Mémoires de Casanova, t. I, p. 302 et suivantes
qui en fit l’aveu), il comptait celles où il lui était donné de recevoir et de fêter quelque Européen jeté sur les rives du Bosphore par le hasard de sa destinée. Les officiers des vaisseaux du Roi, qui venaient mouiller devant Constantinople, trouvaient auprès de lui un accueil charmant; «le voir et l'aimer est la même chose‘ », disait l’un d'eux. Il se retrempait ‘alors avec bonheur dans ces jouissances de société qui lui étaient un besoin, comme à la plupart des Français de son époque. Les préventions qu'avait inspirées son apostasie s'étaient presque entièrement dissipées. : la chrétienté cessait de lui tenir rigueur et, remarquable signe des temps, ce n'était plus seulement les ministres accrédités à Constantinople, mais les princes eux-mêmes, les hommes d'Etat, les personnages éminents des différentes cours qui rentraient en communication avec lui et recouraient à ses offices. Il écrivait aux ministres du roi très chrétien et recevait des réponses ; les Bourbons de Naples nouërent leurs. premières relations avec la Porte sous ses auspices; un cardinal sans préjugés se souvenait de l'avoir connu et lui écrivait familièrement pour Jui recommander le jeune Casanova, qui allait voyager en Orient. Il se tenait en quelque
‘1. Relation de voyage du chevalier de Baufremont, manuscrit de la Bibliothèque nationale, fonds français,
sorte sur les confins de deux mondes différents, entretenant de bons rapports avec chacun d'eux et leur servant d'’intermédiaire bénévole.
Dans cette vie du Bosphore où tout porte à une molle contemplation, la beauté du site, l'éclat du ciel, jusqu'à ce flot paisible auquel il faut se confier sans cesse et qui vous berce, Bonneval n'avait rien perdu de son activité d'esprit. Sa curiosité toujours en éveil embrassait les objets les plus divers. Peu à peu son crédit s'était relevé; si les circonstances ne devaient plus lui offrir, comme à l'époque de la guerre de succession de Pologne, l’occasion d'un rôle décisif à jouer, les conseillers du Sultan continuaient néanmoins de l'interroger et suivaient souvent ses avis. De 1740 à 1747, il fut mêlé à tous les mouvements de la politique orientale et, durant cette période, la liste est innombrable des projets ingénieux ou grandioses, pratiques ou hasardeux, qui sortirent de son esprit fécond, qu'il embrassa avec passion, transforma, abandonna et reprit, manqua ou conduisit à bonne fin. Son but principal était d'intéresser de plus en plus la Turquie aux événements de l'Europe et de l'arracher à une indifférence qui la condamnait à l'isolement : il méditait de l’introduire par quelque coup d'éclat dans le concert des puissances. Au plus fort de la guerre de la succes-
sion d'Autriche, le Sultan offrit sa médiation aux princes chrétiens et se proposa comme arbitre ; l'Europe sourit et passa outre. Bonneval se défendit d'avoir suggéré cette idée, . mais:il est certain qu'il s'employa à établir des rapports suivis entre Frédéric [I et la Porte et -à ouvrir à la diplomatie prussienne ce théâtre .de l'Orient où avant la fin du siècle elle devait ‘jouer un rôle considérable. Dans ses relations avec la. France, il demeura fidèle à son ancienne ligne de conduite, prétendait servir nos intérêts,.mais en nous imposant ses principes au lieu : d'accepter. les :nôtres, et nous offrait l'appui. des: Ottomans contre l'Autriche et la Russie sous la condition que la France les -traiterait sur: un pied. d'égalité et leur accorderait les:mêmes garanties qu’à ses confédérés chrétiens : la négociation d'alliance fut par Jui sans cesse remise sur le tapis et poursuivie âvec plus d'ardeur que de succès. À ses moments perdus, il dessinait le modèle de bateaux plats “qui faciliteraient une descente des Français en Angleterre, proposait de peupler avec des colons suisses les campagnes de la Roumélie, recrutait des artilleurs français pour les enrôler parmi ses bombardiers et s’occupait de doter Ja. Turquie d'un corps d'ingénieurs européens. Soudain son imagination, prenant son essor, dépassait les limites de l'ancien monde, s’enfuyait vers les contrées fabuleuses de l'Asie et
formait le plan d’ue alliance entre le Sultan et le Grand-Mogol pour réduire le Persan.
Les questions de politique et de guerre ne l'absorbaient pas entièrement. Il y avait chez lui un côté particulier et tout moderne qu'on pourrait appe'er le côté d’affaires. Il devinait la puissance future de l’industrie; durant son séjour en Belgique ne s'était-il pas avisé de monter des fabriques ; il est vrai qu'elles étaient des-
* tinées à travailler l'acier et à forger des épées, . En Orient; il comprit de suite l'importance des questions commerciales et l'influence de plus : en plus marquée qu’elles étaient destinées à exercer sur:la politique des puissances. L’un de ses plans favoris était d'assurer la neutralité de l'Archipel et des mers de Turquie pendant les guërres européennes et'd’interdire aux corsaires de toutes’ les: nations ce domaine pacifique des marchands. Dès son arrivée à Constantinople,.les avantages dèé la situation géographiqueide l'Egypte l'avaient frappé; il voyait dans la: possession de cette conttée un moyen pour la Porte de ‘détourner à son profit et de faire aboutir dahs la Méditerranée le commerce de: l'Extrême: Orient, montrait dans l'Egypte et la Mer-Rouge la véritable route des Indes, et pressait les Turcs d'utiliser cette voie en l'améliorant : « Les Portugais trouvèrent » les premiers des Européens, disait-il dans » un mémoire, le chemin des Indes-Orientales,
d'où ils rapportèrent de grandes richesses, et y firent des établissements pour un commerce qui leur a été extrêmement lucratif, mais qui l'est devenu moins depuis que les autres nations maritimes se sont avisées de le partager avec eux. Il est à remarquer qu'avant
» ce temps-là tout le commerce des Indes se » faisait par les Indiens eux-mêmes, par les
Arabes et par les habitants d'Egypte qui transportaient les drogues et les marchandises des Indes par la Mer-Rouge au Caire et à Alexandrie, où les Vénitiens venaient les acheter et les prendre pour les apporter en Europe, et les distribuer avec un profit immense aux autres nations européennes.
La Sublime-Porte pourrait aisément s'emparer du commerce des Indes, du moins de la meilleure partie. La Sublime-Porte a déjà plusieurs ports sur la mer Rouge, et l'Egypte, aussi bien que les autres pays maritimes de ces quartiers-là, fournit abondamment de quoi construire et équiper des vaisseaux. On pourrait même tirer un canal depuis la mer Rouge jusqu'au Caire, comme il y en a eu anciennement, pour porter les marchandises par eau depuis la mer Rouge jusqu'à la Méditerranée... Ce commerce
augmenterait infiniment les revenus de la
Sublime - Porte par les douanes et enrichirait ses sujets, soit qu'on voulût laisser
» à eux, seuls le commerce d'Alexandrie, ou » qu'on en voulût faire part à quelques na- » tions amies, qui viendraient prendre en » Egypte les marchandises des Indes et les » distribuer aux différentes nations en Eu- » rope »!.
Dans cette recherche incessante du progrès à indiquer et à poursuivre, dans ce travail multiple, il semblait aussi que Bonneval voulût trouver un refuge contre lui-même. Ce que n'avaient pu produire les traverses de sa vie, la vieillesse et les infirmités commençaient de l'opérer : elles l’amenaient à un retour sur luimême. De temps à autre il lui venait au cœut une mélancolie qui obscurcissait à ses yeux les tableaux aimables ou brillants dont il aimait à s'environner. Etait-ce le regret d’une existence mal employée, était-ce le ressouvenir doux et poignant de la patrie perdue ? On raconte qu'un jour, entendant un air itslien qui peutêtre lui rappelait le temps où, jeune et sans reproche, il gucrroyait avec nos troupes dans les plaines du Milanaïis, il ne put contenir son émotion et versa des larmes. Rien ne fait mieux saisir cette transformation dans l'état de son âme que la différence de ton entre deux lettres qu'il écrivit à son frère, l’une aux envi-
1. Mémoires présentés à la Porte par Bonneval. Manuscrit cité, pièce n° 5.
rons de 1740, l'autre en 1745. La première n’est qu’un persiflage insojent ; le comte Je prend de très haut avec un frère qui s’est permis de lui adresser quelques remontrances et fait la profession de foi suivante : « Ï1 n'y a » que fadaises en ce bas monde, distinguées » en gaillardes, sérieuses, politiques, juridi- » ques, ecclésiastiques, savantes, tristes, mais. » il n'y a que les premières, et se tenir toujours » le ventre libre, qui fassent vivre joyeusement » et longtemps » ‘. Puis il conclut par une chanson ; on sait que Je goût de rimer fut de tout temps l’une de ses faiblesses. Dans la seconde lettre il reconnaît « qu'il est souvent bien » Join. de lui par des réflexions fatigantes® », et demande conseil à son frère comme au chef de la famille. Il rêvait de quitter la Turquie et de trouver à Rome un refuge honorable ; son âme restée haute malgré tout ne comprenait plus le. repos que dans la satisfaction d'elle-même. Son dessein était d’une exécution périlleuse ; hôte et confident des Turcs, il était en même temps leur prisonnier, car les musulmans n’admettaient point qu’un renégat prétendit retourner au culte et à la patrie qu'il avait délaissés, et leur loi punissait comme crime capital toute tentative d'évasion. Bonne-