‹ Le pacte de famineChapitre 2 sur 13 · EN VENTE A LA LIBRAIRIE 25, ROT OU T1BUX-COLOHBIRR · texte numérisé non relu

EN VENTE A LA LIBRAIRIE 25, ROT OU T1BUX-COLOHBIRR

in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/lepactedefamine02bert

LE VOUGRUfi.

Pendant cette controverse, le soleil ï'i tait couché tout-à-fait ; les ombres du soir commentaient à s'étendre sur la campagne. Les deux fiancés n'écoutaient plus la discussion survenue entre* Denis et le fer-

mier depuis qu'elle avait perdu son caractère acerbe ; placés côte à côte, ils ne se parlaient pas, quoique l'un grillât d'entendre ce que l'autre grillait de lui dire ; mais le pauvre écolier, victime de la brillante éducation dont son père était si fier, n'osait glisser un mot furtif à sa jolie fiancée et se contentait de la regarder à la dérobée. Jeannette, un peu fatiguée de cette aveugle soumission , s'occupait avec affectation de ses jeunes frères et sœurs s'ébattant sur la pelouse à quelques pas d'elle.

Bientôt elle s'apperçut qu'ils s'étaient groupés timidement derrière la grille et qu'ils regardaient avec étonnement un personnage inconnu arrêté sur la voie publi-

que. Autant par curiosité que pour punir Antoine de sa gaucherie, la jeune fille se leva et elle se dirigea de ce côté.

La ferme, comme nous l'avons dit, formait l'angle d'une petite place où se trouvaient l'église profanée et les ruines du presbytère. Le voyageur, car à son extérieur on reconnaissait qu'il n'appartenait pas au village, contemplait d'un air d'abattement profond le spectacle de cette dévastation. Cet homme semblait déjà avoir passé l'âge de la maturité; il était vêtu d'une longue redingote boutonnée jusqu'au cou et toute poudreuse; un chapeau à larges bords cachait son visage.

Debout , au milieu de la route, appuyé sur un -bâton, il restait dans une iramo-

— 10 ^ bilité complète, le visage tourné vers l'église. C'était cette apparition singulière qui avait effrayé les enfants et interrompu leurs jeux.

Jeannette vint à son tour examiner l'inconnu sans qu'il changeât d'attitude, sans qu'il parût s'apercevoir de l'attention dont il était l'objet. Sombre et pensif, il ressentait une émotion mystérieuse; la jeune lille crut même voir, aux derniers reflets du crépuscule, deux grosses larmes qui roulaient silencieusement sur ses joues ridées. Aussitôt elle fit signe aux enfants de ne pas le troubler par leurs cris, et elle vint dire quelques mots bas à son oncle.

Le fermier ne fut peut-être pas fâché de trouver un moyen de couper court au

-* -41 — pénible débat survenu à propos de l'abbé Du val ; il redressa la tête et sourit affectueusement à Jeannette :

— Un pauvre voyageur ! dis-tu. . . eh !

bien, fais-le entrer, ma fille il boira

un coup de cidre et mangera un morceau avec nous... oui, et il couchera dans la grange s'il n'a pas d'asile pour cette nuit. Fais-le entrer, Jeannette ! C'est aujourd'hui un beau jour pour nous, et cela nous porterait malheur de repousser un pauvre diable affamé peut-être et sans abri.

— Ah çà, maître Pierre, interrompit Denis avec impatience, allez-vous donc faire asseoir les mendiants à notre table ? je vous préviens...

— Allons! allons! voisin, ça ne vous

déshonorera pas... on se serrera un peu, que diable!... Un homme comme vous, partisan de l'égalité et de la fraternité, peut-il se scandaliser d'une chose aussi naturelle !

Cet argument ferma la bouche au républicain, et Jeannette s'élança, légère comme un oiseau, vers la porte de la cour; mais, arrivée là, elle ralentit son pas et s'arrêta tout-à-coup. Les enfants , après avoir satisfait leur curiosité, avaient repris leurs jeux ; l'inconnu était à la même place sur le chemin solitaire, et sa contenance morne intimidait la jeune fdle. Cependant, elle iinit par s'enhardir, et s'approchant, elle lui toucha le bras.

11 tressaillit et se retourna vivement.

— Mon brave homme, dit-elle toute rouge en baissant les yeux, vous n'êtes pas du pays et vous semblez bien fatigué. Il n'y a pas d'auberge à Saint-Clair ; mais, si vous voulez entrer chez nous, on vous recevra bien , c'est aujourd'hui le jour de mes fiançailles, et vous boirez un pot de gros cidre à mon bonheur.

L'inconnu regarda la jeune paysanne en silence.

— Il y a donc encore quelque vertu dans ce malheureux village où l'on a osé faire une étable de la maison de Dieu ! dit-il enfin d'une voix vibrante.

Et il se tut de nouveau. Jeannette était fort embarrassée.

— Vous avez l'air affligé , reprit-elle ;

- ik -

peut-être mon oncle Pierre, que vous voyez là-bas, pourra-t-il vous donner quelques consolations — Un bon souper vous remettra, et je veillerai moi-même à ce que rien ne vous manque.

— Enfant ! dit l'inconnu avec un accent de bonté mélancolique , ce n'est pas mon corps qui souffre, c'est mon âme qui est brisée... Cependant j'accepterai votre

charitable invitation J'ai voyagé toute

la journée et je ne sais à qui demander asile, quoique je ne sois pas tout-à-fait étranger au village de Saint -Clair.

En même temps il suivit la jeune fille ; elle le conduisit vers la table autour de laquelle les arbres projetaient déjà une ombre assez épaisse. En approchant des

convives, il ùta son chapeau pour les saluer, et montra un visage doux et mélancolique , que le chagrin avait sillonné de rides profondes.

— Approchez, mon ami, s'écria Fleuriot avec cet accent de rondeur et de franchise qui lui était habituel ; venez vous asseoir... là... près de moi... vous mangerez un morceau et vous boirez un coup. . . \rai, comme nous sommes tous chrétiens, vous paraissez bien fatigué !

Au lieu d'accepter de suite cette cordiale invitation , l'inconnu regarda d'un air surpris le fermier et ses hôtes.

— Où suis-je? dit-il enfin d'une voix tremblante; quelle est cette maison où le hasard ma conduit et où l'on accueille

ainsi le pauvre voyageur ?. . . il me semble reconnaître. . .

On entendit un cri perçant du côté de la ferme.

— C'est lui ! s'écria la vieille Catherine en laissant tomber sa quenouille, c'est notre maître! c'est monsieur le curé!

Elle vint se jeter aux genoux du voyageur, saisit ses mains et les arrosa de larmes. A cette brusque révélation , tous les assistants se levèrent machinalement.

— Monsieur le curé ! répétèrent les paysans avec un respect involontaire.

— Le citoyen Du val ! s'écria Denis à son tour en ricanant; par les dieux immortels ! je croirai désormais à la Provi-

dence. . . Il ne pouvait arriver plus à propos!

Cependant maître Fleuriot n'avait pas quitté sa place, et une pâleur livide couvrait son visage.

— Ce n'est pas possible ! dit-il à demivoix comme en se parlant à lui-même; monsieur le curé est mort pendant la terreur!... J'en suis bien sûr... Il a été noyé dans la Loire avec les autres.

— On vous a trompé , maître Pierre , répondit le vieillard avec un sourire mélancolique en se dégageant des étreintes de la gouvernante , ou plutôt on ne vous a appris qu'une partie de la vérité... J'étais, en effet, destiné à souffrir le martyre avec les saints prêtres dont regorgeaient les pri-

__ |8 — sons de Nantes, mais un hasard miraculeux, la volonté divine, devrais -je dire, me sauva de la mort... Je me réfugiai en Angleterre et j'attendis de meilleurs jours. Maintenant, le pasteur revient à son troupeau égaré et dispersé par l'orage... Il ne le quittera plus !

Le fermier était toujours en proie a une vive agitation. N

— C'est sa voix je ne peux le

nier! murmura -t -il; c'est aussi le même geste et...

— Oui, c'est lui ! s'écria la gouvernante en pleurant de joie; faut-il le répéter? Est-ce donc ainsi que vous recevez cet excellent homme dont nous avons parlé tant de lois, le soir, au coin du foyer et dont

tous prononciez le nom comme celui d'un saint?

Fleuriot ne pouvait plus douter ; il s'avança vivement vers l'abbé Duval ; ses yeux étaient bumides de larmes.

— Monsieur le curé, balbutia-t-il d'une voix sourde , soyez le bien- venu à Saint- Clair... Ma maison est à vous... Disposez de moi et des miens comme vous l'entendrez. . . rien n'est changé , vous êtes toujours mon maître.

— Je suis votre ami, Pierre, dit le curé avec émotion en serrant la main du fermier ; je vous dois la première consolation que j'aie ressentie en présence de mon presbytère démoli , de mon église dévastée... J'ai pensé qu'autrefois sans doute,

avant la tempête révolutionnaire , je n'avais pas vainement semé, du haut de ma modeste chaire , la parole de Dieu , paisqu'en revenant pauvre , inconnu, mendiant, à ce village, je trouvais tout d'abord un toit hospitalier pour m'accueillir !

— Pierre n'en fait jamais d'autre, monsieur le curé ! s'écria la gouvernante avec empressement ; quoiqu'il paraisse froid pour défendre ceux qu'il aime, comme je le lui reprochais tout-à-Pheure, sa maison est ouverte en tout temps aux pauvres et aux voyageurs. . . Je vous conterai des traits de son bon cœur. . . Il est le bienfaiteur de sa famille, et moi, monsieur le curé, moi, votre pauvre Catherine, sans lui, je serais morte de iairu, peut-être !

— Aussi, je vois que Dieu l'a béni, dit l'abbé Duval en jetant autour de lui un regard de satisfaction; tout- ici respire l'abondance , -et cependant Pierre 'était pauvre quand je partis il y a dix ansc La

probité et la piété reçoivent leur récompense, même sur la terre!

Ces éloges semblaient mettre Fleuriot à la torture; il voulut faire entrer son ancien maître dans la ferme , mais le digne prêtre résista doucement.

— Pourquoi donc m'envier le plaisir de me retrouver un instant au milieu de mes paroissiens? dit-il. Mon cœur est plus affamé de consolations que ma bouche de pain î

En même temps, il s'assit à l'extrémité

du banc, à une place qu'Antoine Denis lui H. 2

— £2 — céda respectueusement. Pendant que le fermier donnait précipitamment des ordres à la gouvernante et à Jeannette pour la réception de son hôte , le .curé examinait les uns après les autres les villageois réunis autour de la- table.

— Bonjour, meunier Jérôme ! dit-il en souriant avec bienveillance à un gros gaillard dont les vêtements farineux annonçaient la profession ; eh bien ! pendant les dix ans qui viennent de s'écouler , vous avez pu faire tourner votre moulin le dimanche sans craindre les reproches de votre curé? en êtes- vous devenu plus riche et plus heureux? Et vous, maître Durand, continua-t-il en s'adressant à un autre, avez- vous oublié vos querelles avec le

garde-chasse du baron de Saint-Clair , qui voulait à toute force empêcher vos vaches d'aller paître dans ses herbages ? M'avezvous pardonné d'avoir dit en chaire que vous étiez un « mauvais voisin ?. .. » Vous vous êtes tous bien vengés de ces prétendus outrages î ajouta-t-fl en poussant un profond soupir.

Les paysans répondaient avec une prudente réserve, mais sans fiel , à ces plaintes mélancoliques. Le regard de l'abbé Duval s'arrêta enfin sur Denis, qui affectait une indifférente gravité.

— Eh ! c'est mon ancien ennemi , le maître d'école! dit le prêtre avec bonté; eh bien î monsieur Denis, depuis longtemps, vous avez eu seul la noble tache

d'instruire et d'élever les enfants du village; êtes-vous convaincu maintenant de ce que je vous disais autrefois, à savoir ^qu'il n'est pas d'éducation possible sans la religion pour base !

— Je me pique, citoyen Duval , répliqua Denis en affectant une austérité farouche, d'être invariable dans mes convictions. .. je n'ai rien changé à mon système, et voici mon fils Antoine dont l'éducation est parfaite, j'ose le dire, quoiqu'il n'ait jamais lu ni Bible ni Evangile ; il est doux, modeste, soumis, et il sait tout ce que j'ai pu lui apprendre, sans momeries, en employant simplement une juste sévérité.... C'est ainsi que l'on fait des bons patriotes et des ennemis de la tyrannie !

— Il vaudrait peut-être mieux faire des honnêtes gens ! répondit l'abbé d'un ton calme ; mais, je l'espère, monsieur Denis, continua-t-ii avec bonhomie, vous voudrez bien me permettre de dire quelques mots de notre sainte religion à votre fils et aux autres pauvres enfants de ce village; je saurai me conformer...

— Ah ! vous pensez déjà à m'enlever mes écoliers? s'écria Denis avec véhémence; vous voulez corrompre jusqu'à mon fils, dont l'éducation est mon chefd'œuvre? Oui, oui, vous voulez faire ici le maître comme autrefois ! mais les temps sont changés , voyez-vous; nous vivons sous le règne de la république une et indivisible ; nous ne souffrirons pas que les

nobles et les prêtres nous traitent en peuple conquis !

— Ai-je l'air, d'un conquérant? demanda l'abbé Duval avec un sourire plein de tristesse ; je suis venu ici seul , à pied, et vivant le plus souvent d'aumônes.

Ces paroles touchantes produisirent quelque impression sur les auditeurs. Denis reprit d'un ton sarcastique :

— Allons, allons! vous verrez que le ritoyen Duval avec sa langue dorée convertira les bonnes gens de Saint-Clair ! Il leur prouvera que les riches ornements donnés autrefois à l'église par les ci-devant seigneurs de Boussaye ont été confiés à la garde des anges. . . dans le ciel !

Et il se mit à rire avec allocution.

— Que voulez- vous dire? demanda le curé.

— Pardieu ! nous vous ferons bien rendre compte de ces objets précieux qui appartenaient à la paroisse et. . .

Le fermier se hâta d'interrompre ce dialogue.

— Paix, Denis , reprit-il avec! trouble, vous êtes une méchante langue. Monsieur le curé, ne l'écoutez pas; il vous en veut, et il a déjà monté la tête contre vous à quelques-uns de nos voisins; mais tout cela s'arrangera plus tard , je vous en réponds. Le plus pressé, c'est de venir prendre un peu de repos. .. Jeannette et Catherine ont déjà tout préparé a la maison ;

entrez donc ; demain il fera jour et nou.^ causerons.

En même temps il prit l'abbé :J)uval par le bras pour le soutenir.

— Soit donc ! je vous suis, Fieuriot, dit le curé d'un ton abattu ; aussi bien, mes forces m'abandonnent et je ne saurais discuter plus longtemps avec le citoyen Denis; mais nous nous revenions bientôt et il faudra qu'il aime bien la guerre pour ne pas accepter la paix que je lui offrirai... Allons, adieu, mes amis, continua-t-il en s'adressant aux autres assistants; si vous saviez, combien je suis beureux de me retrouver au milieu de vous, malgré vos erreurs et vos fautes !

Ii salua l'assemblée d'un geste affectueux et il entra dans la ferme , appuyé sur Fleuriot.

Page 1