Coquelin en province, ce doit être le fils naturel de Coquelin. Après ça, on nous a ser\\ Mademoiselle de Belle-Isle.avec un Richelieu qui avait la touche du domestique du célèbre séducteur : celui qui jouait
le chevalier avait un petit air fatal qui m'a agréé infiniment. Par moments sa voix me rappelait celle de Parville... Ah I Parville, Parville... mes A^eux ont eu beau fouiller la profondeur des loges, s'arrêter sur tous les gens étalant au balcon l'empois de leur plastron, étudier les silhouettes des personnages bâillant à l'orchestre... je n'ai rien vu... rien trouvé... Me faut-il perdre tout espoir ?..
i^ mai
Jour mouvementé — jour tumultueux — jour digne d'être marqué d'une pierre blanche... ou noire peut-être. Papa est à Paris ! ^lais procédons avec ordre, cela vaudra mieux. Eugénie est venue frapper à ma porte vers neuf heures. J'aî ouvert et poussé par je ne sais quelle idée saugrenue, dans le but d'épater Eugénie, j'ai fait retentir la sonnerie électrique appelantimpérieusement le garçon.
— Monsieur désire ?
— Garçon, de l'eau chaude pour ma barbe.
— Pour votre... bien monsieur. . .
Eugénie effarée regarde le garçon, me
regarde et reste figée dans une attitude exprimant une indicible stupeur. Le garçon qui avait fait quelques pas, revient souriant.
— Pardon, monsieur...
— Qu'est-ce qu'il y a, mon ami ?
— C'est bien de l'eau chaude que monsieur désire pour la barbe de monsieur ?
— 3lais oui.
— ALonsieur ne préfère pas attendre que sa barbe ait poussé ?
— Qu'est-ce que vous dites ? Qui est-ce qui vous demande votre avis ? Voulez-vous aller me chercher de Peau chaude tout de suite I
— Bien, monsieur.
— Et ma note aussi, hein ?
— Comment, monsieur quittePhôtel ?
— Oui.
— Ce n'est pas ce que j'ai dit à monsieur qui a vexé monsieur? Si monsieur quittait l'hôtel à cause deçà... monsieur prouverait qu'il a un sale caractère
— C'est bon, je le ferai blanchir à Londres.
— A Londres, s'esclaffe le garçon, à Londres.., x\h ! bien, monsieur fera bien de se méfier s'il va jamais à Londres... paraît que les petits télégraphistes... là-bas... justement le journal...
Vlan !... j'allonge mon pied et j'applique un vig'oureux... soufflet sur la joue postérieure de cet animal.
— Tenez, mon ami, voilà pour vous apprendre à mieux parler.
— Oh ! monsieur 1
— Quoi donc, ça ne vous suffit pas ?
-^ Monsieur est d'une brutalité... je suis sûr que j ai un bleu.
— C'est le petit bleu du télégraphiste. Allez, rompez ! iVUez quérir mon eau chaude.
Le garçon s'en va en grommelant, murmurant de vagues menaces, pendant qu'Eugénie, les poings sur les hanches, me regarde admirativement.
^loi. je me pavane triomphante.
— Eh ben... tu sais... c'est pas pour dire, mais t'en as un culot.
31oi sentencieuse : — ^lonsieur Eugène, quand on porte culotte on doit avoir du culot...
Le garçon, obséquieusement, revient m'apporter de Leau chaude.
— Pour la note, ces messieurs sont obligés d'attendre. Le patron vient justement de sortir, niais il va rentrer, tout de suite... dès qu'il sera le, j'apporterai la note. .. On peut disposer des chambres de ces messieurs ?
— Pas avant que nous soyons partis, j'imagine.
— Bien entendu.,., monsieur ne désire plus rien ?
— Si. Xe plus vous voir.
— Monsieur va être obéi... du moment que monsieur me parle avec douceur...
Et ce rampant mercenaire s'éloigne nous laissant face à face, Eugénie abasourdie et moifière de mon triomphe, ma bouillotte à la main.
— Colombelle, hé, Colombelle, pas moins ! demande de Teau chaude au garçon, ma sonnette est cassée et moi je ne peux pas sortir, je suis en bannière î
Moi. — Entends-tu hurler le tigre ! Labadilhe se prépare à racler son cuir.
Voix du Commandant. — Eh bien !
Colombelle, nom d'un chien, m'entends-tu?
Colombelle sortant de sa chambre.
— ] y vais, mon père. Oh ! les jeunes gensses d'hier... Bonjour, messieurs...
Moi. — Bonjour, mademoiselle Colombelle, vous désirez ?
Colombelle, rougissante, ramène son fichu sur sa plantureuse poitrine, car elle est en jupon et de son corset s'échappent deux rondeurs avides d'espaces.
COLOMBELLE, aftectant une timidité que clément son regard incendiaire.
— Pourriez-vous me dire où je pourrais trouver de l'eau chaude ?
31oi. — De l'eau chaude... mais en voici, mademoiselle, permettez-moi de vous l'offrir.
CûLOMBELLE. — Oh! je ne voudrais pas vous en priver... mon père peut espérer...
Moi. — Mais ma barbe aussi peut espérer... je vous en prie, acceptez le manche de ma bouillotte ; je dis le manche parce que la bouillotte est brûlante.
COLOMBELLE. — Oh 1 non, je ne peux pas, ça ne serait pas convenable.
Moi. — Pourquoi donc?
COLOMBELLE. — Un jeune homme qui offre son manche à une jeune fille...
3I01. — 31ais ça se fait dans le plus grand monde. On voit tous les jours des jeunes gens offrir leur bouillotte à des dames qui l'acceptent de grand cœur. Quel-
quefois même, elles se payent la poire du g'racieux donateur...
COLOMBELLE. — Vous dites ?
Moi. — Je dis qu'il serait inhumain à vous de ne pas me débarrasser de cette bouillotte qui me brûle les doigts.
CoLOMBELLE. — Alors, VOUS cro3'ez que je peux ?
^loi. — Certainement.
CoLOMBELLE. — Alors j'accepte, mais- VOUS me jurez que c'est convenable ?
Je jure et je tends labouillote à l'aimable produit du Midi. Malheusement Colombelle, coquette avvec rag*e, veut minauder et m"assassiner d'une œillade meurtrière ce qui amène un désastre. Car elle me regarde, en prenant la bouillotte, elle ne fait pas attention, je laisse gdisser le brûlant récipient, croyant qu'elle tient, et patatras la bouillotte tombe par terre, inondant de son contenu les chaussures de 3111e Colombelle.
COLOMBELLE. — Aïe ! je suis ébouillantée l
132 LE p'TIT JEUXE homme
— Ebouillantée, rugit une voix de tonnerre ébouillantée I Oui donc a ébouillanté ma fille ?
La porte du 3 s'ouvre avec fracas et le commandant Labadilhe apparaît, rouge de fureur, en manches de chemise.
Avant que je sois revenue de ma surprise la timide Colombelle est emportée dans sa chambre au 4 dont la porte est fermée à double tour.
— A nous deusse à présent, jeune homme... c'est vous qui avez ébouillanté Colombelle ?
— Oh 1 ébouillanté, commandant, il ne faudrait pas exagérer... Mademoiselle votre fille fut à peine effleurée par...
— Assez ! . . . comment qu'on vous nomme, vous, le séducteur ?
Moi. — Pierre, duc de Cor\dopsis.
Labadilhe. — Bougre, un duc ! et le gros carotte qui me rit sur le portrait ?
Moi. — Mon cousin Eugène, marquis de Papavernes.
LabadiLHE. — Duc de Corjdopsis^ marquis de Papaveronèse... Ah! ça, mais c'est donc le Parc aux cerfs... Ah 1 ne rigolez pas, vous savez, ou bien je vous apprendrai de quel bois je me chauffe.
Moi. — Fredonnant :
Chauffe-toi, ma vieille, Chauffe-toi !
Labadilhe, écumant. — Vous dites monsieur le duc ?
Moi. — Rien du tout, monsieur le commandant. Je me demande simplement de quel bois vous vous chauffez.
Eugénie. — Peut-être ben avec du chêne.
Moi. — Ou du hêtre! Etre ou n'être pas. To be or not to be !
Labadilhe. — Oui, ma toupie, vous êtes en train de vous la payer ! Ah ! ça, vous cro3^ez peut-être que vous allez vous offrir ma truffe... ma truffe? parbleu ! ça vous irait assez, bougre de petit cochon !
Moi. — Mais...
Labadilhe. — Assez... Ça ni avec du chêne, ni avec du hêtre que je me chauffe, monsieur le suborneur, mais avec du bambou I Du bambou, vous entendez 1 Peut-être avez-vous entendu parler de coups de triques à la mode de Toulouse ?
JNlol. — Je ne connais que les triques à la mode de Caen.
Labadilhe. — Vous préférez peut-être le sabre au bambou ?
3Ioi. — Le sabre,, mais pourquoi ça?
Labadilhe. — Pourquoi ? Il demande pourquoi ? Ah I ça, monsieur le duc, vous avez juré de me rendre fou ? Comment, il y a ici deux hommes dont l'un a ébouillanté la fille de l'autre et vous demandez pourquoi je veux me battre ?
Moi. — Permettez...
Labadilhe. — Je ne permets pas. Vous savez ce qui vous reste à faire.
Moi. — Vaguement.
Labadilhe. — Vous avez ébouillanté
ma fille ! Il ne vous reste plus qu'à lui offrir...
Eugénie. — Le baume du docteur Taillebourg.
Moi. — Des consolations !
Labadilhe. — Votre main.
Moi. — Plaît-il ?
Labadilhe. — Il est dix heures... vous avez donc une réponse à me donner ce soir à dix heures... j'attends... Votre main ou le sabre, choisissez. 24 heures, c'est plus qu'il ne faut pour réfléchir.
3Ioi. — Pardon, commandant, vous dites 24 heures ?
Labadilhe. — Oui.
Moi. — Alors, je ne dois vous donner une réponse que demain à dix heures...
les jours sont de 24 heures.
Labadilhe. — Pas dans le 3Iidi, à Toulouse la nuit elle ne compte pas...
Moi. — Elle ne compte pas, c'est possible, mais moi, je calcule.. Ah ! ça, mais
qu'est-ce qu'elle fait donc la nuit chez vous !
Labadilhe. — Elle porte conseil. Plus un mot... vous avez jusqu'à ce soir dix heures., il v a déjà 20 minutes d'écoulées., je viendrai chercher votre réponse, saligaud... Tàcliez qu'elle soit convenable, hé ! X'oubliez pas qu'à Toulouse, monsieur le duc. quand on ébouillante on épouse, à Toulouse 1
C'est par un rire fou que nous accueillons la dernière déclaration de Labadilhe. Il ne nous entend pas d'ailleurs, s'étant rué dans sa chambre, comme à l'assaut d'un bastion, et perforant nos tympans de l'éclat de ses refrains toulousains.
Quel homme I
Mais il ne s'agit pas de lambiner... Vite à nos malles et décampons au plus tôt, 3loi, le mari de Colombelle !... Je n'avais par prévu cette Colombelle-là î Mais qu'estce que j'entends !... j'ai mal entendu... mais non... la voix de Prosper... le trombone de
papa... vite, Eugénie, dans nos chambres, enfermons-nous...
Quelle émotion !
En sûreté derrière ma porte^ je respire à l'aise, et je puis, assise à califourchon sur unechaise, assister à l'extraordinaire vision de ce qui va se dérouler.
Ah ! mais voilà qui est inouï, Parville ! M. de Parville! qui entre tout seul... précédé du garçon. Il reg'arde nos chambres, demande si nous sommes là... et va téléphoner à côté... J'entends le mot de Préfecture, que veut-il dire ? Ah I ça, il n'est donc pas avec papa... que veut dire tout ceci ?
Je n'ai pas le temps d'être émue.
Le passage rapide de Parville, l'arrivée bruyante de papa et de Prosper, tout cela me fait l'effet d'une chose invraisemblable. Ecoutons...
Prosper. — Vous avez des chambres, n'est-ce pas ?
Le garçon. — Oui, le i et le 2.
Prosper. — Posez les malles... Où sont ces chambres ?... Ah 1 très bien, je les vois...
Le garçon. — Je vais vous dire.
Prosper. — Xe dites rien et donnez les chambres.
Papa. — Ah I je reconnais l'hôtel... c'est ici que la volag'e Adélaïde et son illustre époux goûtèrent les premières douceurs de la lune de miel... Rien n^est changé... voilà le tapis safran, les horribles gravures 1 Oh! àme des objets inanimés, que chanta Lamartine, je te salue.
Prosper. — Ecoutez, mon oncle !
Papa. — Le 3. le n" 3... mon ancienne chambre .
Papa brusquement ouvre la porte et se trouve projeté dans les bras de Prosper par un violent coup de pied du commandant Labadilhe qui a adopté cette façon sommaire de recevoir les intrus.
Prosper. — 31on oncle 1
Papa. — Ce n'est rien... c'est un mé-
créant qui était en train de satisfaire à dame nature (Il va à la porte et hurle dans le trou de la serrure.) ^lonsieur, monsieur, je n'ai rien vu !
Voix goguenarde du commandant Labadilhe. — Et mon coup de pied au c..., Tas-tu sentu?
Prosper. — 3Ion oncle, à la fin des fins, voulez-vous in'écouter ? Quel vieux pot !
Papa. — J'ai fait erreur et toi aussi, Prosper, ces chambres ne sont pas pour nous.
Prosper. — Tu tu I pan pan. Je n'en puis plus... ce que c'est fatigant d'avoir un oncle sourd... je m'égosille !... Ainsi vous dites que les personnes du i et du 2 vont partir ?
Le garçox. — Oui, monsieur ! Le patron avait dû s'absenter, mais il doit être là, à présent. En tout cas. il ne saurait tarder. Je vais prendre la note de ces messieurs et vous n'aurez qu'à vous installer.
S'installer, eux... En voilà une solution
imprévue... Oh I tant pis, le garçon peut frapper... il enfoncera la porte, s"il veut, je n'ouvrirai pas... Pourvu qu'Eugénie ne fasse pas la bêtise de se montrer.
Papa sursautant en vo3^ant Prosper s'éloigner ;
— Comment, tu me quittes ?
Prosper. — Allons bon 1 impossible de lui répondre, je suis aphone... Oh 1 que je suis niais, je n'ai qu'à écrire !
Il se met à genoux devant la malle, la malle dont nous avons pillé le contenu et arrachant une feuille de son calepin, écrit.
Papa. — Qu'est-ce que tu fais ? Une dépèche? Ah! oui, pour ton père... Parfait... c'est digne d'un excellent fils... Tu n'es pas intelligent — mais tu as du cœur. — Dis que je suis en bonne santé et que je veille sur toi... ça rassurera ma sœur... ta sainte et digne mère... Adélaïde ne pouvait la souffrir... Et cela se conçoit... Le vice abomine la vertu... Hem ! tu pars...
tu me laisses la dépêche... Tu veux que je lise. C'est bien...
Prosper suit le garçon, laissant papa déchiffrer ce qu'il vient d'écrire.
Papa qui a l'habitude de monologuer dans toutes les circonstances de la vie, pairie à haute voix — peut-être espère-t-il s'entendre parler.
— Ah ! il est allé voir le patron pour faire un prix... il a raison... C'est le seul mo^^en desavoir à quoi s'en tenir... Pinstituteuradjoint qui nous a escortés à Paris nous avait fait descendre à Terminus... C'est beau, mais coûteux... A ce propos, qu'est donc devenu Pinstituteur-adjoint ?... il a une tête sympathique... Avec quelle chaleur il a pris ma défense dans l'affaire Matifon... c'est à lui que je dois d'avoir été relâché malgré les clameurs imbéciles des indigènes de Busigny. Ces retardataires ouvriers de la civilisation ne voulaient-ils pas m'écharper 1 Et pourquoi ? Parce que cette vieille folle de mère Matifon
avait ingéré mon savon... De quoi se plaint-elle ? Xon seulement elle n*a pas recouvré la santé, mais encore elle est devenue aveugle... Que voudrait-elle de plus ? Elle est insatiable. Ah!... la lettre n'est pas finie... Prosper me recommande de m'emparer des chambres, dès que les locataires sortiront. Comme cet hôtel est fréquenté ! Je ferai comme il le désire... Et dire que ce pénible voyage que j'entreprends est causé par l'inconcevable fugue de ma fille ! Pierrette est aussi folle que sa mère... Une àme de salpêtre s'ag'ite dans ce corps débile... Ah! elle est bien la fille d'Adélaïde. Enfin! ne nous plaignons pas. Je profiterai de ma visite à Paris pour déposer aux pieds de l'Institut mon mémoire sur la transmission du son à travers les pétales des fleurs enduites de verre pilé. Voyons,, rappelons nos souvenirs. Où se trouve l'Institut ? Tiens un Bœdeker... cherchons à Coupole, parbleu ! Cou... cou...
Et papa s'absorbe dans la recherche de rinstitut, sans voir Colombelle et son père qui viennent prendre place devant ma porte .
Labadilhe. — Cest ici que le scélérat habite ! Il est peut-être derrière cette porte. Etes-vous là, monsieur le duc ?
Il ne répond jDas, le lâche !
Colombelle. — 3Iais, papa, il n'y est peut-être pas.
Labadilhe. — Ça ne fait rien^ il devrait répondre. En tout cas, qu'il y soit ou non, je lui rappelle qu'il n'a plus que dix heures pour réparer... Ah ! je suis d'une impatience que je ne me sens pas. x\llons prendre l'apéritif.
Colombelle, joyeuse. — Oui, papa...
Labadilhe. — Eh bien, Colombelle, qu'est-ce que c'est que ces manières?... Après ce qui s'est passé, fille coupable ? baisse les yeux... baisse-les bien ? Tu oublies que tu as été ébouillantée dans des
circonstances que moi, un homme, je rougirais de les dire.
COLOMBELLE. — Oh ! papa... Il ne m"a pas tant ébouillantée que ça.
Labadilhe. — As^ez. N'oublie pas. ma fille, que c'est par Teau chaude que s'évapore généralement la vertu des femmes.
Colombelle. — Ah 1
Labadilhe. — Parfaitement. Quand tu seras mariée, ton mari t'expliquera pourquoi, parce que, moi. ça m'est impossible.
Colombelle. — Oh ! papa, le vieux monsieur qui va dans ma chambre...
Labadilhe a vu papa se précipiter au 4, il pousse un hurlement de fureur et saute à la gorge du docteur Laillebourg qu'il jette sur une malle, l'étranglant presque. Les yeux lui sortent de la tète... Il vomit à la face de papa des torrents, plusieurs torrents d'injures. Je dois avouer que mon père, impassible sous cette avalanche d'effroyables épithètes, sourit agréablement à son bour-
reau. Sans doute il a Tair un peu étonné, mais si doux.
Colombelle veut calmer le commandant.
Mais ce redoutable guerrier ne veut rien entendre. Il intime à sa fille Tordre de rentrer au plus tôt dans la chambre 3, parce que le 4 a été souillé par les regards de ce sénile incandescent. Colombelle, mécontente, disparaît en protestant.
Il se déroule alors une scène épique entre papa, toujours serein, et le commandant dont la rage atteint le paroxj^sme devant l'attitude déconcertante de son partenaire.
— C'est le duc Corylopsis, clame-t-il, qui t'a payé pour arracher cette enfant à ma surveillance ! Allons, avoue porc nographe, saligaud ; avoue et je te ferai grâce de la vie. Ha! ha ! tu ne dis rien, Sardanapale, trafiquant de blanches ! Tu ne dis rien, tu fais bien. Comment t'appelles-tu ? Tu ne veux pas dire ton nom ? Eh bien, je vais te le dire ton nom et le mien aussi... Toi/ tu
146 LE P'tIT JEL'XE homme
t'appelles le crime et moi. Epaminondas Labadilhe. commandant en retraite, pas de campagnes^ pas de blessures... officier d'académie... Voilà ce que j'ai fait...
Et le commandant, essoufflé d'avoir tout d'une traite proféré ces mémorables paroles, se recule pour prendre du champ, mais sans perdre de vue mon père, qu^il fascine de ses gros 3^eux en boule de loto.
31on père, à demi rassuré, s'assied sur la malle.
— Monsieur !
— Tais-toi, tu mentirais encore. . . Allons, parle, explique-toi, satyre... Voyons, qu'astu à dire pour ta défense ?. .. tu vois, je te permets de te défendre... cochon !
— ^lonsieur, l'amabilité de votre accueil, la courtoisie de vos manières, votre langage si châtié, tout me prouve que vous êtes un Parisien.
— Le bougre se fout de moi !
— Aussi en qualité de provincial, je me
permettrai de vous adresser une requête... si vous la trouvez indiscrète, vous pouvez ne pas répondre... Eourriez-vous me dire quel est le chemin le plus court pour aller à rinstitut ?
— A l'Institut! cannibale! à Tlnstitut-!... Tu oses me narguer, moi, Epaminondas Labadilhe ! Tu veux donc que je te mette les tripes au soleil !...
Papa, interloqué, ne comprenant rien aux gestes furibonds du commandant, s'avance vers lui avec son plus amène sourire. Le commandant, croyant à une nouvelle insulte, le saisit au collet et secoue le malheureux savant qui n-en peut mais et que la crainte d'avoir affaire à un fou rend livide. Que va-t-il se -passer ? Prosper, heureusement, arrive pour tirer son oncle des mains du rageur Labadilhe.
— Mon oncle, que faites-vous ! Monsieur lâchez mon oncle, s'il vous plaît!
— Ah ! c'est votre oncle, ce saligaud }
— Saligaud, pourquoi ?
— Je vais vous le dire, voici ma carte.
— Voici la mienne.
Papa, affolé par cet échange de cartes, croit qu'il s'agit d'un duel et se précipite entre les belligérants...
— Non! non... je ne veux pas... Prosper mon neveu... mon enfant, tu ne te battras pas avec ce janissaire... 31ets-toi derrière moi... Je te ferai un rempart de mon corps... le coupe-jarret ne te touchera pas avant d'avoir fait un cadavre du docteur Taillebourg.
— Il est fou ce vieux birbe, qu'est-ce qui lui prend ?
Prosper. — Il n'est pas fou, commandant î II est sourd 1
Labadilhe. — Ah ! il est sourd, tout s'explique... tout va s'arranger. Il ne pouvait pas le dire . . Eh ! dites donc le vieux. . . nous allons nous entendre... mais sapristi, ne bougez donc pas comme ça... Qu'est-ce que vous avez à brandir votre cornet à piston ?
Prosper. — Pas à piston, acoustique, mon commandant.
Labadilhe. — Coustique, piston, je m'en fiche... c'est vous qui ayez l'esprit caustique, mon garçon. Eh I l'oncle, passezmoi votre instrument, nous allons causer. - Labadilhe arrache le cornet acoustique des mains de papa qui blêmit de terreur et porte à ses lèvres le bout du cornet que papa met dans son oreille.
Prosper. — Pas par ce bout, commandant. . . c'est pas ce bout !
Labadilhe. — Dites donc, jeune homme, est-ce que j'ai l'air d'un idiot ? vous vo3^ez bien que Tautre bout est trop gros pour la bouche... ma tête passerait dedans.
Prosper. — Mais, je vous affirme.
Labadilhe. • — Assez !
Il approche de ses lèvres le bout du cornet et, appliquant le pavillon contre Toreille de papa, se met à mugir :
— Ecoutez un peu.
Papa afFolê, s'enfuit en criant au secours.
Labadilhe, étonné, court à- sa poursuite, suivi de Prosper moitié riant, moitié fâché, qui essaie de lui démontrer l'inutilité de ses efforts...
Derrière eux, venant du téléphone, paraît de Parville.
Il demande au garçon la cause de ce tumulte et manifeste une grande inquiétude, en apprenant que papa et Prosper sont ici... Il regarde autour de lui d'un air troublé et envoie le garçon retenir une chambre pour lui dans l'hôtel.
Plus de doute, il veut rester pour me surveiller.
Trop tard, mon beau monsieur I dans une heure, au plus tard, votre fiancée aura décampé... Mais que fait-il? II s'approche de ma chambre... il frappe discrètement ... je n'ai garde de répondre. . . Ça 3' est, il se baisse pour regarder par le trou de la serrure... Quel aplomb : Je me relève vivement... et affectant une tranquillité que je suis loin de posséder, je me promène
dans la chambre^ tournant le dos à la porte.
Ça t'apprendra, mon bonhomme, à être aussi curieux...
Cette curiosité-là, mon cher Robert, quand je serai votre femme, nous la mettrons à profit !
Les hurlements paternels recommencent ! Papa maintenu par Prosper et par Labadilhe, se débat comme un beau diable entre les mains de ses tortionnaires. J'entends dans le cornet acoustique vibrer la retentissante déclaration du commandant.
— Vous êtes sourd î Je ne vous en veux pas ? Mais, mille millions de carabines, vous auriez bien pu choisir une autre carrière ! Votre main et que tout soit oublié !
Prosper, apercevant Parville. — Tiens, vous ici, par quel hasard?
Papa. — Tiens, rinstituteiir!
Labadilhe. — Comment, votre oncle a besoin d'un instituteur?
On s'explique.
Parville. craignant que je ne sorte, ces braves gens étant là. leur propose d'aller faire un tour, visiter Paris...
Prosper. — .Mais les chambres !
Parville. — Justement. On mettra tout en ordre en votre absence.
Labadilhe. — Des chambres ? Quelles chambres? C'en est plein ici. Si vous m'en crovez... Je... j"ai une idée! Pour faire connaissance, si nous allions prendre un pernod ?... Je vous offre l'apéritif?
Parville. — .^lais, monsieur.
Labadilhe. — Comment, vous voulez paver? C'est une affaire entendue... nous n'aurons pas de discussion. Attendez que je délivre Colombelle...
Labadilhe va ouvrir la porte de sa chambre. Il rend la liberté à sa fille. Parville qui ne voit que ce moyen d'éloigner tout le monde de l'hôtel, fait contre mauvaise fortune bon cœur et se décide à accepter la société du commandant.
Labadilhe. — Colombelle, je te pré-
sente de braves gens qui nous offrent Tapéritif. De la tenue, ma fille. Vous, le petit, la main aux dames. Colombelle offre ton bras... et tâche de ne pas te faire ébouillanter, hé !... Vous, Toncle, prenez mon bras. Monsieur... comment vous appelez-vous?... Robert de Parville ! c'est un joli nom... passez donc devant. Allons, l'oncle, sacrebleu, n'ayez pas peur... En avant^ arche.
Vallon de THelvétie.
C'est le ténor qui gueule ça pendant un quart d'heure.
Objet de mon amour!
Et le groupe s'éloigne, dirigé par l'intraitable méridional qui a fini par capter la confiance de mon oncle...
Non, mais ce que monsieur de Parville doit faire un nez!
Ils sont partis. Le bruit s'est apaisé...
— Eugène! Eugène! vite, partons... Ah!
VOUS voilà, g'arçon... cest ma note... tenez, gardez tout.
Le garçon. — 3Ierci. monsieur... faut-il aller chercher une voiture?
31oi. — Oui. tout de suite. Y a-t-il une autre sortie.
Le garçon. — ^^iais oui. monsieur, derrière rh(î)tel. Si monsieur veut... je ferai avancer la voiture jusque-là et ces messieurs n'auront qu'à sortir, en passant par le couloir de service qui est derrière les chambres.
3loi. — C'est ça... Arrêtez la voiture. Xos malles sont prêtes ? descendez-les par l'escalier de service.
Le garçon. — Bien, monsieur! Ah 1 J'oubliais... il y a là une dame qui désire parler à monsieur.
^loi. — L'ne dame ?
Le garçon. — Oui. monsieur... comme la dame est jolie, j'ai dit que monsieur était là... A^oici sa carte.
JVlol. — Liliane des Acacias ! En voilà une tuile !
Le garçon. — Faut-il lui dire qu'elle peut monter?
Moi, résolument. — Oui! et occupez- vous vivement de trouver une voiture.
Eugénie. — Comment, tu vas la voir ?
Moi. — • Comment faire!.. Descends et attends-moi dans la voiture... Je vais me débarrasser en cinq minutes de ce crampon. Je lui annoncerai notre départ pour le Brésil. La voici. File.
Eugénie. — Ne sois pas trop longtemps ?
Moi. — Mais non !
Eugène se sauve. La somptueuse Liliane des Acacias que revêt une toilette — oh ! ma chère! — • apparaît!...
Liliane. — Bonjour !
Moi. — Bonjour ! Je ne m'attendais g'uère à vous voir. Vous m'excuserez^ mais je ne puis vous accorder que quelques minutes.., une voiture m'attend en bas...
et comme je désire ne pas manquer le train.
Liliane. — Vous partez ?
Moi. — Oui.
Liliane. — Pour où ?
Moi. — Je pourrais vous répondre que la question est au moins indiscrète et que rien ne vous autorise à me la faire... mais je suis bonne fille — bon garçon, veux-je dire — et je vous avoue sans fard que ma destination prochaine est le Brésil.
Liliane. — Le Brésil? C'est loin?
Moi. — Assez 1 .
Liliane. — Alors, je ne pourrai pas vous voir tous les jours?
Moi. — Dame non I
Liliane. — Si j'allais avec vous?
3I01. — Impossible. Je vais recueillir l'héritage d'un vieux cousin mort d'une piqûre de moustique. Votre présence ferait rater la succession.
Liliane, très tendre. — Mais tu reviendras, mon chéri ?
Moi. — On revient toujours. Adieu!
Liliane. — Oh ! ne t'en va pas encore... dis... puisqu'on se voit pour la dernière fois...
Moi, énervée.— Enfin... voyons... pourquoi êtes-vous venue, que me voulezvous ?
Liliane. — Ce que je veux? C'est toi que je veux...
Moi. — A bas les mains...
Liliane. — Si tu savais comme je t'aime!.,.
Moi. — Vous m'aimez... vous. C'est drôle !
Liliane. — Pourquoi?
- Moi. — Parce que généralement les marchands ont en horreur la marchandise qu'ils vendent... Vous trafiquez d'amour et vous aimez.
- Liliane. — Eh bien ?
Moi. — Au fait, pourquoi n'aimeriezvous pas ? un confiseur peut bien manger ses pralines... Vous, vous aimez les pralines... vous aimez l'amour...
Liliane. — Oh î oui.
^Moi. — Et cependant je gage que vous êtes entièrement inexperte dans ce métier de marchande amoureuse. Vous n'y entendez rien.
Liliane. — Je n'entends rien...
31oi, qui commence à m'amuser :
— Mais rien du tout I Quand on s'établit courtisane, grue^ cocotte, il faut avoir la vocation. Or, vous n'avez pas la vocation..
Liliane. — Mais tu parles . tout le temps.
31oi. — Justement, je parle et vous aussi vous parlez ; voilà qui prouve combien j'ai raison... Si j'étais, moi, à votre place et que j'aie de l'amour pour un homme, ma conversation, je vous le jure, serait tout autre. Je remaillerais de gestes hardis et provocateurs... j'accompag'nerais ma romance, je passerais du dolce à l'animato, de l'animato à l'appassionato et mon crescendo irait avec une telle furie amoureuse^, un tel délire que celui que j'aime serait
tombé dans mes bras avant de s'en être aperçu.
. Liliane. — Mais...
Moi. — Tenez, pendant que mon cousin s'impatiente dans la voiture et que le cocher piaffe dans la crainte de perdre son client, il me plaît, avant de vous quitter et pour notre dernière entrevue devons donner une leçon d'amour.
Liliane. — Mais, je n'ai pas besoin d'une leçon pour f aimer.
Moi. — Erreur ! ça vous servira pour votre commerce. Et puis, m'aimer, moi... quelle absurdité ! La chose est impossible. ■■ Liliane. — Pourquoi ?
Moi. — C'est un secret de la nature.
Liliane. — Ah I
Moi. — Oui, je suis hermaphrodite !
Liliane, d'une bêtise renversante. — Irma Phrodite !... c'est une amie à toi?
Moi. -— Non, c'est un état physique qui m'interdit l'amour.
Liliane. — x\h ! ça dure longtemps ?
i6o LE p'tit jeune homme
3loi. — Toute la vie. Ah I rassurezvous, ça n'est pas contagieux.
Liliane. — Oh ! ça le serait... tu sais... quand on aime on n"y regarde pas de si près.
3loi. — Bas les mains. Liliane, et trêve à ces plaisanteries déplacées. L'heure s'avance. Une minute me reste. Cette minute, je la veux employer comme il convient à vous apprendre l'art d'aimer...
Le garçon, paraissant. — ^lonsieur, c'est votre ami. ..
3loi. — C'est bien, j'y vais. Les malles sont descendues ?
Le garçon. — Oui. monsieur, ^lonsieur connait le chemin... le couloir derrière la chambre 2... l'escalier au fond.
31oi. — Oui. oui. allez...
Liliane, assise sur sa malle, me regarde d'un œil suppliant. Evidemment cette chère créature préférerait à la théorie la pratique et s'imagine sans doute que je vais en venir là... Xe la détrompons donc pas... Je
LS p'tit jeune homme i6i
veux jouer avec elle... comme avec le feu... Je ne puis me brûler les doigts, mais elle ? Ah ! cela m'est égal. Qu'elle s'enflamme, c'est son affaire !... et puis moi, je veux m'entraîner. . . cette leçon est une répétition, pour moi, de la scène qui doit jeter Parville dans mes bras. .
Suis-je folle ? m'amuser à de pareils enfantillages quand d'un moment à l'autre, papa et sa suite peuvent survenir ! Perdre son temps de la sorte entre le danger imminent de leur venue et la crainte de voir surgir Eugénie qui se trahira et nous trahira toutes deux î
Bah ! cela me plaît, cela m'amuse ! le danger m'attire, m'excite, je ne me reconnais plus, je suis déchaînée... Ah ! je suis bien la fille de ma mère !
Le temps est précieux... tant mieux...
je vais le perdre avec volupté... — Liliane! ma chère, je commence î... si vous le voulez bien, nous allons intervertir les rôles... je serai la femme et vous l'homme. Suppo-
sons que vous vous appelez Robert et moi Pierrette ! Je vous aime, vous me dédaignez. Je vous veux et vous ne vous souciez mie de mon amour I Ceci est notre première rencontre ! Regardez-moi, Liliane, pardon, Robert... regardez la pantomime vive et animée par laquelle j'exprime mon désir ardent de devenir votre amie. Le jeu muet de mes yeux parle plus clairement qu'aucune parole humaine. Je m'avance, ô Robert, tu t'effares devant l'audace de ce désir si nettement exprimé.. Je m'approche et m'assieds près de toi. Faites - moi donc un peu de place. 3Iais ne me touchez donc pas... soyez froide, réservée...
— Oh I j'ai pas l'habitude !
— Je redouble de grâce câline, je suis ensorceleuse, cajoleuse, endiablée et mutine, je vais à l'assaut de ton cœur, Robert, et ne reculerai devant rien pour arriver à cette chère conquête. Défendez-vous donc 1
— .^lais j'ai pas l'habitude.
- — Je me penche doucement, doucement.
LE p'tit jeune homme i63
choisissant la place où va tomber celle qu'Eros frappa d'un trait meurtrier, cette place c'est ton cœur — ma tête aspire à reposer là — mais mes yeux plus hardis se sont déjà couchés, mon étreinte s'énerve, ma main entoure ta taille. Sapristi, une épingle...
— C'est celle de mon corset, veux-tu que je l'ôte ?
— Pas la peine I je m'abats sur ta poitrine^ tes 3^eux cherchent les miens... xVlors c'est moi qui te dérobe mon regard., j'épie à travers la frange de mes cils l'anxiété qui commence à s'emparer de toi... l'amour commence à naître, tes bras m'étreignent... Ohî Robert I Robert î! En voilà assez pour aujourd'hui.
D'un bond je me suis évadée de la dangereuse étreinte de Liliane et j'éclate de rire au nez de la belle enfant, déconcertée, que mon incohérence étourdit.
— Adieu, charmante Liliane, profitez de
mes leçons et soyez une grande hétaïre c'est la grâce que je vous souhaite.
— Comment, tu me quittes comme ça, sans un baiser ?
— Ah ! oui. le prix de la leçon ; c'est juste 1
Je vais déposer sur la joue de Liliane, qui tend ses lèvres, en vain, hélas ! ma bouche chaude, enfiévrée par ma démoniaque leçon et je vais fuir.
Liliane use alors d'un moyen suprême.
Elle pleure.
Ça prend toujours sur les hommes ! Estce parce que j'ai de> vêtements masculins que je marche aussi ? le fait est que je me sens vaguement émue et crois devoir prodiguer quelques platitudes pour consoler l'inconsolable Liliane.
— Hi ! hi ! gémit-elle, 31oi, qui ai tout quitté pour toi... Oui. ce matin encore j'ai écrit à mon type... que tout était fini... que je ne l'aimais plus... et tu sais... c'est pas un gig"olo à la manque... Il ne me laissait
manquer de rien... C'était un grand seigneur.
Moi, pensant à autre chose. — Vraiment; c'est bien ennuyeux... Comment s'appelle-t-il ? : ^
Liliane. — Robert de Parville.
Robert de Parville ! Ça c'est trop fort... Robert, lui! Cette Liliane est sa maîtresse ! J'oublie mon départ, j'oublie tout ! J'envoie dans les airs mon chapeau, je bondis près de Liliane ahurie et j'explose en ce cri ridiculement enthousiaste :
— Liliane, vous êtes un ange ! parlezmoi de lui, Liliane, parlez-moi de Lui !
— De Parville ! Vous le connaissez ?
— Non, pas moi ! un de mes amis — mon ami le plus cher — un ami pour lequel je donnerais ma vie, plus que ma vie, Liliane, aussi, tu vois... tu...
— Mais qu'est-ce que vous voulez que je vous dise de lui ? — Et puis qu'est-ce que ça peut te faire,., tu vas au Brésil !
— Je n y vais plus ! Le Brésil vient de
l66 LE p'TIT jeune homme
sombrer, de disparaître... une éruption a détruit ce pa^^s.
— Alors, tu ne pars pas? tu restes? -
— Oui^ Liliane, je reste.
— Oh 1 que tu es gentil, que tu es mignon, que tu...
— X'en jetez plus!... Soyons sérieux à présent.
— Oui... oui... je serai sérieuse... Si tu savais comme je suis contente.,. Je t'aime tant. tant...
— Du calme, cœur de moineau ! Ecoutezmoi. Vous allez écrire à M. de Parville qu'il considère votre première lettre comme non avenue.
— Quelle lettre ?
— Celle où vous renonciez à lui. celle où vous lui disiez que vous le quittez.
— Ah I je ne l'ai pas envoyée, j'ai oublié.
— Parfait. Je vois que vous savez mener
de front l'amour et la matérielle. Je vous en félicite.
— Mais I
— Puisque c'est très bien, je vous dis, vous n'allez pas regretter votre... oubli. Vous allez donc écrire à M. de Parville pour lui donner rendez-vous.
— Mais je le verrai peut-être ce soir...
— De mieux en mieux. Voilà qui simplifie tout. Vous donnerez donc rendez-vous à M. de Parville demain soir.
— Où?
. — Où vous voudrez ; dans un quelconque café où vous avezcoutuipé de vous ébattre, à dessein d'exposer vos charmes aux admirations ambiantes.
— Au Capitole, c'est une brasserie de la rue Fontaine.
— Va pour le Capitole ! M. de Parville ou moi y trouverons sans doute le chemin de la Roche tarpéïenne.
— Quoi?
— Rien. Donc, entendu. Demain soir
l68 LE P"TIT jeune homme
après minuit au Capitole. Je vous enverrai un mot vous disant où vous devrez me prendre.
— Ah î nous irons ensemble !
— Oui.
— Mais pourquoi donc tiens-tu tant que ça à voir Robert ? Qu'est-ce que tu lui veux ?
— Beaucoup de bien. Surtout ne lui parlez pas de moi. C'est une blague, une farce que je suis en train de mijoter.
— Chic! une farce I on va rien s'amuser.
— Tu parles! C'est bien entendu, n'estce pas? Au revoir.
— Au revoir... qu'est-ce que tu me donnes pour ma peine ?
Liliane tend sa joue.
Je ne saurais refuser le prix qu'elle demande. Je l'embrasse...
Il m'a semblé que ses lèvres se sont égarées près de ma bouche, mais sans doute, c'est involontairement, qu'eut lieu cette caresse osée. Et si je ne me suis pas
dérobée trop vite à la caresse de Liliane, il m'en souvient à présent, c'est que je pensais à Parville.
Tout a une lin, les baisers d'adieu aussi. Je m'enfuis.
Dans le corridor, la voix de Liliane me pourchasse murmurant ^r je t'aime, je t'aime » et je vois sa main effleurer ses lèvres et m'envoyer à toute volée des baisers, d'innombrables baisers.
Cette malheureuse a l'amour tenace. J'étais près de l'escalier, j'allais descendre, quand une voix bien connue a frappé mon oreille.
C'est lui, il parle à Liliane, que peuventils se dire ?
Serais-je jalouse ?...
Mais oui, je le suis, et beaucoup. Je regag'ne à pas discrets la chambre d'Eugénie. La porte qui dor.ne sur le carré est fermée. J'entre et donne rapidement un tour de clef. Je suis à l'abri de toute surprise. J'enlève la clef, et comme tantôt
lyo LE p'tit jeune homme
31. de Parville, je risque, par le trou de la serrure, un œil inquisiteur.
Liliane s'acquitte à merveille de la commission dont je l'avais chargée..
Parville a l'air très ennuyé : ce qui m'amuse follement.
... La voix de papa et de ses nouveaux amis retentit dans l'escalier. Je suis tranquille la porte de communication est fermée. Liliane ne peut me rejoindre, je puis épier à mon aise.
Ah ! voilà papa ! 31ais dans quel état ! Il a le chapeau sur l'oreille, la voix pâteuse, tout le monde rit... Et lui. il vocifère des propos d'une grandiloquence, j'en ai peur, avinée.
— Eh ! bien, vous savez, l'oncle ! vous avez du vent dans les voiles ! grogne joyeusement Labadilhe plus apoplectique que d'habitude...
Prosper roucoule des phrases que je ne puis entendre à l'oreille de la volage Colombelle. qui rit^ chatouillée... Elle a aussi
un air bizarre et ses yeux brillent. Ah ! ça^ mais quel déluge d'apéritifs s'est abattu sur ces provinciaux '^ Ils ont tous Tair effroyablement gris... S'ils n'en avaient que l'air, les malheureux !
Papa continue à chanter en brandissant son parapluie et son cornet !
Si les bonnes âmes de Busigny voyaient dans un pareil état l'austère docteur Taillebourg! Quel scandale, juste ciel !
^ — Oui... oui... j'ai bu quatre absinthes, c'est beaucoup, mais ce n'est pas trop pour un savant tel que moi, la gloire de Busigny, le pilier de la science. Je veux l'Institut, tout de suite, un siège sous la coupole. Peuple, je te bénis, que des lauriers, des palmes pleuvent sur ma boîte crânienne, à l'Institut...
Pauvre papa! son discours se termine par une culbute que faisait prévoir son total manque d'oubli des lois de l'équilibre.
Tout le monde rit. A l'instigation de Labadilhe, on le pousse dans le i, mon
ancienne chambre. Ah ! mon Dieu ! il est enfermé avec Liliane, quelle aventure î
Al. de Parville s'est-il douté de la chose? c'est probable, il a Tair afïolé. Le garçon court chercher du tilleul pour papa. Labadilhe hurle les plus grands airs de son répertoire, il clame à faire verdir de jalousie toutel3.Bû£-néroTouïoi/séjw,Vrosper,mon doux cousin, profite de la confusion générale pour embrasser dans le cou. et ailleurs aussi, l'accueillante Colombelle qui ne s'en défend pas... Le garçon apparaît, sa tasse de tilleul à la main.
— Sacré mille tonnerres de trente-six millions de carabines I vocifère Labadilhe, il me vient une idée épouvantable. Si nous avons pu enfermer le vieux dans la chambre du duc c'est qu'il n'est plus là? >/ Parville abruti s'exclame et demande quel duc se trouvait au n' i .
— Ehî le duc pardine, le cousin du marquis I Le duc qui a ébouillanté Colombelle,, donc !
— Ils sont partis, monsieur, il y a une heure, annonce le garçon d'une voix enchifrenée mais digne.
Labadilhe. — Partis! ils sont partis! Mille dious et il n'a pas rendu Thonneur a ma fille ! Où est-il allé ce pantin, cet estancieur, ce cannibale ?
Le garçon — Ah î je ne sais pas, monsieur, je sais seulement qu'il a rendezvous avec une dame au Capitole demain après minuit.
Parville {à part) — Au Capitole, tiens... tiens...
Prosper — Le Capitole, où est-ce donc ?
Labadilhe — A Toulouse, pardi, couillon.
Parville — Non, c'est une brasserie, à Montmartre.
Labadilhe — Oui, c'est une succursale... Ecoutez, il me vient une idée.
Parville. — Ce diable de Toulousain me fait frémir avec ses idées.
Il a parlé tout haut. Labadilhe a-t-il compris, j'en doute à entendre la singulière proposition qu'il fait à Parville.
-^Oui, monsieur Robert, parfaitement!
t'-ôus voiliez nous offrir à déjeuner, j'accepte.. . n'insistez pas, nous nous fâcherions. La main aux dames... Prosper, de la gaîté, et filons. Le chant national... allons, tous en chœur, attention au refrain...
Les montagnards sont réunis !...
La bande s'ébranle, conduite derechef par l'exécrable Labadilhe...
Mais ils ne sont pas encore dans l'escalier que je vois passer Liliane affolée, courant à toutes jambes vers l'étage supérieur, poursuivie par papa en chemise, son chapeau sur la tète, hurlant :
— A rinstitut... folle hétaïre! conduis^moi à llnstitut 1 *
C'en est trop... que verrai-je encore ?... je ne Veuïx 'plus rien savoir. C'est le moment de fuir. Je cours dans le corridor,
je cours dans Tescalier, je traverse comme tine folle la cour et je saute dans le fiacre en criant au cocher :
— Au meilleur hôtel que vous connaissez!
Nous sommes depuis deux heures à l'Hôtel Continental I
On est bien dans cet hôtel ! je défie papa de me retrouver ici, papa et surtout l'affreux père de Colombelle...
Je n^ai pas voulu sortir de la journée.
Je sortirai ce soir. J'ai moins de chance, me semble-t-il, de rencontrer la nuit mes redoutables provinciaux.
J'aime mieux passer mon après-midi à écrire mon journal ! Mon journal ! sans doute approche-t-il de la fin ? Je ne saurais le dire. C'est demain, demain, qu'aura lieu la rencontre, l'entrevue définitive avec Robert. Que résultera-t-il de ce contact ?... Amour ? mariage? Bien malin qui pourra le prévoir...
Je ne puis me défendre d'une certaine
lyô LE p'tit jeune homme
appréhension en songeant à la soirée de demain... Que va penser de moi M. de Pa^ville ? Ses démarches semblent indiquer une presque certaine approbation de ma folie... S'il allait changer d'idée... N'est-il pas en droit de supposer des choses abominables de moi ?. Comment lui prouver que toutes mes incartades, si elles furent marquées d'un cachet d'incohérence et de déraison, furent tout ce qu'il y a de moins inquiétant pour son amour...
Il peut me croire. Il le doit. Mais... Ah I que ferais-je à sa place. Si j'étais Robert accepterais-je de gaîté de cœur les explications qu'il plairait à une fantasque Pierrette de me donner ? je ne sais pas... Deux femmes seules à Paris, déguisées en homme, n'ont-elles pu mal faire pendant quinze jours que dura leur course aventureuse en tous les lieux où l'on s'amuse... Et quels lieux î
Ah ! certes, quoiqu'il imagine, il y a certainement un endroit que son esprit ne
supposera jamais avoir reçu ma visite ! Ah ! cette expédition qui mériterait des claques, c'est le mot !
Pauvre Robert !
Voilà que je souris ! Je suis toute fière à présent d'avoir été me casser le nez contre les dames de Tautre jour...
Et pourquoi ?
Parce que j'aurai mon petit secret, que dis-je, mon gros secret... non pas le flirt que pardonnent tous les maris, le flirt avec le petit cousin traditionnel que l'on connut enfant... non, ce sera quelque chose de moins banal, de moins ordinaire,..
Oui, je ne suis pas une fille ordinaire et ce que j'aurai à avouer à mon mari le jour où je serai en veine de confidences ne sera pas une mince surprise pour le souriant accueil que mon mari croira devoir préparer à mon aveu.
Il y a cent à parier contre un que le sourire marital se fige dès les premiers mots.
Cet aveu sera la pierre de touche.
J'éprouverai mon mari ainsi.
S'il m'aime à la folie, il sourira. S'il m'aime honnêtement, il froncera les sourcils. S'il m'aime peu, il se fâchera. S'il allait ne point sourire ?
Il sourira.
C'est ma certitude.
Je la garde. Si c'est une illusion, je tiens à la conserver le plus longtemps possible et même, si j'étais raisonnable, si j'étais prudente, désireuse de garder à moi, sans aucune ombre, l'amour de mon mari, je n'userais pas de la pierre de touche.
Bête I garder le silence, moi I
Ce sera bien beau si je peux attendre quelques jours !
Cette question est réglée... je parlerai... ou je ne parlerai pas... suivant la disposition de mon esprit... l'humeur de Pârville et le jour où ça me passera par la tête. Voilà !
Je m'aperçois que j'édifie déjà, que disje, édifier,- que j'habite mon Château en
Espagne, sans savoir s'il sera construit ja- -mais et si les assises seront assez solides pour résister au moindre choc.
Les châteaux en Espagne !
Mon esprit variable a brusquement rompu en visière avec de Parville pour penser à Colin d'Harleville... Colin d'Harleville m"a fait songer à la pension...
La pension I C'est le temps heureux, disent les parents, que nous devons regretter un jour !
Quels fumistes que les parents !
Ou ils sont sincères et ce sont des imbéciles. Ou ils ne le sont pas et alors pourquoi nous racontent-ils des sornettes qu'ils savent pertinemment être fausses !
Cruelle énigme ! (A toi, Bourget ! ) Je ne l'approfondis pas... Je constate simplement que les parents élèvent toujours très mal leurs enfants î — Maintenant pour être sincère, je dois avouer que si les entants avaient mission d'élever leurs parents, ils les élèveraient sans doute tout aussi mal.
l8o LE P'TIT jeune homme
Ce n'est pas un paradoxe... C'est une cruelle vérité que j'ai le courage d'énoncer.
J'ai tous les courages d'ailleurs.
En pension j'ai jeté un jour mon dictionnaire anglais à la tète d'une sœur, parce qu'elle avait un nez à la Napoléon. — Je suis royaliste et j'ai horreur de tout ce qui me rappelleles Bonaparte. — On m'a chassée de la pension. — Papa qui se targue de républicanisme a déclaré que j'avais bien fait, qu'il faut toujours avoir le courag'e de son opinion et m'a fourrée dans un hxée de jeunes filles.
Quelque temps après mon arrivée, comme on m'interrog'eait en classe d'histoire sur la Révolution, j'ai traité de bandits les grands massacreurs de l'époque et déclaré que les républicains étaient des pas grand'chose... On m'a renvoyée encore.
Papa a déclaré que j'avais fort bien fait, mais ne m'a plus envo^^ée nulle part. Entre nous je crois qu'il a fort sagement agi. Je
LE P TIT JEUNE HOMME l8l
n'étais pas faite pour la vie de pension. Les camaraderies douteuses, les espionnages, les racontars, tout ça me répugnait, came répugne encore... Je puis être un tantinet fêlée, mais je crois que mon esprit voit en somme juste, du moins il voit honnêtement... Oui, ça, il me semble que je puis en répondre, je serai honnête. Si je ne Tétais pas, ça m^étonnerai beaucoup...
Ce mot honnête me remet en mémoire les extraordinaires impressions de Claudine en ménage que je viens de terminer. Le livre est là sur la table.
Je serai honnête, mais le serai-je à la façon de Claudine ? Claudine est-elle honnête ?
Il me semble que oui. Elle aime Rézi.
mais elle aime surtout et avant tout Renaud. Je ne crois pas que j'aime Robert de cette façon-là et je ne voudrais pas que Robert m'aimât comme Renaud aime Claudine. Une tendresse aussi amicale, aussi paternelle m'ennuierait, je le sens.
l82 LE P TIT JEUNE HOMME
D'un doigt machinal j*ai ouvert le livre au hasard et je lis.
^< — Ma chère petite bête amoureuse î « Alors on te tourmente, toi et ta Rézi ? « Que faut-il faire ? Tu sais bien que ton « vieux mari t'aime assez pour ne pas te ^r priver d'un peu de joie. Elle est char- ^< mante ta blonde amie, elle t'aime si fort.
''< — Oui ? Vous croyez ?
«c — J'en suis sur.
« Ses bras ont frémi, je sais à quoi il ^i songe. Pourtant je me détends à sa voix « où coule la tendresse, une vraie ten- « dresse.
'''' — Que veux-tu. mon oiseau chéri ? que « je vide demain pour tout l'après-midi cet « appartement ?
^< — Oh ! non.
fi J'ajoute après un silence embarrassé :
« — Si nous pouvions... ailleurs...
'' — Ailleurs ? 3Iais rien de plus facile !
''< Il s'est levé d'un élan, m'a posée à « terre et marche à grands pas très jeunes.
« — Ailleurs, voyons, il y a bien...Xon, « ce n'est pas assez. iVh ! j'ai ton affaire.
« (Il revient à moi, m'enveloppe et cher- « che ma bouche, ^lais toute froide de << confusion et de gêne, je me détourne un « peu.)
« — Ma petite fille charmante, tu auras « ta Rézi, Rézi aura sa Claudine, ne t'oc- « cupe plus de rien — que de patienter un « jour, deux jours au plus — c'est long", dis! « Embrasse ton grand qui veillera aveug'le « et sourd, au seuil de votre chambre mur- « murante 1 . . . »
Comme il l'aime sa Claudine et comme je me sens encline au pardon envers lui — bien que je n'approuve pas sa façon d'aimer— quand il devient à son tour l'amant de Rézi.
Non, certes, il n'est point si coupable d'avoir voulu cueillir aux lèvres où se complut sa femme des baisers fleurant encore l'odeur des lèvres de Claudine.
184 LE P'TIT JETNE homme
En aimant Rézi c'est encore Claudine qu'il aimait.
Et de quel droit rempècherait-elle de se délecter aux voluptueuses étreintes qu'ellemême dépeignit si charmantes ?
«: Je la tiens contre mon cœur et tout le « long de moi. Ses genoux frais me tou- « chent. les petits ongles de ses pieds me « gTiffent délicieusement.
''< Sa chemise froissée n'est qu'un chiifon « de mousseline. 31on bras ployé supporte « précieusement sa nuque, son visage bai- « gne dans l'onde de ses cheveux... De « temps en temps, si près de ma bouche, « aux dents de Rézi qui parle, un reflet ^< luit comme une ablette. Elle parle dans « une fièvre gaie, un bras nu levé, -dessi- <f. nant de l'index ce qu'elle dit. Je suis «: dans le demi-jour ce bras blanc et si- >$: nueux, dont le geste rvthme ma lassitude ^{. et l'adorable tristesse qui m'enivre...
^ Je voudrais qu'elle fût triste comme « moi. comme moi recueillie, et craintive
« devant les minutes qui nous échappent, « qu'au moins elle me laissât à mon sou- « venir...
« Elle est délicieusement jolie à présent. « Tout à l'heure, elle fut passionnément « belle...
« Comme blessée à la première caresse, « elle tourna vers moi une merveilleuse « figure de bête, les sourcils bas, la lèvre « relevée et meurtrière, une expression « forcenée et suppliante. Puis tout fondit « dans l'offre effrénée, dans Texigence « murmurante, dans une sorte de colère « amoureuse, suivie de « Merci... // enfan- « tins, de grands « x\h » soupires et satis- « faits, comme une petite fille qui avait « bien soif et qui a bu d'un trait jusqu'au « bout de son haleine... >/
Je reste rêveuse. Je pense — cela devait être — à Joyselle, l'amie de pension qui me voulut tant de bien et à Parville. J'imagine sans effort l'analogue situation et j'interroge mon esprit pour savoir ce que je
i86 LE p'tit jeune homme
ferais si je surprenais Parville aux bras de Joyselle. Il me semble que j'aurais un grand désir de moquerie et que je ridiculiserais sans pitié, le mari coupable de m'avoir supplantée dans les bonnes grâces de l'amie... Je rirais, oui... mais je ne pardonnerais pas...
Oui sait ?
Je pense à présent ainsi parce que nulle Joyselle ne semble devoir ternir la limpidité de mon amour, parce que, aussi, Parville n'a pas l'âge de Renaud et qu'il m'aimera comme je désire être aimée. Je pense de cette façon, mais le cas échéant sais-je comment je penserai ?
J'aurais bien voulu connaître Claudine.
J'éclate de rire.
Je viens d'avoir un 3 vision folle, saugrenue. Je nous voyais. Claudine et moi, égarées dans cette fatale maison où tant de <^ gentes et honnestes dames » s'offrirent à nos yeux dans le déshabillé qu'elles imaginent si suggestif.
J'ai peine à me figurer l'attitude de Claudine. Peut-être plus choquée, eût-elle comme moi pris la fuite, peut-être, au contraire, se serait-elle attardée en la compag'nie de quelque marchande d'amour et aurait-elle volontiers fait prix avec elle pour quelques instants en sa compagnie...
Mais , ..je suis sûre . . . que si la redoutable maison au lieu de servir d'abri à ces pauvres filles eût été peuplée de mâles — car enfin, puisqu'il y a des maisons pour femmes, pourquoi n'en existerait-il pas pour hommes? — je suis sûre qu'en l'occurrence, Claudine fidèle à son cher Renaud, aurait fui sans vouloir rien entendre.
Je crains — ou plutôt je suis sûre — que ma précipitation à courir vers la porte eût été moindre. Non par vice, certes, je ne suis point vicieuse... Les romans avec les Rézi etles Joyselle ne m'ont jamais attirée, mais je n'aurais pu me défendre d'une certaine curiosité à l'aspect de tous ces hommes
i88 LE p'tit jeune homme
qu'un impérieux coup de sonnette aurait fait accourir au salon.
Je me les représente assez étalant leur torse peu gracieux, vêtus de chaussettes et de pardessus — le pardessus remplacerait le peignoir — se tenant en rang devant moi Tair ennuyé, grillant une cigarette et s'efforçant — par un jeu compliqué des muscles — d'enlaidir leur visage dans la crainte d'être choisi par la cliente.
Je vois assez fréquentant cette maison les vieilles dames vertueuses que tourmente un retour d'âge, les vieilles filles que rebute un dur céliVjat, les monstrueuses et difformes femelles qu'on épousa pour leur argent et qu'on frustre de l'amour conjugal, je vois assez ces gens-là se rencontrant en un tel lieu pour la chose d'amour, mais je ne vois pas bien les jeunes filles de ma catégorie accourant couvrir de leurs caresses, de leurs étreintes passionnées, les formes avachies de ces étalons humains.
Et pourtant il y a des jeunes gens sains
et bien portants, de petits jeunes gens, qui n'auraient qu'à regarder dans la rue pour trouver chaussure à leur pied^ qui n'hésitent pas à verser leur or dans les mains de la vieille mégère, gardienne de ces antres, pour avoir la satisfaction de serrer contre leur poitrine les horribles femelles dispensatrices de si peu de plaisir^ dont les mamelles dégonflées pendent comme des blagues à tabac vidées, dont les ventres ballonnent sur la rougeur des cuisses déformées. Ils n'hésitent pas à baiser ces bouches au cérat, veuves de dents, à s'extasier devant ces 3^eux chassieux et à promener leurs doigts vibrants d'émotion dans les quelques cheveux qui se révoltent sur les crânes dénudés de ces sorcières d'amour... Ils n'hésitent pas, les malheureux, à...
Pouah I les hommes ça n'est rien de bien propre décidément.
Et si... xMais qui vient là?
Eugénie, dont la chambre est à côté de
igo LE P TIT JEUNE HOMME
la mienne, franchit en cet instant la porte de communication et vient s'installer ravie dans un fauteuil.
— Qu'est-ce que tu as ?
— 31oi. j'ai rien...
— Tu as l'air aussi enchantée que si tu avais fait la trouvaille de plusieurs Ludovic.
— Oh : Ludovic î
— Tiens, tiens, déjà fini ce furieux amour pour l'adoré, l'incomparable Ludo-
— Xon ! bien sur, je l'aime toujours, mais quoi ! puisque je peux pas arriver à mettre la main dessus 1 Je peux pourtant pas me tuer !
— Evidemment.
— Ludovic est un saligaud î
— D'accord.
— Un ingrat !
— Je suis de ton avis,
— Un propre à rien î
— J'abonde dans ton sens.
— Un galvaudeux qui m'a plantée là pour venir faire la vie !
— C'est certain.
— Pourquoi que je me désolerais pour lui ? Il est ben où il est.
Ah ! sois tranquille, il a déjà dû se consoler.
— Et toi, Eugénie, tu ne vas pas tarder à en faire autant.
— Dame, c'est mon droit !
— Parbleu.
— Je peux bien faire ce qu'il fait.
— x\bsolument.
• — Et puisqu'il me trompe avec des femmes, pourquoi je le tromperais pas avec des hommes ?
— Ah !
Eugénie s'arrête. Son œil m'épie. Elle ne sait si elle doit poursuivre la conversation engagée sur un terrain aussi brûlant. Ma quiétude la rassure. Elle va parler, elle parle.
— Ecoute, Pierrette, je vas te dire la vérité vraie I j'aime quelqu'un.
— Ah ! ah î
— Quelqu'un de très bien.
— Un homme ou une femme ?
— Un homme bien sur... t'es-t'il bète ?
— Pas tant, Eugénie ! Tu oublies trop qu'aux yeux du monde, tu es Eugène. Or si le quelqu'un en question que tu aimes s'est épris de toi, sous ce costume...
— Eh ben !
— Eh ben ! c'est un monsieur qui a des goûts plutôt... byzantins !
— Il sait ben que je suis pas un homme.
— Hein !
— 3Iais bien sûr... Ecoute, je vas t'expliquer. C'est un brave garçon, un peintre. Je l'ai rencontré il y a quelques jours aux Tuileries, il faisait de la peinture...
— -De la jDart d'un peintre ça n'a rien de trop excessif.
— Je l'ai regardé.. . Il m'a regardée...
— Vous vous êtes regardés. Et alors :
— Et alors il est devenu tout rouge. Il a dit un mot quej'ai pas compris, il était furieux, il voulait prévenir le garde et me donner une petite tape, une tapette, qu'il répétait, l'air tout en colère. Alors je me suis avancée et j'3^ ai dit... la vérité.
— Quoi ?
— Que j'étais une femme, pardienne ! et qu'il me trahisse pas, que j'y expliquerai tout. Il s'est mis à rire. Nous avons été chez lui dans son atelier... puis... puis... Enfin quoi, il sait que je suis une femme.
— Il a eu les preuves en main, quoi ?
— C'est ça.
— Sais-tu, Eugénie, que tu as l'amour rapide. Ah ! les absents ont rudement tort dans ton cœur... Oui, c'est très gentil, ce que tu as fait là.
— Tu m'en veux pas ?
— De quel droit t'en voudrais-je ? Tu n'es ni ma sœur, ni ma fille, ni ma mère. Les immortels principes de 89 qui ont fait l'homme libre à tel point qu'au nom de ces
194 LE P'TIT JECNE homme
mêmes principes de joyeux ministres flanquent à la porte des braves gens coupables de porter une robe, ces mêmes principes, dis-je, qui sont cause de l'expulsion des hommes en robe et permettent aux femmes de s'habiller en homme, t'ont émancipée. Tu es libre, Eugénie, libre comme l'air, libre comme tout ce qui n'est pas Français. Use de ta liberté... mais crains Ludovic.
— Ludovic !
— Tu peux le rencontrer, ma fille. S'il est resté digne de toi, que feras-tu ?
— Ben, je retournerai avec lui.
— Sans lui dire que tu t'es occupée, en son absence, de peinture ?
— Naturellement. Il ne le saura jamais. Tu penses que je suis point assez sotte pour y parler de ça...
— Tu es la franchise en personne.
— Pourquoi que j'irai y faire de la peine. Et puis nous ne sommes pas mariés, ça compte pas. x\h ! si nous étions mariés...
— Tu en ferais tout autant.
LE P'TIT jeune homme IQo
— C'est bien possible, mais J'y dirais pas davantage... Après tout, je fais de mal à personne.
— Au contraire !
— Toutes les femmes, vois-tu, c'est du pareil au même. Seulement il 3^ en a qu'on n'attrape jamais et d'autres qui se font pincer du premier coup. S'agit d'être dans la première catég'orie, voilà. Ah ! ben, s'il fallait jamais connaître d'autres hommes que le premier qu'on a eu, il vous pousserait des toiles d'araignée dans le... cœur!
— Eugénie ! je t'en supplie... Tes idées de morale sont par trop subversives, ne m'en fais pas part, ne touche pas à ma candeur, laisse-moi croire qu'il peut exister de par le monde des femmes honnêtes et sincères, aimantes et fidèles, capables de n'aimer dans toute leur existence qu'un seul homme.
— Il yen a peut-être, mais moi j'en ai point connu.
Eugénie me fait de la peine. Cette grosse
igô LE P'TIT jeune homme
fille que j'avais crue intéressante à cause de son amour imbécile pour Ludovic, vient de se ravaler à mes yeux au rang de simple femelle dont le mâle est Tunique préoccupation. Eugénie me dégoûte.
Elle le sent confusément, si bien qu'elle regagne sa chambre l'air un peu vexé en fredonnant <c Viens, poupoule, viens. >> Pauvre Ludovic î
C'est Inique je plains à présent.
Ce crétin s'auréole de la pitié que me fait éprouver son courag*e...
J'ai réfléchi là-dessus pendant un bon quart d'heure, et, comme je suis une fille très sensée quand je ne suis pas tourneboulée par Labracadabrance de mes idées, j'ai tiré de ce fait quelques conclusions :
1° Un homme trompé inspire la pitié.
2*^ La pitié conduit à l'amour.
3° Tout homme qui veut être aimé doit donc d'abord être trompé.
Je crois ceci trèsjuste.
Une femme trompe son mari, une autre
femme éprouvera immédiatement le besoin de consoler ce pauvre homme.
N'allez pas croire d'après ce raisonnement que j'éprouve le besoin de consoler Ludovic. Ah non, alors ! Ce sont là de simples réflexions qui me viennent à l'esprit et que je note pour en tirer peut-être parti plus tard.
Je pense aussi qu'une femme qui trompe son mari, quand elle l'a trompé à cuisse que veux-tu, doit forcémentfinir par adorer celui qu'elle trompe après l'avoir pris en pitié... Car, selon moi, cette pitié voisine du mépris doit se transformer en un sentiment de pitoyable attendrissement, quand la légère créature contemple le doux infortuné ; de l'attendrissement à la bonté, au désir vague de réparer ce mal dont il ne souffrit point, il n'y a qu'un pas et de la réparation au rachat par l'amour de toutes les coupables erreurs qui maculèrent la vie de la coupable épouse il ne saurait y
iq8 le p'tit jeune homme
avoir loin. Donc j*ai raison. Donc pour être aimé il faut être trompé. C O. F. D.
Maintenant il y a des exceptions.
3ion ménage sera une de ces exceptions. Robert ne sera pas trompé.
Au moment de sortir, je m'aperçois de la disparition d'Eugénie... Elle a fui de ces lieux... non à la recherche de Ludovic, je le parierais... Oh I amour, amour !
J'ai donc été dîner toute seule dans une Ijrasserie sur les boulevards... J'ai pris mon café à la terrasse, reluquée par un tas de dames obèses, en grillant une cigarette. X'avant pas la moindre envie de dormir, j'ai ensuite déambulé à travers les rues de la capitale le nez au vent mais l'œil au guet dans la crainte de voir poindre la silhouette empourprée du commandant, ou l'antique chapeau paternel...
L'heure s'avançant, j'ai eu la fantaisie de visiter en détail le Capitole... ce Capipole où ma vie demain se décidera. Le lutteur regarde la place où il va tomber,
j'ai, moi, voulu voir la place où Parville tombera dans mes bras. Ce Capitole est surtout un restaurant de nuit... Comme il était à peine onze heures quand je fis mon entrée peu sensationnelle dans l'établissement, le public était clairsemé. Quelques consommateurs attablés jouaient gravement à la manille... Les garçons debout somnolaient... Dans le silence de la salle tombaient les cartes sur le tapis... .Manillon sec... je lui fends Tarche î... pique maître et pique maître... c'est pour bibi !... comptons...
Un g-arçon dérang'é dans sa digestion laborieuse a bien voulu s'enquérir de mon désir... J'ai commandé un whisky et j'ai demandé à voir les salons où l'on soupe... Le garçon grave et triste m'a murmuré : C'est au premier...
Je monte gravement au premier...
Epoussetant les tables d'un g'este indécis, un garçon me reçoit d'un air navré.
C'est drôle, je connais cette tète-là.
Où donc ai-je vu... On dirait Ludovic...
Le garçon me dévisage l'air effaré... Lui aussi a dû me voir quelque part... Mais non. ce n'est pas Ludovic... Ludovic était rasé... celui-ci a des favoris... Pourtant cette ressemblance !
— Alonsieur désire ?
Jusqu'à la voix... c'est extraordinaire...
— Qu'est-ce que vous avez à me regarder ainsi...
— Rien, monsieur... je demande pardon à monsieur... mais monsieur ressemble si tellement à quelqu'un que je connais î
— Vous aussi, vous ressemblez à quelqu'un que je connais, mais ce quelqu'un n'avait pas le visage ennobli des somptueux favoris qui encadrent le vôtre...
— Oh î si ce n'est que cela...
Et d'un geste brusque le garçon arrache les favoris postiches qui le défigurent.
— Ludovic I
— Mademoiselle Taillebourg !
■ — Je me disais aussi...
— Je savais bien que je ne pouvais pas me tromper, monsieur ressemblait tellement à mademoiselle.
— Mais pourquoi ces favoris ?
— Pour avoir l'air plus... plus parisien ! 31ais vous, mademoiselle... vous êtes déguisée aussi, pourquoi !...
— Chut ! Eugénie vous expliquera ça.
— Comment î Eugénie est à Paris ?
— Oui... déguisée comme moi... mécon-^ naissable.
— Pas possible ! elle est déguisée...
mais pourquoi donc '''
— Pour pouvoir mettre lamain sur vous... Nous sommes parties de Busig'U}^, elle pour vous retrouver et moi...
— Pour me retrouver aussi ! Ah ! c'est bien aimable à vous, mademoiselle î
— Mon pauvre Ludovic, j'aime mieux ne pas prolonger votre douce erreur. Ce n'est pas absolument dans le but de vous retrouver, vous, que j'ai changé de sexe...
Xon, je suis en quête d'une autre personne..,
— Oh I ça ne fait rien, mademoiselle, ça ne fait rien que vous ne soyez pas venue pour moi... Le cœur y est tout de même... je vous remercie... je suis rudement content de vous voir, allez !
— Aloi aussi.
— Et Eug'énie ?
— Eugénie est à Thôtel... vous la verrez demain.
— Xon. non, pas demain, ce soir ! Je veux aller lui demander pardon de ma faute, me rouler à ses pieds. Oh ! si vous saviez, mademoiselle, comme je me languis depuis que j'ai quitté notre patelin I D'abord on s'amuse pas à Paris, c'est un trou. Il y a pas de petites femmes, c'est pas vrai... Et puis, pour trouver une place, il faut s'en donner du coton... Tenez, moi qui vous parle, depuis que je suis à Paris, c'est le premier jour que je trouve à travailler, je devrais dire la première nuit, vu
que je suis engagé pour extra ici, pour quelques nuits, histoire de servir à souper aux noceurs de la capitale.
— Pauvre Ludovic !
— Et quand je pense que j'ai quitté Busigny pour ça... Busigny où j'étais si bien, rien à faire que de temps en temps une course pour Eugénie, et vous apporter des fleurs pour votre salon... Non, mais j'ai été bien bête, mon Dieu, comme j'ai été bête... Pourvu qu'Eugénie me pardonne^ vous croyez qu'elle me pardonnera, made moiselle ?
— Je l'espère.
— Vous parlerez pour moi, mademoi^ selle Pierrette. Vous direz que je suis bien malheureux, que je regrette ma faute et que je lui demande pardon.
— Votre commission sera faite... Quand viendrez-vous la voir ?
— Dans deux heures, mademoiselle, le temps de me faire remplacer et je vole^ je
vais donner mes 'huit jours au patron, je l'ai assez vu.
— Xon. non. Ludovic, ne quittez pas...
Il importe que vous restiez ici jusqu'à demain, encore demain et puis vous ferez ce qu'il vous plaira.
— Demain ?
— Oui. demain soir j'ai rendez- vous ici avec des amis... j"aime autant que vous soyez là.
— Alors, c'est différent, mais c'est bien pour vous ce que je fais, c'est pas pour le patron, un sauvage qui est de la Corrèze ; tous les garçons ici sont de la Corrèze. il ne voulait pas de moi. le patron, parce que je n'étais pas de son pays. Alors je lui ai dit que ma mère portait des ruches de Tulle, c'est ça qui l'a décidé. Croyez-vous qu'ils en ont une couche, les patrons de brasserie à Paris ?... Je me fais vieux de vingt mille ans tous les jours...
— Alors c'est entendu, Ludovic, vous serez ici demain soir?
— Oui, mademoiselle, mais pour ce soir, je vais me faire remplacer, je ferai semblant d'être malade... Eugénie, vous dites qu'elle est où ça?
— Hôtel Continental, chambre 24.
— Faut-il que je demande monsieur Eugénie ?
— Non, le marquis Eugène de Papavernesse.
— Le marquis... Elle est marquis?
— Oui, je lai ai conféré ce titre. Pour ce que ça me coûte... 3Ioi, je suis le duc Pierre de Corylopsis.
— Ah ! c'est un nom qui sent bon, j'aime mieux ça, tandis que le marquis du Papa d'Ernest î... J'aime mieux votre nom.
— Je vous remercie... Je vais annoncer votre visite à Eugénie.
— Merci bien, mademoiselle.
— Monsieur, voyons, Ludovic !
— Ah! oui, c'est juste. Monsieur Pierrette... pardon, mademoiselle Pierre...
Ah ! zut, je ne pourrais jamais. Ah ! si, te-
2o6 LE P'TIT jeune HOMME
nez. je vous appellerai le duc, le petit duc.
— C'est ça... Au revoir.
— Au revoir, mademoi... petit duc...
monsieur Leduc.
Je quitte Ludovic que la joie transporte, idiotifie et incite à de bruyantes mais gênantes démonstrations.
J'étais venue pour voir la salle, je ne Tai pas vue... Bah I qu'importe! Ludovic retrouvé ! Que va dire Eugénie ? Pourvu quelle ne soit pas chez le peintre. Vite, allons voir, tâchons de sauver la malheureuse. Ludovic n'aurait qu'à être jaloux, Othello en tablier blanc I
J'arrive à l'hôtel. Je vais directement au 24. j'essaie d'ouvrir, la porte est fermée, serait-elle sortie ? Xon, j'ai entendu chuchoter... Y aurait-il quelqu'un avec Eugénie I Quelle idée I... J'entre dans ma chambre, je vais à la porte de communication, j'ouvre.
Tableau...
Eugénie, dans le lit, aux bras d'un homme efFroyablement barbu.
Je reste pétrifiée. - Elle aussi d'ailleurs.
Quant à l'homme, son attitude est d'un effroyable cynisme.
Il éclate de rire. ..
— Eugénie, tu es folle!... Ludovic va venir, je l'ai vu, il vient !
— Ludovic !
— Ludovic, qui ça? grogne l'homme.
— Son mari.
L'homme épouvanté, sans s'apercevoir que le jeune homme qui est devant lui est une femme, oubliant les plus élémentaires notions de la pudeur, saute à bas du lit, faisant montre de deux immenses jambes plus velues que celles d'un orang-outang.
Je me retourne pudiquement .
Eugénie, que je vois dans la glace, se précipite à la recherche de ses vêtements. Dans sa hâte, elle enfile le pantalon du peintre, qui est déjà coulé dans la culotte
d'Eugénie. Pour leur permettre de troquer leurs effets, je passe dans ma chambre...
Pendant quelques minutes c'est une bousculade, un va-et-vient où alternent agréablement des jurons et des cris aigus. . Je puis enfin venir à l'aide... L'homme qui a retrouvé son calme et son pantalon, boutonne avec rapidité son gilet. Eugénie, plus lente et plus empotée, n'en est toujours qu'au pantalon... C'est vraiment le plus amusant des spectacles et, n'était la situation critique, je rirais volontiers de la comédie à laquelle j'assiste, si l'intervention prochaine de Ludovic ne menaçait de faire tourner au drame cette... cette pantalonnade (c'est le mot!).
]Mon attention est en cet instant distraite par la vue d'une toile effarante, placée sur la cheminée. C'est le portrait d'Eugénie en homme par son... ami. Quelle horreur ! Je suis médusée 1
Sur ce tableau, Eugénie a l'aspect d'une citrouille qui aurait pour tête un melon
sanglant... Ah ! il n^a pas hésité, le peintre, à reproduire les roses et les lys qui se jouent sur le visage d'Eugénie ! L'incarnat doit être bon marché cette année, le vermillon itou !
Par exemple une chose que je ne puis m'expliquer, c'est que malgré l'emploi des couleurs éclatantes, la toile donne l'impression d'une chose qui aurait longtemps séjourné dans l'eau et qu'on, aurait séchée violemment devant le feu après l'avoir recouverte de terre... Pourtant la nature fougueuse d'Eugénie n'a rien d''une nature... morte !
. Le peintre prend mon attitude pour de l'admiration.
11 s'approche souriant... la bouche en... passage d'œuf et galamment me tend sa carte.
— Permettez-moi, miss (!?), de vous donner mon adresse... Joseph Idoine, peintre de l'avenir ! [sic) et de portraits...
A votre disposition et à celle de vos amis et connaissances.
Je balbutie, je crois, un semblant de remerciement.
— Vous êtes étonnée, je le vois, devant cette toile !... Ah ! c'est que ma manière de peindre n"a aucun rapport avec celle de mes confrères.
— En effet.
— Je peins comme je sens... à l'eau de Cologne. J'aurais pu employer la vulgaire peinture à l'huile ou même au pétrole ; je n'ai pas voulu. Les corps gras ne servent qu'à peindre les corps maigres. Suivant la personne je peins d'une façon idoine à l'état moral du sujet que je traite. Si l'on m'avait confié le portrait de feu Carnot, j'aurais utilisé le sulfate de zinc, Félix Faure aurait eu les honneurs du tan et Loubet s'il veut bien me confier la reproduction de ses augustes traits sera peint avec des couleurs au nougat... Votre amie m'a inspiré Teau de Cologne... J'arrive comme vous levoj^ez
en différenciant ma façon à de stupéfiants résultats... Je ne m'inquiète d'ailleurs pas le moins du monde de la ressemblance... ça n'a aucune importance... Je fais œuvre d'art avant tout. Ce que je cherche... ce que je demande à l'art, c'est non la reproduction exactement imbécile de la personne ou de l'objet que j'ai devant moi, mais de l'état d'âme du sujet... ma peinture est avant tout ps3^chique... c'est la peinture de l'avenir... Quand Eugénie...
mademoiselle Eugénie... s'est trouvée dans mon atelier... elle était troublée... Je crois avoir suffisamment rendu par le mélange imprécis des tons et la violence de mon pinceau le trouble de sa nature inquiète et l'alarme de ses esprits... Voyez comme les couleurs se heurtent... les tons sont morts ou hurleurs... le blanc est foncé... le noir est clair... le vermillon bleuit et le bleu rougeoie... Est-elle assez frappante !...
— C'est renversant ! Je ne sais, monsieur, si le hasard de la vie nous mettra encore en
présence, mais je vous jure que je n'oublierai pas de longtemps la théorie que vous venez d'émettre avec tant de... de... tranquillité.
— La tranquillité, milady ! est l'âme de la peinture. Je peins tranquille aussi... Je peins tous les états... même les états neutres... ce sont les plus faciles à peindre.
— Vraiment, mais je craindrais d'abuser...
— Oui... sauve-toi, Joseph, sauve-toi I
— Pas encore... puisque la noble comtesse qui est votre amie, mistress Eugénie, veut bien me prêter une oreille attentive? permettez que j'expose en quelques mots la façon dont je la vois, pour qu'elle sache bien, quand elle me confiera sa tête, ce que j'en ferai.
— Allez-y, Raphaël de l'avenir !
— Je vous sens à rh3^sope et au cinname, je vous peindrai au blanc d'argent mélangé à du gris cerise et c'est en des tons profonds que je traduirai la profondeur de
votre regard... ou plutôt non... je ne le traduirai pas... sur la toile à la place des yeux deux trous... oui, deux trous seront faits au canif... et par ces trous l'on verra tout ce qui est derrière la toile châssis, murs, paysages lointains, tuyaux de cheminées, concierges au seuil des portes, fringants attelages... votre âme en un mot, la vie brutale attifée d'idéal...
Je ne j^eux plus rien entendre, mon cerveau bout... cet homme, qui m'avait un instant amusée, a tendu mes nerfs à un tel point que comme une folle je lui saute dessus, lui égratigne le visage en poussant de petits cris rageurs. J'ouvre la porte et avec une force dont je n'aurais pas cru mon faible corps capable, je mets dehors le monsieur à coups de poings et à coups de pied...
Ce bel exploit accompli... j'ai une attaque de nerfs I
Oh ! pas de longue durée.
2 14 LE PTIT JEUXE HOMME
Les soins empressés d'Eugénie viennent à bout de cette exceptionnelle défaillance... La pauvre fille affolée sanglote près de moi et me demande pardon... J'embrasse ses grosses joues salées de larmes en lui conseillant de ne plus retomber dans de pareilles... erreurs... Je vais même dans un accès de générosité sans exemple lui inflig-er un grand sermon sur l'inconvénient qu'il y a pour une femme d'aimer trop rapidement le premier venu quand la porte s'ouvre avec fracas, donnant passage à M. Ludovic.
Si j'ai craint un instant la confusion d'Eugénie et la honte qu'elle allait éprouver devant son futur mari, cette crainte n'a pas été de longue durée.
Eugénie s'est redressée de toute sa hauteur. Elle a fermé la porte derrière Ludovic confus et avant que le pauvre garçon ait pu prévoir le châtiment qui l'attendait il a senti sur son visag*e la main vig^oureuse d'Eugénie distribuant de main de maître
les plus retentissants soufflets qui soient !
— Ah ! scélérat ! tu me quittes pour faire la vie ! Tiens, saligaud ! Tiens, cochon ! v'ian, vlan 1
— Eugénie ! ma petite Eugénie ! Aïe...
— Recommenceras-tu, bandit, canaille !
— Non, non, s'exclame Ludovic, non, je te le jure, je suis un misérable; frappe, bats, assomme, c'est ton droit, ma petite Eugénie, mais dis-moi que tu me pardonnes.
— Je te pardonne, mais c'est bien pour faire plaisir à mademoiselle Pierrette ! vaurien î
— Je ne vaux rien, je l'avoue I je mérite la corde î Tout ça c'est ma faute... si je t'avais épousée avant de quitter Busigny,.. jene serais pas parti... mais mieux vaut tard que jamais, donne-moi ta main !
— Non.
— Si.
— Non.
— Si... si... donne-la... tu ne sais pas ce que je veux en faire. -
2l6 LE P'TIT jeune homme
Ludovic a pris la main gauche d'Eugénie et triomphalement glisse au doigt d'Eugénie un anneau d'or.
— L'anneau de mariage ! Eugénie, je t'épouse, je t'épouse quand tu voudras. -
— C'est pour moi cet anneau !
— Oh ! oui, bien sur, c'est pas pour le shah de Perse... il est marié.
— Oh î que tu es gentil...
Embrassade bruyante de l'heureux couple...
— Alors tu me pardonnes... tout à fait ?
— Xon, je te pardonnerai tout à fait le jour qu'on se mariera.
— Eh î bien, marions-nous tout de suite !...
Ludovic dans un transport amoureux pousse vers le lit Eugénie qui, ne se défendant guère, rit et pleure alternativement.
Ils oublient ma présence.
Je comprends que je suis de trop et m'esquive discrètement dans ma chanibre dont je referme silencieusement la porte.
Les murs sont épais. Ceux de la Toiir de Nesle absorbaient l'agonie et étouffaient les sanglots, ceux-ci ne répercutent pas le bruit des baisers.
Eugénie et Ludovic ont dû être heureux infiniment. Je n'ai rien entendu I
Pauvre Ludovic ! Pauvre Eugénie !
A quoi tient leur bonheur tout de même ! Si j'étais arrivée trop tard ! Si Ludovic était arrivé trop tôt !
Enfin tout est bien qui finit bien.
C'est elle qui a les torts 1...
C'est lui qui a reçu les gifles... Décidément on ne peut rêver d'union plus parfaite sous tous les rapports.
Néanmoins, maintenant que je suis seule et que personne ne peut m'ouïr, je peux bien me confier que Lopinion que j'ai d'Eug'énie peut se traduire en ce simple mot :
— Quel chameau !
Le mot est grossier... indigne d'être proféré par une bouche de jeune fille... mais il traduit si fidèlement ma pensée...
2l8 LE PTIT JEUNE HOMME
je sais bien que j'aurais pu trouver un autre quadrupède pour qualifier Eugénie. Je le sais bien... mais je n'ai pas osé.
Je me g'iisse dans mon lit dont je redoute la fraîcheur des draps... ils sont glacés... je frisonne et m'endors après un temps qui me paraît très long... ne pouvant parvenir à me réchauffer... ^lais cette sensation désagréable s'atténue, s'efface avec la vision des objets, les bruits meurent, des ombres légères et gracieuses voltigent devant mes yeux, mes paupières se font plus lourdes, se ferment et ma bouche entr 'ouverte a peine à murmurer le nom de Robert. . .
75 mai
Ça y est.... j'épouse Robert... je l'ai conquis... il est à moi... Oh ! plus besoin de journal... à quoi bon cette . distraction de
LE P TIT JEUNE HOMME 2ig
jeune fille. . . J'ai de Toccupation à présent. . . une occupation de toutes les minutes, de tous les instants, penser à Robert, plaire à Robert, aimer Robert...
Si je prends de nouveau la plume, si je me décide à poursuivre le récit de mes aventures, à transcrire fidèlement mes impressions d'avant c'est parce qu'aujourd'hui je suis seule à Busigny. Robert, mon Robert, est allé acheter la corbeille...
Alors, j'écris... j'écris sans qu'il le sa- <:he... parce que ce journal, il ne doit pas le voir... pas encore, du moins...
Et puis raconter comment m 'advint cette grande chance d^ouïr la déclaration de Robert, parler de notre entretien. C'est encore penser à Robert... parler de lui... C'est pourquoi j'écris... '
Oh ! la lumineuse journée du 15 mai 1 -Elle me semble bien lumineuse et bien brillante à présent, mais comme elle était triste en réalité...
Quand je sortis le matin de bonne heure
pour aller promener ma rêverie sous les arbres des Champs-El3-sées. il faisait un horrible temps triste et lourd... Un temps chargé d'électricité. De gros nuages, lourds et tristes comme les pièces du vaudevilliste Henri de Gorsse traversaient le ciel balayés parunventtantôtfroid. tantôtchaud...
un vent de tempête... J'étais sortie laissant à la frénésie de leurs amours retrouvées Eugénie et Ludovic... le front enfiévré, nuancé par une sourde inquiétude... Cette journée sera-t-elle mon Waterloo ! L'absence de soleil — de ce fameux soleil d'Austerlitz — ne semble rien présager de bon. . . Il est vrai que si le soleil ne luit pas pour moi il ne luit pas pour les autres non plus.
Les autres : c'est Robert.
Où est-il ? Que fait-il à cette heure... Sans doute il goûte un sommeil réparateur nécessité par l'absorbante conversation du Toulousain et la fatigue de déambuler en compagnie du couple peloteur Prosper-
Colombelle.. Mais il n'a pu rester tout le temps avec eux... Comment a-t-il occupé sa soirée ?... Liliane n'a-t-elle pas été le rejoindre ?
Non... quelque chose me dit que non.
J'ai la conviction absolue qu'il n'aime pas cette Liliane, qu'elle n'est pour lui qu'un caprice, une fantaisie momentanée...
Et si je me trompais pourtant... S'il l'aimait !
S'il l'aimait !
Je suis sûre que je dois pâlir affreusement !
S'il l'aimait !
Cette pensée m'attriste et me désole Comme je l'aime I Et je voulais le voir tomber dans mes bras. Folle que je suis ! J'aurai toutes les peines du monde à ne pas sauter dans les siens quand je le verrai. Oh ! ma dig'nité de femme ! mon amour, propre sont bien loin à cette heure... je n'ai plus le courage de soutenir jusqu'au bout mon rôle fier de petit animal in-
dompté, je ne suis plus qu'un pauvre cœur meurtri, qui tremble et qui s'affole à la pensée qu'on peut le dédaigner... J'ai sans le vouloir abandonné les Champs-Eh^sées et je me trouve par le fait de ma distraction devant une église... C'est Saint-Philippe du Roule... Comment suis-je entrée ?... je n'en sais rien... j'ai vu à l'autel un prêtre officier... des gens entraient, s'agenouillaient et restaient dans des attitudes méditatives et recueillies... je me suis agenouillée et j'ai voulu prier... moi qui depuis bien des années n'ai pas balbutié la moindre prière. . . je ne sais plus prier... je ne sais plus rien... je reste à genoux les yeux pleins de larmes implorant un secours... une espérance, attendant de n'importe qui un mot, un seul mot d'encouragement... Ah 1 si j'avais la foi !...
Je suis restée là longtemps, très longtemps...
Quand j "ai relevé la tète... l'église était
vide... je suis sortie à pas lents... écœurée par la fade odeur de Tencens refroidi.
O joie I
Dehors, le soleil étincelle radieux, je me sens renaître, mon audace n'est pas morte, je lutterai, j'emporterai le cœur de mon Robert, fallùt-il le disputer à cent Liliane des Acacias.
— La charité, s'il vous plaît, mon -l^on monsieur !
Une vieille, ratatinée, misérable, loqueteuse, tend la main. Je prends dans mon porte-monnaie un louis et le dépose dans la main de la vieille mendiante éblouie.
Sans doute elle croit à une erreur de ma part, car je vois l'honnête vieille s'enfuir, craignant que je ne veuille ravoir cette malheureuse pièce d'or.
Je rentre à l'hôtel, transfigurée, piaffante et le nez au vent, plus impertinente que jamais.
Eug'énie est seule.
Ludovic est parti, parce qu'on aurait pu
trouver extraordinaire sa présence dans la chambre de M. Eugène. Comme il me Ta promis, il sera ce soir au Capitole. Ceci me fait penser que je dois donner rendez-vous à Liliane. Je télégraphierai en sortant...
Eugénie autour de moi erre, véritable àme en peine, attendant un mot aimable, un encouragement à parler.
— Qu'est-ce que tu as, vo3^ons, à me regarder avec ta mine enfarinée ?
— Oui... je voudrais ben que tu ne parles pas à Ludovic de l'autre, tu sais, le peintre, ^L Joseph.
— Ça ne se demande pas I Es-tu sotte ?... Tiens-tu à garder sa toile ?
— Oui. je voulais la garder, j'avais dit à Ludovic que c'était mon portrait, il a dit que c'était pas moi, que c'était une saloperie et qu'Eugénie n'était pas une saloperie... Qu'est-ce que je vas en faire ?
— Oh ! ce que tu voudras! Laisse-le là. quand le domestique entrera faire les
chambres, dis-lui de le jeter aux ordures.
— Me jeter aux ordures...
— Ce sera ta punition. Allons, ne te plains pas, elle est légère... Viens déjeuner...
Eugénie, bien à contre-cœur, a livré au garçon ce pictural trésor où elle s'entêtait à trouver un grand nombre de points de ressemblance — c'est sa phrase — avec elle. Le grand air, le soleil, et surtout un excellent déjeuner, ont chassé ses idées noires. Je suis même à peu près certaine qu'au milieu du repas, M. Joseph Idoine, peintre de Tavenir et de portraits, était totalement banni de son esprit, malgré ses théories subversives et ses jambes velues.
J'arrive à présent au point final — le plus intéressant — de mon journal.
Je me fais grâce du récit de l'après-midi interminable de ce jour-là. Après avoir promené notre ennui dans quelques cafés pour tuer le temps — en voilà un qui en reçoit des coups de couteau — nous avons
parcouru quelques mag'asins qui avaient tapé dans Tœil à Eugénie. J'ai utilisé les quelques billets de cent francs qui me restaient en des achats variés pour le mariage de cette grosse commère incandescente.
Eug'énie a, de son côté, voulu acheter quelques menus bibelots pour Ludovic, une tabatière pour quand il sera vieux, des lunettes pour quand il n'y verra plus et un^ canne pour quand il en aura envie. Elle s'est également procuré un rasoir, un encrier, des babouches, des bonnets de coton, une pipe en porcelaine, un appareil photog'raphique. un irrigateur et un volume des ^< Animaux illustres » pour leur enfant. C'est une épouse accomplie doublée d'une mère prévoyante. Ces utiles emplettes nous ont pris pas mal de temps et la nuit commençait à étendre sur la terre son voile de crêpe quand nous avons transporté au Continental nos bibelots d'art.
Eugénie est ravie.
Elle ne désire plus qu'une chose, remettre
ses vêtements féminins, parce que Ludovic trouve que ça ne l'avantage pas d'être en komme.
Je suis un peu de son avis,
Eugénie cependant se résigne à attendre son retour à Busigny pour reprendre sonsexe. Elle a compris — après une heure d'explications — que changer ainsi d'étatcivil dans un hôtel pouvait éveiller lés justes susceptibilités du patron et faire jaser sur notre compte.
Eugénie se forme. Elle y met le temps, mais elle se forme. Elle arriveà comprendre, avec un peu de patience, tout ce qu'on lui dit... Heureux Ludovic, il ne se doute pas du bonheur qui lui échoit en la personne d'Eugénie ! Il est vrai que de son côté...
i\.llons, pas de méchancetés! Ce sont, dans le fond, de très braves gens, inintelligents mais dévoués. Je crois que nous aurons là d'excellents serviteurs, et d'une rare docilité... quand ça leur plaira.
J'ai dîné avec Eug'énie. .
Xous avons flâné jusqu'à dix heures.
L'heure approchant de mon rendez-vous avec Liliane, je me suis dirigée vers TAméricain.
Eugénie, que tourmente le besoin de voir Ludovic ^je dis voir au sens biblique), Eug'énie ne peut plus y tenir et me plaque pour aller consommer au Capitole. Ce n'est plus de l'amour qu'elle éprouve pour son homme, c'est de la rage. Quand je pense qu'hier à la même heure c'est M. Joseph Idoine qui subissait les effets de sa passion débridée... Fragilité, ton nom est Eugénie !
Je m'attable à l'Américain et, en attendant Liliane, qui sera vraisemblablement en retard, je parcours les journaux illustrés. J'ai une heure devant moi. Liliane est convoquée pour 1 1 heures, j'ai donc tout le temps de me délecter en la contemplation du Pot aux Roses, de la Culotte Rouge et de V Indiscret. J'en passe et non des moindres. Le garçon qui me sert, me
voyant soucieux, croit devoir ajouter aux journaux dont il vient de surcharger ma table, La Vie en Rose... Sans doute ce facétieux mercenaire veut m'empêcher de la voir en noir...
Tout en regardant les illustrations, j'écoute d'une oreille indifférente la conversation de mes voisins, deux messieurs d'un âge avancé, Tun tout blanc, l'autre poivre et sel, dont la conversation ne manque pas de piquant. Ils parlent d'une affaire de mœurs, d'un scandale retentissant.. .
— Oui, mon cher, dit le poivre et sel, la préfecture va faire fermer le 22.
Mon attention est raccrochée par ce chiffre fatidique.
— Vous êtes sûr ? murmure le monsieur tout blanc.
— Tout ce qu'il 3^ a de plus sûr. Une des pensionnaires a dénoncé la patronne. Il paraît qu'un monsieur d'allures louches aurait entraîné, il j a cinq ou six jours, deux jeunes potaches dans ce coupe-gorge.
Les pauvres petits n'ont pu s'échapper qu'après une lutte désespérée, on craint qu'ils ne survivent pas à leurs blessures.
Je m'enfonce dans le Journal Amusant pour rire a mon aise.
— C'est abominable.
— Ce qu'il y a de plus grave c'est que ces deux jeunes gens sont les fils d'un haut dignitaire, la police est sur leur trace.
Je ne ris plus.
— On est sur de les retrouver, ce n'est plus qu'une question d'heures. On saura par eux...
Je n'écoute plus rien. Je suis atterrée- ^loi qui ne voulais pas que Robert connut cette aventure... Si la police met la main sur nous. Comment nier? On a sans doute notre signalement. Les journaux vont s'emparer de l'affaire, livrer mon nom a la publicité. 3ie voilà propre à présent ! Jamais on ne croira à notre erreur... Que ne dira-t-on pas sur nous... Je vois d'ici sur les journaux en grosses lettres : ^{ Une nou-
velle Mlle de ^laupin. L'affaire du 22... »
Oh ! quel désastre I
Si je pouvais être a Busigny, avant qu'on me découvre, reprendre mes habits féminins... Je voudrais être plus vieille de quelques heures ...
x\h ! voici Liliane ! Elle est exacte... parce qu'elle aime.
Mettons de côté nos frivoles réflexions et jouons serré... La partie est capitale... je joue mon bonheur... Ceci est le prélude...
L'effet produit par l'entrée de Liliane en une toilette d'une somptueuse indécence est calmé. Je paie vivement et j'entraîne dehors ma dangereuse et passionnée admiratrice.
Je héle un fiacre fermé, je la pousse dedans et m'installe sur la banquette, après avoir donné au cocher de ma voix la plus mâle cette indication terrible !
- «: Au Capitole. »
Le premier et si naturel geste de Liliane quand la voiture se met en marche est de
jeter autour de mon cou ses bras imprégnés à l'excès de peau d'Espagne et d'approcher de coller, veux-jedire, ses lèvres contre ma bouche. Je la repousse d'un vigoureux coup dans l'estomac et. comme elle reste estomaquée — tiens, c'est un mot — de cet accueil inattendu.
— J'ai des migraines ! ne me tripotez pas.
— Ah 1 tu souffres... veux-tu que j'aille chez un pharmacien t'acheter un cravon anti-névralgique ?
— Xon. Liliane, n'arrêtez pas le iiacre qui porte le duc Pierre et sa fortune. 3la migraine n'a pas besoin de cra^^on.
— 3Iais si tu es malade.
— Je ne suis pas malade, un peu de lièvre, d'énervement. voilà tout.
— Pauvre chéri !
Je vois luire dans l'ombre, l'œil apitové de la grosse fille et je sens encore l'infernale pression de sa jambe, contre la mienne Décidément c'est l'amour au pressoir 1 Je
voudrais me reculer, fuir son g"enou, mais je suis acculé dans mon coin, réduite à la plus complète immobilité. Supportons donc ce que je ne puis éviter.
J'embrasse Liliane légèrement sur la nuque et la prie de ne pas insister, alléguant un redoublement de migraine. Le baiser fait passer la défense de faire du genou. La créature satisfaite me fait une place plus grande à ses côtés et se tient coite le restant du trajet. Quand je dis coite, je ne parle pas de sa langue. Elle parle sans interruption, déversant sur ma prétendue maladie le jet tiède et ininterrompu de sa bavarde bienveillance. En a-t-elle énuméré des remèdes et des conseils ! Celui qui aurait voulu se conformer aux prescriptions de cette iVspasie hypocratique serait mort en vingt-quatre heures, dûment intoxiqué.
Enfin nous approchons 1...
La voiture, qui roulait déjà bien lentement, ralentit encore son allure. Le cheval^
une maigre rossinante que fouaille un énorme cocher démesurément gros je parie qu'il doit manger l'avoine de son cheval), halète et péniblement gravit la rue Xotre- Dame-de-Lorette. 3Iais ses forces le trahissent au bout de quelques pas... il s'arrête, je sens que nous allons redescendre. J'ouvre la portière et je saute sur le trottoir... Liliane me suit. Je paie le cocher, non sans m'exclamer sur l'invraisemblable maigreur de son cheval, ce qui me vaut cette élégante apostrophe :
— Une rosse pour te conduire, toi et ta jument, c'est bien suffisant... Va donci eh ! désossé !
Liliane, atteinte dans son amour propre riposte pour la plus grande joie des badauds et une joute oratoire, d'où est bannie toute aménité, s'engage entre elle et Tirascible collignon. Le cheval, qui a pris parti pour nous, met un terme à la discussion, en se retournant brusquement pour descendre, mais si brusquement que la voiture verse
et que le cocher vient s'étaler dans le ruisseau, éclaboussant la robe lilas de Liliane qui s'écrie :
— Tu ne Tas pas volé I grand m...
Et triomphante elle prend mon bras, accompag'née des rires et des bravos ironiques de l'assistance.
Je n'ai pas vu se relever le cocher, j'aime à croire qu'il s'est cassé un bras, au moins.
Xous voici au Capitole.
En bas, Eugénie suce une citronnade,
— décidément, c'est une maladie — en causant familièrement .avec Ludovic.
- Je crains que le manque de tenue de ce garçon et sa familiarité envers les clients ne le fassent renvoyer.
Dans tous les cas, comme ce ne sera pas avant demain, je n'en ai cure.
Eugénie sourit agréablement à Liliane, me fait un petit salut protecteur et ne daigne interrompre son étude sur les chalumeaux qui lui procurent tant de délices, que pour absorber un quinquina ; je m'y
attendais, elle a toujours la tète près... du bonnet ! Oh 1
Xous montons, escortés par Ludovic dont l'empressement inquiète Liliane.
— Qu'est ce que c'est que ce garçon, tu le connais ?
— Oui c'est un ancien larbin d'Eugénie.
— Ah ! c'est ça qu'il avait l'air si bien avec elle, et avec toi.
— Ah ! crois-tu ? pardon, croyez-vous !... cela n'a qu'une minime importance.
— Bien sûr !
Xous nous attablons.
Liliane s'enquiert dun apéritif à prendre et. sur mes conseils condescend à déguster un fortifiant Mariani. Je prends la carte et la transmets à Liliane. Pendant qu'elle consulte le menu, j'aperçois Ludovic qui à l'intar des primitifs télégraphes Chappe. agite ses deux bras dans les sens les plus contradictoires. Il remue tant et si bien que Liliane qui lui tourne le dos voit
dans la glace cette mimique expressive et s' affole.
— Ah I mon Dieu ! ce garçon est fou !
— Mais non I mais non, madame, je ne suis pas fou, au contraire.
— x\lors pourquoi faites-vous tous ces gestes dans la glace ?
— C'est pas dans la glace, madame c'est à... mademoi... à monsieur Pierre Leduc... oui, au Duc Pierre.
— A moi... vous avez donc quelque chose à me dire ?
— Oui... oui... c'est-à-dire, non... C'est Eugène... monsieur Eugène qui m'a chargé d'une commission pour vous.
— Eh I bien, faites-la 1
— Ah ! voilà... c'est que... je vais vous dire... je Tai oubliée.., si monsieur veut se donner la peine de descendre pendant que madame fera son choix.
Je comprends enfin.
Ludovic a quelque chose à me dire.
Je m'excuse auprès de Liliane et passe
238 LE P'TIT JEUKE homme
dans un salon voisin... Ludovic me rejoint aussitôt.
— Eh bien, Ludovic, qu'5^ a-t-il ?
— Oh I monsieur Pierrette, c est toute une histoire... personne ne peut nous écouter ?...
— Que de m^^stères.,.
— Ah ! c'est que c'est si grave. Votre .père est venu ici,
— Papa, pourquoi faire ?
— Je n'en sais rien.
— Il était seul ?
— Oui, mademoiselle, il est entré com-me un fou... Il m'adonne deux cents francs pour que je lui réserve deux tables dans le salon où vous êtes justement... Il les a rapprochées l'une de l'autre,. ,et a mis les c4iaises renversées contre les tables pour ,que personne ne puisse les prendre... Ensuite.il s'est mis à parler tout seul... comme je pensais qu'Eugénie avait dû arriver, je suis descendu... .Elle était là... alors, j'ai causé assez longtemps . . . quand j e suis re-
monté, plus personne... Qu'est-ce que vous 4ites de ça ?...
— Il serasorti sans que personnele voie... c'est bien simple...
— Impossible, j'étais près de la porte d'entrée... je l'aurais vu... d'autant -plus queJM. le docteur Taillebourg n'est pas un iiomme comme les autres et que, quand.il passe quelque part, il fait sensation.
— Il ne s'est pas envolé, pourtant !
— Je n'en jurerais^ pas... s'il se l'était mis dans la tète... il est si savant, monsieur votre papa... s^il avait par hasard absorbé de son savon gazeux...
— Imbécile I C'est pour ça que vous me dérangez ?
— C'est pour ça... et puis pour avant...
— Avant quoi ■?
— Avant lui^ pardine ! Avant l'arrivée de M, Taillebourg, il est venu un monsieu, rouge comme un homard, avec une demoiselle et M. Prosper votre cousin. Ils avaient l'air de vous chercher... d'après ce
que j'ai cru comprendre. Ils m'ont donné votre signalement et celui d'Eugénie. Le rougeaud ma donné quatre sous, pour que je ne vous laisse pas partir jusqu'à son retour.
— Alors?...
— Alors, je vous préviens... Vous pensez bien que vous êtes libre d'entrer et de sortir quand il vous plaira, pas vrai... mais ce que j'en dis... c'est dans le cas où vous ne voudriez pas le voir.
— Il avait l'air furieux, le vieux rougeaud ?
— Très 1 II a cassé presque une table en tapant dessus. . . Il tapait comme un sourd. . . Il parait qu'on a séduit sa fille... Ça. c'est pas malin ce qu'il dit là ?... sur que, s'il y a un séducteur à chercher... il me semble qu'il n'aurait qu'à mettre la main sur 31. Prosper...
— Ah ! tu crois que mon cousin pousse sa pointe de ce côté-là !
— Pour sur qu'il la pousse I Pendant
que le vieux me causait... comme il les voyait pas... ils s'embrassaient à bouche que veux-tu avec la gosse... 31. Prosper serrait la petite... je crois même que sa main... mais suffit... ce que j'en dis... n'est-ce pas... c'est pour vous être agréable.
— Je vous remercie, Ludovic. Vos renseignements ne me sont d'aucune utilité, mais je ne vous en sais pas moins gré de Tintention... Venez nous servir.
Je reprends ma place auprès de Liliane...
Son choix est fait.
Ecrevisses, perdreau truffé, Champagne... rien n'y manque... Elle est classique.
— Monsieur prend-il la même chose !... - — Oui, la même chose, allez I...
Ludovic disparaît.
— Tu n'as pas l'air content... tu n'as pas faim ?
— Non, Liliane^ je n'ai pas faim.
— Tu es préoccupé, c'est la migraine ?...
— Oui, c'est la migTaine...
— Pauvre chéri ! ça se passera en mangeant.
^ — C'est la grâce que je me souhaite...
— Ecoute, si tu veux m'en croire, on va vite souper, et puis on ira se coucher... tu couches chez moi, pas ?
— Je ne sais pas où je coucherai ce soir, Liliane, mais ce ne sera sûrement pas avec vous.
— Pourquoi ?
— Parce que... je vous l'ai dit avanthier, pourquoi.
— Oh ! c'est à cause de ta maladie... Es-tu bête, qu'est-ce que ça fait... y a pas de danger... on fera attention... penses-tu que tu es le premier à qui ça arrive... 31oi, j'en ai connu qui étaient joliment... J'ai jamais rien eu...
— Vraiment, je vous en félicite... Mais je vous ai déjà dit que ce que vous prenez pour une maladie n'est qu'une erreur de- la
nature... Je ne suis pas, Liliane, ce qu'un vain peuple et vous pensez...
— Je sais, tu es Irma phrodite ! Tu me l'as dit... C'est donc pas une maladie.
— Xon, Liliane...
— Qu'est-ce que c'est ?
— Oh ! vous n'avez pas la prétention de me faire faire un cours de médecine... avec des gravures à l'appui, plan, coupe, et... non. pas élévation !.,.
— Mais si c'est pas contagieux... si c'est pas une maladie. . . pourquoi que tu ne viendrais pas avec moi ?
— Parce que,^ ô Liliane, je suis incapable d'éprouver pour vous autre chose qu'une sincère amitié. Tous vos efforts seraient couronnés d'insuccès.
— Oh ! d'insuccès... si tu voulais seulement venir chez moi.
— Inutile.
— Alors, tu ne m'aimes pas... bien vrai ?
— Bien vrai.
— Et tu ne m'aimeras jamais, quoique je fasse ?...
— Quoi que vous fassiez !
Ludovic, adroitement, apporte le menu commandé... sans rien omettre et se retire discrètement, en agitant jo^^eusement ses grands bras derrière Liliane d'un air de complicité.
— ^langez. Liliane... .^lang•ez. Pendant que vous mangerez, nous ne dirons pas de bêtises...
Je dis ^^ nous >/ par politesse...
Liliane avec une docilité touchante me regarde d"un œil noyé et s'empare des écrevisses...
Elle a très grand'faim...
Pendant un moment on n'entend que le bruit de ses mâchoires en lutte avec les pattes d'écrevisses. Elle n'a pas l'air très intelligent à l'état naturel, cette bonne Liliane, mais quand elle engloutit, elle donne une impression d'insondable bêtise. On di-
rait un ruminant broutant en plein pâturage.
Elle continue à dévorer, tournant sa rage d'amour en absorption de perdreau... Elle ne s'aperçoit pas qu'elle mange tout et que je ne mange rien. Brave fille I...
La voracité de Liliane me laisse quelques secondes de répit pendant lesquelles j'anal3^se la sensation de langueur craintive qui m'envahit... j'ai peur et j'ai sommeil... Je ne puis comprendre ce qui se passe en moi... J'ai peur de voir Robert... Je voudrais le voir tout de suite... savoir à quoi m'en tenir... Je tremble qu'il ne vienne pas... et en même temps... je voudrais partir... rentrer à l'hôtel... me coucher et dormir.. . J'ai peine à dissimuler des bâillements nerveux... mon cœur bat plus vite... J'ai les mains sèches... brûlantes... ma gorge aussi est brûlante !...
Je bois coup sur coup deux coupes de Champagne...
' — Comme tu as soif !...
- — Comme vous avez faim !...
— Oui, j'avais un peu faim... mais toi, tu n'as presque pas mangé...
— Presque... vous voulez dire pas du tout...
— Pas possible !... Alors, c'est moi qui ai tout mangé... je ne m'en suis pas aperçue, pardonne-moi... mon loup... c'est sans le faire exprès... je vais appeler le garçon.
— Xon... ce n'est pas la peine... je ne désire rien prendre...
— Décidément, tu es malade, plus malade que tu ne crois.
— Malade, oui, peut-ècre... mais pas comme vous croyez.
— Si... si... je sais ce que je dis, tues malade ou ennuyé, je ne sors pas de là.
— Si vous ne voulez pas sortir de là... mettons, si vous voulez, que je suis ennuyé.
— Ah ! tu vois, je savais bien que tu étais ennu3^é... Tun'es plus le même comme l'autre jour... Ça se comprend^ quand on a
des ennuis... Pauvre chéri... Oh ! pas la peine de me regarder comme ça, je les connais, tes ennuis...
— Comment, vous les connaissez !
— Si tu crois que c'est difficile... C'est pas pour rien que t'as quitté Thôtel de Navarre et du Léopard.
— 'Ce n'est pas pour rien, en effet.
— Je sais pourquoi, c'est pas la peine de faire le malin avec moi, ni d'avoir peur. Il y a pas de honte à ça. Un jour on a de l'argent, un autre jour on n'en a pas. C'est la vie. Si tu crois que je t'aimerais moins, au contraire ! Moi, d'abord, c'est mon rêve, avoir un petit homme à moi, auquel je donnerai mon argent, tout l'argent que les imbéciles me donnent.
— Mais...
— Laisse-moi finir... T'es embêté à cause de l'argent. Ne dis pas non. A quoi que ça sert de nier, puisque j'ai deviné... Ecoute, ne te fâche pas, j'ai justement sur moi... dix mille francs qu'un ami à moi, un vieil
ami in"a prêtés le jour où je t'ai vu à l'hôtel.
Un soupçon, rapide comme un éclair, me traverse l'esprit. La vision de papa en chemise, alléché par les charmes de Liliane et bondissant dans l'escalier, à sa poursuite... Est-ce que mon père aurait fait ce cadeau roval à la jeune personne qui me les offre d'aussi bon cœur ?
— Oui, c'est un vieil ami, que j'ai rencontré. Il m'a prêté cette somme. Oh I il ne compte pas la revoir, c'est comme s'il me l'avait donnée Tiens, voilà les dix mille francs, prends-le^, tu me les rendras quand tu îX)urras. et si tu ne peux pas. tu ne me les rendras pas. entre nous, ça ne compte pas.
Je repou»ise d'un geste étonné l'argent de Liliane. L'affection désintéressée à mon égard de cette malheureuse, dont le souci constant est d'arracher leur argent aux niais qui la désirent, finit par m'émouvoir.
Sa bêtise m'a fait sourire, son amour
m'a fait hausser les épaules, et voici que cette générosité inaccoutumée chez les filles de son espèce, m'inspire un sentiment bizarre. Je n'ai pas le courage de la railler, je n'ose non plus la remercier, et cependant je voudrais refuser son offre sans la froisser.
Elle me fournit charitablement le moyen.
Elle se penche sur moi, quémandeuse d'amour, implorant le remerciement d'une caresse, je lui donne, non pas ce qu'elle veut, mes lèvres — celles-là je les garde — mais ma joue, et tandis qu'elle savoure le goût de mon épidémie, je glisse le portefeuille qu'elle me tendit dans son ridicule. J'accorde à mon tour un baiser, oh ! un seul, pas très long, un effleurement rapide sur le cou, loin de ses lèvres qui mordaient dans le vide, et je m'arrache à la dangereuse étreinte.
Il était temps !
— Liliane, mon enfant, gardez votre argent ; j'apprécie la générosité de votre offre
250 I.E P TIT JEUNE HUMME
dont je vous sais un gré infini, mais je ne puis l'accepter.
— A cause ?
— A cause, dites-vous ? mais la cause est bien simple; je n'ai nul besoin d'argent, je ne suis pas plus gêné dans mes affaires pécuniaires que dans mes entournures.
— Comme tu voudras^ tu sais, quand tu en auras envie, ils sont à ta disposition, vas-y gaiement.
— ^lerci, mais dites donc, votre -M. de Parville m'a Tair de vous poser un lapin. Est-ce son habitude ?
— Lui. oh 1 non, il est très exact. 31ais ça me fait penser qu'il doit venir, nous ferions bien de calter avant qu'il soit là.
— /< Calter ! >> vous avez de vilains mots 1 Et pourquoi, s'il vous plait, faut-il fuir devant ce monsieur?
— Parce que s'il me voit avec toi, il fera du chambard, suivant comment il sera luné. S'il est bien disposé, il ne dira rien, il sera très gentil, mais si ça ne lui chante pas.
Oh ! là ! là ! mon pauvre petit, tu serais frais...
— Je ne comprends pas. Je suis toujours frais.
— Il est de première force à Tépée. Il se bat tout le temps, jamais il n'est blessé. Dans les concours d'escrime, c'est lui qui a tous les prix. Il tire l'épée comme.., comme ..
— Comme Damoclès !
— Oh I mieux que lui, je te dis qu'il est toujours vainqueur. Ton Damoclès, sûrement il a dû le moucher.
— Ah I- 31. de Parville est une fine lame. Je ne suis pas fâchée de savoir cela.
— Tu ne vas pas te battre avec lui ?
— Un corps-à-corps avec 31. Robert n'a rien qui m'effraie.
— Mais il te blessera.
— Au premier sang, le duel prendra fin. 31ais rassurez-vous, tremblante Liliane, je ne crois pas que ça aille jusque-là.
— Oh î tu me fais trembler ! J'ai eu tort
252 LE p'TIT JELXE HOMME
de t'écouter. Je n'aurais pas dû lui donner rendez-vous, il va se passer quelque chose. Allons-nous en. Ah ! mon Dieu, le voici.
— C'est lui :
J'affecte une attitude indifférente et fais semblant de converser avec Liliane, que ma tranquillité et le sourire gracieux que lui adresse jM. de Parville déconcertent au plus haut point.
^1. de Parville a remis son pardessus à Ludovic, qui gesticule de plus belle derrière le dos de son client.
— Dites donc, garçon, quand vos exercices d"acrobatie auront pris lin. vous suspendrez mon pardessus.
— Je vole, monsieur, je vole...
Ludovic, penaud, s'éclipse.
yi. de Parville s'approche de la table.
Je ne suis pas bien à mon aise... Que va-t-il me dire... Quelle banalité... ou quel compliment va-t-il m'adresser ?
Il ne me regarde même pas et tranquillement se penche vers Liliane qu'il em-
brasse sur la joue ; un gTOs baiser de nounou, qui sonne, ploc I
— Bonjour, ma petite Liliane, comment allez-vous depuis hier ?... xVvez-vous soupe ?
— Oui .. oui... je n'ai pas faim...
— Bah ! pour me tenir compagnie. . . Un coupe de Champagne... au moins... Ah !... si vous refusez... prenez garde, je vais me fâcher... Auriez-vous quelque grief contre moi par hasard ?
Ce disant... il se rapproche d'elle, s'assoit sans façon à ses côtés — toujours comme si je n'existais pas — et embrasse derechef la galante Liliane qui n'en peut mais, et que tant d'empressement met à la torture.
Je tousse avec ostentation pour mentionner ma présence à cette même table.
31. de Parville n'a cure de ma toux. Il continue à interroger Liliane, détaille sa robe — critique certains détails (le monstre s'y connaît à merveille!) admire les
dentelles, examine un bijou art nouveau qui pend sur la poitrine de Liliane, outrageusement décolletée et n'hésite pas à aller chercher, pour voir de plus près, dit-il, le médaillon qui étincelle entre les énormes mamelons de sa maîtresse.
La caresse est si voulue, si osée pour Liliane, si insultante pour moi, son chevalier, que je n'y puis plus tenir.
Rageuse, je me dresse comme un petit coq sur ses ergots, et je lance à M. de Parville cette apostrophe cinglante comme un soufflet :
— Goujat 1
— Plait-il... c'est à moi que vous parlez, monsieur ?
— Oui. monsieur, c'est à vous...
— Vous avez fait attention à ce que vous venez de dire...
— Oui, monsieur.
— Voudriez-vous le répéter ?
Il me regarde d'un air froid, menaçant,
terrible... je perds un peu de mon assurance...
— Je dis que votre attitude envers cette personne qui est accompagnée est le fait d'un monsieur bien grossier...
— Ah!
— Robert, je t'en supplie, s'écrie Liliane qui veut jouer les femmes sabines et se précipite entre les belligérants d'ailleurs assez calmes, Robert, je t'en supplie. . . mon ami...
— Laissez-nous, Liliane, ceci ne vous regarde pas.
— Oui... laissez-nous, dis-je à mon tour, laissez-nous... ce qui va se passer est une affaire à régder entre hommes, rien qu'entre hommes.
— Rien qu'entre hommes en effet, insiste ironiquement M. de Parville, et me lançant un reg'ard perçant il conduit ou plutôt il pousse vers la porte Liliane éperdue et gémissante dont cette entrevue va ruiner les espérances — soit que la rente que lui sert
Robert lui échappe, soit que mon amour tant espéré lui fasse faux bond.
Je n'ai pas bronché... Je suis restée debout à ma place. Un moment quand Liliane partait j'ai voulu lui rappeler qu'elle oubliait sur le canapé sa grande sortie de bal. mais j'ai pensé que ce ne serait pas digne. Un homme dans une circonstance aussi grave ne penserait certainement pas à une sortie de bal. Soyons homme jusqu'au bout.
Jusqu'au bout ? Sera-ce bien facile ? Ma belle assurance sur laquelle je comptais, dont je me targuais dans mes conversations avec Eugénie, s'amoindrit, s'effiloche. Ce n'est plus qu'un fil. Un fil bien ténu auquel je me raccroche de toutes mes forces comme un noyé rencontrant sous sa main 1 épave qui peut-être le sauvera.
J\l. de Parville, libéré de Tencombrante Liliane, fait quelques pas vers moi.
Sa mine est sévère...
Pourtant son reg'ard, me semble-t-il, est
doux infiniment avec quelque chose de bienveillant et d'ironique... Se douterait-il que c'est moi ?
Je jette dans la glace un rapide coup d'œil pour m'assurer que rien ne trahit mon sexe.
Est-ce une illusion I Ai-je dupé les imbéciles et rien de plus ! Je suis sûre que je n'ai rien de masculin, malgré mon costume. Loin de là. Pourtant tout le monde a cru, Liliane elle-même !... M. de Parville me regarde toujours. On dirait que son œil me déshabille. Je me sens rougir. . .
— ^lonsieur î maintenant que nous voilà seuls, vous plaît-il que nous causions ?
— Oui.
— Asseyez-vous. Il est préférable que vous soyez assis. J'ai remarqué que les gens assis sont de caractère plus rassis. Ne voyez là nul jeu de mots. C'est une opinion que j'exprime... rien de plus. Vous
m'avez il y a quelques minutes traité d'une façon un peu cavalière.
— La seule façon de vous rappeler la politesse.
— D'accord. Je ne veux pas discuter avec vous. Cependant il me plaît de considérer votre inconcevable sortie comme non avenue... Vous êtes jeune, très jeune et je dois faire en cette circonstance la part de votre adolescence. Insulter un homme de mon âge, devant une femme, est chose grave. Sans doute vous n'avez pas senti toute la portée de votre mot, la parole a dépassé la pensée. Vous n'avez pas réfléchi, j'en suis persuadé, à l'outrage que vous m'avez si bénévolement octroyé.,.
J'accorde tout cela. Je suis prêt à passer l'éponge sur cette sotte algarade. Je n'exige de votre part qu'un mot de regret, un seul et votre main...
Il tend vers moi sa main droite s'attendant à me voir avancer la mienne.
Je suis d'humeur batailleuse. J'ai re-
trouvé mon assurance et c'est du ton le plus arrogant que je déclare :
— Ma main. Jamais, monsieur ! Je ne saurais consentir à vous adresser des excuses pour un acte que je blâme.
— Ce que vous dites... vous le pensez ?
— Oui.
— Du fond du cœur ?
— Oui.
— Tant pis. Voici ma carte.
— Votre carte î
— Oui, voulez-vous me faire l'honneur de me remettre la vôtre ?
-^ C'est que... c'est que... je n'ai pas de carte ici sur moi, je ne suis ici que de passage.
— Ah!... alors voulez-vous avoir l'extrême obligeance de me donner votre adresse.
— Pourquoi faire ?
— Pour que mes témoins sachent où vous rencontrer demain.
— Mais... mais... pourquoi?
26o LE p'tit jel'ne homme
— Pour nous battre. Vous n'avez pas supposé un instant que devant votre refus de faire des excuses, j'allais laisser tomber Taifaire et vous faire remise des injures que vous distribuez avec tant de largesse.
— Me battre !...
— Je conçois que ceci vous fasse réfléchir, cher monsieur, mais qu'y puis-je ? Ah! c'est fort ennuyeux pour vous. Savezyous seulement tenir un fleuret ?
— Xon...
— Diable ! diable ! je vais avoir l'air d'un croquemitaine, d'un mangeur de petits enfants. ^lais pourquoi vous entètezvous à ne pas reconnaître vos torts ?
— Jamais I
— Voilà un raisonnement féminin ou je ne m"y connais guère. Il n'y a que les femmes pour refuser d'aussi tranchante façon de reconnaître leurs torts.
Pourquoi a-t-il souri?
Quelle attitude dois-je prendre ? Je suis dans un guêpier dont je ne puis sortir...
Ou accepter ce duel et me couvrir de ridicule, ou refuser de me battre et être plus ridicule encore. Il ne dit rien... Il attend que je parle... Quelle fâcheuse situation !
— Je sais, monsieur, que vous êtes de première force à Tépée, une fine lame, Liliane a eu la bonté de m'en faire part. Il vous plaît d'insister sur votre force aux armes, est-ce méchanceté, est-ce bienveillance, je ne tiens pas à le savoir. Quand nous serons sur le terrain, vous m'endommag'erez probablement la peau avec une chose pointue, épée, fleuret, sabre ou poig'nard, cela m'est ég*al. Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me ménager. Si même vous me tuez, sachez-le, vous me rendrez presque service.
— Presque !... voilà qui va de mieux en mieux. Mais je vous aime presque, jeune homme, qui êtes presque un enfant et qui voulez presque sortir de la vie !
— La vie... Oh ! une bien horrible chose,
monsieur^ que je quitterai sans regret. Du
ibz LE p'tit jetne homme
mensonge, de la débauche, des infamies, voilà ce que je vois, ce que j"ai vu depuis quinze jours. Des hommes courant après toutes les femmes, se jetant dans les bras des premières Liliane qu'ils rencontrent.
— Eh I quoi ! C'est pour Liliane que prit naissance votre injuste courroux contre moi !
— En doutiez-vous ?
— Non. certes, puisque vous me l'affirmez, encore qu'une telle certitude me surprenne étrangement ! Pour Liliane, c'est pour une Liliane que vous voulez vous battre I
— Vous l'outragez à présent, vous qui l'embrassiez devant moi tout à l'heure, vous qui Taimez !
— 31ais on ne se bat pas pour une Liliane ! On n'aime pas une Liliane. Où avezvous pris que j'aimais cette superbe fille. Certes, je suis plus qu'aucun autre prêt à avouer qu'elle me fut douce et qu'il m'arriva maintes fois de savourer la somptueuse
imbécillité renfermée dans cette gaine admirable ! La peau veloutée que caressa ma main me fit oublier Tinintelligence de cette bête superbe ! Mais qu'est-ce que cela prouve !
— Que vous Taimiez, pardi !
— C'est ce qui vous trompe... Liliane ne fut jamais aimée par moi. Je l'ai élevée au rang" de caprice. Le caprice a duré ce que durent les roses, l'espace de quelques nuits. Depuis je m'en sers, quand je crois devoir m'abreuver à la coupe des voluptés illicites, mais j'ai rarement soif.
— Vous n'aimez pas Liliane, soit, mais les autres ?
— Quelles autres ?
— Les autres femmes, celles que vous avez connues avant Liliane... après...
— Ce fut toujours pareil, et bien que votre demande me paraisse, non pas indiscrète — entre hommes nous pouvons causer librement des femmes — mais tout au moins étrange après notre discussion peu
courtoise, je veux vous répondre et vous éclairer une fois pour toutes.
J'ai eu des femmes. Un homme n'arrive pas jusqu'à 34 ans sans avoir rencontré des femmes sur son chemin, le nombre varie suivant les occasions et les tempéraments. En général, tel un papillon, l'homme butine à lèvre que veux-tu sur ces fleurs qui ne demandent qu'à être cueillies. Les unes n'attendent pas que la main les prenne. Avant que leur tige soit effleurée, elles sont déjà tombées. D'autres tiennent bon. piquent les doigts imprudents qui s'aventurent — il n'est point de roses sans épines... pas de corsets sans épingles — mais finissent par orner la boutonnière du don Juan de leur choix.
Quelquefois... rarement, la fleur a trouvé un fanatique qui ne la rejette pas après l'avoir respirée. Il l'entoure de soins, la fait sienne, vit de sa vie et la garde éternellement. Ceci est l'exception.
— C'est dommage L
LE P'ïIT JEUNE HOMME 265
— C'est la vie qui fait de ceci une exception. La fleur est, quelquefois, presque toujours, désireuse d'aller fleurir en d'autres lieux que la demeure où le fanatique veille sur elle, elle désire ne pas g'arder jalousement, pour un seul, son parfum, la richesse de ses feuilles ; elle les sème à tout venant... Il y a des heureux par son fait... il y a des malheureux, c'est la vie... J'ai rencontré sur ma route bien des roses déjà effeuillées, je les ai respirées à mon lour, je les ai laissées prendre par d'autres... J'ai fait comme la plupart des hommes font... comme vous ferez.
— Oh ! non, jamais !
— Oh ! ne dites pas € jamais ! » Vous étiez, soit dit sans off'ense, en excellente voie, pour marcher sur les traces de la généralité. Liliane est une superbe rose trémière et vous ne faisiez pas fi de son parfum.
— Oh ! je vous jure...
— A quoi bon... je ne suis pas jaloux...
26b LE P TIT JEUXE HOMME
On n'est pas jaloux d'une Liliane.., cela se prend, cela se quitte... Appeler le sentiment qu'on éprouve pour ces femmes de l'amour, allons donc, pas même du caprice... un passe-temps sensuel, une joie pour l'œil, un peu de paresse, beaucoup d'habitude, voilà de quoi se compose presque toujours cet amour-là.
— Mais vous avez aimé cependant ?
— Aimé ? comme vous l'entendez, non.
On n'aime qu'une fois dans sa vie. Avant ou après on essaie. Celles qui passent ne sont que des expériences. Xon, je n'ai pas aimé, mon cher monsieur.
— Jamais, jamais ?
" — Jamais 1 Je vois que ceci vous traçasse fort, et j'aime mieux vous tranquilliser tout de suite. Celle que je dois aimer n'est pas encore venue. Elle ne s'est pas trouvée sur mon chemin.
— 31ais... la connaissez-vous ? je veux dire connaissez-vous le genre de jeune
LE P'TIT JEUXE homme 267
fille que vous aimez... que vous voudriez aimer ?
— Oui... celle que j'aime, car je Taime déjà, est une jeune fille que je n'ai jamais vue. J'ignore jusqu'à son portrait... mais mon amour se l'imagine parée de perfections et de défauts comme une simple fille d'Eve... plus de perfections néanmoins que de défauts... Mon amour la devine brune, un casque d'ébène ombrageant une fig'ure d'un dessin irrégulier mais adorablement charmant dans son irrégularité..,, sa bouche.
— Pas très classique la bouche ?
— Pas classique, du tout. Sensuelle et chaste, découvrant d'incomparables dents que n'a encore gâtées la verdeur d'aucun fruit défendu...
Oh ! comme il me regarde.
Ça y est, je suis devinée î II continue, sa voix s'adoucit, devient chantante, il a l'air de moduler des aveux !
— Ses veux. Oh ! ses veux ! sont un
merveilleux, un incomparable poème ! des yeux de diamant noir aux reflets changeants, charg-és d'amour et de langueur, des yeux célestes que voilent de longs cils à la pointe desquels s'est accroché mon cœur. Oh ! vos yeux !... Pardonnez à mon enthousiasme. L'amour qui me transporte, monsieur, est tel, que j'avais un moment oublié devant qui je me me trouvais, votre sveltesse, votre gracieux visage m'avaient induit en erreur et sans savoir à qui je parlais, par mégarde. c'est à vous que j'adressais mes phrases enflammées...
— Oh! il n'y a pas de mal ! une femme est toujours flattée.
— Une femme, mademoiselle ?...
Ah ! le monstre î — il m'avait reconnue depuis qu'il était entré — et moi... qui...
Je me sens bête à pleurer. Je ne sais plus quelle contenance tenir. Je suis en culotte... en culotte devant lui... Moi... une femme.
11 me regarde et sourit.
Si c'est ainsi qu'il s'y prend pour dissisiper ma confusion î Oh ! que ne donnerais-] e pas pour avoir une robe. Sauvée 1
J'ai avisé le manteau oublié par Liliane... sur un canapé... Je m'en empare victorieusement et avant que .^1. de Parville.. Robert, veux-je dire... soit revenu de sa surprise, je disparais dans les vastes plis de la sortie de bal.
Ma tète émerge d'un fouillis de dentelleset de rubans. Je ne suis plus le petit jeune homme, je suis une petite jeune
mie.
C'est pour le coup que j'ai retrouvé mon audace et ma pétulance coutumières ! Robert peut parler. Je ne suis plus embarrassée devant lui et quand il me demande à genoux ma main — à moi qui lui ai déjà donné mon cœur — c'est sans le moindre embarras que je tends ma main, c'est sans le moindre embarras aussi que je permets à sa lèvre de cueillir un premier baiser. C'est sans embarras, mais non sans émo-
tion. Je pleure — sur Tépaule de Robert — mais c'est de bonheur.
Enfoncée Liliane !
Je lui ai pris son type, comme elle dit si élégamment.
Mais je ne puis garder pour moi seule le radieux bonheur qui m'échoit... Il faut que je parle, que je fasse confidence de cette chose tant attendue... Robert m'aime I
Eugénie se trouve à point nommée dans le salon pour recevoir la première nouvelle. Ludovic, fidèlement la suit.
— Robert, pardonnez-vous à mon compagnon d"escapade I je veux le prendre à mon service. Ludovic aussi.
Puis-je les garder tous les deux ?
— Prenez-en dix, prenez-en quinze, me sourit-il. pourvu que vous me preniez pardessus le marché !
Le méchant ! Il a dit oui sans m'écouter. sans regarder Eugénie, sans regarder Ludovic... Il n'a d'yeux que pour moi.
Ludovic, qui a dans les mains un plateau
chargé de consommations, éprouve un tel besoin de manifester la joie dont il est plein, qu'il danse le cake-walk devant Eugénie.
Cette danse se termine d'une façon peu prévue. En dansant, Ludovic laisse choir son plateau. Et sur qui tombe-t-il ? Sur la tète de papa qui surg'it à quatre pattes sous les tables qu'il avait retenues, en s'écriant :
— Je crois que j'ai un peu dormi !
Le choc du plateau sur la boite crânienne jette cl terre l'infortuné auteur de mes jours.
On se précipite à son aide.
Il n'est pas endommagé, gravement du moins, et manifeste un ahurissement du plus haut comique en me retrouvant dans les bras de Robert.
— Comment, toi ! ma fille ! en compagnie de l'instituteur adjoint... Et Eugénie. . Eugénie déguisée en mâle!... C'est donc le mardi gras ?
272 LE P'TIT JEL'XE homme
Tout le monde se rue à son oreille et lui corne des paroles de bienvenue.
O stupeur ! Papa ne veut pas qu'on crie !
Les éclats de notre voix déchirent son tympan 1
Il n'est plus sourd !
Le plateau qui a frappé son crâne a produit cette chose absurde, invraisemblabe. incroA^able... Il n'est plus sourd.
On félicite Ludovic de cette involontaire guérison et papa qui nous conjure de ne ne pas crier.
— Ce n'est pas une raison, murmure-t-il. parce que j"ai été pendant quelques jours un peu dur d'oreille pour vous livrer à un vacarme infernal chaque fois que vous m'adressez la parole. Parlez plus bas... je vous en conjure, parlez plus bas !
Je lui chuchote quelques explications qu'il ne me demandait d'ailleurs pas, par lui dévoiler l'exacte situation de Robert
et lui annoncer triomphalement mon mariage 1
— Vous répousez, monsieur, après ce qu'elle a fait ?
— C'est pour cela que je l'épouse. Qu'un niais comme votre neveu s'effare de la pétulance de cette chèvre indocile qui refuse de brouter attachée au piquet ; je suis, moi. d'un tout autre avis... je lui sais g'ré de son humeur vagabonde et de son extraordinaire fantaisie ; pour moi, ces défauts sont un charme de plus. C'est à cause de cela que je l'aime, c'est à cause de cela que je l'épouse.
Ma tête est tombée sur son épaule et j'ai senti le souffle tiède de sa bouche effleurer mes cheveux.
— C'est parfait, monsieur de Parville... Touchez là, mon gendre. Vous lui plaisez, elle vous plaît, vous avez toutes les chances pour ne pas vivre longtemps d'accord... mais ceci est votre affaire... Comment, toi aussi, Eugénie, tu épouses Ludo-
vie... Voilà qui est plus ennuyeux I... Ludovic me servait fidèlement avant de t"épouser, mais à présent...
— A présent, je vous servirai bien mieux... monsieur Taillebourg... je serai tout le temps chez vous.
— Ou ailleurs ! grogne papa. Enfin, vous êtes heureux, c'est l'essentiel... pour le moment. Prosper reste avec sa bêtise. C'est parfait. Rien ne manquerait à mon bonheur si je pouvais mettre la main sur l'hétaïre qui pour prix d'une coupable erreur m'extorqua dix mille francs 1
— Liliane !
— Ah ! elle s'appelle Liane !... c'est sans doute à cette faculté de grimper qu'elle doit d'être arrivée jusqu'à mon portefeuille... 31ais si je la retrouve...
Liliane était à côté... Elle a tout entendu. Elle sait tout...
Elle entre et remet à mon père, les yeux baissés, son portefeuille.
— Toi... elle! qu'on l'enchaîne ! .. Qu'on la cloue au pilori !
-^ Ah ! rien n'y manque, monsieur, je n'ai rien pris... pardonnez-moi,... j'ai été bien coupable, mais quand je vous Tai pris... je croyais rendre service à une personne.
La mâtine ! Elle me regarde l'œil en coulisse attendant mon intervention.
Pauvre fille? c'est bien le moins que je puisse faire pour elle... la tirer de ce mauvais jzias. Je regarde Robert... La présence de Liliane ne l'embarrasse pas du tout... Elle a Tair de ne pas exister, de n'avoir jamais existé pour lui. Il sourit en me regardant. Oh ! s'il avait pris son parti, je ne sais pas ce que j'aurais fait. Son indifférence le sauve et Liliane par contrecoup.
Je reprends à papa son portefeuille et m'interposant entre Liliane et lui, je profite de son ahurissement pour remettre à
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mon ex-amoureuse les fameux dix mille francs...
— Gardez cette somme, mademoiselle...
Vous pourriez la refuser des mains du duc Pierre Corylopsis, mais vous ne ferez pas cette injure à Mme de Parville.
— Comment, tu lui donnes mon argent, Pierrette ?
— Plus un mot, père I ou je double la somme. Je lui ai pris son amant, je lui ai emprunté son manteau, c'est encore moi qui lui redois.
Mais Liliane — extraordinaire fille vraiment — ne veut pas de mon argent. Elle pleure, me demande pardon de son erreur et s'éloigne en faisant des vœux pour notre bonheur à Robert et à moi.
Ce départ jette un froid dans l'assistance. La générosité de cette fille me surprend et me gêne... Robert ne sourit plus... et moimême... je le sens... suis prête à verser un pleur.
Bah ! n'y pensons plus.
On ne fait pas des omelettes sans casser des œufs. Il était dit que mon bonheur coûterait quelques larmes à quelqu'un.
C'est Liliane qui paye pour tout le monde. Intérieurement je suis contente, très contente que ce ne soit qu'elle !
Papa seul, avec un regrettable manque de tact, laisse paraître une joie immodérée de la trouvaille de son portefeuille !
— Adélaïde, s'excuse-t-il, me Tavait donné un de ces jours — j'en ai compté quatre dans sa vie — où elle n'était pas absolument désagréable...
Mais quel est ce bruit...
Les oies du Midi envahissent le C apitoie... la trompette de Labadilhe ébranle les murs ! . . .
— « Les sauvages >/ ! annonce Ludovic. Plus congestionné que d'habitude, le
commandant fait irruption suivi de près par Colombelle et Prosper.
Sa grosse face s'empourpre à ma vue, jusqu'à devenir violette.
— ^ Le séducteur 1 le duc habillé en femme î Pour fuir ma vengeance, pardi! ah! brigand !
Il a ébauché le malheureux geste de me mettre la main au collet. Mal lui en a pris. Robert, avec une vigueur qu'on ne soupçonnerait pas dans un corps aussi mince, a jeté à terre d'un coup de poing le commandant Labadilhe.
J'ai poussé un cri...
Alon imagination galopant m'a montré Robert assassiné par cet homme. J'ai voulu me jeter entre les combattants, mais je n'ai pu quitter ma place. Il me tenait contre sa poitrine, m'enfermantdans l'étreinte de fer de ses bras, et Labadilhe penaud, aussi humble qu'il était grossier d'habitude, sur l'injonction de 3L de Parville, m'adressait les plus plates excuses.
Un dédommagement attendait ce malheureux père en quête d'un mari pour sa fille. Prosper offrait de réparer la tache faite par ma bouillotte à l'honneur de Co-
lombelle, et ce digne trio fait pour s'entendre explosait en une délirante joie où l'obligatoire chanson de Labadilhe prenait place, éclatant comme une fanfare, nous chassant du Capitole.
Mais avant de quitter ce salon où j'avais vécu en quelques minutes de telles émotions, j'entendis mon père et le commandant décidément amis se confier leurs impressions sur Liliane. Le bouillant Labadilhe regrettait de ne pouvoir s'offrir ce régal, à cause du prix.
— Bougre ! vous comprenez, dix mille francs ! A Toulouse pour cinq francs on a du même tonneau... j'attendrai d'être à Toulouse.
O mon païs...! Oh ! Toulouzo !