chapitre: II
DEBBJIER VOTAGX D'HUCKABACK.
Votre Haiitesse n'écoulera pas sans surprise le récit des aventures qui ont signalé mon dernier voyage, et je crois pouvoir affirmer que nul homme, soit avant, soit depuis, n'a exploré autant de pays, et ne s'est trouvé dans des situations aussi dangereuses que celles où le destin m'a placé.
Malgré le péril que j'avais couru dans l'Océan Septentrional , je me laissai persuader de prendre le commandement d'un navire destiné à la pêche de la baleine sous ces mêmes latitudes. Nous partîmes de Marseille d'assez bonne heure pourarriverdansla saison favorable, et pouvoir quitter la mer Glacialeavanl l'hiver. Parvenusàla baiedcBaf-
fin, la fortune nous sourit d'abord^, et nous eûmes bientôt dix-huit poissons. L'automne commençait à peine, que je pensais au retour, et nous voguions vers le sud , lorsque nous rencontrâmes deux ou trois vastes îles de glace, sur les bords desquelles on voyait des troupeaux de chevaux marins. Ayant encore quelques tonnes vides, j'eus envie de les remplir avec la graisse de ces animaux, et je mis mes barques à la mer pour aller les attaquer. Nous en tuâmes un grand nombre,, que j'envoyai à bord, et la pêche continua avec beaucoup de succès sans autre échec que la perte d'un canot , dont le fond fut percé parles défenses d'une de ces pesantes créatures. Tout-à-coup le vent tourna au sud , et la petite île de glace qui se trouva sous son inlluence alors , s'avança rapidement vers la grande sur laquelle nous péchions. Mes gens le virent, et mecrièrentde retourner au vaisseau ; je m'amusais tant^ que je ne fis nulle attention à ce conseil.
Un cheval marin était couché dans une cavité que le hasard avait formée sur la pointe la plus avancée de l'île; voulant l'attaquer , je dirigeai le canot vers lui; en ce moment il n'y avait pas plus de vingt toises d'eau entre les deux îles, et une raffale soudaine les poussa l'une vers l'autre. L'équipage de l'une des barques gagna le large aussitôt , et , ainsi que je l'ai su depuis en arrivant
à Marseille , réussit à joindre le bâtiment et à revenir en France ; mais les hommes placés dans le même bateau que moi , et qui tenaient alors les yeux fixés sur le harpon dont j'allais frapper ma proie , ne s'aperçurent du péril que lorsque le gouvernail fut touché par le glaçon. Ces deux corps flottants, obéissant à la loi de l'attraction^ furent lancés l'un contre l'autre avec la promptitude de l'éclair, réduisant en poudroies hommes aussi bien que la barque.
Placé sur l'avant du canot , je pus dans cet instant désespéré me précipiter dans la cavité^ sur le dos du cheval marin , au moment même du contact de ces énormes masses.— Je ne doute pas que le bruit n'ait été épouvantable, mais je ne l'ai pas entendu, m'étant trouvé sur-le-champ enfermé sous la glace. Bien qu'il y eût d'abord quelques intervalles , le vent du midi poussant l'île vers le nord, ils ne lardèrent pas à être cimentés par la gelée, et je me trouvai enfermé, dans un espace qui n'avait pas huit pieds carrés , en têteà-tête avec un cheval marin.
Je ne fatiguerai pas Votre Hautesse en m'arrêtant sur les sensations que j'éprouvai alors : ma première idée fut qu'après avoir végété quelque temps, je mourrais faute de renouvellement d'air ; en ceci, je me trompais. Il est vrai que nos deux souftles rendirent d'abord la chaleur intolérable.
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je crus que j'allais être suffoqué. Je rappelai à mon souvenir tous mes péchés passés, j'implorai la clémence du ciel , et je me couchai résigné à la mort; mais je m'aperçus que la glace se fondait peu à peu par l'élévation excessive de la température, et dégageait ainsi une portion considérable d'air, en sorte qu'en peu de minutes ma respiralion devint plus libre. Mon compagnon , très effrayé d'une situation si inusitée, se tenait parfaitement tranquille , et de même que l'homme qui se noie se rattache à un brin de paille, je ne rejetai pas l'idée conservatrice qui s'offrit à moi. Réfléchissant à la quantité d'air que devait consommer un animal si énorme, je pris le parti de me débarrasser de lui, afin qu'il en restât davantage à ma disposition. Tirant mon couteau, je l'enfonçai entre les vertèbres qui unissent le cou à la tête, il expira sur-le-champ.
Dès qu'il fut bien mort, je me glissai à terre, et je choisis un poste plus commode en face de sa tête, ce que je n'aurais osé faire pendant sa vie, de peur d'être atteint par ses énormes défenses. L'atmosphère se purifia bientôt, et je respirai librement. L'assertion peut surprendre Votre Hautesse, mais soit que l'air vînt de la glace même , où qu'elle fût assez poreuse pour me le transmettre du dehors, ce que j'ignore, il est certain que, dès ce moment, ma poitrine ne ressentit au-
ciine gêne. Dans notre pays nous avons eu des exemples de femmes et d'enfants qui, après avoir passé deux mois entiers sous la neige, en sont sortis vivants , quoiqu'ils eussent pris peu ou point d'aliments pendant ce temps. Ces faits me revinrent à l'esprit; et, persuadé que la carcasse de l'animal pourrait me suffire l'espace de plusieurs années, je commençai à entrevoir la possibilité de me tirer encore de ce mauvais pas , dans le cas où ma prison voguerait assez au sud pour être dégelée par les rayons du soleil. J'avais la conviction que la glace qui m'entourait n'avait pas plus de six à sept pieds d'épaisseur, car je pouvais distinguer le jour de la nuit. Par la suite, ma vue devint tellement subtile que je voyais tous les recoins delà cavité dans laquelle j'étais renfermé.
La faim m'obligea, durant les premiers mois, à livrer de fréquents assauts au corps du cheval ; ensuite, mon appétit diminua , et je finis par ne pas avaler la valeur d'une bouchée dans le cours de la semaine.
Je présume que ce changement provenait du manque d'air frais et d'exercice, biens dont je ne puis me vanter d'avoir joui à cette époque de mon existence. J'étais depuis deux mois environ dans ce trou, lorsqu'un choc violent , semblable à celui d'un tremblement de terre, se fit sentir; je
fus renversé du haut en bas de ma prison , et , pendant une minute^, ballotté comme un pois dans un hochet. Mes sens m'abandonnèrent, et quand je revins à moi, je me trouvai couché sur ce qui faisait auparavant le sommet de ma demeure. Cetle circonstance me fit supposer que la rencontre d'un glaçon m'avait séparé de celui que j'avais habité jusqu'alors , et que probablement , je flottais sur la mer avec d'autres fragments.
J'ignorais si ma situation s'était améliorée , mais je sentais mes espérances augmentées. D'après mes calculs , cinq mois s'étaient écoulés , nous étions au fort de l'hiver, et je n'avais nulle chance d'être délivré avant le printemps suivant.
— Allah wakbar! Dieu est partout! interrompit le pacha. Maisje voudrais savoir, Iluckaback, de quelle manière vous teniez compte de la marche du temps.
— Min Bashi et puissante intelligence! répliqua Huckaback , je l'expliquerai à Votre Hautesse. Il m'était arrivé jadis de m'arracher un ongle, et j'avais craint de le perdre. Il repoussa cependant, et j'eus la curiosité d'observer combien de fois les hommes changent d'ongles dans le cours d'uneannée. Ils se renouvellent juste tous les deux mois; ce fut la base de mon calcul ,
et il me suffît de remarquer les taches de mes ongles pour mesurer le temps d'après leurs progrès.
— Mashallah, combien Dieu est puissant! WallahTaib! bien parlé, par Allah! Je n'aurais jamais imaginé cela, observa le pacha. —Continuez votre récit.
—Le cinquième mois venait de finir, suivant mes calculs, lorsqu'un malin il me sembla entendre gratter près de moi ; bientôt après j'aperçus les dents d'une scie qui s'insinuaient dans mon domicile, et je pensai, non sans raison, qu'un vaisseau se frayait un passage à travers les glaces. Ne pouvant me faire entendre, je restai inquiet et impatient. La scie touchait presque à l'endroit où j'étais assis, et je craignais d'être blessé , sinon coupé par tranches ; mais on la retira juste à l'instant où elle était à deux pouces démon nez. Le fait est que je me trouvais sous le principal îlot; une fois qu'il fut détaché et poussé au loin , je m'élevai à la surface.
Un courant d'air frais pénétra aussitôt par la petite incision faite par la scie, et non seulement m'ôtala respiration, mais me fit cracher le sang.
Le son des voix arrivant alors j'usqu'à moi, je ne doutai plus de ma délivrance. Bien que je susse fort peu d'anglais, j'entendis répéter plusieurs fois le nom du capitaine Parry,~nom que
je présume être très connu de Votre Hautesse.
— Bah ! je n'en ai jamais entendu parler , répliqua le pacha.
— Votre Hautesse me surprend 5 je pensais que ce hardi navigateur était connu du monde entier. Je puis ajouter ici que, dans la relation de son voyage que j'ai lue depuis, il mentionne comme un fait curieux la vapeur qui s'élevait au-dessus de la glace^ — et qui n'était rien autre chose que l'air chaud qui s'échappait par la fente faite à ma prison , — rapprochement singulier qui prouve également l'exactitude de ses observations , et la réalité de ma présence dans le lieu que je décris maintenant à Votre Hautesse.
Mais , hélas ! mes espérances s'évanouirent bientôt ; les voix devinrent moins distinctes , je sentis que j'étais plongé sous les flots pour faire place au navire, et lorsque je surnageai de nouveau, l'eau entrée par la légère ouverture pratiquée par la scie était gelée, et je me trouvai enfermé^ pour toujours peut-être. Mon désespoir alla alors jusqu'à la frénésie, je déchirai mes vêtements, je me frappai la tête contre les parois de la caverne, et fis tout ce qui dépendait de moi pour mettre un terme à mon odieuse existence; je retombai enfin épuisé par la violence de mes propres efforts, et durant plusieurs jours je me livrai à un sombre découragement.
A MlLIt ET UNE QUEUES. 35
Mais il y a en nous je ne sais quelle puissance de vie qui nous retient au bord de l'abîme; l'espérance ne nous abandonne jamais, môme dans une île de glace. Compagne fidèle , elle demeure jusqu'à la fin, et quoique nous la repoussions dans l'excès du désespoir elle veille à nos côtés , toujours prête à nous ranimer dès que nous sommes disposés à écouter ses consolantes paroles.
Je prêtai encore une fois l'oreille à sa voix , et pendant six mois je me nourris de ces doux accents et de quelques parcelles du cheval marin. L'été s'avançait , et il était évident que ma prison diminuait d'épaisseur. Un matin je fus surpris en voyant les rayons du soleil changer de position tous les quarts d'heure ; si cela fût arrivé dans la journée et à des intervalles non réguliers, j'aurais pensé que le vent ou les courants faisaient pirouetter le glaçon que j'habitais ; mais la régularité m'étonna. J'observai avec plus d'attention, et je vis le même phénomène se renouveler à des distances de plus en plus rapprochées, ce qui continua jusqu'à ce qu'enfin la lumière voltigeât pour ainsi dire d'un côté à l'autre à chaque minute.
Après quelques réflexions , j'eus l'affreuse idée que j'avais été porté sur la côte de Norwège , et que j'étais sous l'influence du terrible gouffre appelé Maelstroom, où j'allais être englouti pour tou-
jours. Tandis que je pensais que tel pouvait être mon sort, la lumière variait une fois par quinze secondes: — J'y suis, criai-je avec désespoir! Au même instant l'obscurité devint entière, je reconnus que j'étais dans le tourbillon , et tout fut fini.
La chose pourra paraître singulière à Votre Hautesse, et cependant il est vrai qu'après la première angoisse causée par la perspective d'une perte certaine, je sentis si peu l'horreur de ma situation, que j'étais tenté de rire. Il ne me restait plus rien à craindre et j'attendis le résultat avec une parfaite indifférence. Je sus ensuite , par les marques de mes ongles, que j'avais passé près de six mois dans l'intérieur de la terre. Un beau jour enfin je me trouvai presque aveuglé par l'éclat de la lumière qui inonda ma demeure, et je reconnus que je flottais derechef sur l'eau.
— Allah Kebir ! Dieu est tout puissant ! s'écria le pacha. Saint Prophète! où allâtes- vous ensuite ?
— Dans le havre du Port-Royal à la Jamaïque; Votre Hautesse voudra à peine le croire , et cependant c'est vrai, sur l'honneur.
La chaleur du soleil était si forte , qu'en peu d'instants la glace qui m'enveloppait se fondit, et je fus rendu à la liberté ; mais j'étais soutenu par le corps du cheval marin et la glace qui était
SOUS l'eau ; celte dernière s'évapora bientôt , et me plaçant alors sur le dos de l'animal mort, quoiqu'à demi ébloui par les rayons du soleil , et suffoqué par le changement soudain du climat , j'attendis patiemment le moment de gagner la côte , qui n'était pas à un mille de distance; mais avant que je pusse y arriver, car la brise de mer n'étant pas encore levée, un énorme requin bien connu en Angleterre sous le nom de Port-Royal- Tom , et qui recevait des rations journalières du gouvernement , afin qu'en restant dans le port il empêchât les matelots de nager au rivage pour déserter, passa le long de ma personne. Je pensai qu'il était dur de subir une pareille épreuve après avoir été englouti par le Maelstroom, mais il n'y avait nul remède ; il ouvrit ses immenses mâchoires , et si je n'eusse pas sur-le-champ retiré ma jambe , il l'eût avalée; il emporta à la place un tel morceau du cheval , que je crus qu'il en aurait assez pour la journée. 11 revint à la charge et continua à dépecer mon coursier, de façon que je craignis qu'il ne finît par prendre aussi le cavalier, lorsque heureusement des hommes noirs qui s'occupaient à pêcher m'aperçurent et vinrent à mon secours. Ils me prirent dans leur barque et me conduisirent au gouverneur , auquel je racontai mes aventures ; mais les Anglais se figurent qu'eux seuls peuvent voir des mer-
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veilles ; il m'appela menteur , m'envoya en prison, et comme il se trouva qu'un pirate avait été pris depuis peu et l'équipage exécuté , on décida que je devais en avoir fait partie; mais, par bonheur, il fut prouvé que le bâtiment ne contenait que trente hommes, et que quarante-sept avaient déjà été pendus; en conséquence on me permit de quitter l'île, ce que je fis sur un navire frété pour l'Amérique, à condition d'aider à la manœuvre pour le prix du passage.
Nous étions au nord des îles Bahama , et une brise légère nous poussait vers l'ouest, lorsqu'un matin de bonne heure on aperçut plusieurs trombes de mer se formant en diverses directions ; j'étais occupé en bas, mais n'ayant jamais vu cet admirable phénomène , j'allai sur le pont pour satisfaire ma curiosité.
— Dites-moi, je vous prie, ce que c'est qu'une trombe de mer ? demanda le pacha , je n'en ai jamais entendu parler.
— Une trombe de mer, Sérénissime Hautesse , est l'ascension d'une vaste masse d'eau dans les nuages. — C'est l'une de ces opérations gigantesques par lesquelles la nature accomplit sa volonté sans efforts apparents, montrant ainsi à l'homme l'insignifiance de ses entreprises les plus vantées.
— Ouf! c'est là une trombe de mer? repli-
qua le pacha ; je suis aussi instruit qu'auparavant.
— J'en donnerai une idée plus claire à Votre Haulesse, car personne ne peut savoir mieux que moi ce qu'est une trombe de mer.
Un nuage noir planait sur nos têtes , nous le vîmes durant quelque temps descendre rapidement. Le corps principal resta alors stationnaire, et une certaine portion continua à s'étendre , et finit par prendre la forme d'un énorme sac à gelée (1) ; de l'extrémité de ce sac , une mince et noire traînée de vapeur se détacha, et suivant la même impulsion, ne s'arrêta qu'à moitié route, entre le nuage et la mer. Les flots, déjà agités, le devinrent de plus en plus, et s'élevant jusqu'à la surface , bouillonnèrent comme une immense chaudière, lançant de tous côtés leur écume blanchâtre. Peu de minutes après , on vit s'élever dans les nues une petite colonne d'eau en spirale, de la grosseur d'un fd, qui joignit la portion inférieure de la nue. Dès que l'union eut eu lieu , le fd grossit avec une extrême rapidité, et devint un pilier de plusieurs pieds de diamètre, qui continua à abreuver le nuage altéré jusqu'à ce qu'il lui fût impossible de contenir une plus grande
(1) On appelle en anglais, jeUy-bag, l'outre ou sac dans lequel les marins meltenl la gelée dont ils font leur bouillon.
quantité de liquide. Ils se séparèrent alors ; la mer devint aussi calme qu'auparavant, et le messager du ciel s'envola , porté sur les ailes des ventS;, pour verser à la terre desséchée de bienfaisantes rosées.
Tandis que , me tenant au couronnement du navire , je restais plongé dans l'admiration de cette merveilleuse ressource de la nature , le grand mât plia , et me frappa avec une telle force qu'il me lança à la mer. Une autre trombe se formant alors près du vaisseau , le capitaine et l'équipage ne songèrent qu'à faire force de voiles pour lui échapper , sans s'occuper de moi , persuadés que si le nuage venait à crever au-dessus d'eux, son poids les précipiterait au fond de l'eau. Je m'élevais à peine à la surface , quand je m'aperçus que les vagues s'agitaient autour de moi ; mes efforts pour m'éloigner de ce point furent vains, car je me trouvais dans le cercle d'attraction. Ainsi abandonné à mon destin , convaincu que je ne pourrais nager longtemps, j'avalai autant d'eau salée qu'il me fut possible, afin que la lutte se terminât plus tôt.
Mais l'agitation en s'accroissant m'attirait par degrés vers le centre du cercle ; dès que j'y fus, je me sentis soulevé par la légère colonne d'eau , qui , ainsi que je l'ai expliqué à Votre Hautesse , sortait du sein de la mer pour joindre la nuée.
Assis au sommet , je m'élevais de plus en plus à chaque seconde, balancé dans l'espace comme la balle d'or que soulève le cours vertical de la fontaine qui se joue dans la cour intérieure du palais de Votre Hautesse. Baissant lès yeux , je vis le bâtiment à peu de distance ; le capitaine et l'équipage me considéraient stupéfaits d'un si étrange spectacle.
— Ceci ne m'étonne pas, observa le pacha.
— J'eus bientôt atteint la pointe avancée du nuage , qui semblait impatient de me recevoir ; — mes cheveux sentirent d'abord son pouvoir attractif, ils se dressèrent tout droit , — puis on eût dit qu'on les saisissait tous à la fois. Emporté moi-même avec une violence inexprimable , j'achevai mon ascension en tourbillonnant. Enfin , je touchai au port , et je m'assis pour reprendre ma respiration, que j'avais cru perdue pour toujours.
— Où étiez-vous assis , je vous prie , Huckaback?
— Sur le nuage. Sublime Hautesse.
— Saint Prophète ! comment un nuage a-t-il pu vous porter ?
—Si Votre Hautesse veut bien se rappeler que ce nuage venait d'enlever plusieurs tonnes d'eau, elle ne sera pas surprise qu'il ait pu me soutenir.
— C'est très juste. Voici une merveilleuse histoire. Mais avant que vous alliez plus loin, je désirerais savoir de quoi se composait le nuage.
— Ceci est difficile à expliquer à Votre Hautesse; je ne puis le comparer qu'à une couverture mouillée. Il était excessivement froid et humide , et j'y ai gagné un rhumatisme dont je me ressens encore.
Le nuage rempli et la colonne dissoute , nous nous élevâmes avec la rapidité de l'éclair à une hauteur où le froid devint intense. En passant , nous frisâmes un arc-en-ciel , et je fus fort étonné de voir la clef de mon coffre et mon couteau , se frayant un passage à travers l'étoffe de ma jaquette, s'envoler vers lui, et se fixer d'euxmêmes dans les rayons violets, ce qui me fit découvrir leur vertu magnétique. Je parlai de cette curieuse circonstance à une dame anglaise que je rencontrai dans le cours de mes voyages , et j'ai su depuis qu'elle a communiqué le fait à des sociétés savantes , comme étant sa propre découverte; néanmoins je lui pardonne , en sa qualité de jolie femme.
Désirant apercevoir la terre , je perçai le fond du nuage avec mon doigt, et je fus surpris de la promptitude avec laquelle elle tournait. Nous étions assez haut pour être hors de sa sphère d'attraction , et en conséquence nous restions
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slalionnaires. J'habitais les airs depuis environ six heures , et bien que je fusse sur les côtes d'Amérique au moment de l'ascension , je m'aperçus que nous passions alors au-dessus du cap de Bonne-Espérance. J'étais à même de me former une juste idée de la structure du globe , car de l'immense hauteur où je planais , je pouvais voir le fond de l'Océan-Atlantique. Soyez-en sûre, Sublime Hautesse , si l'on désire en savoir plus que le vulgaire, il est bon de s'élever dans les nuages.
— Très vrai , répliqua le pacha , mais continuez.
— Je pris un vif intérêt au procédé chimique employé pour changer l'eau salée en eau fraîche, opération qui s'exécuta sous mes yeux avec une admirable promptitude. Votre Hautesse désirerait peut-être en entendre l'explication , ce qui ne l'occuperait pas plus d'une heure.
— Non, non ! passez cela^ Huckaback, et poursuivez.
— Mais aussitôt que j'eus satisfait ma curiosité, je commençai à m'inquiéter de ma situation, non pas par rapport aux aliments, car j'en avais plus qu'il n'était nécessaire.
— Plus que le nécessaire ! Et que pouviez-vous avoir à manger?
— Une foule de poissons frais enlevés dans la