‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 1 sur 22 · TROIS. ÉDIT. II · texte numérisé non relu

TROIS. ÉDIT. II

les nobles, les riches, les savants étaient massacrés 0(1 vivaient pauvres dans l'exil , tandis que les gens de la plus basse extraction avaient usurpé leurs places, et gouvernaient à leur gré. Mais ce qui me décida surtout à retourner encore une fois sur l'Océan, ce fut la conviction que les fréquentes levées exigées pour recruter les armées de la république ne me laissaient aucune chance de rester longtemps paisible. De deux maux , je choisis celui qui me parut le moindre, et je préférai les dangers qu'on peut rencontrer en mer à la perspective de mourir dans un fossé sur le continent. J'achetai un navire , destiné à un voyage de commerce qui avait Lima pour but. Comme les croisières anglaises couvraient les mers, et que j'étais résolu à ne pas me laisser maîtriser par un petit vaisseau, je pris à bord un renfort de quarante hommes, et je plaçai douze canons sur les ponts. Nous échappâmes à travers le détroit de Gibraltar et nous fîmes voile vers le cap Horn, le point le plus au sud de l'Amérique. Au moment où nous apercevions les côtes sans qu'il nous fût arrivé rien qui méritât la peine d'être raconté , un vent contraire s'éleva avec une telle violence , qu'après une lutte infructueuse , il fallut céder, et courir des bordées au sud et à l'est.

Par suite du roulis, les ponts furent inondés ,

l'eau pénétra de toutes parts , gâta les provisions (surtout le pain), qu'on jeta à la mer, ce qui obligea de diminuer les rations. Ne pouvant pas espérer de vivre avec ce qui restait jusqu'à notre arrivée à Lima, je me décidai à débarquer à l'île lapins proche, afin d'y prendre d'autres munitions avant de chercher de nouveau à doubler le Cap. J'hésitai un peu sur la direction à suivre ; mais après avoir navigué une quinzaine vers l'est, nous découvrîmes la terre à l'avant du vaisseau; je m'imaginai que ce devait être la Nouvelle-Géorgie, île inhabitée. En approchant, nous crûmes apercevoir des créatures humaines sur le rivage , et à la distance de cinq milles, on put distinguer des soldais en uniforme rangés sur la côte. La couleur de l'habit se perdait dans le vague, mais il était facile de voir que les parements étaient jaunes , ce qui me fit supposer qu'ils appartenaient à nos ennemis les Anglais. — Est-il possible , pensai-je , que ces accapareurs d'îles aient formé là un établissement ? — Où donc s'arreteront-ils ? Les différentes compagnies semblaient être au nombre d'une ou deux douzaines; parfois immobiles , on les voyait quelquefois s'avancer sur la rive, mais en conservant toujours leurs rangs. N'apercevant aucune arme , je me figurai (ju'il s'agissait de simples évolutions de marche. On ne distinguait ni maison, ni fortification , et

je me décidai à approcher encore. Lorsque nous fûmes à deux milles , j'appliquai mon œil à la lunette , et je vis , à ma grande surprise , tout un bataillon s'enfoncer dans les flots et reparaître ensuite sous la forme d'oiseaux aquatiques , nageant et plongeant tour à tour. Je commençai alors à soupçonner que c'était une île enchantée, et n'oubliant pas la leçon de la Fontaine dorée, je fis force de voiles , et nous la perdîmes bientôt de vue. Je crois à propos de dire à Votre Hautesse que , racontant un jour ce fait à un Anglais qui avait été employé dans une pêcherie de baleine , il m'assura qu'il existait réellement des oiseaux nommés pcrujuins-paiayonian , qui avaient souvent trompé les voyageurs par leur aspect martial. 11 ajouta qu'ils n'avaient pas d'ailes , mais seulement des nageoires , et qu'à terre ils se tenaient constamment aussi droits que des soldats sous les armes. — Ils ont dans celte posture trois à quatre pieds de haut , et une large raie jaune s'étend de chaque côté de leur cou. J'ignore à quel point ces assertions sont vraies, car les gens de ce pays qui ont doublé le Cap , croient avoir acquis le droit de dire toutes les faussetés qui leur passent par la tête , et de vous envoyer un cartel si vous osez exprimer le moindre doute sur leur véracité. Une de mes principales raisons pour dé-

tester les Anglais, c'est qu'ils sont d'abominables menteurs.

Nous nous dirigeâmes alors plus au sud , et au bout de trois jours nous découvrîmes une autre île. Sans être grande , elle paraissait bien couverte de bois ; en louvoyant sous le vent , nous n'aperçûmes pas d'habitants , je mis une barque à la mer , et j'envoyai le premier lieutenant pour reconnaître les lieux. Il revint une heure après ^ et m'informa que l'île était couverte de cocotiers en plein rapport; qu'il avait vu plusieurs cochons sauvages , mais nul indice d'habitations ; qu'il n'avait pu trouver aucun endroit favorable pour jeter l'ancre , la côte s'élevant perpendiculairement au-dessus de l'Océan. Nous courûmes alors quelques bordées , et nous découvrîmes enfin qu'un récif de rochers de corail s'étendait à près de deux milles de ce côté de l'île. Les barques furent encore descendues, et le lieutenant s'assura qu'il existait un passage au milieu du récif qui conduisait dans une petite baie où le bâtiment pouvait rester en toute sécurité. Avant la nuit , nous y étions établis, et nos voiles étaient ferlées. Le lendemain matin j'allai à terre; nous trouvâmes quelques sources d'eau fraîche , des noix de coco, et d'autres arbres en abondance, parfois des troupeaux de cochons sauvages , qui semblaient être , à l'exception des oiseaux , les seuls

animaux existants dans l'île. Enchanté de pouvoir ravitailler le vaisseau , je fis détacher les voiles , abaisser les hunes, rouler les agrès , en un mot , tous les préparatifs d'usage pour un long séjour ; j'envoyai ensuite une partie de mes gens pour dresser des tentes et commencer la chasse des cochons , tandis que je surveillai le placement des chaudières qui devaient servir à extraire de l'eau de mer le sel nécessaire pour conserver nos provisions. Je creusai aussi deux profonds bassins dans le roc très près du bord de l'eau , afin de recueillir autant de sel que possible par le moyen de l'évaporation. Tout se trouva prêt dans le cours de la journée; la plus grande partie de l'équipage débarqua et coucha sous les tentes. En trois jours plusieurs tonnes de porc furent salées et une grande quantité de noix de coco recueillies.

Le quatrième jour j'entendis mes hommes se disputer, quelques-uns jurant qu'ils ne voulaient pas rester plus longtemps, et qu'il fallait partir sur-le-champ. Étonné de ce caprice, j'en demandai la raison; ils répondirent qu'il y avait delà magie dans l'île, et pour m'en convaincre, ils me montrèrent les bassins à sel, qui à notre arrivée avaient été taillés dans le roc à un pied du bord, et qui maintenant se trouvaient à une distance de neuf ou dix pieds. Je dois avouer que je fus sur-

\ MIF-LK ET UiMi QUEUES. 7

prisde la circonstance qui me parut inexplicable; mais je n'étais pas tenté de quitter l'île avant d'avoir les munitions nécessaires. Je dis à l'équipage que je ne pouvais, il est vrai , expliquer un incident si étrange, mais que n'ayant rien vu, ni rien entendu, et devant sans aucun doute mourir de faim si nous partions sans provision, il serait mieux de différer encore; j'observai aussi qu'il n'était pas impossible que l'eau eût reculé , au lieu que l'île fût avancée. Cette dernière remarque parut les tranquilliser, bien queje reconnusse à l'instant même son manq.ue de justesse, l'élévation des rochers n'ayant pas varié; mais les matelots n'y firent pas attention,, je n'eus garde d'en parler , et il n'en fut plus question.

Nous restâmes encore une quinzaine , durant laquelle le même phénomène, se renouvelant cha. que jour, nos appareils s'éloignèrent de plus en plus du rivage. A la fin , les hommes, s'apercevant que la hauteur des rocs n'augmentait pas, s'alarmèrent de nouveau, et en vinrent à une révolte ouverte. Les provisions étaient terminées, je ne fis plus d'objection, et j'avoue même que je ne me sentais nullement à l'aise dans ce lieu. Les tentes renversées, chaque chose rapportée abord, on replaça les voiles et les agrès, et tout se disposait pour le départ, lorsque je jetai les yeux sur le plomb suspendu à la grande chaîne, j'ob-

servai que la longueur paraissait doublée; je levai le câble, et je trouvai, à ma grande surprise^ qu'au lieu de cinq brasses d'eau dans lesquelles nous avions jeté l'ancre, il nous en restait moins de trois.

Je pensais d'abord que c'était une île flottante semblable à celle que j'ai déjà décrite, et qu'elle s'élevait graduellement sur la surface; mais cette idée ne me satisfit pas. Jetant le plomb et la ligne dans la barque, je poussai au large et sondai en plusieurs directions; j'eus le chagrin devoir qu'il ne restait pas assez d'eau dans le passage où le bâtiment était entré pour qu'il pût en sortir, même en le déchargeant de toute la cargaison. Je découvris bientôt la cause de ce mystère apparent ; car en avançant au milieu du récif, je trouvai que des arbres entiers et des masses solides de coraux s'élevaient au-dessus des eaux dans des endroits où je savais que la sonde s'était enfoncée à plusieurs brasses de profondeur à l'époque de notre arrivée. J'avais souvent entendu dire que les îles de cette mer étaient formées par des coraux, mais je n'avais nulle idée de la rapidité de leur accroissement.

Votre Hautesse doit savoir que tous les zoophytes ou plantes animales se composent de petits insectes qui travaillent par millions sous l'eau, jusqu'à ce qu'ils viennent au sommet. Tel était le

cas dans la circonstance actuelle; et ainsi^ par le travail des plus minimes créatures de la création, mon vaisseau se trouva, dans le court espace de trois semaines, enfermé de façon à ne laisser aucun espoir d'évasion.

De retour à bord, j'expliquai aux hommes le motif réel des effets en apparence surnaturels dont nousavionsété témoins; convaincusdel'exactitude de mon rapport, ils ne parurent pas s'inquiéter beaucoup de l'obligation de rester dans une île qui offrait tout ce qui est nécessaire à l'existence. Le navire devenant tout-à-fait inutile, nous retournâmes à terre, relevâmes les tentes, et nous attendîmes paisiblement que le hasard amenât un vaisseau dans ces parages.

En quinze jours le bâtiment se trouva à sec, et le continent de l'île s'accrut avec une telle vitesse, qu'au bout de deux mois il s'étendait à environ un demi-mille au-delà du Cap. La végétation semblait suivre la même impulsion ; et après la saison des pluies, les arbres devinrent si haut, que le vaisseau disparut au milieu d'un bois épais et c'est à peine si les mâts s'élevaient au-dessus des branches. Durant quelque temps chacun parut satisfait; nous avions une abondance de provisions en tout genre; la charge du vaisseau était surtout manufacturière, et comme l'île fournissait de la viande fraîche, du poisson et des fruits, nous

10 LE PAGHV

ne manquions de rien. Mais les matelols sont des êtres si inconstants et si remuants , que je crois en vérité qu ils s'ennuieraient vite du paradis même. Après un séjour de neuf mois durant lequel leur existence fut plus agréable peut-être qu'à aucune autre époque de leur vie, ils commencèrent à murmurer et à parler de s'en aller de quelque manière que ce fût. Ma cargaison ayant une valeur considérable, je n'avais pas renoncé à l'espoir qu'un navire visiterait l'île et la prendrait à bord; je m'efforçai donc à les engager à attendre encore, mais ils ne voulaient pas m'écouler^ et se mirent à tout préparer pour construire un bâtiment sur la côte où lèvent donne le plus ordinairement, avec les matériaux du vaisseau. Ils choisirent ce côté parce qu'ils s'aperçurent que l'île ne prenait de l'accroissement que sous le vent, tandis que le rivage opposé était borné par une roche de corail presquedroite, et autour de laquelleune sonde de deux cents brasses n'arrivait pas au fond. Ils enlevèrent un morceau du rocher, et s'occupaient déjà à arranger les ferrures du vaisseau que les arbres recouvraient, lorsque j'aperçus un soir une nombreuse flotte composée de canots qui se dirigeait vers nous. Sachant que nous ne pouvions pas être loin des îles Sandwich^ je n'hésitai pas à penser qu'elle venait de ces parages; je ne me trompais pas, car bien que l'île ne fût pas

\ WILLK ET UNK QUEUES. il

habitée, les insulaires s'étaient depuis quelques années aperçus de son existence; ils venaient recueillir la récolte de noix de coco qu'elle produit annuellement. Je conseillai à mes hommes de rester tranquilles dans le bois, de cacher les tentes et tout ce qui pouvait faire soupçonner notre présence; mais ils furent d'une opinion différente; et comme ils avaient depuis peu découvert les moyens d'extraire le suc du cocotier et de distiller l'arrack, ils étaient devenus en état continuel de mutinerie et de désobéissance, et croyant qu'il serait plus facile de s'emparer des grands canots des insulaires et de les approprier à leur usage, que de construire un vaisseau, ils persistèrent à à vouloir tent^*'"^Jj55fîï5'^«ii4algré mes instan-

ces . i* "^ >«• ? ilV^' î

Les canc\^ appr6èham;J;-fl^VSren comptâmes quatorze, tous de grande àtte^nsion, et, à l'aide de ma lunette, je distinguai qu'il y avait à bord de chaque esquif cinquante à soixante individus^ y compris les femmes. Je rapportai ceci aux matelots, les assurant que je croyais pas qu'il y eût plus dedix femmes sur chaque canot, ce qui portait le total des hommes à sept cents , force beaucoup trop considérable pour leur laisser la moindre chance de succès. Mais je fis plus de mal que de bien ; la présence des femmes sembla leur inspirer une nouvelle ardeur; ils jurèrent qu'ils

i2 LÉ PACHA

tueraient tous les insulaires, et qu'ils seraient contents de rester dans l'île avec elles. Us prirent leurs fusils et se cachèrent sous les arbres de peur que les nouveaux venus ne s'éloignassent s'ils les apercevaient. Les canots se glissèrent entre les récifs, el en peu d'instants tous les insulaires furent à terre, les femmes seules restèrent dans les barques, la mer étant aussi paisible qu'un réservoir à poissons.

Le plan de mes gens n'était pas dénué d'habileté. Laissant les insulaires arriver aux tentes , qui étaient alors à plus d'un mille du rivage, ils descendirent sur la côte à l'abri du bois, sautèrent dans les barques , placèrent dans chacune d'elles un homme avec un fusil et des munitions, puis les poussant au large, les lancèrent au-delà des rochers de corail à environ deux cents toises de distance. Les cris des femmes et la disparition des canots alarmèrent les insulaires, qui accoururent pour en savoir la cause. Dès qu'ils furent à la portée des balles, les vingt-cinq matelots restés à terre firent une décharge qui en tua et blessa un grand nombre ; ils se retirèrent en désordre, puis jetant un cri perçant, ils s'avancèrent de nouveau ; une autre décharge eut lieu , et ils se retirèrent encore, emportant les morts et les blessés. Ils tinrentalors un conseil qui eut pour résultat de se diviser en deux corps, de façon à pouvoir

attaquer leurs ennemis sur deux points différents du bois.

Durant ce temps , plusieurs des femmes s'étaient jetées à la mer^ et avaient gagné la côte à la nage, et les hommes étaient si occupés à empêcher les autres prisonnières d'en faire autant , qu'ils ne pouvaient donner aucun secours àleurs camarades, quoiqu'ils fussent à la portée du mousquet. La conduite des insulaires embarrassa nos gens; et quoique je n'eusse pris nulle part à cette attaque meurtrière, je pensais que ma neutralité devait cesser maintenant que ma vie se trouvait en jeu. Je leur conseillai donc de se retirer dans le vaisseau, persuadé qu'une fois qu'ils y seraient, ils n'auraient plus rien à craindre. Mon avis fut suivi , et nous glissant à travers l'épaisseur du bois, nous atteignîmes le navire en sûreté, et nous montâmes sur les échelles de corde qui servaient à aller à bord chercher les objets dont on avait besoin; nous eûmes soin de les tirer après nous, et nous attendîmes le résultat. Au bout de quelques minutes, une troupe d'insulaires arriva, et, en nous voyant , poussa un cri et commença le combat. Nous fîmes feu et en tuâmes plusieurs ; mais ils étaient très braves, et la mort d'une trentaine des leurs ne les découragea pas.

L'autre troupe vint à son tour , et la lutte continua; ce fut envainqu'ils s'efforcèrent de grimper

14 Lfc PACHA

au gouvernail, nous les repoussâmes toujours; ils se retirèrent au jour tombant avec les morts et les blessés^ que nous évaluâmes à deux cents. Au moment de leur retraite nous tirâmes deux de nos plus forts canons , autant pour les effrayer que pour instruire nos compagnons du lieu où nous étions.

ÎNous restâmes sur nos gardes jusqu'à la nuit, mais nul ne parut. Je proposai alors d'essayer de communiquer avec ceux de nos hommes qui étaient dans les canots, de les engager à en laisser quelq uesuns retourner à la cote, après en avoir enlevé les femmes, supposant que les insulaires profiteraient de l'occasion pour s'en aller; mais on m'observa avec raison , d'abord que personne ne voudrait se charger d' une mission si dangereuse, et ensuite que si les insulaires rentraient en possession de quelques canots, ils attaqueraient aussitôt les autres, et massacreraient les matelots qui les occupaient. Ce plan fut donc mis de côté. Je conseillai ensuite qu'un de nous gagnât le rivage, se jetât à la nage, et décidât les quatorze hommes à placer toutes les femmes dans un canot, et à se réfugier au nord de l'île durant la nuit , laissant les autres barques à la disposition des insulaires. L'avis fut approuvé , mais nul ne voulut le mettre à exécution , et comme il venait de moi , je crus devoir m'en charger, pensant qu'en agissant autrement

je perdrais l'estime de mes hommes. Sans différer davantage , je pris mon fusil et des cartouches, et je me laissai glisser le long d'un cable. Dès que j'eus touché le sol, j'aperçus quelque chose qui s'approchait en rampant du vaisseau; ne pouvant distinguer ce que c'était , je me fourrai sous le corps du bâtiment, où il faisait si obscur, qu'il était impossible de m'apercevoir. Lorsque l'objet fut près de moi, je visque c'était un insulaire portant un fagot sur son dos, qu'il déposa contre le navire, puis il s'en retourna en rampant comme il était venu. Je distinguai alors des centaines de fagots rangés autour du vaisseau, qu'on avait apportés durant la nuit ; car, quoique la lune fût levée, le bois était si touffu en cet endroit , que ses rayons ne pouvaient y pénétrer. Je compris sur-le-champ que leur projet était de mettre le feu au vaisseau , et je pensais à faire part de ma découverte à mes compagnons, lorsque deux autres créatures rampantes sortirent du bois, et vinrent déposer leurs fardeaux si prés de moi qu'ils me touchèrent presque. Je fus donc obligéd'abandonner à leur destin ceux qui étaient à bord, et imitant les insulaires, je me traînai à quatre pattes dans le taillis en tirant le fusil après moi. La précaution n'était pas inutile , car je trouvai sous le bois une douzaine de nos ennemis faisant des fagots; l'obscurité me sauva. Je con-

linuai cependant le môme mode de marche, afin d'éviter d'être aperçu. Arrivé sain et saufaux limites du bois près de la côte, je vis les canots au même endroit où ils avaient été pris ; mais la lune brillait, et j'hésitai à m'avancer avant de m être assuré qu'aucun insulaire n'était sur la rive. Tandis que j'étais encore sous les arbres, près d'une source d'eau fraîche, j'entendis gémir à côté de moi , et tournant la tête , j'aperçus un corps étendu sur la terre. Je m'approchai, et j'acquis la certitude que c'était une des femmes qui avaient gagné le bord à la nage. Elle était presque sans vie. Touché de sa position ainsi que tout autre l'eût été je m'agenouillai près d'elle pour voir si je pouvais la secourir. Comme elle était légèrement vêtue, je découvris en passant ma main sur elle, qu'une balle l'avait frappée au-dessus du genou ; elle était épuisée par la douleur et le sang qu'elle avait perdu. Je déchirai ma cravate et ma chemise pour faire des bandes , que je plaçai autour de sa jambe ; puis je fus chercher dans mon chapeau un peu d'eau, et j'en versai quehjues gouttes sur ses lèvres et sur sa figure. Elle parut se ranimer, et je me sentis heureux d'avoir pu être utile. Ne voyant personne sur la grève , j'allais m'avancer et atteindre les canots à la nage, lorsque, juste à l'instant où je sortais du bois, j'entendis deux ou trois coups de feu ; d'autres

A MILLL ET LNE QUEUES, 47

leur succédèrent, des cris perçants vS'y joignirent, et des centaines d'insulaire se jetant à la mer , attaquèrent nos gens. Le conflit dura peu, car ceux-ci ne sachant pas charger assez promptement;, furent accablés par leurs adversaires, qui sautèrent dans les barques, et en peu de minutes les ramenèrent toutes à la côte.

Je pensai alors que tout était fini pour les habitants du vaisseau, et la prévision ne se vérifia que trop. Une heure avant le jour les sauvages allumèrent les fagots, et en même temps se ruèrent avec furie sur le navire. Je vis briller la flamme, j'entendis les décharges de mousqueterie , et les cris des combattants durant une heure environ; puis le silence m'annonça que les nôtres avaient cessé de vivre. Les uns furent tués à coups de lance, lesautres en sautant pour éviter le feu, et le reste fut étouffe.

Au moment où le soleil parut au-dessus de l'horizon, une forte explosion m'apprit que la flamme avait atteint le magasin de poudre, et que le vaisseau était réduit en atomes. Je pris le parti de m'enfoncer dans les broussailles, avec l'espoir de n'être pas découvert; mais auparavant je voulus faire une courte visite à la pauvre femme blessée, pour voir comme elle était. Il faisait grand jour, etje trouvai que j'avais secouru une belle personne de seize à dix-sept ans. Comme elle paraissait

encore très faiblC;, je fus lui chercher un peu d'eau; en la recevant ses yeux exprimèrent sa reconnaissance. J'examinai le bandage qui entourait sa jambe, il avait glissé d'un côté; je le remis, puis je me jetai au plus profond du bois. Tandis que, presque plié en deux, je m'efforçais de m'ouvrir un passage, mon front se trouva soudain en contact avec quelque chose de dur. Je levai les yeux, et je vis que c'était la tête d'un insulaire qui voulait passer par le même chemin. H était grand et fort, et s'élançantsur moi, il me renversa surle-champ. D'autres le suivaient, et vinrent à son aide, ce qui rendit toute résistance impossible. Ils arrachèrent quelques-unes des plantes grimpantes qui croissent dans ces contrées, et me lièrent les mains et les pieds; puis choisissant un pieu fort large, ils m'attachèrent dessus, et m'emportèrent. Arrivé sur le bord de la mer, on me plaça sur le dos exposé à l'ardeur du soleil. Laissé à mes propres réflexions, je tâchai de me rappeler tout ce que j'avais lu de relatif à ma situation, et j'en conclus que j'étais destiné à être oflert en sacrifice à leurs dieux. J'imf>lorai la miséricorde divine, et je me résignai à mon sort, qui me parut inévitable.

Les insulaires se réunirent auprès de l'endroit où j'étais. On transporta d'abord dans les canots les corps de ceux qui avaient succombé, ainsi que

les blessés; ensuite, ils formèrent un cercle autour du feu qu'ils avaient allumé, prononcèrent plusieurs discours, et dansèrent une danse guerrière. En me tournant un peu sur le côté, j'aperçus avec horreur qu'ils dévoraient les corps de mes compagnons. Ce qui resta fut placé dans des paniers et porté dans les barques. Je prévis que tel serait mon propre destin,, non pas à présent, puisqu'ils avaient du superflu, —mais plus tard, après leur arrivée dans leur pays, et la supposition était juste. Ils rassemblèrent tous les os qu'ils emportèrent avec eux, me portèrent abord, hissèrent les grandes voiles, et nous voguâmes vers leurs îles.

Le voyage se termina le troisième jour, et l'on me déposa sur le sol que je considérais comme ma dernière demeure. Ils avaient soin de me faire avaler du porc et d'autres aliments pour me conserver en vie et en bon état ; mais ils ne me débarrassèrent jamais du pieu auquel j'étais attaché.

J'entendais les chants et les lamentations en l'honneur des morts, mais je ne pouvais rien voir, car j'étais trop faible pour me tourner. Lorsque j'eus passé une semaine dans cet état d'immobilité , la torture causée par les ligatures qui pressaient mes membres enflés devint si affreuse, que j'appelais la mort pour être délivré de la douleur; et, lorsque je me trouvai de nouveau placé sur les épaules des sauvages, je

20 Lli PACHA

ressentis, pour le but que je prévoyais, la môme impatience qu'en d'autres circonstances j'aurais éprouvée pour ma liberté. Peu à peu, la souffrance accrue encore par le changement de position m'enleva l'usage de mes sens.

Je me souviens d'avoir été mis à terre au milieu d'un grand cercle, — puis du cri d'une femme, et de la rumeur confuse qui le suivit. Lorsque je revins à moi, j'étais dans une hutte, dégagé de mes liens, étendu sur des nattes; on avait appliqué des herbes salutaires sur mes membres meurtris; et, quand j'ouvris les yeux, je vis penchée vers moi, avec l'air de la plus tendre sollicicitude, la belle sauvage que j'avais secourue la nuit du combat.

J'appris depuis qu'elle m'avait reconnu au moment où on m'avait apporté dans le cercle, et que, montrant ses blessures, el comparant les bandes qu'elle avait conservées, au linge que je portais encore, elle m'avait réclamé comme son sauveur. Le conseil s'était assemblé, et vu que je n'appartenais pas à la troupe du vaisseau, puisqu'on m'avait pris, dans le bois, on décida, après plusieurs harangues pour et contre, «|ue ma vie serait épargnée et que j'épouserais la fille qui avait été l'instrument de ma délivrance. On m'avait porté dans sa hutte, et elle acquittait alors

la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée.

Grâces à la constance de ses soins, je ne tardai pas à être rétabli; et, sans rien savoir encore de l'union projetée, je cherchais à lui exprimer ma tendresse par des signes et par toutes les petites attentions que l'amour et la gratitude peuvent suggérer. Dès qu'on me crut suffisamment rétabli, je fus conduit dans une réunion nombreuse d'insulaires pour être naturalisé. Un vieillard respectable prononça un discours dont l'extrême longueur me fît suspecter la bonté, puis plusieurs hommes s'emparèrent de moi , m'étendirent sur le sol, la face contre terre, s'assirent à mes côtés, et se mirent à enfoncer des aiguilles dans la partie supérieure de mes fesses; la douleur fut excessive, mais comme tous les sauvages étaient tatoués sur les reins, je présumai que l'opération était indispensable, et je la supportai avec courage.

— Dites-moi, je vous prie, ce que c'est que de tatouer.

— Le tatouage consiste, avec la permission de Votre Hautesse, à piquer la peau avec des aiguilles ou des pointes aiguës, et à frotter les piqûres avec de l'encre indienne ou de la poudre à canon, ce qui laisse une marque ineffaçable d'un bleu foncé. Cette coutume est suivie dans ces parages

22 LK f'ACHA

par tous les insulaires, et les figures tracées ainsi sontsouventtrès belles.

— Mashallah! combien Dieu est puissant ! J'aimerais à voir cela, répliqua le pacha.

— Qu'Allah me préserve, répondit le renégat, d'exposer ma personne aux regards de Votre Hautesse, je sais trop ce que je lui dois.

— Cependant, je dois le voir; Jaha bibi, mon ami! continua le pacha avec impatience; ne pensez pas à votre personne. Allons, obéissez à mes ordres. mmi ^i--

Le renégat ne savait plus que dire, car il n'avait jamais subi l'opération qu'il venait de décrire; fort heureusement pour l'honneur de sa véracité il se trouva que durant l'une deses excursionsde piraterie, il avait permis, dans un momentperdu, qu'un de ses compagnons lui tatouât une petite syrène sur le bras.

— Min Allah! Dieu s'y oppose, répliqua le renégat; ma vie est à la disposition de Votre Hautesse, et j'aimerais mieux la lui abandonner que de blesser ses augustes regards avec le spectacle en question; par bonheur je puis satisfaire la curiosité de Votre Hautesse sans offenser la décence, — car ils ont aussi tracé sur mon bras la figure de la divinité qu'ils vénèrent le plus.

Découvrant alors son épaule, il montra l'image

A MILLE ET UNE yUEUES. 23

d'une syrèneà la queue recourbée, tenant un miroir d'une main et un peigne de l'autre.

— Votre Hautesse peut juger par là de leur talent; c'est le portrait delà déesse Bo-gee. D'une main elle tient le râteau de fer avec lequel elle tatoue les bons, et ces marques leur servent de passeport lorsqu'ils demandent à être admis dans les régions célestes; de l'autre elle brandit une plaque de fer rouge, avec laquelle elle flétrit ceux qui sont destinés aux châtiments réservés pour les criminels.

— Allah karim, Dieu est miséricordieux! Et pourquoi a-t-elle une queue de poisson ? demanda le pacha.

— Le peupledont je parle habite plusieurs îles, et c'est afin qu'elle puisse nager de l'une à l'autre selon que sa présence est nécessaire.

— Très juste, observa le pacha. —A présent vous pouvez continuer votre histoire.

— Ainsi que je le disais à Votre Hautesse, ils me tatouèrent sans pitié ; l'opération dura une heure, après quoi ils me remirent sur les pieds , débitèrent un autre discours que je compris aussi peu que le premier , puis me laissèrent avec ma femme, la cérémonie étant terminée.

J'avoue quej'aurais préféré ne pas être marié et naturalisé le même jour; ce fut avec peine que je me traînai jusqu'à la hutte avec le secours de nia

24 Li; PACHA

femme; mais grâce aux remèdes qu'elle employa, je fus guéri au bout de trois jours.

Je me regardai alors comme fixé pour le reste de mes jours. J'aimais avec passion Naka-Poop , tel était le nom de ma jeune compagne ; et malgré mon éducation française, je ne pouvais m'empêcher de reconnaître que ce naturel naïf et sans art avait cent .fois plus de grâce et d'attrait que l'adresse étudiée de mes compatriotes. Elle élait d'une naissance distinguée , proche parente du roi, et durant deux années rien ne troubla la paix et le bonheur de mon existence ; mais, hélas ! — et le renégat se couvrit le visage.

— Allons, Huckaback , la perte de vos femmes est, à ce qu'il me semble, chose trop habituelle pour vous causer beaucoup de chagrin. Ces Français sont de singuliers personnages, observa le pacha au visir, ils ontune larme pour chaque femme.

— Votre Haulesse voudra bien me pardonner , je ne commettrai plus la même faute, car je ne me suis pas marié depuis. Ma charmante Naka-Poop mourut en couches, et l'île me devint si odieuse, que je me décidai à la quitter. L'arrivée d'un bâtiment américain, qui amena quelques missionnaires, m'en fournit l'occasion.

— Qu'est-ce que des missionnaires? demanda

— Des hommes qui venaient pour prévenir les

insulaires que Bo-gee n'était pas une divinité , et pour les engager à embrasser la vraie foi.

— Très bien , répliqua le pacha; il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophète. — Continuez.

— Ma connaissance des deux langues me valut le rôle d'interprète, mais il fut impossible d'expliquer les nouvelles idées apportées par les missionnaires, faute de mots analogues dans la langue des insulaires. Le conseil s'assembla et rédigea la réponse suivante.

— Vous dites que votre Dieu récompense les bons et punit les méchants. — Bo-gee fait la même chose. Nous parions une langue , et vous une autre; peut-être que le nom de votre Dieu signifie Bo-gee dans la nôtre , alors nous adorons la même divinité sous des noms différents , il est inutile de nous rien dire de plus; emportez des porcs et de l'igname en abondance , et retournez chez vous.

Les missionnaires partirent, remportant leurs préceptes , de plus des cochons, une provision d'ignames, je les suivisdans leur pays. Arrivé à New- York, je réclamai et reçus de la société biblique ma paie comme intreprète des missionnaires, depuis le jour où ils étaient débarqués jusqu'à celui de notre retour. Je n'aurais jamais pensé à faire celte réclamation, sans le conseil d'un des bons pères qui m'avait prison affection.

2(3 LE PACIIA

Cet argent me servit à payer mon passage sur un navire frété pour Gênes , où j'arrivai en sûreté, mais dénué de tous moyens d'existence. Le poêle n'a pasditsans raison : — La nécessité est un cavalier vigoureux, avecdes éperons aigus, qui obtient d'une rosse épuisée ce que refuserait parfois un coursier plein de feu. ~ N'ayant nulle autre ressource , je me décidai à tenter encore une fois la fortune sur l'Océan.

— Allah Wakbar,, — Dieu est partout! Telle était votre destinée , Huckaback.

— C'était son kismet , — son destin , Sublime Hautesse, reprit Mustapha, de passer à travers tant de périls, pour venir amuser vos heures de loisir.

— Wallah Thaib, bien parlé, par Allah.— Que l'esclave se réjouisse dans notre munificence. Donnez-lui dix pièces d'or. Nous prêterons l'oreille à son voyage suivant demain. Murakhas , vous êtes congédié.

— Puisse votre Sublime Grandeur être inaltérable! répondit Huckaback en faisant le salut d'adieu.

Page 1