‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 22 sur 22 · LE 1»AC11A · texte numérisé non relu

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pas le temps, et je n'avais pas passé trois semaines dans sa lente que je fus jouée de nouveau et gagnée par un major. A peine eus-je le temps de m' habituer dans ma nouvelle demeure, que le jeu me fit encore changer de maître. Enfin, dans cette campagne, je devins la propriété de quarante ou cinquante officiers russes. Les fatigues des marches continuelles, la mauvaise qualité delà nourriture, l'indécision continuelle dans laquelle se trouvaient ma personne et mon esprit, altérèrent grandement ma beauté; et après avoir été évaluée dans les premiers temps mille sequins, je me trouvai ne valoir plus lard que deux cents.

Je puis assurer Votre Hautesse que ce n'est point uneplaisanteriequede voyager ainsi au milieu d'un camp russe et d'être jetée de main en main comme une bourse pleine d'or. Avant la fin de la campagne j'étais bien lasse des Russes et je désirais grandement qu'une armée turque pût nous mettre en déroute afin de me retrouver encore une fois dans unharem. C'est alorsqueje commençai à me lamenter sur mon sort et sur celui du sultan, et que je commençai à me servir de celte expression, «Il fut un temps!» Enfin l'armée reçut l'ordre de retourner en arrière, j'étais alors la propriété d'un cosaque. Il me mil sur un petit cheval , cl me faisait tenir rang parmi l'escadron , régularisant mon pas avec sa longue lance dont

ii piquait souvent mon cheval par derrière , et quelquefois ma personne par forme de plaisanterie; mais au bout de dix jours, il me vendit avec le cheval , la selle , la bride, le tout à un officier d'infanterie, qui aussitôt qu'il eut pris possession, me fit descendre, monta en selle, partit et m'ordonna de le suivre en tenant le cheval par la queue. Lorsque nous nous arrêtions, je le servais et j'étais obligée d'obéir à ses moindres volontés. Le matin il remontait en selle et j'étais obligée de le suivre comme la veille. Quelle existence pour une femme qui avait été la favorite du sultan! Pendant une semaine, j'essayai de résister à ma fatigue, mais il me fut impossible d'aller plus loin. Nous passâmes à travers une ville , et dans un moment où il ne me surveillait pas, je lâchai la queue du cheval et je m'échappai sans être vue. Je rentrai dans la ville que nous venions de traverser, et, accablée par la faim et par la fatigue, je m'assis sur les marches d'une grande maison. Une dame couverte de riches fourrures en sortit; et voyant à mes habits que j'étais étrangère , elle s'arrêta et me demanda qui j'étais. Je le lui appris en peu de mots , elle ordonna qu'on me reçût dans sa maison et qu'on pourvût a mes besoins. Quelques jours plus tard, elle m'envoya chercher, et je lui racontai toute mon histoire. Elle était bonne et généreuse, et je devins sapre-

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inière femme. J'étais satisfaite, heureuse après tant de vicissitudes, et j'espérais mourir à son service. Mais mes infortunes n'étaient pas à leur terme. Ma maîtresse était une femme de haut rang, très estimée dans la ville. Sa maison était toujours remplie de monde. Elle était riche et donnait de belles fêles^ elle était veuve depuis deux ans, jeune encore et fort belle. Un soir lorsqu'il y avait assemblée chez elle, sa porte s'ouvrit et un officier vint lui parler à l'oreille. Elle rougit, trembla, et dit qu'elle serait prête dans une heure. J'étais près d'elle dansée moment, elle me fit un signe, entra précipitamment dans sa chambre et fondit en larmes.

— J'ai reçu l'ordre de me rendre à Pétersbourg, dit-elle ; je suis accusée de trahison. Ma conscience ne me reproche rien ; mais hélas ! l'empereur est sans pitié pour moi, Ckaterina (c'était le nom qu'on me donnait.) — Voulez-vous m'accompagner? Ce sera un long et triste voyage; Dieu seul peut en prévoir la fin.

Je consentis aussitôt; je fis les paquets, et sans troubler la joie de ceux qui se livraient aux plaisirs, nous gagnâmes la cour et montâmes dans une britska en compagnie de l'officier. Quatre jours après, nous étions à Saint-Pétersbourg; ma maîtressefutjetéeen prison, et jefusséparéed'elle. Elle ne vit jamais ses accusateurs ni ses j uges.

Le placet qu'elle fi! présenter à l'empereur ne l'ut pas même lu ; elle fut condamnée , mais le châtiment ne fut pas décidé immédiatement.

Pendant trois semaines ma maîtresse resta en prison ; grâce à l'humanité de l'officier auquel sa garde était confiée, j'allais passer avec elle quelques minutes chaque jour, mais c'était toujours en présence d'une tierce personne. Un matin, la pauvre dame se jeta dans mes bras, et pleura longtemps sans parler ; l'officier lui-même avait un air de mélancolie qui me frappa, et j'aperçus une larme qui coulait sur son mâle visage.

— Ckaterina , dit-elle enfin, on m'a lu ma sentence, c'est demain. 0 mon Dieu ! pardonnezleur leur cruauté et leur injustice. Et elle tomba de mes bras sur le pavé de sa prison.

Nous la relevâmes, et elle se remit un peu.

— Oui, Ckaterinaje dois être punie d'un crime dont je suis innocente : et quel châtiment, grand Dieu ! pire que la mort ; le knout, exposée sur la place publique !

J'avais entendu parler de ce châtiment, mais je ne croyais pas qu'on l'appliquât aux femmes : il était trop barbare.

— Je n'en ai jamais entendu parler, dit le pacha. Dites-moi, vieille femme, est-ce pire que la bastonnade?

— Oui , Votre Haulesse; c'est un fouet extrè-

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niement lourd , et lorsque l'exécuteur a reçu des ordres particuliers, il peut tuer le patient en lui infligeant deux ou trois coups seulement. Mais Votre Hautesse comprendra mieux la nature du châtiment, lorsque je lui dirai ce dont j'ai été témoin.

Ma chère maîtresse me demanda, comme une faveur , de la suivre sur le lieu de l'exécution. Pauvre femme ! elle n'avait, aussi bien que moi, qu'une imparfaite idée de ce qui devait arriver. Le châtiment devait avoir lieu sur la grande place; les troupes gardaient l'enceinte , et une grande foule de peuple était assemblée. Ma maîtresse parut sur la plate-forme élevée pour le supplice , dans une toilette distinguée , qui contribuait encore à relever son extrême beauté. La douceur de son visage obtint pour elle la commisération de ceux mômes qui étaient habitués à exécuter lesvolontéscruelles d'un despote. Jeune, aimable, admirée, d'un rang élevé; possédant une grande fortune, la pauvre femme n'était plus entourée d'hommages dus à ses talents , à sa beauté, à son esprit; elle était entre les mains de ses bourreaux. Elle les regardait avec surprise, semblant douter que de tels préparatifs fussent pour elle. Un des exécuteurs lui arracha une sorte de pèlerine qui couvrait son sein; sa pudeur s'en alarma; elle recula de quelques pas, devint

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pâle , et fondit en larmes. Ses vêtements ne tardèrent pas à lui être ôtés, et en quelques instants, elle fut nue jusqu'à la ceinture^ exposée aux regards d'une immense multitude, qui gardait un profond silence. Alors un des exécuteurs la saisit par les deux mains, et faisant un demi-tour, il la jeta sur son dos, se courbant en avant , afin de soulever ses pieds à quelques pouces de terre ; tandis que l'autre bourreau , avec ses mains rudes , et sans aucun remords apparent, l'ajustait sur le dos de son compagnon , dans la position la plus commode pour recevoir son châtiment. Quelquefois il pressait sa tête de ses mains brutales, afin de la lui tenir baissée 5 quelquefois , comme un boucher qui tient un agneau , il la flattait du geste et de la voix, jusqu'à ce qu'il l'eût fixée dans une attitude favorable. Il prit le knout^ c'est une large lanière de cuir , et recula quelques pas , mesura d'un œil calme la distance requise , puis lança un coup avec l'extrémité du fouet, de manière à emporter une bande de peau depuis le cou jusqu'au bas du dos; frappant son pied contre terre, il visa un second coup parallèle au premier, de sorte qu'en un instant toute la peau du dos fut enlevée en petites bandes, la plupart desquelles restèrent suspendues à la chemise et au vêlement attaché à sa ceinture. Je m'évanouis d'horreur bien avant que le châtiment fût terminé, —

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Bonté du ciel ! pcnsai-jc , j'ai souffert la bastonnade et la corde , mais ce n'était rien en comparaison. N'y a-t-il pas de Dieu dans le ciel pour punir une semblable cruauté ? Ma maîtresse n'était pas morte, et les médecins ordonnèrent qu'on eût pour elle tous les soins possibles , afin qu'elle pût se rétablir. Je pensai que cette attention de la part de l'empereur faisait pardonner en partie sa barbarie; mais, grand Dieu! elle fut rendue à la vie afin d'être punie pluscruellement^ car elle ne fut pas plus tôt rétablie , qu'on lui coupa la langue^ et qu'elle fut exilée en Sibérie.

C'est ainsi, ô pacha! que ma belle maîtresse fut traitée sur un simple soupçon, car elle n'était pas coupable.

Il m'avait été permis delà voir avant son dernier châtiment^ et elle pensait, pauvre femme, quela colère de l'empereurétaitapaiséeet qu'il luiserait permis de retourner dans son pays; mais on luicoupa la langue sans la prévenir de ce nouveau supplice; depuis il me fut défendu de la voir, et je n'ai jamais su ce que ma belle et malheureuse maîtresse était devenue : c'est de l'officier à la garde duquel elle était confiée, (|ue j'appris cette affreuse nouvelle. Je retournai dans ma demeure le cœur rempli de chagrin et d'indignation.

Je pris la résolution de me sauver, s'il était possible, d'un pays où l'on coupait la langue des

femmes; mais comment le quitter? je n'en savais rien. J'avais encore quelque argent et des effets de prix qui m'avaient été laissés par mon infortunée maîtresse, et je m'informai des moyens à employer pour me rendre à Constantinople, où au moins je me retrouverais dans un pays civilisé. Enfin, un juif qui avait entendu dire que je voulais me rendre dans le sud, offrit de méprendre avec lui aussitôt que la terre serait couverte de neige; je conclus un marché avec lui moyennant cinq cents roubles. Quinze jours plus tard, l'hiver s'étant déclaré, nous montâmes dans une droshka, et nous partîmes. Nous nous reposâmes à Moskou, et delà nous nous dirigeâmes sur Constantinople. En arrivant, je voulus réunir mon bagage afin de payer mon conducteur, mais le vieux coquin me l'avait volé, et il répondit à mes prières par un coup de pied qui me laissa à moitié morte. Je fus enfermée dans une chambre, et en moins d'une heure, un marchand d'esclaves m'acheta pour une somme médiocre, et je fus emmenée , me révoltant en vain contre cette injustice. Ma beauté n'existait plus, j'avais plus de trente ans, et les infortunes avaient fait le reste. Mon existence ne fut plus qu'une série de déplacements et de désastres. J'avais été vendue à un pâtissier, et obligée de me tenir constamment devant un four, je fus à moitié grillée; je devins

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obstinée; on mo corrigea par des coiips, mais ils m'étaient devenns indifférents. La maison fut incendiée, et je fus revendue à un barbier. Sa femme était une espèce de furie, elle me battait à outrance. Heureusement, le barbier, accusé d'avoir rasé un criminel qui s'était échappé de prison, fut exposé devant sa propre porte, avec sa tête sous son bras. Sa femme et moi nous fûmes vendues comme esclaves.

C'est ainsi que je descendis chaque année le revers delà montagne, traitée de plus en plus mal, jusqu'à ce que je fusse embanjuée sur un vaisseau arménien qui partait pour Smyrne. Le vaisseau fut pris par un pirate algérien, et pendant longtemps on me gardait à bord de ce dernier vaisseau pour faire la cuisine. Enfin le pirate fit naufrage sur cette côte. Je ne fis aucun effort pour me sauver. J'étais si lasse de la vie! mais je fus jetée par-dessus les vagues, et je parvins jusqu'ici, où j'ai vécu plusieurs années en compagnie d'un autre misérable comme moi, demandant l'un et l'autre l'aumône. Il mourut il y a environ un an, et me laissa seule dans la cabane; je mendie encore mon pain. Pacha, voilà toute mon histoire, et vous conviendrez que j'ai raison de dire : il fut un temps!

— C'était votre destinée, bonne femme. Il n'y

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a qu'un Dieu, et Mahomet est son Prophète. Vous pouvez sortir.

— Et l'or, Votre Ilautesse, dit Mustapha à voix basse.

— Qu'elle le garde! IN'a-t-elle pas été sultane? dit le pacha avec une apparence de pitié.

L'oreille de la vieille femme était fine; elle enlendit l'observation de Mustapha, devina promplement le reste, lorsqu'elle entendit la réponse du pacha.

— Maintenant, pacha, dit-elle, comme je suis reconnaissante de votre bonté , permettez-moi avant de vous quitter, de vous donner un avis qui, d'après l'expérience que j'ai du monde et de l'expression des visages, peut vous être de quelque utilité. Ai-je voire permission, ô pacha?

— Parlez, répondit le pacha,

— Que Votre Haulessese méliedoncde l'homme qui est assis à côté d'elle, car il v a quelque chose sur sa face qui me dit qu'il vous renversera pour monter à votre place. Pacha, soyez sur vos gardes !

— Vieille sorcière de l'enfer! dit Mustapha en se levant de son siège.

La vieille femme leva le doigt, et sortit du divan.

Lepacha regarda Mustapha d'un œil soupçonneux, car il était facile à concevoir des soupçons, etMuslaplia ïTavail aucun(Mnent l'air innocent.

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— Mon seigneur prête-t-il l'oreille à la langue menteuse d'une vieille femme? dit Mustapha en se prosternant. — Votre esclave n'a-t-il pas fait preuve de fidélité? Je ne suis que poussière en sa présence. Prenez ma vie, ô pacha ! mais ne doutez pas de la fidélité de votre esclave.

Le pacha sembla satisfait. — Tout cela n'est que du bruit, dit-il en se levant et en quittant l'appartement.

— Du bruit! dit Mustapha. — Maudite vieille sorcière! je sais mieux à quoi m'en tenir. Il n'y a point de temps à perdre, il faut être prompt. Quand le renégat sera-t-il de retour de Stamboul ? Le temps est arrivé. Et Mustapha quitta le divan d'un air sombre.

ClIAPITRi: XI.

Quoique le pacha , suivant la diplonialie habituelle des Turcs, n'eût exprimé aucun déplaisir à Mustapha , mais l'eût au contraire traité avec plus de bonté qu'à l'ordinaire , il n'avait point oublié l'avis de la vieille femme; le soupçon une fois conçu , il n'y avait plus moyen de le chasser, et il consulta son épouse favorite Fatime. Une femme est un bon conseil en pareil cas ; le seul danger qui pouvait menacer le pacha, était la cour impériale de Stamboul, car les troupes lui étaient dévouées, et le pays qu'il gouvernait n'avait point de raisons sérieuses de se plaindre. D'après le conseil de la favorite , le pacha envoya , comme présenta son visir, une jeune et belle lille grecque, espèce d'espion au service de la favorite, et

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qui était instruite des soupçons qui planaient sur Mustapha. Elle avait ordre de découvrir, si cela était possible , s'il existait quelques relations entre le renégat qui commandait la flotte; car c'était de ce côté qu'on prévoyait le danger. L'esclave grecque n'eut pas été plus de huit jours dans le harem de Mustapha sans apprendre ce qu'elle désirait savoir. La flotte était envoyée à Constanlinople avec des présents du pacha au sultan, et l'on attendait journellement son retour.

Ce fut dans l'après-midi de ce jour si fertile en événements, que la flotte parut en vue à quelques milles du port. Mustapha se hâta de venir en avertirlepachaquiétaitdans le divan, rendant des jugements, sinon la justice. Lorsque le pacha apprit que la flotte était de retour, il se sentit défaillir , d'autant plus que Mustapha était plus vil et plus flatteur que jamais. 11 se retira bientôt dans ses appartements , et se hâta de se rendre chez sa favorite Fatime.

— Pacha, dit-elle, la flotte est arrivée, et Mustapha a déjà communiquéavecle renégat. Croyezmoi, vous êtes perdu si vous ne les prévenez. Mais arrêtez, ajouta-t-elle ; ne blâmez point le renégat en faisant violence à Mustapha. Demain, la flotte sera à l'ancre, ainsi la conspiration n'éclatera que demain. Ce soir vous demanderez le café comme à l'ordinaire pendant que vous fumez et que vous

écoutez les histoires qui vous charment. Ne buvez pas voire café , car il contiendra la mort. Souriez et soyez de bonne humeur , et laissezmoi conduire le reste.

La figure du pacha s'adoucit et il retourna au divan. Les affaires furent discutées comme à l'ordinaire, et enfin l'audience se termina. Le pacha paraissait fort satisfait ainsi que son visir.

— Je crois, dit Mustapha, lorsque les pipes furent apportées, que Sa Hautesse impériale, le sultan , vous aura envoyé quelques marques de sa faveur distinguée.

— Dieu est grand et le sultan sage, répondit le pacha, j'y ai pensé aussi, Mustapha. Qui sait, il veut peut-être joindre, aux terres qui sont sous mon pouvoir , un autre pachalik ?

— C'est ce que j'ai pensé , répondit Mustapha; je suis impatient de voir arriver le renégat; mais il est tard, il ne quittera pas son vaisseau aujourd'hui.

— Il faut chasser les brouillards de l'attente par les rayons de l'espérance, répondit le pacha. Que suis-je , sinon l'esclave du sultan? Ne nous délecterons-nous pas ce soir avec l'eau du giaour?

— Que dit Zafiz ? Le vin exalte l'homme et l'élève au-dessus de l'incertitude et du doute. H nous inonde de courage et nous remplit des illusions du bonheur.

— Wallah Thaïb , c'est bien dit , Mustapha, répondit le pacha en prenant une lasse de café présentée par l'esclave grecque ; Mustapha prit sa tasse. — Mon cœur est léger ce soir , dit le pacha en posant sa pipe, buvons copieusement du jus défendu. Où est-il, Mustapha?

— Il est ici, répondit le visiren buvant son café, tandis que le pacha le surveillait du coin de son petit œil gris. Et Mustapha montra la liqueur qui était derrière la petite ottomane sur laquelle il était assis.

Le pacha mit son café de côté , et but la liqueur défendue. — Dieu est grande dit-il, buvez, Mustapha. Et il lui passa la bouteille.

Mustapha suivit l'exemple du pacha. — S'il plaît à Yotre Hautesse, dit-il, j'ai là un homme qui prétend avoir à raconter des histoires plus délicieuses encore que celles de Menouni. Ayant appris qu'il passait dans cette ville, je l'ai retenu, afin qu'il procurât quelque amusement à Votre HauteSvSe dont je suis l'esclave. Votre bon plaisir est-il que je l'introduise?

— Volontiers , répondit le pacha.

Mustapha donna le signal, et^ à la grande surprise du pacha , le renégat commandant la flotte parut, accompagné de gardes et de l'officier bien connu du calife , le capidgi bacld , qui élevait un firman au-dessus de son front.

Le pacha devint pâle, car il savait que son heure était venue. « Bismillahîaunom du tout-puissant, ô officier! qui cherchez-vous? s'écria le pacha avec émotion.

— Le sultan , le Seigneur de la vie , vous envoie cela, ô pacha ! comme une preuve de son indulgence et de sa grande miséricorde. Et lecapidji bachi produisit un cordon de soie, en même temps qu'il présentait le fatal arrêt au pacha.

—Mustapha , dit le pacha à voix basse , pendant que je lis , réunissez mes gardes, je veux résister. Je ne crains point le sultan à cette dislance, et plus tard , je l'adoucirai par des présents.

Mais Mustapha ne partageait point les sentiments de son maître.— 0 pacha, répondit-il, qui peut résister à la volonté du vice-roi du ciel ; il n'y a qu'un Dieu , et Mahomet est son Prophète.

—Je disputerai ma vie , s'écria le pacha ; sortez et appelez mes gardes.

Mustapha quitta le divan et revint avec les muets et quelques gardes qu'il avait séduits.

Traître! s'écria le pacha.

— La Allah , il Allah ; il n'y a qu'un Dieu , dit Mustapha.

Le pacha vit qu'il était sacrifié. Il lut le firman , le pressa sur front en signe d'obéissance, et se prépara à la mort. Le capidgi bachi produisit un autre firman qui élevait Mustapha au pachalik.

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— Harik Allah! que Dieu soit béni pour toute chose! répondit humblement Mustapha. Ncsuisje pas rcsclave du sultan , prêt à exécuter tous ses ordres ! Sur ma tète , qu'il en soit ainsi î

Mustapha donna le signal , et les muets saisirent l'infortuné pacha.

—H n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son Prophète , dit le pacha. — Mustapha , ajouta-t-il en se tournant vers son visir avec un sourire sardonique, puisse votre soleil ne jamais pâlir !... mais vous avez avalé le café.

Les muets serrèrent le cordon , et on jeta un manteau sur le corps du pacha.

— Le café! murmura Mustapha, je trouvais en effet qu'il avait mauvais goût. Et toutes les visions de pouvoir et de grandeur qui avaient absorbé l'esprit du pacha firent place à la frayeur et au désespoir.

Le capidgi bachi ayant accompli son devoir se retira.— Maintenant, s'écria le renégat, donnezmoi la récompense promise.

— Votre récompense cela est vrai , je l'avais

oublié , répondit Mustapha , tandis que la douleur occasionnée par le travail du poison défigurait son visage. — Oui , je l'avais oublié, continua Mustapha , qui , certain que sa fin approchait , et que son ambition ne serait point satisfaite, entrait de de plus en plus dans une fureur qu'on ne pour-

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rail comparer qu'à celle d'une bêle féroce : —Oui, je l'avais oublié. Gardes , saisissez le renégat!

— Il faut qu'ils soient plus prompts que vous ne pensez, répondit Iluckaback, échappant aux gardes et tirant son cimeterre, tandis que, posant ses doigts sur sa bouche, il fit entendre un coup de sifflet aigu. Aussitôt un corps de soldats et de matelots de la troupe se précipitèrent dans la chambre et désarmèrent les gardes. — Maintenant, pacha d'une heure, que pensez-vous de cela?

— C'est ma destinée, répondit Mustapha roulant sur le plancher dans une affreuse agonie : — Il n'y a qu'un Dieu , et Mahomet est son Prophète! Et Mustapha expira.

— Le vieux fou m'a épargné quelque peine, observa le renégat. Emportez ces deux carcasses et proclamez Ali , le nouveau pacha.

Ainsi périrent les deux barbiers, et c'est de cette manière que Huckaback régna à leur place sous le nom d'Ali. Mais son règne et les événements qui le signalèrent sont un des nombreux contes qui n'ont point encore été livrés à la postérité.

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