‹ Le pacha à mille et une queuesChapitre 21 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dans la soirée suivante , la vieille femme fit son entrée sans élever aucune difficulté comme le jour précédent; elle prit un siège devant le pacha et continua ainsi :

— Comme je le disais hier à Votre Hautesse , ma faveur était au comble près du sultan , qui m'avait faite sa confidente. 11 m'avait souvent parlé des services distingués d'un jeune séraskier qu'il avait nommé depuis peu capitan pacha, pour combattre dans le nord , contre une nation barbare , appelée Sclavons ou Russes. J'avais une grande curiosité de voir ce guerrier, car ses exploits et ses succès étaient constamment le sujet des

éloges du sultan. Ce dernier lui avait envoyé comme présent une esclave géorgienne qui avait été favorite avant mon arrivée, et qui ne m'avait jamais pardonné de l'avoir supplantée. Un jour j'obtins la permission de rester derrière le rideau, dans la salle du divan, pour voir ce personnage célèbre. Il avait une fort belle taille , et son visage était égalementparfait. Ses formes extérieures étaient ce quej'imaginais d'un héros. Tandis que je le regardais, il détourna la tête et j'aperçus, à ma grande surprise, une tache vineuse sur son cou , ce qui m'avertit aussitôt que j'avais retrouvé mon frère. Enchantée de cette rencontre, je me retirai aussitôt que l'audience fut terminée , et lorsque le sultan vint me voir , je lui appris la découverte que j'avais faite. Le sultan parut content de cette information, et le jour suivant, envoyant chercher mon frère, il lui adressa quelques questions relatives à sa famille et à son enfance, qui se rapportèrent parf[utement à ce que je lui avait déjà dit; il l'accabla de nouveaux honneurs et le congédia. Je fus heureuse d'avoir retrouvé mon frère , et surtout de l'avoir retrouvé digne de l'estime du sultan. Je regardais celte rencontre comme une circonstance avantageuse ; mais comme les mortels sont aveugles! mon frère fut la cause de ma disgrâce et de mon éternelle séparation d'avec le sultan. J'ai parlé à Votre Ilautesse de l'es-

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clavequim'avaitprécédéedanslesalfeclionsdusultan , et ([u'il avait envoyée en présent à mon frère. Cette femme, bien qu'elle eût toujours fait semblant de m'aimer, était au fond ma plus dangereuse ennemie; elle était très belle et fort habile, et elle obtint bientôt une grande influence sur mon frère. Cependant elle ne l'aimait pas, son seul sentiment était le désir de se venger de moi. Mon frère avait si souvent conduit les troupes à la victoire, qu'il avait sur elles le plus grand pouvoir. Égaré par leurs suggestions et sa propre ambition qui, comme la mienne, était sans bornes, il fut entraîné à conspirer contre son maître, dans l'intention de le détrôner et de se mettre à sa place. Il avait conlié ses plans à sa nouvelle favorite, et elle résolutde regagner la faveur dusultan, enmefaisantentrerdanslaconspiration, et en communiquant ensuite au grand-seigneur le danger qui le menaçait. Elle proposa à mon frère de m'informer de ses intentions, l'assurant que, suivant toute probabilité , je l'assisterais ; mais que dans tous les cas, si je ne me joignais pas à lui, mon influence pourrait le sauver. 11 refusa pendant quelque temps de suivre ses conseils ; mais lorsqu'elle lui lit remarquer que si la conspiration était découverte, comme sa sœur je partagerais certainement son sort, et (|u'ellc savait que je n'avais jamais oublié la bastonnade que

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j'avais reçue, et que je n'attendais qu'une occasion favorable pour m'en venger, il consentit enfin à me faire part de ses projets. Mon frère avait reçu la permission de venir me voir, et il me dévoila tous ses plans. Je frémis d'horreur , et je lui montrai toute son ingratitude et sa folie; je le suppliai de renoncer à ses coupables projets. Convaincu (|ue j'étais sincèrement attachée au sultan , il parut convenir de la justesse de mes remarques, me confessa ses torts, et me promit d'abandonnerà jamais ses infâmes desseins. Je le crus sincère, et je versai des larmes de joie en le remerciant d'avoir cédé à mes instances; nous nous séparâmes, et bientôt je ne pensai plus à cet incident.

Mais mon frère n'avait pas la pensée d'abandonner ses projets; dans le fait il était trop profondément engagé pour rester le maître de ses actions. La conspiration fit de rapides progrès, et lorsqu'elle fut prête d'éclater , la Géorgienne en instruisit le sultan et me dénonça ainsi que mon frère comme les piincipaux complices.

Un matin , comme j'étais assise dans mon appartement , arrangeant sur un plateau des présents que je destinais à mon seigneur et maître, je fus surprise de voir entrer brusquement le kislar aga , accouqjagné de gardes qui me saisirent sans explication et me conduisirent dans la

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chambre du conseil où le sultan el toutes les autorités do l'État étaient réunis. Il me vint aussitôt à l'esprit que mon frère m'avait trompée. Pâle d'anxiété, mais en même temps remplie d'un sentiment de joie de ce que le complot avait été découvert, j'entrai dans le divan où j'aperçus mon frère entre les mains des gardes. Il avait été saisi dans le divan , car sa popularité était si grande que s'il eut été arrêté dans la ville, non seulement il aurait pu échapper, mais peut-être il aurait pu mettre ses projets à exécution. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, et il avait un air si hautain que je pensai un instant qu'il pouvait être innocent, et qu'il avait, comme il me l'avait promis, abandonné ses projets de rébellion.

Je me retournai vers le sultan dont les yeux étaient fixés sur les miens; la colère se lisait sur son front. — Zara, dit-il, votre frère est accusé de trahison, vous êtes aussi accusée d'avoir pris part à la conspiration. Répondez-moi, saviez-vous quel- (jue chose de ses projets ?

Je ne savais comment répondre àcette question , car je ne voulais pas faire un mensonge. Je connaissais bien en effet ses intentions, mais comme il avait nié l'accusation , on ne pouvait espérer qu'il serait condamné par la bouche de sa propre sœur. Peut-être, commeje vous l'ai déjà dit, avait-il renoncé à ses projets , peut-être ne pouvait-on

rien prouver contre lui. Ma réponse eût été le signal de sa mort, je ne pouvais donc donner aucune explication satisfaisante et je répondis : — Si mon frère s'est rendu coupable de rébellion contre son souverain , (|u'il soit puni ! Quant à moi, Seigneur, je ne me suis jamais rendue coupable contre vous.

— Répondez à ma question , Zara , connaissiez-vous quelque chose du complot ? Oui ou non ; dites non et j'ajouterai foi à votre parole.

— Votre esclave n'est jamais entrée dans aucun complot contre vous. Seigneur ; je ne puis rien vous répondre de plus.

— Allons , l'accusation est exacte , et Zara , Zara elle-même est coupable ! s'écria le sultan en se tordant les mains de désespoir. Oh! dans ma situation put-on jamais trouver un véritable attachement, puisque Zara... Zara elle même est coupable.

— Non, non. Seigneur, criai-je en fondant en larmes , Zara n'est pas coupable. Zara dit la vérité et l'a toujours dite, elle la dira toujours, je puis le dire hardiment ; mais ne m'adressez pas d'autre questions.

Le sultan me regarda pendant quelques minutes et consulta ses visirs qui se tenaient des deux côtés du trône les bras croisés. Le grand visir prit la parole. — Ceux qui connaissent un complot, en

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se rendant coupables de non-révélation , participent au crime.

— Cela est vrai, on ne peut plus vrai. Zara, pour la dernière fois, je vous demande si vous avez eu connaissance du complot. Je ne veux pas être joué plus longtemps; une réponse claire , ou...

— Je ne puis pas répondre à cette question, Seigneur.

— Zara, si vous tenez à la vie, répondez immédiatement, s'écria le sultan avec violence. Mais je ne répondis pas.

L'amour du sultan l'engagea deux fois à répéter la même question , mais je gardai le silence.

H leva sa main et je fus saisie par les muets , qui entourèrent mon cou du cordon ; tout était prêt , ils attendaient le dernier signal pour serrer le lien fatal.

— Une fois encore, voulez-vous répondre, Zara, ou me braver jusqu'à la mort?

— Sultan , je vais en eflét parler avant de mourir; mais je veux seulement vous assurer de ma (idélité et de mon amour dans mes derniers moments , et vous dire que je vous pardonne ce que, lorsque la vérité sera connue, vous ne vous pardonnerez jamais à vous-même. Un moment encore. Laissez-moi ôter cette cliaîne d'or de mon cou , maintenant entouré de l'inslrunjent du supplice. Vous me l'avez offerte lorsque vous

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fûtes convaincu de mon attncliement et de mon amour. Prenez-la, sullan, et lorsque vous trouverez une femme aussi fidèle , aussi sincère queZara, donnez-la-lui; mais jusque là^ portez-la en mémoire de moi. Maintenant, permettez-moi de jeter un voile sur ces traits sur lescjuelsvosyeuxse sont toujours reposés avec amour, afin que , lorsque je serai morte, vous les rappeliez à votre souvenir comme vous aviez l'habitude de les voir, et non pas défigurés par les convulsions de la souffrance. Mon seigneur, mon cher et honoré seigneur, adieu! Le sultan était profondément touché ; il détourna la tête et couvrit son visage d'une de ses mains , tandis que, dans son désespoir, il laissa tomber l'autre.

Bien que ce ne fût point un acte fait avec intention , le mouvement de cette main fut regardé comme le signal de ma mort. Le lien fut serré, il entra dans la chair et coupa profondément ce cou jadis aussi beau, aussi blanc , aussi uni (jue le marbre de Paros. Pendant les premiers moments, la torture fut insupportable; mes yeux sortirent de leur orbite , ma langue pendit hors de nia bouche, le feu sembla brûler mon cerveau , et toute connaissance m'abandonna.

— Staffir Allem! Dieu me pardonne! nfiais vous riez à notre barbe, vieil épouvantail? Que pensez-

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vous (le cela , Mustapha? continua le pacha. Cette histoire est un composé de mensonges.

— Mensonges ! s'écria la vieille femme; des mensonges ! vous me dites que ce sont des mensonges! Bien , bien, il fut un temps !.,. Pacha , après tout ce que j'ai souftert pour avoir dit la vérité toute ma vie, il est dur , dans ma vieillesse, de m'entendre dire que je mens : mais vous serez convaincu. Et la vieille femme porta sa main tremblante à la peau ridée de son cou ; et en écartant les plis^ elle montra une marque bleu et profonde qui l'entourait comme un collier. Maintenant , êles-vous convaincu ?

Le pacha fit un signe de tête à Mustapha , comme s'il était convaincu, puis il dit : Vous pouvez continuer.

— Oui , je vais continuer , mais je vous avertis, pacha, que si vous doutez une fois encore , je vous rendrai vos vingt pièces d'or^ et je fermerai la bouche. J'ai prouvé ce que je pouvais faire étant jeune, et je suis devenue encore plus obstinée depuis que je suis vieille.

— Cela n'est point un mensonge, fit observer Mustapha. Continuez vieille femme, et nous ne vous interromprons plus.

Mon frère, qui avait surveillé tous les mouvements du sultan, et qui avait pris la résolution de tout révéler pour me sauver, n'eut pas plus

tôt aperçu la fatale méprise , qu'il poussa un grand cri , et essaya de s'arracher des mains de ses gardes. Rendu à lui-même par ce cri, le sultan leva la têtC;, et s'aperçut de ce qui avait eu lieu. En un bond, il s'élança de son trône, et vint tomber à mes pieds dans l'agonie du désespoir. Les muets se hâtèrent d'arracher la corde; mais, suivant toute apparence, j'étais morte.

— Oui , sultan, vous pouvez vous livrer au désespoir, s'écria mon frère; vous aurez raison , vous avez immolé celle qui a dit avec vérité, à ses derniers moments, qu'elle était aussi fidèle que sincère. J'avoue la conspiration; je lui avais fait part de mes intentions , et elle croyait qu'elle était parvenue à m'en dissuader^ car je lui avais promis par les Trois de renoncer à mes desseins. Elle nous a été fidèle en même temps à tous les deux, car elle croyait que, bien qu'accusé, j'étais absous de mon crime parle repentir.

Le sultan regarda mon frère, mais ne fit aucune réponse. 11 m'embrassa, pleura et demanda des secours. Je fus reconduite dans aies appartements, et quelque temps après les médecins parvinrent à me rendre la vie; mais je fus pendant plusieurs jours sans recouvrer l'usage de mes facultés. On me prodigua les plus grands soins. Un soir, me sentant assez de force pour parler, je demandai à mes esclaves ce qui était arrivé;

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elles me racoiUèreiU que les muets, qui s'étaient mépris sur le signal^ avaient été empalés , et que les janissaires s'étaient soulevés, et avaient demandé mon frère, dont l'exécution avait été suspendue par le sultan ; mais qu'un mouvement ayant eu lieu, mon frère avait été exécuté par ordre du grand-visir ; que sa tête avait été jetée aux troupes rebelles qui s'étaient dispersées, et avaient été rappelées à l'ordre depuis que quelques centaines de rebelles avaient été étranglés. Je détournai la tête à cette nouvelle , car j'aimais sincèrement mon noble frère , qui n'avait été qu'égaré. Ce mouvement m'occasionna une douleur inexprimable , causée par la profonde blessure que j'avais au cou.

Le jour suivant, je me levai, afin de pouvoir contempler dans une glace l'altération qui avait eu lieu sur mon visage. Elle était bien grande : il y avait une espèce de contorsion dans mes traits , qui ne devait jamais être effacée. Je sentis que le sultan pourrait toujours avoir de l'estime pour moi , mais que je ne pouvais plus espérer la même influence, résultant d'un amour sans partage. Le cœur gonflé de chagrin , je me rejetai sur ma couche , et je songeai à l'avenir. Je réfléchis aux bases incertaines sur lesquelles les afleclions d'un despote sont posées , et je résolus de le quitter 5 cependant je l'aimais encore en dépit de toutes

ses cruautés, mais mon parti était irrévocablement pris. Pendant six semaines je refusai de voir le sultan, quoiqu'il s'informât chaque jour de mes nouvelles^ et qu'il m'envoyât de magnifiques présents. Au bout de ce temps, je fus rétablie, et les seules marques que je conservai, furent une légère ride sur le cou, et la raie bleue et profonde que j'ai montrée tout à l'heure à Votre Haulesse.

La première fois que le sultan me vit , il fut très affecté. — Zara , dit-il avec désespoir , je vous jure , par le Prophète, que je n'eus point l'intention de ck)nner le fatal signal.

-Je vous crois. Seigneur, répondis-je avec calme.

— Je ne voulais pas non plus que votre frère fût exécuté , et je voulais obtenir votre pardon en lui accordant sa grâce.

— Ce fut un traître , Seigneur, et un ingrat; il mérita la mort; que tous ceux qui lui ressemblent périssent !

— Zara, puis-jc encore obtenir mon pardon?

— A une condition , seigneur ; jurez-vous de me l'accorder?

— Je le jure par Allah!

— C'est que vous me ferez conduire dans mon pays.

Pour ne point fatiguer Votre Haulesse en m'arrêtant trop longtemps sur le môme sujet , je

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VOUS dirai loul d'un coup (jue, malgré les prières (lu sultan et la faiblesse de mon propre cœur, ma résolution fut inébranlable. Tout fut préparé pour mon départ , et pendant ces préparatifs , le sultan fut constamment avec moi , me persuadani d'abandonner ma résolution. La magnificence et la libéralité de ses présents au moment de mon départ, afin que je pusse rentrer riche et honorée dans mon pays , faillirent m'ôter tout mon courage. La veille du jour fatal , il fit une dernière tentative , mais en vain. Mon refus fut adouci par les larmes que je versai , et je sentis dans ce dernier instant combien j'avais pour lui d'affection et de dévouement. Nous nous séparâmes; je me jetai sur ma couche,, et je pleurai jusqu'au jour ; alors je me mis en route.

Lorsque mon frère fut exécuté , ses propriétés furent saisies par le sultan , et distribuées à ses favoris^ comme Votre Hautesse sait que c'est l'habitude. Le capitan-pacha , qui succéda à mon frère, était un excellent soldat; on l'appelait Abdallah. Une partie des biens de mon frère lui fut adjugée ; l'autre à l'esclave géorgienne , qui avait causé la ruine de mon frère et détruit mon bonheur. Afin de me montrer plus d'amour et de respect, le sultan avait ordonné à Abdallah de m'escorter en personne jusque dans mon pays, avec un corps choisi de cavalerie. La cavalcade

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ctail magnifique; (es trésors , les pierreries m'avaient été prodigués; vingt femmes de mon pays et de nombreuses esclaves m'avaient été données pour me servir^ et mon escorte avait l'apparence d'un triomphe. Je montai dans ma litière le cœur brisé, et voyageant à petites journées , j'arrivai sans fatigue dans mon pays natal. Les frontières passées , Abdallah me demanda de signer de ma main qu'il avait rempli son devoir envers moi, reconnaissance que le sultan ne manquerait pas de lui demander à son arrivée. Je satisfis à sa demande, et faisant des vœux pour mon bonheur futur, il assembla ses troupes, et les soldats tournèrent la bride de leurs coursiers vers la ville où mon cœur était resté.

Il est nécessaire maintenantqueje vous dise que l'esclave géorgienne qui avait été donnée à mon frère par le sultan avait passé au pouvoir d'Abdallah. Lorsqu'elle apprit que j'allais partir pour mon pays chargée de présents , sa rage ne counut plus de bornes. Sa beauté et ses talents avaient déjà fait une grande impression sur le cœur d'Abdallah ; elle lui fit part des projets qu'elle avait formés contre moi , et l'eut bientôt engagé dans un complot avantageux pour lui, car il lui livrait mes trésors, et pour elle, car il memettait en son pouvoir. Elle proposa à Abdallah , après m'avoir escortée jusqu'aux frontières, et après avoir

reçu l'écrit qu'ildevait présenter au sultan, de suivre ma faible escorte d'esclaves, de la tailler en pièceSjdes'emparerde moi et de mes trésors, de retourner à Consiantinople où je serais enfermée dans son harem. L'avarice d'Abdallah ne put résister à sa tentation, et convaincu qu'il n'y avait aucune chance que cette machination fût jamais découverte du sultan , il résolut de mettre à l'œuvre le plan de sa favorite. Il y avait deux jours qu'Abdallah m'avait quittée, lorsqu'une nuit j'entendis le galop d'une troupe de cavalerie qui s'avançait sur nous. Le sort du combat fut bientôt décidé.Toutes mes femmeset tous mes esclaves furent massacrés. Je fus saisie , mise dans un sac, jetée en travers d'un cheval et aussitôt que les trésors furent rassemblés, la troupe partit précipitamment. J'étais presque morte lorsque nous fîmes halte, et lorsqu'on me retira de ma pénible situation, je m'évanouis.

Abdallah n'avait jamais vu mon visage, ses soldats lui dirent que j'étais morte; il en fut content, car c'était seulement pour plaire à sa femme, qu'il avait consenti à m'emmener. Il s'approcha du lieu où j'étais, et dans ma misérable situation, ma beauté lui inspira de l'amour. Son cœur reconnut quej'étais le plus grand trésor de son pillage; il me prodigua toutes les attentions possibles, et après quelques heures de halte, pendant

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Ics([uelles je pris quelque repos, je fus placée dans une petite litière , et nous continuâmes notre voyage. Abdallah mettait tous ses soins pour obtenir mon amour^ je le repoussai d'abord; mais lorsqu'il m'eut avoué qu'il n'avait agi qu'à l'inspiration de la Géorgienne, et qu'elle avait insisté pour qu'il m'amenât avec lui, je devinai dans quel but, et je ne songeai plus qu'à la vengeance. Je feignis moins d'aversion pour lui^ et avant que notre voyage ne fût terminé, j'avais mis en usage et avec succès tout mon pouvoir de séduire. Enfin, nos chevaux fatigués arrivèrent à Stamboul, et après avoir attendu le soir dans les faubourgs^, afin que notre cavalcade attirât moins l'attention, nous nous dirigeâmes vers la maison d'Abdallah, et je me trouvai une fois encore dans les murailles d'un harem. Aussitôt qu'elle fut instruite de notre arrivée, la Géorgienne vint me trouver,etôtant sa pantoufle, elle m'en donna avec mépris plusieurs coups sur le visage ; elle mit tant de force à cette action que mon sang coula. — ^^ Maintenant, sultane, s'écriat-elle, mon temps est venu, vous recevrez une seconde fois la bastonnade, et la corde serrera encore une fois votre cou avec plus d'efTicacilé que la première. Alors elle ordonna à ses esclaves de me dépouiller et de me revêtir des plus simples habits. Quand cela fut fait, elle me cracha au visage et me laissa sans m'adresser la parole ; mais

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les flammes qui s'élançaient de ses yeux montraient la violence des passions qui s'agitaient dans son sein.

Pendant ce temps Abdallah s'était rendu au palais afin de présenter au sultan le document qui annonçait mon arrivée dans mon pays, puis il revint promptement à sa propre maison. Aussitôt qu'il entra dans le harem, au lieu de rendre visite à ma rivale, qui s'était parée pour le recevoir, il demanda aux femmes étonnées dans quelle chambre j'avais été conduite. Elles hésitèrent en lui répondant. Il entra, me trouva vêtue de l'habit des esclaves et le visage couvert de sang. Lorsque je lui appris le traitement que j'avais reçu et les menaces plus cruelles qui m'avaient été faites, sa colère ne connut plus de bornes. Ordonnant à toutes les femmes de me servir, il me quitta afin que je pusse revêtir d'autres habits, me demandant la faveur de venir souper avec moi le soir même. Mon désir de vengeance me porta à lui accorder sa demande, et il quitta le harem pour aller mettre en sûreté les trésors qu'il m'avait dérobés. Pendant ce temps , les autres femmes avaient averti l'esclave géorgienne de ce qui avait eu lieu, et elle était transportée de rage. Craignant sa colèreje m'enfermai jusqu'à l'arrivée d'Abdallah, qui fit demander si je voulais le recevoir. Il fut admis, et exprima de nouveau l'indignation que

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lui causait la conduite de ma rivale^ offrant comme une preuve de son attachement de l'abandonner à ma colère. Je n'eus pas le temps de répondre, que la porte s'ouvrit avec violence; la Géorgienne se précipita dans ma chambre et dirigea son poignard vers mon cœur. Abdallah para le coup; le poignard passa à travers son bras gauche; il la terrassa de son bras droit. Pâle de rage et de souffrance^ il appela ses esclaves : — En vous menaçant de la bastonnade et de la corde, Zara, elle a porté son propre arrêt.

Par les ordres du capilan-pacha, on lui arracha ses pantoufles, et elle reçut cinquante coups de bambous; puis comme elle poussait des cris de douleur, et levait ses mains au ciel pour demander grâce, les muets reçurent l'ordre de l'étrangler. Ma vengeance était plus que satisfaite, et je me voilai le visage pour ne point être témoin de ce terrible spectacle. Lorsque je laissai retomber mesmains,je me trouvai seule avec Abdallah et un cadavre défiguré, couché sur le plancher.

Pendant trois ans je restai dans le harem d'Abdallah, et sinon heureuse^ du moins résignée à mon sort. Le capitan-pacha m'aimait avec dévouement; et si je ne pouvais répondre à son amour, j'avais cependant pour lui de la reconnaissance. Une seconde guerre vint à éclater entre les Turcs et les Russes; Abdallah reçut l'ordre de se met-

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Ire à la tôle de ses troupes, et de chasser rennemi dans SCS régions de glace et de neige. Suivant la coutume des commandants en Turquie, Abdallah se fit suivre par son harem ; et après avoir voyagé de contrées en contrées, quelquefois poursuivant l'ennemi, et quelquefois nous retirant devant des forces supérieures aux nôtres, nous fûmes enfermés dans la forteresse d'Ismaël, avec ordre de la défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Je ne fatiguerai pas Votre Hautesse par les détails d'un siège. Je vous dirai seulement que, lorsque la ville eut été réduite en cendres par les bombes et les boulets, ce qui avait allumé plus d'incendies qu'il n'était possible d'en éteindre, elle fut prise d'assaut et les habitants furent massacrés. Nous étions assises dans nosappartemenls, écoutant avec frayeur les cris des combattants, l'éclat des bombes, le sifflement des balles^ les plaintes des blessés, et le mugissement horrible des llammes, qui s'étendaient alors avec furie sur toute la ville. Enfin, on ouvrit brusquement nos portes, et l'ennemi se montra dans le harem ; nous poussâmes des cris et voulûmes fuir, mais en vain. Ce que devinrent les autres femmes, je l'ignore ; mais je me sentis emportée par-dessus les morts et les mourants au milieu de la flamme et de la fumée, jusqu'à ce (jue je fusse évanouie de terreur et d'épuisement. Quand je re-

vins à moi-même, j'étais dans une liulte couchée sur un pauvre lit , et veillée par deux monstres à longues barbes; j'appris depuis que c'étaient des Cosaques. Ils réchaulïaient mes membres avec leurs mains rudes sans aucun égard pour le décorum. Aussitôt que j'eus ouvert les yeux, un d'eux versa un peu de liqueur dans ma bouche et m'enveloppant dans une couverture de cheval, ils me laissèrent seule méditer sur mes infortunes.

J'appris ce jour même que, par le hasard de la guerre, j'étais devenue le partage d'un général russe, trop occupé pour venir me faire sa cour, et qui, d'ailleurs, ne croyait pas avoir besoin de cérémonies avec moi. Cependant, c'était un bel homme, et lorsqu'il n'était pas ivre, il était gai et généreux; mais le bivouac, même celui d'un général, était bien ditïérent du luxe auquel j'avais été habituée; je vivais pauvrement, j'étais encore plus pauvrement logée. Le général avait la passion du jeu, comme presque tous les Russes; et un matin, à ma grande surprise, un jeune et bel officier vint dans la tente et le général, sans me faire aucune excuse , me conduisit à lui. Ma beauté avait fait du bruit dans le camp, elle général ayant perdu tout son argent la nuit précédente, me mit au jeu pour mille sequins et perdit. Mon nouveau maître était un jeune colonel sans soucis; j'aurais pu l'aimer, mais je n'encus

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