ATTESTE
Le jour de l'inauguration de l'église de Saint-Clair était enfin arrivé; dès le matin le son d'une cloche argentine avait appelé les fidèles à cette solennité, et ce bruit inaccoutumé avait fait battre plus d'un
cœur religieux. Des villageois et des villageoises , revêtus de leurs plus beaux habits, arrivaient de tous les points de la paroisse, et les jeunes enfants, qui ne connaissaient pas encore l'imposant appareil du culte catholique , interrogeaient leurs mères sur celte pompe nouvelle qui se préparait.
L'intérieur de l'église avait été magnifiquement décoré : de belles tapisseries , louées à grands frais , garnissaient les murailles; de toutes parts s'étalaient des festons de verdure et des guirlandes de Heurs : ces fleurs étaient des espèces les pluscommunes dans les champs, mais ce choix même donnait à la fcte un caractère simple et patriarcal. Cependant
-- »283 — quelques statues mutilées et restaurées avec soin paraient encore les chapelles; on apercevait ça et là quelques débris précieux échappés au vandalisme des révolutions comme pour rattacher le présent avec le passé.
Bien avant l'heure fixée , la nef et les bas-côtés de l'église étaient encombrés de campagnards; la plupart étaient venus là attirés par la curiosité , comme à une fête ordinaire ; mais il y avait quelques vieillards, quelques femmes, des hommes même qui pleuraient de joie en se trouvant dans ce petit temple où ils avaient autrefois reçu le baptême, où ils avaient prié pour leurs parcns défunts.. Ceux-là manifestaient tant de foi et d'espérance, qu'on
oubliait le scepticisme à peine déguisé des autres, l'étonnement stupide du plus grand nombre.
Bientôt les musiciens et choristes que l'on avait mandés de la ville voisine vinrent prendre place dans une tribune réservée ; puis le clergé , conduit par l'abbé Duval , calme et souriant comme à l'ordinaire, traversa l'église pour se rendre à la sacristie. Ce groupe se composait de pauvres vieillards courbés par l'âge et les infirmités, humbles martyrs qui depuis quelques mois seulement foulaient le sol de la pairie. Au milieux d'eux , on remarquait l'abbé de Savigny à son air radieux , à la joie pure qui brillait sur son visage ; à leur suite marchaient quelques chantres , sacristains,
bedeaux, pauvres vétérans de la sacristie, qui avaient désespéré bien longtemps de revoir les splendeurs des cérémonies chrétiennes.
Au milieu de la foule agitée de sentiments divers, mais décente et silencieuse, se trouvaient, comme on peut le croire, les personnages importants de ce récit. C'était d'abord le maître d'école Denis, revêtu avec affectation du sale habit noir qu'il portait tous les jours; appuyé contre un pilier, l'œil inquiet, un sourire moqueur sur les lèvres , il représentait assez bien un Méphistophélèfi campagnard. Son iils Antoine, debout près de lui, n'avait garde d'imiter ces manières d'esprit fort; lepauvre garçon était vivement ému par celle pompe
religieuse, qui lui rappelait sa première enfance et sa mère. Il eût voulu s'agenouiller et marmotter une prière, il ne l'osait pas encore.
Mais l'attention se portait particulièrement sur Fleuriot et sa nièce Jeannette , assis sur un banc privilégié, côte à côte avec le maire Gros-Jean en écharpe tricolore. L'un et l'autre étaient revêtus de leurs plus beaux habits et placés de manière à ne rien perdre de la cérémonie auguste qui se préparait. Cependant , il faut le dire , la petite Fleuriot ne manifestait pas le recueillement que l'on devait attendre de la nièce d'un ancien sacristain de la paroisse; elle était distraite, agitée, fa pauvre enfant savait, sans bien en comprendre la cause ,
que son sort allait se décider, et elle éprouvait une anxiété dont elle ne pouvait se défendre.
L'attitude de Fleuriot dans cette circonstance solennelle était surtout extraordinaire; malgré ses habits de fêtes, rien sur ses trait? ne peignait la joie qu'il eût dû ressentir après tant d'épreuves. Sa pâleur fut remarquée de tout le monde; on eût dit qu'il était en proie à un accès de fièvre violente. Depuis la veille, en eiïet, il n'avait pu causer un instant en particulier avec l'abbé Duval ; il ignorait encore comment il serait possible d'éluder l'exhibition solennellement promise des anciens vases sacrés de Saint-Clair. Le cure , accablé d'occupations , il est vrai, semblait
encore avoir pris à tache de l éviter et de le désespérer par un accueil sévère. Il s'était donc rendu à l'église avec cette pensée que la cérémonie de l'inauguration serait suivie ou peut-être même interrompue par quelque manisfestation coupable. Il n'ignorait pas que la plupart des assistants étaient venus surtout dans l'intention d'admirer ces riches ornements d'autel dont on parlait dans tout le pays , et il frissonnait à la pensée de ce qu'il pourrait arriver si cette attente était trompée. Vainement avait-il promené un regard inquisiteur autour de lui pour chercher un seul de ces objets, dont mieux que personne cependant il savait l'anéantissement ; il ne vit rien. Seulement , au milieu du chœur ,
au pied même de l'autel , se trouvait le coffre qui était resté enfoui si longtemps dans la terre à la Butte-aux-Cailles.
Fleuriot chercha à comprendre dans quel but ce coffre avait été transporté en cet endroit ; pour le vulgaire , le fait était tout naturel ; les vases sacrés que l'on supposait y être enfermés , ne pouvant servir au culte avant d'avoir subi une consécration nouvelle , il avait été placé là en attendant cette consécration; mais pour lui, Fleuriot, qui savait la vérité, comment s'expliquer la présence de cette caisse vide et profanée? cette idée redoublait ses angoisses, «t il donnait fréquemment des signes d'un véritable égarement, au grand chagrin de maîtresse Catherine ,
qui, tapie dans une chapelle obscure, à quelques pas de lui , marmottait son chapelet pour la dixième fois.
Bientôt le clergé sortit de la sacristie et vint se ranger avec majesté dans le chœur. Les officiants étaient couverts de chappes splendides, sauvées à grand'peine des pillages des révolutionnaires, et recueillies dans tout le^ département pour cette solennité. Dès qu'ils eurent pris place , la musique sacrée donna le signal , et l'office commença.
On fit d'abord le tour de l'églie pour
la bénir, et les prêtres s'avancèrent proces-
sionnellement à travers les rangs serrés
des spectateurs, au bruit des chants reli-
oieitt.Ga cérémonial imposant frappait
même les incrédules de surprise et d'admiration. Ces vieillards graves qui marchaient lentement avec leurs costumes pittoresques de soie et d'or , ce vénérable abbé Duval qui aspergeait le temple avec quelques gouttes d'eau bénite conservée par une personne pieuse depuis dix ans; ces fumigatitions d'encens dont le parfum se mêlait aux parfums des fleurs, ces chants majestueux qui semblaient ne pas appartenir à la terre, tout contribuait à réveiller des instincts assoupis, des souvenirs engourdis. Denis , Denis lui-même , le chef des voltairiens et des patriotes du village , ne put se défendre de l'impression commune. Il s'inclina involontairement lorsque le pieux cortège passa près de lui, el,
élonné lui-même de son respect, il murmurait pour s'excuser à ses propres yeux :
— Il n'y a tout de même que ces genslà pour imposer au vulgaire ! cette cérémonie est bien plus émouvante que celle que j'organisai , au temps du citoyen Robespierre , pour célébrer la fête de l'Etre suprême. Tous ces coquins de paysans me riaient au nez quand je voulais les# faire marcher en ordre , des gerbes de blé à la main... eh bien, ici, ils ont plutôt l'air d'avoir envie de pleurer d'attendrissement que de se moquer!
— Ah ! papa Denis ! que cela est beau ! dil Antoine, qui ne pouvait contenir son
— 293 — k enthousiasme; mais où sont les vases sacrés ?
Le maître d'école lit un geste d'impatience ; cependant il n'adressa à son fils aucun reproche, et il donna toute son attention à ce qui allait se passer.
Le moment décisif approchait, après avoir bénit l'église il fallait bénir les ornements d'autel ; et Denis n'était pas encore celui de l'assemblée que cette partie du cérémonial préoccupait le plus. Fleuriot s'était levé ; le corps penché en avant , le cou tendu , les traits décomposés t il regardait le coffre déposé au milieu du chœur.
Quand le curé, revêtu de ses ornements
sacerdotaux , s'avança pour le?er le 11. 19
— 29/i — couvercle <1e la caisse, le malheureux fermier se sentit défaillir; son cœur battait avec violence, ses jambes fléchissaient sous lui ; il s'appuya contre un pilier voisin et ferma les yeux. Il lui semblait qu'il allait être subitement frappé de mort, que la foudre allait entrouvrir la voûte de l'église pour pulvériser le voleur des vases sacrés. . . le vertige s'emparait de lui.
Cependant un murmure sourd , un frémissement électrique parcourut l'église; il ouvrit lentement les yeux, et avec un effort de courage il les tourna vers le sanctuaire...,
LE MIRMf.F,.
Sur la table de l'autel, un rayon de soleil pereant la fenêtre en ogive faisait resplendir l'ostensoir et le caliec d'or , dont la forme était si connue de Fleuriot ; dans les mains du prêtre il voyait étincelcr
ces burettes , ces chandeliers d'argent , ces lampes émailiées, toutes ces saintes choses qu'il était allé déterrer furtivement une nuit et qu'il avait vendues à un orfèvre pour faire des lingots !
On s'expliquera sans peine que la raison du fermier fût ébranlée par une circonstance si merveilleuse. Il resta un moment immobile , l'œil égaré , la bouche béante, puis il tomba la face contre terre en s'écriant d'une voix éclatante :
— C'est un miracle!... Mon Dieu, c'est un miracle que vous avez fait pour moi , pauvre pécheur !
Et il fondit en larmes.
On se précipita pour le secourir. Sa nièce et la vieille Catherine voulurent Je
- aûu —
conduire hors de l'église , mais il répondu lout le monde, et se relevant sur ses genoux , il dit d'une voix sanglotante :
— :\on , non! laissez-moi ici... C'est passé.. Laissez-moi prier ! parpitié; laissezmoi | prier !
Om céda à ses instances et on s'éloigna de lui; en effet, il parut se calmer et il resta prosterné jusqu'à la lin de la cérémonie sans s'inquiéter des regards lixés sur lui.
— Pauvre Pierre ! disait la gouvernante à de. cni-voix en regagnant sa place, ça lui a produit de l'elFet de voir les saints ornements qu'il a eus en sa garde pendant tant d'aihjecs!... il est si hunnete et si pieux !
Cependant , sur un autre point de l'église , cette exhibition des vases sacrés avait causé une sensation non moins vive quoique d'une nature différente. Denis, en voyant apparaître une à une sur l'autel ces magnifiques pièces d'orfèvrerie qu'il convoitait depuis trente ans, devint blême de rage et grinça des dents.
— Le coffre contenait réellement le trésor , murmura-t-il , et pendant un moment ce coffre a été en mon pouvoir!., où avais-je été chercher qu'il ne renfet mait que des pierres?.... je ne me consolerai jamais... j'en mourrai
— Père, demanda naïvement Antoine en se penchant à son oreille, sont-ee là !e> vases sacrés que vous vouliez voir avant
— sot —
de me permettre d'épouser Jeannette ?
Denis eut besoin de tout son courage pour s'empêcher de frapper brutalement son fils à cette question inopportune.
— Tais-toi, lui dit-il d 'une voix étoutï'ée, tu es la cause de mon malheur. . . tu es un misérable ! Je te hais !
Le pauvre garçon ne savait ce qui lui valait cette boutade paternelle, et il se retira un peu à l'écart. Denis ne tarda pas à s'apaiser.
— Allons, murmura-t-il, il faut en prendre son parti... Je me/suis assez compromis ; si Fleuriot ou le curé avaient été méchants, ils auraient pu me faire grand tort dans l'opinion des gens du pays... Il s'agit de se raccommoder avec tout le monde,
— $03 — d'autant plus que décidément le règne des prêtres va recoini nencer — Cependant, il y a quelque chc-s e de louche dans cette histoire du trésor p.erdu et retrouvé, dans ces allures inquiètes de Fieuriot ! . . . Hem! qui sait? le curé vient de Paris, où l'on fait si bien les Imitations d'or et d'argent Il faudra i voir, morbleu ! il faudra voir ?
A partir de ce moment, l'office divin se continua sans incident remarquable. Après la bénédiction des vases, une messe solennelle fut célébrée, et la cérémonie s'acheva par un sermon pathétique de l'abbé Ouval qui tira des larmes à tout l'auditoire.
Les habitants de Saint-Clair avaient
— S03 — montré en cette circonstance un calme, un recueillement que Ton était loin d'attendre d'une population grossière après tant d'années d'anarchie et d'irréligion ; l'impression avait été vive et profonde pour tous. A l'issue de l'oiïice, on se réunit sur la place, et quand l'abbé Duval, après avoir déposé ses ornements sacerdotaux, sortit enfin de l'église avec les ecclésiastiques qui étaient venus l'assister, sa présence fut saluée par des cris de triomphe. On se pressait autour de lui et de ses vénérables accolytes ; on leur serrait les mains, on baisait leurs vêtements ; la foi religieuse en se réveillant avait toute la ferveur des conversions nouvelles.
Pendant que l'abbé Du «al était ainsi
— 30/i — entouré, il aperçut à quelques pas un petit groupe vers lequel il se dirigea rapidement. Dans ce groupe se trouvaient les deux Denis , Fleuriot et sa nièce , et enfin ie maire de la Beaussaye, toujours orné de son écharpe tricolore.
Le bon curé s'adressa à l'autorité municipale et la remercia en termes fort convenables du concours qu'elle avait bien voulu lui accorder pour l'inauguration de l'église de Saint-Clair. L'autorité, assez embarrassée de répondre autrement qu'en patois, s'inclina en silence.
— Monsieur le maire, continua le prêtre avec noblesse, il me reste un devoir à remplir près de vous. . Vous savez déjà que j'ai eu le bonheur de soustraire au
pillage les objets précieux appartenant à l'église de Saint-Clair; je devrais nécessairement m'en considérer comme le dépositaire pendant tout le temps que je serai chargé du soin des âmes de cette paroisse. . . Mais je vous prie de recevoir ceci ( et il lui présentait un papier timbré couvert de paraphes et de signatures) : c'est un état authentique des ornements d'or et d'argent qui serviront désormais au culte de mon église et dont les curés mes successeurs devront compte à la commune.
Le maire prit le papier, Denis le lui arracha précipitamment :
— Laissez-moi voir cela, Gros-Jean !
dit-il, ça me connaît.. .. il ne sera pas facile de me tromper sui* le poids et \i\ valeur
de ces objets. Hem ! continua-t-il en lisant , un ostensoir d'or pesant quatre
marcs N'est-ce que quatre marcs?....
j'aurais cru
— Assez, maître Denis, interrompit îe curé d'un ton sévère; allez-vous recommencer le scandale de votre conduite récente? Malgré vous et vos pareils, le trésor de Saint-Clair a été conservé intact, ne le souillez pas de nouveau en y attachant des idées mercantiles et profanes.
Denis baissa la tête sans répondre à cette verte semonce ; il rendit le papier au maire en assurant qu'il était en règle.
— Songeons plutôt, reprit le curé d'un air plus doux, à ce qui a été convenu au sujet de ces pauvres* jeunes gens Eli
bien ! monsieur Denis, êites-vous disposé à tenir l'engagement que Tous avez pris si formellement hier au soir?
— Il le faut bien , monsieur le curé î répliqua Denis en paraissant s'exécuter de bonne grâce ; un brave citoyen n'a que sa parole ! Cependant maître Fleuriot m avait effrayé en me parlant de ses dettes...
— Des dettes, lui ! un homme si rangé, si économe? Je suis sur qu'il a de l'argent en réserve !
— Oui, monsieur le curé, dit le fermier avec embarras, mais je pensais que je serais obligé de restituer
— Vous n'avez rien à restituer, maïlro
Pierre Aile/, allez, Denis, voire Plèu-
riol est un finaud qui Voulait faire épou-
ser sa nièce à votre fils sans donner de dot..... mais il en donnera une! c'est moi qui vous le promets.
— En ce cas-là , monsieur le curé, c'est
dit Embrassez-vous, enfants, et cette
fois pour tout de bon.
— Voilà de la besogne pour nous, monsieur le maire, reprit gaîment le bon prêtre en désignant les deux jeunes gens qui faisaient éclater leur joie par toutes sortes de démonstrations bizarres; nous nous re verrons à leur noce.
En même temps il salua l'assemblée et rejoignit les autres prêtres, sans écouter les remercîments chaleureux des fiancés.
Fleuriot le suivit et il eût bien voulu le trouver seul pour lui demander IVxpii-
cation de tant de mystères. Mais pendant toute la journée il ne se présenta pas une occasion favorable, car le bon curé était sans cesse entouré de personnes étrangères. Enfin, le soir, quand tout le monde se fut retiré, Fleuriot se glissa dans la petite chambre où son hôte se remettait des fatigues de la journée en lisant son bréviaire.
Alors îe fermier put donner cours aux sentiments si violemment et si longtemps contenus ; se jetant à genoux devant l'homme vénérable qui connaissait son crime, il ne put que lui dire d'une voix suffoquée par les sanglots :
— Pardon!... pardon!,..
ii. 20
- ?> 0 — Le curé couru l à lui et le releva affectueusement.
— Tout est oublié , Pierre — calmezvous, mon ami, mon fidèle serviteur...
Me pardonnerez-vous à votre tour de vous avoir laissé si longtemps dans cette affreuse anxiété? C'est la seule punition que je vous infligerai !
— Mais moi je ne me pardonnerai jamais... non, jamais! dit le fermier avec désespoir.
Vous serez alors plus impitoyable
envers vous-même que Dieu ou que moi, son humble serviteur ! Fleuriot, vous avez été bien coupable en abusant du dépôt sacré qui vous avait été confié; mais votre action a son excuse dans la puissance de
la tentation, dans la faiblesse humaine... Vous vous êtes toujours conduit en honnête homme , vous avez répandu vos bienfaits sur votre famille, sur tout ce qui vous approchait; votre première, votre unique faute doit être effacée !
L'ancien sacristain se refusait à croire qu aucun repentir put expier son crime , et le bon prêtre eut besoin de toute son éloquence pour le persuader.
— Allons ! monsieur le curé , reprit-il avec plus de calme, j'aurai confiance en la miséricorde divine, puisque vous m'as* s urez qu'elle s'est étendue sur moi! on doit vous croire, vous qui avez accompli un miracle incompréhensible !
— Il n'v a pas de miracle, mon pauvre
Pierre , mais Dieu a permis et j'ai exécuté à force de constance, par des voies toutes naturelles, un projet hardi jusqu'à la témérité. . . . Vous vous souvenez sans doute de mon départ précipité de Saint-Clair le lendemain du jour où j'eus acquis la triste certitude que le trésor de l'église avait été enlevé. Je conçus alors une résolution désespérée dont je ne voulus pas vous parler lorsque nous nous revîmes un instant sur la route de Mortagne ; vos objections m'eussent peut-être découragé et vous ne m'eussiez pas laissé partir. Je demeurai donc impénétrable et je vous renvoyai sans vouloir vous donner aucune explication.
;).Je comptais trouver chez un notaire
de Mortagne une lettre de l'homme d'affaires qui avait été chargé à Paris de recueillir la succession de mon parent; cette lettre était arrivée en effet , et j'avais de ce moment à ma disposition une somme assez considérable. C'était ce que je voulais. . » \ ous vous souvenez, que lors de notre dernière entrevue, je vous avais demandé le nom de l'orfèvre à qui vous aviez vendu les vases sacrés; je me mis en quête de cet homme, espérant vaguement qu'il aurait conservé , par un reste de pudeur , les objets précieux que vous lui aviez livré? à un prix si modique; ce cas me semblait peu probable , cependant je pris des informations. J'appris alors (pie l'orfèvre était mort peu après l'époque où vous aviez dû
— Mk —
vous présenter ehez lui; niais connue sa veuve existait encore , j'allai la voir pour lui demander des renseignements dont, je vous l'avoue, je n'attendais rien de bon.
» Heureusement, je m'étais trompé: la veuve de l'orfèvre était une femme pieuse qui me reçut avec égards. Elle avait connaissance de l'acquisition faite par son mari ; elle m'apprit que grâce à ses instances, l'ostensoir el le calice n'avaient pas été détruits; elle les avait retrouvés après la mort de l'orfèvre et elle les avait conservés longtemps avec soin. Malheureusement elie avait été obligée de s'en défaire depuis quelques mois et il* avaient été transportes à Paris; quant aux autres objets, ils avaient été fondus et n'existaient plus.
» Je remerciai cette bonne dame et après avoir pris l'adresse du marchand à qui l'ostensoir et le calice avaient été vendus, je partis pour Paris. Je n'entrerai pas dans le détail des démarches que je dus faire , des inquiétudes que j'éprouvai; il vous suffira de savoir que j'eus le bonheur de recouvrer, après bien des peines , les saints . vases échapés à la destruction. Je me mis aussi en .mesure de remplacer les autres ornemens d'importance moindre qui avaient disparu. Paris, centre de tout commerce et de toute industrie, présente de précieuses ressources en ce genre; je parvins à retrouver des lampes , des chandeliers d'argent ayant exactement la forme, le poids et la valeur des premiers. Pour
les pièces que je ne pus me procurer de la même manière, je les fis exécuter lur mes dessins , en recommandant une minutieuse exactitude.
«Vous devinez,, mou cher Fleuiïot, combien de pareilles recherches oui exigé d'ativité et comment j'ai pu employer mon temps à Pari.» ; mais j'ai réussi à compléter cette collection de riches joyaux qui composait autrefois le trésor de Saint-Clair; je défierais le regard le plus exercé de constater la moindre diiïerence avec le;, ancien-, soit dans la forme, soit dan- la valeur artistique.
• Ces soins muftipliés m'ont retenu a Paris jusqu'à ce moment; cependant, je n'ai pas négligé d'autre- intérêt- non
moins chers et non moins sacrés. J'ai sollicité pour obtenir l'autorisation de relever à mes frais l'église et le presbytère de Saint-Clair. Grâce à quelques amis de l'émigration , cette faveur ne m'a pas été refusée. Alors j'ai écrit au vénérable abbé de Savigny , dont le zèle pour la religion et l'amitié pour moi m'étaient bien connus. Je l'ai mis en rapport avec l'architecte , qui avait reçu de moi les instructions les
plus précises \ous savez le reste. »
Le fermier avait écouté bouche béante ce merveilleux récit. L'abbé Duval racontait avec une sinplicité et une bonhomie qui en rehaussaient encore le prix les prodiges de constance et de volonté qu'il avait opérés.
— Ainsi donc, monsieur le curé, demanda Fleuriot avec admiration, c'est vous qui avez rétabli le trésor de Saint- Clair, c'est vous qui avez fait reconstruire notre église?... Vous êtes donc bien riche?
— Je t'avouerai bonnement , mon garçon , que je ne le suis plus... tout y a passé... et je commence à craindre d'être obligé de laisser mon presbytère inachevé.
— Mais je viendrai à votre aide , moi , j'ai quelques économies , et...
— Alors donne une dot à ta nièce....
mon presbytère attendra.
— Ainsi donc, monsieur le curé, vous ne voulez pas que je m'impose le moindre sacrifiée en expiation de mon crime?...
— Si, si, mon pauvre Pierre,... je
t'imposerai une pénitence.... tu feras élever à tes frais une croix de bois à la Butte-aux-Cailles , et, de temps en temps tu iras en pèlerinage.
Le fermier prit la main du vieux prêtre et la porta à ses lèvres:
— Ah ! monsieur le curé, s'écria- t-il avec transport, vous êtes un saint!