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rempli de soucis; monâme est fatiguée; mon cœur brûle comme une viande rôtie.
Mustapha, qui avait assez d'esprit pour s'apercevoir qu'il devait jouer le rôle du visir Giatï'ar , répondit aussitôt: — 0 pacha, les soins de l'État sont grands et multipliés. Si ton humble esclave peut se permettre un avis , tu rappelleras le chien chinois, qui n'a encore raconté qu'une de ses queues.
—Non pas , répondit le pacha , je suis las de son éternel titum, tilly-lilly, qui résonne encore dans mes oreilles. Propose-moi autre chose.
— Allem penah ! refuge du monde! Voulezvous faire sortir les troupes, et regarder leur exercice au djirad ? La lune est haute dans les cieux , et il fait clair comme en plein jour.
— Non , répondit le pacha ; je suis fatigué de la guerre et de tout ce qui la rappelle. Que les troupes dorment en paix.
— Alors , pacha ;, voulez-vous permettre à votre esclave d'envoyer chercher quelques bouteilles de l'eau de feu du giaour^ afin que nous puissions boire et fumer jusqu'à ce (|ue nous ayons été élevés au septième ciel ?
— Non, bon visir, ce n'est là qu'une dernière ressource , car c'est défendu par les lois du Prophète. Réfléchis encore , et si tu ne me proposes pas quelque chose qui puisse me soulager , il faut
que tu n'aies pas plus d'esprit qu'un melon d'eau.
— Votre esclave ne vit que pour écouter, et n'écoute que pour obéir , répondit Mustapha. Plairait-il à mon seigneur de se déguiser et de traverser les rues du Caire? La lune est brillante , et la hyène mêle ses rugissements à ceux du chacal bien loin de la ville.
— Ta face est éclaircie, Mustapha; cequetu nous proposes nous convient. Qu'on prépare des déguisements, nous allons sortir.
Peu de temps après on apporta des déguisements. Le visir avait eu soin de choisir des costumes de marchands arméniens, sachant que le pacha serait bien aise de porter le même déguisement que le grand Al Raschid. Deux esclaves noirs^ munis de sabres, suivirent le pacha et le visir à une faible distance. Les rues étaient désertes, et ils ne rencontrèrent aucun être vivant, si l'on en excepte un chien qui de temps en temps aboyait à leur passage, et se sauvait en emportant quelques restes de viande jetés aux portes. La n uit ne promettait aucune aventure, et le pacha n'était pas de bonne humeur, lorsque Mustapha aperçut une lumière à travers les fentes d'un volet dans une petite hutte , et entendit le son d'une voix. Il regarda à travers la fente, et au bout de quelques minutes il fît signe au pacha de regarder aussi. Le pacha fut obligé d'élever son gros corps sur la
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pointe de ses pieds , pour que ses yeux pussent atteindre jusqu'au trou. L'intérieur de la cabane était dégarni de tout mobilier; un coffre seul se trouvait au milieu sur le sol argileux , et paraissait servir de table pour y déposer divers objets , car les murs étaient nus. Près du feu , où l'on voyait quelques restes de tisons, une vieille femme était accroupie , véritable type de la décrépitude , de la misère et de la faim. Elle étendait ses mains tremblantes sur les cendres chaudes, et passait quelquefois ses doigts sur ses bras décharnés en répétant :
— Oui , il fut un temps , il fut un temps.
— Que veut-elle dire par ces mots : Il fut un temps? demanda le pacha à Mustapha.
— Ceci exige une explication, reprit le visir. Il est certain que cela veut dire quelque chose.
— Tu parles sagement, Mustapha. Frappons afin d'être admis.
Mustapha frappa à la porte de la cabane.
— Il n'y a ici rien à voler, cria la vieille femme ; vous pouvez passer votre chemin. Et elle continuait à se dire : — Il fut un temps , il fut un temps.
Le pacha demanda à Mustapha de frapper plus fort. Mustapha se servit du manche de son poignard , et frappa à coups redoublés.
— Eh! eh! vous pouvez frapper tant que vous voudrez; maintenant les pantoufles du sultan ne
sont pas à la porle^ dit la vieille femme. Oui, ajouta-elle, il fut un temps, il fut un temps.
— Les pantoufles du sultan,, il fut un temps ;, s'écria le pacha ; qu'est-ce que la vieille sorcière veut dire? Frappe encore, Mustapha.
Mustapha répéta les coups.
— Frappez, eh ! eh ! frappez. Ma porte est comme ma bouche, je l'ouvre quand cela me plaît, et je la tiens fermée quand cela me convient , comme je l'ai fait jadis. Il fut un temps, il fut un temps.
—Il y a déjà assez long-temps que nous sommes ici au moins , dit le pacha. Mustapha, je suis las d'attendre ainsi , je crois que le temps est venu d'ouvrir cette porte de force.
Mustapha mit son pied contre la porte, mais elle résista à ses efforts. — Je vais t'aider, dit le pacha; et reculant quelques pas il s'appuya contre la porte ainsi que Mustapha , et ils poussèrent avec une grande violence; elle s'ouvrit aussitôt, et ils roulèrent ensemble sur la terre de la cabane. La vieille femme jeta des cris , et sautant sur le pacha elle le prit à la gorge en répétant incessamment : Au vol! à l'assassin! auvol! à l'assassin! Mustapha courut au secours de son maître ainsi que les deux esclaves , lorsqu'ils entendirent du bruit. Ce ne fut qu'avec de grandes difficultés qu'on parvint à le débarrasser des griffes de la vieille sor-
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cière. Le paclia voulait ({u'on la sacriliât sur-lechamp à sa colère.
— Lahnet beshitan ! maudit soit le vieux diable, s'écria-t-il; voilà un joli traitement pour un pacha!
— Savez-vous , misérable femme , dit Mustapha , que vous avez pris à la gorge, et presque étranglé le seigneur de la vie, le pacha lui-même?
— Bien^ répondit la vieille femme avec calme; il fut un temps , il fut un temps.
— Que voulez-dire par ces mots, vieille haqucnée?
— Je veux dire qu'il fut un temps où j'ai fait étrangler plus d'un pacha. Oui , murmura la vieille en se laissant tomber par terre, il fut un temps.
La colère du pacha s'apaisa peu à peu.— Mustapha, dit-il, que cette femme soit gardée à vue. Demain, dans l'après-midi, nous nous ferons expliquer la signification de ces mots étranges : il fut un temps. Croyez-moi , il y a là-dessous une bonne histoire, nous l'aurons d'abord ; et puis , ajouta-t-il à voix basse, sa tête après.
La vieille femme, entendant l'ordre del'arrêter, répéta encore : — Ah ! très bien, il fut un temps. Les esclaves s'en emparèrent; mais elle se défendit si vigoureusement avec ses dents et ses ongles , qu'ils se virent contraints à lui lier les pieds et
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les mains ; ils la prirent alors sur leurs épaules et s'acheminèrent vers le palais, suivis de Mustapha et du pacha , ce dernier charmé de cette aventure. Le jour suivant, lorsque le divan fut terminé , la vieille reçut l'ordre de paraître en présence du pacha; et comme elle refusa de marcher , elle fut amenée sur les épaules de quatre gardes et placée sur le plancher dans la chambre du conseil. — Gomment osez-vous vous révolter comre les ordres sublimes ? dit Mustapha avec sévérité.
— Comment j'ose me révolter! s'écria la vieille d'une voix chevrotante. Quel droit a le pacha de m'enlever de ma pauvre cabane? que veut-il faire d'une vieille femmecomme moi ? Ce n'est pas pour son harem , je pense.
A cette remarque, le paciia et Mustapha ne purent s'empêcher de rire. Ayant recouvré leur sérieux, Mustapha répondit :— On dirait, vieille sorcière, que tu n'as jamais entendu parler de la bastonnade.
— Vous vous trompez , visir , car je connais par moi-môme le supplice de la bastonnade et celui de la corde.
— La corde! saint Prophète, quelle imposture ! s'écria le pacha.
— Ce n'est pas un mensonge , dit la vieille en colère; je l'ai dit, et la corde. Oui, il fut un
temps où j'étais jeune et belle. Et savez -vous pourquoi j'ai subi ce châtiment? Je vais vous le dire , c'est parce que je ne voulais pas tenir ma langue ; et croyez-vous que jeveuille le faire maintenant que je suis une vieille sorcière?Oui, oui, il fut un temps.
— Heureusement, dit Mustapha, le [)acha n'a point envie de vous ordonner de garder le silence. Il vous commande de faire le contraire, de parler.
— Et savez-vous pourquoi j'ai reçu la bastonnade? s'écria la vieille, je vais vous le dire ; c'est parce que je ne voulais pas parler; et je ne parlerai pas maintenant , puisque je vois que vous désirez que je parle.
— Alors il paraît, dit le pacha, que la bastonnade a été aussi mal administréeque la corde. Nous faisons mieux les choses au Caire. Écoute-moi, vieille mère de Satan , je veux savoir ce que signifie celte expression qui est continuellement dans ta bouche : Il fut un temps.
— Cela signifie beaucoup de choses, c'est l'histoire de ma vie ; vous voulez que je la raconte?
— C'est cela , répondit Mustapha , commencez.
— Il faut me payer, elle vaut vingt pièces d'or.
— Prétends-tu faire des conditions à sa Sublime Hautesse? s'écria Mustapha. Si tu ne commences pas immédiatement , vieille femme, la
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carcasse sera jetée par-dessus les murailles afin que les chiens sauvages la mettent en pièces.
— Visir, j'ai vécu assez longtemps pour ne me fier à personne. Mon prix est de vingt pièces d'or comptées dans cette main tremblante , et avant que je commence; sans cela, pas un mot. El la vieille femme croisa ses bras et regarda hardiment le pacha en face.
— Dieu est grand ! s'écria le pacha. Nous verrons. A son signal bien connu, l'exécuteur fit son entrée; et saisissant les cheveux rares et blancs qui restaient encore sur la tête de la vieille femme, il leva son cimeterre , attendant le signe qui devait précéder le coup fatal.
— Frappez , frappez , pacha, s'écria la vieille femme avec ironie ; je perdrai seulement une vie dont je suis lasse depuis longtemps. Mais vous , vous perdrez une histoire surprenante et que vous êtes impatient de connaître. Frappez, je dis pour la dernière fois : Il fut un temps, car bientôt le temps ne sera plus!
— Cela est vrai, Mustapha, j'avais oublié l'histoire. Quelle vieille furie entêtée ! mais il faut que je sache l'histoire.
— Si cela convient à votre sagesse absolue , dit Mustapha à voix basse , ne serait-il pas mieux de compter à cette vieille avare les vingt pièces d'or quelle demande? Lorsque son histoire sera
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terminée , il sera aisé de les lui reprendre en faisant tomber sa tête ; ce serait en même temps satisfaire à la demande de cette femme et à celle de la justice.
— Wallah thaïb ! C'est bien dit , par Allah ! vos paroles sont comme des perles. Comptez-lui les pièces d'or^ Mustapha.
— Sa Hautesse le pacha , en considération de la crainte et de la timidité que vous avez manifestées en sa présence, ordonne que la somme vous soit comptée, dit Mustapha en retirant sa bourse de sa ceinture. — Murakas , retirez-vous, ajouta le visir en s'adressant à l'exécuteur, qui lâcha aussitôt la vieille femme etdisparut. Mustapha compta les vingt pièces d'or et les montra à la vieille femme (jui, après quelque hésitation , comme si elle pensait qu'on eût dû les lui apporter , se leva et fut les prendre. Elle les recompta , et rendit une des pièces qui était trop légère. Mustapha fit une grimace, mais il ne prononça pas un mot et la changea contre une autre.
— Par la barbe du Prophète! murmura le pacha, mais n'importe.
La vieille femme sortit de sa poche un chiffon sale, enveloppa les pièces d'or , les plaça dans sa ceinture; et arrangeant autour d'elle ses haillons, elle s'assit et parla ainsi :
— Pacha, je n'ai pas toujours vécu dans une
cabnne. Ces yeux n'ont pas toujours été obscurcis, ni celte peau ridée et décolorée. Je n'ai pas toujours été couverte de haillons, et je n'ai pas toujours convoité l'or comme je viens de le faire maintenant. J'ai vécu dans des palais ; j'y ai commandé. J'ai dispensé la vie et la mort; j'ai donné des provinces. Les pachas ont tremblé devant moi, il y en a plus d'un auquel j'ai envoyé le cordon, car j'ai été la favorite du grand sultan. 11 fut un temps.
—Il faut qu'ily ait bien longtempsde cela, remarqua le pacha.
— Celaestvrai, répliquala vieille femme: mais je commence mes aventures.