‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 18 sur 22 · IQ · texte numérisé non relu

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service intime du sultan , et aussitôt qu'il eut amassé quehjue argent, il retourna dans son pays, acheta une propriété et se maria. J'avais un frère, il avait trois ans de plus que moi; c'était un des plus beaux jeunes gens du pays. Malheureusement il avait une tache vineuse sur le cou , ressemblant un peu à une grappe de raisin, et que notre costume national ne lui permettait pas de cacher. Mon père désirant le faire entrer au service du sultan , le forma de bonne heure à tous les exercices guerriers. A quatorze ans, peu d'hommes auraient pu se mesurer avec lui dans l'art de manier un arc et de lancer le djerid, et, comme cavalier, il avait déjà atteint une grande perfection. Quant à moi, je suis certaine que j'étais destinée au sérail du sultan , car dès mon enfance j'avais la beauté d'une houri. Mon père était un homme qui ne se serait point fait scrupule de vendre ses enfants , pourvu qu'il en eût obtenu un bon prix. J'étais regardée comme la plus belle fille du pays, et je l'étais en etfet. On prenait tous les soins possibles de ma taille^ de mon teint ; il ne m'était pas permis d'aider ma mère dans les soins domestiques, et c'était elle, d'après les ordres de mon père, qui me servait. On me passait toutes mes fantaisies, et en grandissant je devins aussi égoïste, aussi capricieuse que j'étais belle. jNe souriez pas , pacha; — il fut un temps.

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Un jour , j'avais environ quatorze ans^ j'étais assise devant une porte, lorsqu'un corps de cavalerie turque déboucha subitement d'un boisprès de notre maison, et entoura notre habitation. Ces hommes venaient évidemment pour moi, car ils me demandèrent par mon nom , et menacèrent de réduire la maison en cendres si je ne leur étais livrée immédiatement. Notre habitation , située sur les confins du pays, avait été construite pour soutenir une attaque, et mon père , comptant sur l'assistance de quelques voisins, refusa d'obéir. Les troupes (irent le siège de la maison; mon père, ma mère et les serviteurs furent tués; mon frère blessé grièvement, la maison pillée , incendiée; il n'en resta plus que les quatre murailles. Je fus, comme de raison, faite prisonnière ainsi que mon frère. Malgré sa blessure, il fut attaché sur un cheval, moi sur un autre, et quelques heures plus tard, nos ravisseurs avaient regagné leurs frontières. Un jeune homme, beau comme les anges, était le chef de la troupe , et je m'aperçus bientôt que toutes ses pensées, toutes ses attentions étaient pour moi. Il veillait sur moi avec la plus tendre sollicitude; lorsque nous nous arrêtions, il m'entourait de soins, et ne perdait aucune occasion de s'approcher de ma personne. J'appris parles discours des soldats , qu'il était le fds unique du grand visir de Constantinople. Il avait entendu

parler do ma beauté , m'avait vue, et avait offert à mon père une somme considérable, que ce dernier avait refusée; car son ambition était de me voir appartenir au sultan.

J'avais donc été enlevée de force; j'aurais pu aimer le beau jeune homme , bien qu'il fût le meurtrierdemon père et de ma mère ; mais m'emmener de force, c'était ce qui blessait mon cœur, et je fis vœu de ne jamais écouter son amour , quoique je fusse aussi complètement en son pouvoir. Je n'avais pas encore prononcé une seule parole devant lui , et il me passa par la tête de faire semblant d'être muette. Nous arrivâmes au bout de trois semaines à Conslantinople. Depuis que j'avais quitté mon pays,, je n'avais pas vu mon frère; sa blessure était trop sérieuse pour lui permettre de voyager avec la même rapidité, et ce ne fut que bien des années plus tard que j'appris ce qu'il était devenu. On me conduisit dans la maison d'Osman-Ali, et l'on m'accorda quelquesjours pour me reposer des fatigues de mon voyage; après quoi, comme je n'étais encore qu'un enfant, on entreprit de me donner des leçons de musique, de danse, de chant, et autres talents jugés nécessaires aux femmes du harem. Mais je tins fermement ma résolution, et l'on essaya en vain tousles moyens possiblesde me faire parler; tout fut mis en œuvre, on me frappa, on me tortura en me pinçant;

je fus inébranlable, et l'on linil par conclure que j'étais née muette, ou que la frayeur m'avait fait perdre l'usage de la parole à l'époque du massacre de ma famille. Je restai dix-huit mois dans le harem d'Osman Ali , et je ne prononçai jamais un mol.

— Mashallah ! mais ceci est merveilleux! s'écria le pacha ; une femme retenir sa langue pendant dix-huit mois ! Qu'est-ce qui peut croire une pareille chose ?

— Vous ne le trouverez pas merveilleux le moins du monde, répondit la vieille femme, lorsque vous vous rappellerez qu'on exigeait qu'elle parlât. — Une fois, une fois seulement, je faillis manquer à mon serment , deux des plus protégées parmi les favorites causaient ensemble devant moi.

— Jene puis deviner, dit l'une, ce qu'Ali trouve de si séduisant dans cette petite mijaurée, pour en être aussi épris. Cette fille est fort laide ; sa bouche est grande , ses dents sont jaunes, et non seulement ses yeux n'ont aucune expression , mais chacun d'eux regarde d'un côté différent. Elle a une épaule plus haute que l'autre ; et ce qu'il y a de pis, c'est qu'étant muette, elle ne peut apprendre qu'à danser, ce qui ne sert qu'à montrer son vilain large pied.

— Tout cela est vrai , répondit l'autre ; elle n'est faite que pour être esclave , rouler ou battre des

lapis, faire bouillir du riz , et préparer notre café. Quelques coups de pantoufle sur le visage la remettraient promptement à sa place.

Je dois avouer qu'il me fut bien difficile de ne pas céder au désir de prendre ma revanche , et si la porte ne s'était pas subitement ouverte, je leur aurais prouvé que je savais en effet parler, car je ne me serais arrêtée que quand elles eussent été toutes les deux renfermées dans des sacs , et jetées dans le Bosphore. Mais je me contins, bien que mes joues brûlassent de rage^ et que j'eusse posé plus d'une fois la main sur mon poignard enrichi de pierreries.

Osman-Ali me rendait souvent visite , mais il essaya aussi vainement que les autres de me faire parler. Un son rauque et guttural, c'était tout ce qu'il pouvait obtenir de moi pour manifester la peine ou le plaisir. Enfin , convaincu que j'étais muette, il me changea contre une belle Gircassienne à un marchand d'esclaves. H ne parla point de mon infirmité supposée, mais donna pour raison que j'étais trop jeune, et que j'avais besoin d'éducation. Aussitôt que le marché fut conclu et que le marchand eut reçu l'argent qu'Ali avait été obligé de donner en surplus de l'échange, on me dépouilla de mes habits et de mes ornements. Je fus mise dans une litière , et conduite dans la maison du marchand d'esclaves , bien fatiguée ,

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comme Votre Haulesse peul l'imaginer , d'avoir gardé le silence pendant un an et demi.

— Parla barbedu prophète! nous vouscroyons sur ce point; brave femme , continuez.

— Oui , oui jjevais continuer. Vouspensez que les femmes n'ont ni courage ni âme; que cela soit ainsi ; et ce que vous appelez persévérance dans votre sexe , vous le nommez obstination dans le nôtre. — Que cela soit ainsi! Il fut un temps.

Aussitôt que je fus dans la litière , j'appelai la femme qui m'avait reconduite jusqu'à la porte du harem. — Apprenez à Osman-Ali ^ lui dis-je, que maintenant que je ne suis plus son esclave, j'ai retçouvé ma langue; puis fermant mes rideaux je partis. Aussitôt que je fus arrivée, j'appris au marchand tout ce qui s'était passé et la raison pour laquelle Ali m'avait changée. Il fut enchanté d'avoir fait un si bon marché , et rit beaucoup de mon histoire. Il me destinait pour le sérail du sultan, et flatta beaucoup mon orgueil en me disant que je deviendrais bientôt la favorite ; il me conseilla en même temps de profiter des maîtres qu'il avait l'intention de me donner. Pendant ce temps, Osman-Ali ayant reçu de l'esclave le message que je lui avais envoyé, entra dans une grande colère. Il vint chez le marchand pour le décider à me céder à lui ; mais le rusé marchand d'esclaves lui dit que le kislar aga du sultan m'avait vue et qu'il lui avait ordonné de me garder pour le sérail im-

périal. Par ce mensonge,, non seulement il se mit à l'abri des importunités d'Ali, mais encore de sa vengeance. Je suivis cette fois les conseils de mon maître, et en un an j'acquis des talents distingués. J'appris aussi à lire et à écrire , ainsi qu'à répéter des vers d'Hafiz, et d'autres poètes célèbres. A dix-sept ans je fus offerte au kislar aga comme un prodige de beauté et de talents. Le kislar aga vint me voir et demeura surpris. Il prévit que je deviendrais immédiatement la favorite, et m'ayant entendue chanter et jouer de quelques instruments, il demanda ce qu'on voulait me vendre; c'était une somme énorme. Le kislar aga parla de moi au sultan, ajoutant qu'il n'avait jamais vu une perfection semblable , et l'informant en même temps de la demande exorbitante du marchand d'esclaves. Le sultan , qui s'ennuyait depuis quelque temps dans son sérail et désirait ardemment quelque nouveauté, ordonna que la somme fût payée, et je fus conduite au sérail dans une litière royale.

J'étais flattée, je l'avoue, d'appartenir au sultan ; ma fierté se révoltait à l'idée d'être esclave, et si j'étais forcée de l'être, au moins je voulais êtrecelledu premier homme de l'empire. Je nourrissais la pensée de le soumettre à mes pieds , l'esclave gouvernerait le maître , et ce maître était le dispensateur de la vie et de la mort , des lion-

neurs et de la disgrâce. Je n»'étais arrangé un plan de conduite , et les poètes que j'avais lus ne m'avaient que trop bien instruite. Convaincue qu'un peu de caprice captiverait par sa nouveauté celui qui était habitué à une obéissance passive , je n'imposai aucun frein à mon caractère habituel.

Le second jour après mon arrivée, lekislaraga m'informa que le sultan avait l'intention de m'honorer d'une visite etque le bain et les ajustements étaient préparés. Je répondis que je m'étais baignée le matin même et que je n'avais pas l'intention de prendre un second bain; que quant aux habits et aux joyaux, je n'en avais pas besoin, et que j'étais prête à recevoir mon seigneur et maître le sultan, lorsqu'il lui plairait de venir. Le kislar aga ouvrit les yeux d'étonnement; mais ne voulant point user de violence avec une femme qui, dans son opinion, devait devenir favorite, il fut rapporté au grand seigneur ce qui s'était passé. Le sultan, comme je l'espérais, fut plus amusé de la nouveauté du fait qu'offensé du manque de respect. — Comme elle voudra, réponditil; il paraît que cette Géorgienne a une grande opinion de ses charmes.

Dans la soirée le sultan parut. Je me prosternai à ses pieds, car je ne voulais pas montrer trop d'indépendance dès la première fois, il me releva et parut ébloui de mes charmes. '

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— Vous aviez raison, Zara, me dit-il; aucun bijou, aucun ornement n'aurait pu ajouter à la splendeur de voire beauté.

— Pardonnez-moi, ô mon gracieux seigneur, lui répondis-je; mais si votre esclave doit vous plaire, que ce soit par ses charmes naturels seulement. Si j'ai le bonheur d'obtenir longtemps votre faveur, je m'ornerai de ces joyaux qui doivent distinguer l'élue du maître; mais comme postulante je les ai rejetés; car qui peut prévoir si dans quelques jours je ne serai pas abandonnée pour une autre plus digne de votre préférence?

Le sultan fut ravi de cette excuse, et je dois avouer qu'il me plaisait aussi. C'était un homme d'environ (juarante ans, très beau etfort bien fait; mais je fus encore plus flattée de voir que ma conversation lui plut au point de lui faire oublier l'heure; il se retira beaucoup plus tard qu'il n'en avait l'habitude. Cette conduite me promettait une influence qui aurait pu survivre à mes charmes. Mais pour ne point fatiguer Votre Ilautesse par des détails, je vous dirai tout d'un coup que le sultan ne pensa plus qu'à moi. Non seulement mes charmes personnels, mais la variété de mes talents, l'originalité de mon esprit, que je savais rendre naturel^, mais dont les saillies étaient en général préparées d'avance, l'entourèrent d'une si complète séduction, que, loin de se fatiguer par

la possession , sa passion aiigmenlait chaque jour.

— Tout cela peut-il être vrai? observa le pacha en regardant l'objet hideux et ridé qui était devant ses yeux. Qu'en dites-vous, Mustapha.

; — 0 pacha ! nous ne savons pas encore son histoire. La mère de notre esclave fut jadis la plus belle des femmes, du moins je l'ai entendu dire à mon père. Elle est encore dans notre harem,

et pouah , ajouta Mustapha en faisant un

geste de dégoût.

— C'est vrai, bon visir, c'est vrai; rappelezvous, pacha, ce que je vous ai dit : Il fut un temps.

Le pacha fit un signe d'assentiment et la vieille femme continua.

— Sûre de l'affection du sultan, je me. permis de plus grandes libertés, non pas avec lui, mais avec les autres personnes qui m'entouraient; car je savais qu'il rirait des tours que je jouerais à ses dépendants, mais qu'il ne serait pas également satisfait d'un manque de respect à son égard. Les habitants du sérail devinrent les objets de mes caprices et de mon amusement. Bien loin de l'empêcher de faire attention aux autres femmes du harem, je faisais leur éloge en sa présence, et j'en retenais souvent dans mon appartement lorsijue je savais qu'il devait venir me rendre visite, et qu'il

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eût voulu être seul. Je ménageais en général une petite querelle tous les mois, pour retremper son amour. En un mot, le sultan devint mon esclave, et moi j'éprouvais en même temps un grand attachement pour lui. Mon pouvoir était bien connu. Les présents que je reçus de ceux qui avaient besoin de mes bons offices sont incalculables. Je n'en conservais aucun, mais je les envoyais au sultan, en retour de ceux qu'il m'offrait continuellement. Cette indifférence de ma part, pour tout ce qui touche en général la vanité des femmes, augmentait encore son estime pour moi.

— Par le saint Prophète! vous me semblez aimer passablement l'or aujourd'hui, observa le pacha.

— Il fut un temps, répondit la vieille femme, je ne parle pas du présent.

Pendant deux ans je goûtai l'existence la plus fortunée. Le sultan désirait passionnément que je lui donnasse un héritier; ce bonheur me fut refusé et fut cause de ma perte. La sultane mère et le kislar aga, que j'avais offensés l'un et l'autre, étaient infatigables dans leurs efforts pour miner mon pouvoir; l'univers entier, je puis le dire, était exploré pour trouver une femme dont les perfections pussent arracher le sultan de mes bras. Au lieu de déjouer leurs conqilots, comme j'aurais pu le faire, je m'amusais de leurs vaines

tentatives. Si j'avais demandé la tête laineuse de l'un et empoisonné l'autre, j'aurais agi sagement.

Si je les tenais aujourd'hui mais je fus une

sotte, cela ne peut être réparé. Il fut un temps.

La passion dominante du sultan, comme celle de la plus grande partie des hommes, c'était la vanité, maladie qui se montre sous mille symptômes différents. Il était fier de ses avantages physiques, et il avait raison, car sa beauté était parfaite; il n'avait qu'une petite imperfection que j'avais découverte, une loupe à peu près grosse comme un œuf de pigeon sous le bras gauche. Je ne lui avais jamais appris que je m'en étais aperçue; mais dans un moment d'impatience la prudence m'abandonna.

Le kislar aga avait enfin découvert une esclave circassiennequi, croyait-il, devait convenir à ses desseins; elle était superbe, et il y avait déjà plus de deux ans que je captivais l'affection du sultan. Les hommes sont changeants, je le savais; mais l'influence que j'ambitionnais le plus de conserver, était celle que j'avais obtenue sur son esprit. Je m'inquiétais peu de ses attentions envers les autres femmes. Je pensais, qu'ainsi que l'oiseau privé (|ui fuit hors de sa cage, et qui après avoir voltigé pendant quelque temps est bien aise de revenir se percher dans son ancienne demeure, le sultan reviendrait toujours près de moi. Je ne

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le fatignaîs cMnc jamais de pleurs ni de reproches, mais je le ramenais par des sourires et de la bonne humeur. Je croyais que la nouvelle arrivée ne le retiendrait loin de moi que peu de temps, et il fut quinze jours sans entrer dans mon appartement. Je n'avais jamais été si longtemps sans le voir, et je me sentais mal à l'aise. Il vint me voir un matin, et je lui demandai de souper avec moi; il y consentit, et j'invitai trois ou quatre des plus belles femmes du sérail, parmi lesquelles se trouvait l'objet de son nouvel attachement. Je croyais prudent d'agir ainsi^ pour lui prouver que je n'étais pas mécontente. J'espérais que les charmes de la Circassienne seraient affaiblis par ceux de femmes égales en beauté, et auxquelles l'abandon donnait une apparence de nouveauté. La Circassienne était sans contredit remplie de charmes; mais, sans la moindre vanité, elle ne pouvait aucunement se comparer à moi; j'ignorais encore si ses talents et son esprit la rendaient une rivale redoutable. Le sultan parut, je lis tous mes efforts pour plaire; mais, à ma grande mortification, je fus négligée. Toutes les attentions furent prodiguées à ma rivale; de son côté elle témoignait son admiration pour le sultan par le respect le plus profond et l'adulation la plus vile, ce que je lui avais toujours refusé. Il y attachait d'autant plus de prix, qu'il n'y était

plus habitué. A la <in je fus traitée il une manière si insultante, (|ue la patience m'échappa, et je résolus de me venger. J'offris une pomme au sultan.— Mon seigneur veut-il accepter ce fruit des mains de son esclave? lui dis-je; la forme n'est-elle pas extraordinaire? elle me rappelle la loupe qui existe sous le bras de Votre Hautesse. Le sultan rougit de colère.

— Oui, repris-je en riant^ vous savez bien ce «jueje veux dire.

— Silence, Zara! s'écria le sultan d'une voix forte.

— Pourquoi garderais-je le silence, mon seigneur? n'ai-je pasditla vérité?

— C'est un mensonge, et je veux que vous le rétractiez.

— Sultan, je ne nierai jamais la vérité, mais je puis me taire si vous l'ordonnez.

— Votre esclave peut assurer que c'est une calomnie, hasarda ma rivale.

— Silence, misérable! ajoutai-je; votre fausseté vous rend indigne de l'honneur que vous avez obtenu.

— Je vous répète encore de vous taire, Zara, ou vous ressentirez mon indignation.

Mais la colère m'avait gagnée, et je répondis : — Vous savez, seigneur, que j'ai su garder le silence pendant dix-huit mois, je pourrais donc me

taire si je le voulais; mais rien ne m'empêchera (le parler iors(|iie je le veux. Aussi j'ai dit la vérité^ je ne rétracterai point mes paroles.

Le sultan était pâle de rage, et ma vie ne tenait qu'à un (il, lorsque la Circassienne dit avec malice : — La bastonnade lui ferait du bien.

— En effet, répondit le sultan en frappant dans ses mains.

Le kislar aga parut aussitôt^ prêt à obéir aux ordres du sultan. L'exécuteur du harem et deux esclaves m'étendirent à terre; je ne fis aucune plainte, aucune résistance. On m'ôta mes pantoufles enrichies de pierreries, et tout fut préparé pour l'ignoble châtiment.

— Zara, voulez-vous vous rétracter? dit le sultan d'une voix solennelle.

— Non^ seigneur, je ne le veux pas; je répète que vous avez une loupe sous votre bras gauche.

— Frappez, s'écria le sultan dans unparoxisme de rage. Les bambous tombèrent, et je reçus une douzaine de coups. Je les reçus sans proférer un cri; mon cœur était plus ulcéré que mon corps.

— Maintenant, voulez-vous vous rétracter? dit le sultan d'une voix émue.

— Jamais; je vous prouverai qu'une femme a plus de courage ({ue vous ne pouvez vous l'imaginer. Je puis mourir de douleurs sans que ma rivale aille plaisir de m'enlendre gémir. Je n'ai ja-

mais hésité devant la vérité; vous savez que je ne mens pas, et cette vile esclave assise près de vous sait aussi bien que moi que vous avez une loupe sous le bras gauche. Je sentais que je m'évanouissais, et ma voix était faible et tremblante.

— Continuez, dit le sultan.

Lorsque j'eus reçu le trentième coup, je perdis entièrement connaissance; le sultan donna ordre d'arrêter.

— Zara, me dit-il, vous êtes suffisamment punie de votre obstination ; mais je ne l'entendais pas, et lorsqu'il s'aperçut que j'avais perdu l'usage de mes sens, son cœur s'attendrit; il sentit combien il avait été cruel. La Circassienne s'approcha de lui; il lui ordonna d'une voix de tonnerre de sortir, et me confia aux soins des autres femmes, qui me portèrent sur un sofa, et me firent revenir à la vie. Lorsque j'eus repris mes sens, je me trouvai seule avec le sultan.

— Oh! Zara, me dit-il les larmes aux yeux, pourquoi m'avez-vous ainsi poussé à bout, pourquoi tant d'obstination ?

— Seigneur, répondis-je d'une voix faible, abandonnez votre esclave, et retournez vers celle qui peut ployer sa langue au mensonge. Je vous ai déplu, mais je ne vous ai jamais trompé; je vous ai toujours aimé avec la fidélité la plus sincère. Maintenant que vous savez ce que je puis souff'rir

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