‹ Le pacte de famineChapitre 12 sur 13 · L'ÉGLISE BU VILLAGE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE BU VILLAGE

Lu mois environ s'était écoulé, et l'abbé Duval n'était pas revenu au village de Saint-Clair. Sa disparition subite et sa longue absence eussent été de nature à réveiller les mauvais bruits répandus au su-

jet du trésor de l'église; aussi Denis, dans les premiers moments de sa colère, avaitil cherché à insinuer que le curé avait pris la fuite pour n'avoir pas à tenir sa promesse. Mais à ces suppositions malveillantes, maître Fleuriot répondit d'une manière péremptoire ; il conduisit deux ou trois des plus notables habitants du village dans sa chambre et leur montra le coffre récemment retiré du sol, en affirmant qu'il renfermait encore les ornements d'or et d'argent dont on reprochait à l'abbé Duval de s'être emparé. Le coffre était toujours hermétiquement fermé, il est vrai ; mais personne ne songea à révoquer en doute la parole du plus honnête homme de la commune. Les habitants de Saint-Clair,

— "2Ô5 — convaincus que ies vases sacrés étaient restés en gage à la ferme, n'étaient donc ni surpris ni alarmés de l'absence de leur curé, et Denis, retenu chez lui par son entorse, en fut pour ses déclamations et ses calomnies.

Cependant de grands changements avaient eu lieu depuis peu à Sait-Clair. Quelques jours après le départ du curé, on avait vu arriver au village une légion d'ouvriers maçons , vitriers , peintres , décorateurs ; ils étaient sous les ordres d'un architecte qui, après avoir signifié au maire de la commune les pouvoirs dont il était porteur, avait mis tout son monde à l'œuvre pour restaurer l'église et relever le presbytère. L'ouvrage avait marché avec une rapidité

merveilleuse; quelques semaines avaient suffi et déjà l'église était en état de servir aux cérémonies du culte. Les anciens vitraux coloriés, il est vrai, avaient été remplacés par de simples verres blancs; le sanctuaire était revêtu de modeste sapin au lieu des beaux lambris de chêne sculpté qui le décoraient autrefois; l'autel était de bois peint au lieu de marbre ; les murailles étaient nues, mais toute trace de dévastation avait disparu, et le petit temple rustique avait repris son caractère noble et religieux. Les travaux du presbytère avaient été poussés avec moins de vigueur, comme si l'on eût craint de déployer autant d'activité pour la demeure d'un homme que pour la maison de Dieu ; ce-

pendant on pouvait déjà reconnaître que l'habitation nouvelle allait s'élever sur un plan simple, élégant, et que, malgré son exiguïté, elle serait une des plus commodes du voisinage.

Ces travaux extraordinaires surprenaient fort ceux qui connaissaient les ressources bornées de la commune ; on interrogea le maire, mais il ne savait rien ; un ordre du ministre des cultes lui avait été notifié par l'architecte et il avait dû s'y conformer sans autre explication. On supposait que les frais seraient à la charge de l'état ; cependant il se pouvait aussi que quelque particulier riche eût voulu être le bienfaiteur de la paroisse. Cette supposition passait même pour la plus probable, car à

cette époque l'état, obligé de relever les églises dans toute l'étendue de la France, ne pouvait accorder des secours bien importants à une seule; mais alors quel était la main mytérieuse qui protégeait ainsi l'humble et obscur village de Saint-Clair. Fleuriot lui-même n'était pas mieux instruit que les autres à ce sujet. Il avait soupçonné plusieurs fois son ancien maître d'être l'auteur de ces heureux changements, mais cette opinion ne reposait sur aucune donnée positive. Le jour où il avait couru après le curé sur la route de Morlagne, il n'avait pu rien obtenir de lui; l'abbé Ou val avait refusé de s'expliquer sur les motifs de son voyage et sur sa durée probable ; après avoir recommandé au

fermier certaines mesures de prudence, ii avait continué sa route et depuis il n'avait pas donné de ses nouvelles. Gomment supposer que ce pauvre prêtre, presque réduit à la mendicité , eût accompli tant de merveilles !

Une seule personne eut pu peut-être

donner des renseignements précis sur ce sujet, c'était un digne ecclésiastique du voisinage, autrefois intime de l'abbé Duval; moins heureux que lui, il sollicitait vainement du gouvernement et de la commune ta restauration de son église. Eu attendant que ses plaintes fussent écoute; il venait chaque 'jour à Saint-Cla'r surveiller les travaux. Les rapports qui avaient existé entre l'abbé de Savigny, ainsi s'ap-

— no —

pelait le curé étranger, et l'abbé Duval, taisaient supposer, non sans raison, que le curé de Saint-Clair n'était pas étranger aux bienfaits dont la paroisse était comblée.

Quoi qu'il en lût, l'inauguration prochaine de l'église avait été solennellement annoncée ; un avis affiché à la grande porte avait désigné pour cette cérémonie le dimanche de la Fête-Dieu.

Or, la veille même de la fête, l'abbé Duval n'était pas encore arrivé. Son absence dans un moment où tant de soins importants le réclamaient était tout-à-fait incompréhensible. L'abbé de Savigny, il est vrai, le suppléait de son mieux; l'intérieur de l'église avait été orné par ses

— ni —

soins de fleurs et de feuillages; tout prenait déjà un aspect de fête, mais on n'en chuchottait pas moins, et on se demandait quel motif pouvait retenir le pasteur loin de son troupeau en pareille circonstance.

Sur le soir les habitants de Saint-Clair, réunis sur la petite place du village, contemplaient d'un air d'admiration les importants travaux exécutés en si peu de temps. Les ouvriers étaient occupés à enlever les derniers échafaudages et à faire disparaître les décombres cpji obstruaient les abords de l'église. On entendait dans l'intérieur les décorateurs qui clouaient encore les tentures et les tapisseries pour l'inauguration prochaine. La présence de tant d'é-

trangers n'était pas la partie la moins intéressante du spectacle pour les bons villageois, car dans leur hameau isolé ils avaient rarement occasion de voir de nouveaux visages. Aussi toute la population était-elle en émoi et une espèce de fête s'était improvisée par anticipation sur celle du lendemain.

Parmi les curieux qui se pressaient autour de l'église fraîchement restaurée et du presbytère inachevé, se trouvaient De nis et Fleuriot; tous les deux, entourés d< groupes distincts, représentaient encore jusqu'à un certain point les grands parti politiques qui se partageaient l'opinion. 1 n'y avait cependant rien d'hostile entn ces deux groupes, quoiqu'ils âffécl cl<

ne pas se confondre. Denis, appuyé sur une canne, à cause de sa récente maladie, parlait avec moins d'arrogance qu'a l'ordinaire; Fleuriot, les mains derrière le dos, conservait une attitude calme et naturelle; chacun exprimait sa pensée en termes mesurés et à demi-voix pour ne pas blesser son antagoniste s'il venait à l'entendre. Bref, Fleuriot et Denis semblaient s'observer avec cette réserve de deux robustes champions qui , ayant déjà éprouvé la valeur l'un de l'autre, ne se soucient pas de recommencer le combat.

Soit hasard, soit préméditation secrète, ils se trouvèrent une fois si près l'un de l'autre, qu'il leur était impossible de s'éviter. Ils venaient d'examiner l<> portail de

l'église, et en se retournant pour s'éloigner, ils se trouvèrent tout-à-coup face à face. Ils se mesurèrent un instant du regard; puis, par un mouvement spontané, ils portèrent la main à leur chapeau.

Ce premier pas fait , au grand étonnement des spectateurs, les deux chefs de parti parurent vouloir se parler. Denis avait pris un air patelin qui ne lui était pas habituel; Fleuriot souriait avec embarras. Tous deux semblaient désirer également un rapprochement plus complet.

Ce fut le maître d'école qui entama la conversation le premier.

— Un joli travail , monsieur Fleuriot ! dit-il en désignant du geste la façade du bâtiment, vraiment l'argent n'a pas été

dépensé mal à propos, quoiqu'on ne sache pas encore qui payera les frais... les bonnes gens auront là une église toute neuve pour faire leurs dévotions

— J'espère que vous n'en êtes pas fâché, monsieur Denis, répliqua Fieuriot du même ton poli ; chacun doit être libre de pratiquer sa religion... La liberté est pour tout le monde, n'est-ce pas? Vous qui êtes un savant, vous devez comprendre cela.

— C'est vrai, voisin Fieuriot, et vous avez exprimé votre idée en fort bons termes... Je l'ai toujours dit, vous n'êtes pas lettré, mais vous êtes un homme d'un grand sens.

— Je vous remercie de votre bonne opinion, voisin Denis.

— 9/|6 — Ils se turent , oomme si chacun d'eux eût craint de s'avancer trop ; cependant après cet échange de compliments, ils ne pouvaient en rester là.

— Voilà longtemps que nous ne nous sommes vus , voisin Denis , reprit le fermier en baissant les yeux ; malgré ce qui s'est passé, nous ne sommes pas des ennemis mortels, je l'espère?

— Je serais fâché qu'il en fût ainsi, répliqua le maître d'école avec embarras; mais je craignais de vous avoir donné quelques motifs de colère contre moi

— Ne nous devons-nous pas indulgence les uns aux autres? J'ai pu vous offenser aussi sans le vouloir.

Cette humilité n'étail pas naturelle,

aussi les spectateurs de l'un et de l'autre parti conclurent-ils que leurs chefs respectifs avait peur l'un de l'autre. Malheureusement il ne fut pas possible de pousser plus loin des observations sur ce grave sujet, car le maître d'école reprit avec empressement :

— Je suis enchanlé de vous voir dans ces sentiments, maître Pierr?, depuis longtemps je désire avoir un bout de conversation particulière avec vous.

— A vos ordres, maître Denis, et si vous voulez prendre mon bras

— De tout mon cœur... Excusez-nous, voisins, nous avons à causer ensemble, maître Pierre et moi.

Et alors, à la stupéfaction universelle,

on vit les deux notables, naguère ennemis acharnés, s'éloigner bras dessus bras dessous, et se diriger vers la partie la plus solitaire de la place publique.

Cet événement produisit une grande sensation dans cette foule; -cependant personne n'osa les suivre, et ils purent se faire en toute liberté leurs confidences réciproques.

— J'ai des remerciments à vous adresser, Pierre, disait le maître d'école à voix basse, car vous avez été bienveillant pour moi ; vous pouviez me causer beaucoup de tort en contant d'une certaine façon cette

affaire des vases sacrés Les gens de ce

pays sont si méchants ! ils n'auraient jamais voulu croire que je travaillais pour les pauvres de la commune ; ils m'auraient accusé de vouloir m'approprier le trésor. . . Cette calomnie m'aurait fait perdre la plupart de mes écoliers et m'aurait ruiné. De pareilles combinaisons doivent avoir réussi pour cire excusées ! au lieu de cela, j'ai appris que vous aviez donné le beau rôle à mon fils Antoine et que vous n'aviez pas parlé eu mal de moi

— Le désir de posséder un pareil trésor pouvait bien un peu tourner la tête, voisin Denis; j'excuse aisément la tentation que vous avez dû éprouver !

— Oui, oui, c'eût été un coup de fortune pour les pauvres, si mon projet

se fût réalisé. Mais j'ai apprécié votre délicatesse dans cette circonstance , voisin Pierre, et je vous en saurai gré. Il y a aussi mes ridicules frayeurs dont vous vous êtes abstenu de parler, vous savez, la nuit du grand orage?... Ces paysans brutaux ne croiraient pas que la peur du tonnerre m'a été commune avec Annibal, César, Alexandre et une foule d'autres grands hommes dont les noms ne me reviennent pas... Ils m'eussent accablé de plaisanteries grossie-

res, capables de nuire à ma considéralion ! aussi je vous remercie sincèrement.

— Vous ne me devez pas de remerciments, maître Denis ; je vous prie seulement si, un jour, les circonstances venaient à changer, d'être aussi indulgent pour les

autres qu'on l'a été pour vous [Nous

sommes tous pécheurs, Denis, et nous avons tous besoin les uns des autres !

Le magister ne savait où tendait cette boutade sentimentale et il observait Fleuriot du coin de l'œil.

— Ce n'est pas pour vous, voisin, reprit-il finement, que vous réclamez l'indulgence, je vous sais trop honnête homme pour en avoir besoin... Eh bien! je de-

vine en laveur de qui vous voudriez m'amadouer !

— En faveur du premier venu qui aura failli.

— Non, non, ne cherchez pas à me donner le change... Convenez plutôt que vous avez de grandes inquiétudes au sujet du ci-devant curé de Saint-Clair, et que vous vous attendez à quelque catastrophe,..

— Une catastrophe!... Que voulez-vous dire ?

— Avoue/-le vous êtes convaincu

que l'abbé Du val n'osera pas reparaître

— Pourquoi cela ?

— Parce que les vases sacrés sont perdus. . . il ne pourra tenir sa promesse.

— Les vases sacrés perdus ! ne sa-

vez-vous pas que le coffre où ils sont enfermés était chez moi aujourd'hui encore? ce soir seulement l'abbé de Savigny l'a fait transporter à la sacristie.

— Ignorez-vous donc que ce coffre ne contient que des pierres et du sable? demanda le maître d'école en dardant sur Fleuriot un regard pénétrant ; alors je vois que le curé ne vous a pas mis dans sa confidence, et qu'il nous a trompés tous les deux !. . . Eh bien, je me suis assuré ce soir de ce que j'avance en suivant les porteurs du coffre jusqu'à l'église, et en leur offrant mes services pour les aider dans leur besogne J'ai secoué rudement la caisse,

et j'ai acquis la certitude qu'elle ne conte-

nait rien de métallique tel que de l'or ou de l'argent! D'ailleurs....

— Denis, vous êtes l'esprit du mal ! s'écria Fleuriot avec une indignation qu'il ne put retenir.

11 reprit aussitôt d'un ton plus calme : , — Vous vous êtes trompé., je vous l'assure. M. le curé sera ici pour la cérémonie de demain, et les vases sacrés orneront l'autel comme autrefois.. . à moins... à moins d'événements imprévus!... Mais je désirerais vous entretenir d'une autre

affaire, maître Denis; vous n'avez pas ou-

l»lié que votre fils et ma nièce sont presque fiancés?...

— C'est vrai, ca, voisin; les papiers et les habits de noce étaient prêts ; il n'y avait

plus qu'à procéder à la cérémonie lorsque estsurvenue cette malheureuse brouille

— J'ai été bien chagrin de ma vivacité, Denis, et quand j'y songe, je crois vraiment que j'avais bu quelques verres de cidre de trop

— Eh bien ! maître Pierre, si vous en êtes fâché, les enfants ne sont mariés ni l'un ni l'autre, la chose peut encore s'arranger... je vous avouerai que mon scélérat de fils, malgré la réserve que lui impose son excellente éducation, pense tonjours à votre nièce...

— El Jeannette ne parle que de lui

Voyons, Denis, nos anciens projets tiennent-ils encore ? je vous l'a vouerai, il pour-

rait survenir des circonstances telles que je ne serais pas fâché d'avoir assuré un protecteur à Jeannette, à ses frères et à ses sœurs !

— Allons donc, voisin, vous vivrez long* temps encore !

— Qui sait? et puis si je quittais le

pays Enfin, Denis, est-ce une affaire

gonyenue? marions-nous décidément ces pauvres enfants?

— Je ne demanderais pas mieux, maître Pierre, mais vous comprenez.... il

s'agit de savoir quelle dot vous donnerez à Jeannette.

Le visage du fermier se rembrunit.

— Je vous ai déjà dit que je ne pouvais prendre d'engagement positif à cet égard,

répliqua-t-il avec abattement; j'ignore encore si l'on n'exigera pas de moi la valeur dé tout ce que je possède, et...

Il s'arrêta comme s'il eût craint d'en trop dire.

— Hein ! vous avez des dettes, Fleuriot? demanda le magister avec sécheresse ; je m'en étais douté à voir comment vous dépensiez l'argent ! On se souvient pourtant que vous aviez commencé avec rien. . . Mais s'il en est ainsi, j'en suis fâché, le mariage ne se fera pas ; Antoine n'est pas assez riche pour deux.

Le fermier rougit d'indignation, mais avant qu'il eut pu faire une réponse vive et peut-être peu mesurée, une grande rumeur s'éleva sur la place. La nuit était

proche; le crépuscule commençait à devenir sombre ; on apercevait vaguement à quelque distance une espèce de patache, attelée de deux chevaux de poste, qui venait de faire halte devant la ferme de Fleuriot. Plusieurs personnes s'occupaient déjà de la décharger de deux ou trois ballots assez volumineux ; quant aux voyageurs qu'elle avait amenés, ils avaient mis pied à terre, et la foule qui se pressait autour d'eux ne permettait pas de les reconnaître.

— C'est lui, c'est M. le curé ! disait-on de toutes parts.

Cet incident interrompit la conversation au moment où elle allait s'envenimer.

ii. 17

— C'est lui, on effet, dit le fermier avec précipitation , que Dieu soit loué ! Nous reprendrons cette conversation, Denis, et j'espère vous faire entendre raison. . . Mais il faut que j'aille bien vite au-devant de M. le curé!

— > Eh bien ! par Jupiter ! je ne suis pas fâché non plus de voir la mine de ce saint homme... Si je ne me trompe, il ne doit pas être à Taise, à moins qu'il n'ait un front d'airain.

Et il suivit Fleuriot, qui se dirigeait en toute hâte vers sa maison; mais avant qu'ils eussent fait la moitié du chemin, ils aperçurent l'abbé Duval qui s'avançait lui-même vers l'église. Il fendait lentement la foule en adressant des paroles

— 263 -! i bienveillantes à ceux qui l'entouraient.

Le fermier et Denis s'arrêtèrent, et, poussés par des sentiments différents, ils examinèrent avec une égale attention le curé de Saint-Clair. Il souriait, mais son visage portait les traces d'une profonde altération; il semblait avoir beaucoup souffert depuis son dernier voyage. Du reste, il était revêtu de cette vieille redingote noire et râpée qu'il avait un mois auparavant.

— -Allons! murmura Fleuriot. en soupirant, quel qu'ait été son projet, il n'a pas réussi. . . tout est perdu î

Dçnis, de son côté, sourit malignement en remarquant l'extérieur misérable du «u ré de Saint-Clair.

— 26.'i — Le fermier s'avança vers son ancien maître pour lui souhaiter la bienvenue.

L'abbé Du val le reçut d'une manière affectueuse.

— Bonjour, Çleuriot, dit-il avec séré-

nité ; j'ai pris la liberté de descendre chez vous en attendant que mon presbytère soit achevé; j'espère que je ne vous gênerai pas.

— Tout ce que je possède n'est-il pas à vous, monsieur le curé ? dit le fermier avec un accent particulier ; mais pourquoi n'avoir pas encore pris quelque repos à la ferme?

— J'ai voulu d'abord remercier Dieu des grâces qu'il m'a faites ; ma première visite devait ctre pour cette humble église

rendue enfin au culte du Seigneur... n'était-ce pas de toute justice ?

Fleuriot cherchait à lire dans ses yeux ce qu'il avait à craindre ou à espérer; ruais l'abhéDuval était impénétrable, et la foule qui les entourait empêchait le pauvre fermier de risquer aucune demande trop précise.

Tout-à-coup deux personnes surgirent à la ibis de chaque côté du curé de Sainl- Clair.

LE l'ASTM.

XVI l

— Je suis bien votre servante, monsieur le curé, dit la petite Jeannette en avançant avec peine sa figure mutine entre deux grosses dévotes qui servaient au curé de gardes du corps.

— Je vous présente nies civilités, monsieur le curé, dit Antoine de l'autre côté, en cherchant à se hausser sur la pointe de ses pieds pour être aperçu par-dessus la tête du meunier Jérôme.

— Eh ! ce sont mes jeunes amis qui viennent me rafraîchir la mémoire ! s'écria l'abbé Duval gaîment. En vérité, ils ne perdent pas de temps!... Eh bien! mes enfants, vous êtes-vous souvenus de vos promesses? avez- vous été sages pendant mon absence?

— Beaucoup, je vous assure ! soupira Jeannette.

— Trop, muimura Antoine.

— Dans ce cas-là, j'espère que le premier mariage que j'aurai à célébrer dans

ma paroisse sera le vôtre! n'est-ce pas Fleuriot ?

— Je n'ai rien à vous refuser, monsieur le curé, mais

— 11 faudra peut-être bien prendre aussi mon avis ! dit le magister avec ironie ; mon lils n'obéit qua moi !

— Ah î vous voici, Denis ? reprit le prêtre en attachant sm\ lui un regard sévère; nous savons en effet jusqu'où va votre pouvoir sur ce brave jeune homme, et vous eussiez pu vous dispenser de le rappeler ! Mais pourquoi refusez- vous de consentir au bonheur de ces deux pauvres jeunes

gens ?

— Personne n'a le droit de me questionner à cet égard, répliqua le magister

d'un ton rogue, je suis libre de mes actions, et je n'ai peur de rien !

— Même du tonnerre? dit l'abbé Du val avec un sourire mélancolique.

Ce sarcasme innocent sembla blesser au vif l'irascible maître d'école, d'autant plus qu'il lui était adressé publiquement.

— Je suis bien aise qu'on le sache, reprit-il en élevant la voix , mon fils ne court après les filles ou après les nièces de personne... Ni lui ni moi ne sommes gens à nous laisser influencer par un curé !

— Ah ! papa Denis, que dites-vous là ! murmura Antoine d'un ton de reproche; vous voulez donc que nous nous brouillions encore une fois ?

Les assistants étaient émerveillés de la

bonne contenance que faisait le chef des patriotes de Saint-Clair; l'abbé Du val seul souriait d'un air de pitié.

— J'admire comme on oublie vite! reprit-il en haussant les épaules ; il suffit , monsieur Denis, je comptais vous trouver plus traitable... Ces enfants sauront du moins que vous seul vous êtes opposé à leur union!

Et il voulut passer outre, mais le maître d'école crut pouvoir poursuivre ses avantages.

— Eh bien ! dit-il d'un air goguenard, je ne m'opposerai plus à ce mariage, si vous le voulez

— Que faut-il faire?

— Je donnerai mon consentement lors-

que moi et tous les haLitanls de Saint-Clair nous aurons vu sur l'autel les anciens vases sacrés de l'église.

Le curé tressaillit et lança un regard perçant au maître d'école , mais il se remit aussitôt.

— Ah ! vous avez encore des soupçons?

dit-il avec amertume; eh bien! j'accepte, continua-t-il en élevant la voix; vous êtes tous témoins que Denis promet de consentir au mariage lorsque les anciens ornements de l'église auront été restitués au culte... Je lui rappellerai sa parole quand le moment sera venu.

Aucun des assistants, excepté le curé et rieuriot, ne s'expliquait les paroles de Denis. On savait que le coffre contenant les

— :21b — vases sacrés était resté à Saint-Glair, et cette réticence du magiater équivalait à une acceptation réelle, puisque la condition imposée par lui pouvait, au su de tout le monde, être aisément remplie ; les jeunes fiancés eux-mêmes, virent la chose à ce favorable point de vue.

— Âh ! monsieur le curé, que vous êtes bon ! s'écria Jeannette en pleurant ( car Jeannette pleurait toujours , tantôt de joie et tantôt de tristesse), nous vous devrons tout î

— Monsieur le curé , s'écria Antoine transporté, je ne crains pas de le dire en présence de tout le monde, vous valez cent luis mieux que mon père lui-même

vous êtes cent fois plus savant et meilleur que lui et pour ma part, je

— Ne te hâte pas de le remercier et de me ravaler ainsi ! interrompit Denis d'un ton ironique ; je sais ce que je sais, et Jeannette Fleuriot ne s'appelle pas encore madame Denis tu verras, vous verrez

tous!

Les assistants chuchotaient avec étonnement ; les deux jeunes gens commençaient aussi à éprouver des inquiétudes. Le curé fit un geste encourageant.

— A demain donc! dit-il avec calme; allons, mes amis, que les bons chrétiens me suivent à la prière

11 salua Denis et Fleuriot, puis il conti-

nua sa marche, escorté des dévots et des dévotes de la paroisse.

— Hum ! il espère peut-être me tromper par quelque tour de passe-passe, grommela le maître d'école en hochant la tête, mais nous sommes aussi fin que lui. . . patience !

— Comme il paraît triste et découragé ! pensait Fleuriot de son côté; il a accepté le défi du maître d'école, et cependant.... Oh ! j'expie bien cruellement mes fautes ï

Ils se perdirent dans la foule, l'un pour chercher Jeannette, l'autre pour s'emparer d'Antoine. L'abbé Duval récitait déjà la prière du soir dans l'église du village. Pour la première fois, depuis douze ans, on priait publiquement à Saint-Clair !

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