‹ Le pacha BonnevalChapitre 23 sur 24 · Extrait publié par le prince de Ligne, p · texte numérisé non relu

Extrait publié par le prince de Ligne, p

val chercha d’abord à s'enfuir de Constantinople sur une frégate napolitaine, avec la connivence de la cour des Deux-Siciles ; cette entreprise échoua, nous ne savons dans quelles circonstances. I1 s'adressa alors à la France et entama une correspondance avec Îe marquis d’Argenson, secrétaire d'État des affaires étrangères, à l’aide d’un chiffre dont l'ambassadeur lui-même, M. de Castellane, n'avait point la clef. Le 20 mars 1747, l'ambassadeur réçut une lettre du ministre pour Bonneval ; il la lui porta aussitôt et le trouva malade. Le comte prit la lettre et la plaça sous un coussin, remettant au lendemain le soin de l'ouvrir et de la déchiffrer : dans la nuit il mourut d'un accès dé goutte remontée. S'il faut en croire un historien, la lettre mystérieuse lui accordait l'autorisation de rentrer en France et lui en indiquait les moyens *.

Mais il était dit que Bonneval, après avoir tant de fois déserté la route qui s'ouvrait droite et facile devant lui pour se jeter dans les chemins de traverse, y resterait jusqu'au bout, chercherait vainement un asile, ne ferait que’ l’entrevoir et ne pourrait l’atteindre. | Aujourd'hui, dans l'un de ces cimetières pleins de verdure et de lumière qui sont les

1. Hammer, Histoire de l'empire ottoman, tome II, livre zxvur. Voir, aux archives des affaires étrangères, la correspondance de Turquie : mars 1747.

jardins publics de Constantinople, non loin d'une mosquée de derviches tourneurs, on découvre une petite colonne de marbre surmontée d'un turban ; une inscription s’y lit en caractères turcs, à demi effacés par le temps; elle raconte que là repose un seigneur qui fut illustre parmi les Francs, et qui, touché des lumières de la vraie foi, embrassa le culte du Prophète : « Puisse son âme, ajoute l’épitaphe, » reposer au paradis sur un coussin de roses. » Le site est riant ; à l'heure de la promenade, les femmes turques, semblables dans leurs longs voiles à de blanches apparitions, passent, se rencontrent et murmurent de gais propos sous les cyprès qui ombragent la modeste tombe ; c'est la demeure suprême de « Messire » Claude-Alexandre de Bonneval, colonel des » armées du Roi, général d'infanterie et d'artilv lerie au service de Sa Majesté Apostolique, » chef des bombardiers du sultan Mahmoud, » gouverneur de Caramanie, beylerbey de Rou- » mélie, pacha à trois queues ».

Dans cette rapide esquisse, nous nous S sommes attachés à dégager le côté politique du ‘rôle de Bonneval en Orient. Deux faits principaux le résument. En dévoilant aux Turcs les calculs égoïstes de notre politique, et en les poussant à réclamer de nous certains engagements que la France était décidée à leur refuser, il contribua à altérer l'intimité traditionnelle

entre la France et la Porte, au détriment des deux puissances ; d'autre part, en introduisant : d’utiles réformes dans l’état militaire de la Turquie et en mettant au. service de cette nation son expérience de la guerre, il aida la diplomatie française à suspendre les progrès de la Russie et de l’Autriche en Orient, et à prolonger dans cette partie du monde un équilibre de forces conforme à nos intérêts. Considérée sous ce double point de vue, sa présence à Constantinople fut loin d'être sans effet sur les événements généraux du siècle et la marche de l'histoire. Après avoir défini l’action politique de Bonneval, faut-il essayer un jugement sur son caractère? La tâche est malaisée. [l'avait de ces qualités qui forcent et surprennent l'indulgence; « on lui passait tout, dit Voltaire, » parce qu'il était un homme aimable. » Une fierté native lui permettait de soutenir sans s'abaisser les personnages les plus diffciles ; combattant dans les rangs de nos ennemis, il ne supportait point dans leur bouche une parole malséante à l'égard de la France et vengeait « sur la face copieuse d'un officier géné- » ral prussien » un propos injurieux à l’adresse de Louis XIV !. Sous l’uniforme autrichien et sous le turban, il ne renia jamais son origine,

1. Lettre de Bonneval du 17 août 1724, publiée dans les Pièces intéressantes et peu connues, t. I, p. 27.

Li]

se montra souvent Français par le cœur et toujours par l'esprit. Îl y avait aussi chez lui un fond de générosité qui ne se démentait point; on assure qu'il versa des larmes en apprenant la mort du prince Eugène : « Je » pleure, disait-il, Eugène de Savoie, que j'ai » aimé et qui m'a aimé »!', Néanmoins, sa conduite en plusieurs circonstances ne mérite point d’excuse, et l’on peut dire seulement de lui que le mobile, de ses pires actions ne fut jamais bas. Portant en lui l'orgueil accumulé de plusieurs générations, son malheur fut de ne s'attacher qu'au point d'honneur et jamais au devoir. Son exemple prouve même que l'honneur mondain, ce sentiment exquis qui raffine la vertu et lui donne tout son lustre, ne saurait tenir lieu de vertu, et que s’il ne s'appuie sur aucune autre idée morale, il demeure impuissant à préserver l'homme contre les entraînements de la passion. Une œuvre subtile ét forte, écrite de nos jours, nous a présenté. cette vérité sous la forme d'une fiction saisissante ; déjà Bonneval nous en avait fourni un témoignage historique. Il se perdit pour avoir repoussé toute autre règle que l'honneur pris dans son sens le plus étroit, et pour avoir choisi comme guide unique cette étoile qui devait le

1. Lettre de Peyssonnel du 10 mai 1739. (Collection Schefer.)

maintenir sur les cimes, et ne le préserva point des abimes. Faute d'une croyance dont l'objet fut hors de lui-même et qui lui proposât un but plus élevé à atteindre que le seul contentement de son orgueil, ses brillantes qualités se dépensèrent en pure perte ou du moins produisirent rarement des résultats utiles, et cet homme né pour être grand ne fut qu’extraordinaire.

Page 1