‹ Le pacte de famineChapitre 3 sur 13 · RUPTURE · texte numérisé non relu

RUPTURE

Son départ fut le signal d'une nouvelle discussion entre les convives; ils se levèrent de table et formèrent dans un angle de la cour un groupe bruyant. D'autres habitants du village, attirés par cette nou-

velle inattendue que l'ancien curé de Saint-Clair venait de descendre chez Fleuriot, s'y joignirent bientôt. Au milieu de tout ce monde, Denis, naturellement bavard et important . pérorait sans aucune mesure contre les nobles et les prêtres.

— Allons , allons, voisin Denis, dit le meunier, il ne faut pas trop se plaindre; notre curé, qui était si sévère autrefois, s'est diablement radouci. . . La leçon lui a servi , je crois, et s'il voulait se contenter de remplir son devoir en consolant les pauvres, en priant pour les malades...

— Eh bien ! Jérôme , interrompit le maître d'école , allez-vous imiter ce pauvre Fleuriot? En revoyant ce prêtre intrigant il s'est mis à pleurer et à Irem-

bler... Comme si un homme considéré et qui a de quoi aurait dû s'humilier bassement devant un hypocrite! Mais j'ai toujours dit que maître Fleuriot n'avait pas l'âme d'un bon républicain.

— Papa , papa , murmura Antoine en tirant son père par le basque de son habit, si l'on vous entendait !

— Que m'importe ! répliqua le maître d'école emporté par sa haine contre les prêtres ; je ne tiens pas déjà tant à l'alliance dun ci-devant sacristain , quoiqu'il donne à sa nièce mille livres de dot.

— Mais j'y tiens , moi, répondit le pauvre Antoine en gémissant. Jeannette est jolie !

Le maître dV'cole lui imposa silence.

— Voyez-vous , braves citoyens , continua-t-il en s'adressant à ceux qui l'entouraient, s'il y avait un peu de cœur dans cette commune, nous prendrions tous une détermination vigoureuse à l'égard de cet aristocrate. . .

— Que faudrait-il donc faire , maître Denis ?

— Il ne faudrait pas lui permettre de s'installer ici et de recommencer ies farces de la ci-devant religion , avant qu'il se fût expliqué au sujet des ciboires !;?or, des chandeliers d'argent et des autres belles choses appartenant à la paroisse... S'il les a volés , comme tout le Fait présumer , il faudrait le chasser honteusement du pays.

— Dame ! c'est juste cela, dit une voix, mais s'il les rapporte?...

— S'il les rapporte , je conviendrai que j'ai eu tort de l'aecuser ; mais croyez-moi , mes amis , s'il avait encore en sa possession tant d'objets précieux , il ne serait pas aussi pauvre et aussi gueux qu'il en a l'air.

L'assistance sourit. Le maître d'école encouragé par cette approbation , reprit avec assurance :

— Écoutez, mes voisins, voici ce que je vous propose : nous ne pouvons légalement empêcher le citoyen Duval de s'établir ici, de rentrer en possession de l'église et sans doute aussi du presbytère , que l'on va relever à nos frais... Mais nous avons bien le

droit de repousser un fripon, Aussi, je vais rédiger chez moi une dénonciation en bonne forme pour le vol des vases sacrés, et vous la signerez comme notables de cette commune. Avec cette pièce j'irai chez le maire Gros-Jean, qui est mon ami...

— Vous ne ferez pas cela, Denis, interrompit une voix forte derrière lui; ce serait une infamie dont vous me rendriez compte !

Tout le monde se retourna ; c'était Fleuriot qui , après avoir conduit le curé dans la meilleure chambre de sa ferme , revenait prendre congé de ses hôtes; à là fa*veur de l'obscurité , il s'était approché du groupe sans être reconnu.

— Qu'est-ce à dire? s'écria Denis, que

la présence de tant de témoins rendait chatouilleux sur sa dignité ; oseriez-vous menacer un homme comme moi ? Je n'ai pas peur de vous, et...

— Je ne menace personne , interrompit le fermier d'un ton farouche, mais si quelqu'un osait signer cette dénonciation dont

vous parlez , je lui casserais les reins

Vous savez que je suis de parole !

— Ah ! vous voulez vous opposer à la loi ? halhutia Denis ; vous voulez empêcher les citoyens d'exercer leurs droits imprescriptibles?

— J'empêcherai des fous de persécuter un honnête homme qui ne leur a jamais fait que du bien... Mais, tenez, Denis, iînissons-en. \ ous le voyez , nous ne pou-

— ftO vons plus nous entendre... d'ailleurs, ce qui est arrivé ce soir a changé la direction du vent... Décidément je ne puis donner à Jeannette les mille livres que je lui avais promises pour entrer en ménage; rompons tout , puisqu'il en est temps encore ; gardez votre fils et je garderai ma nièce, Estce dit ?

Deux cris de désespoir se firent entendre , poussés par les fiancés. Les assistants se regardaient d'un air effaré; Denis luimême semblait étourdi ; il n'avait jamais sérieusement pensé que cette discussion à propos de l'abbé Duval pût amener une rupture entre les deux familles. Cependant, son amour-propre blessé ne lui permit pas dé montrer son désappointement.

— A votre aise , sacristain ! dit-il en affectant l'insouciance, mon gars ne sera pas embarrassé de trouver une femme plus huppée que votre nièce Mais vous n'aviez

pas besoin de chercher ce prétexte de la dot pour retirer votre parole ! Nous savons bien maintenant qui vous donnera des conseils et à qui vous obéirez,, . . Quand une de ces robes noires , dont on avait débarrassé le pays, se montre quelque part, c'est la brouille et la ruine des familles î

Fleuriot allait répondre , mais il en fut empécl^ par une scène tragi-comique qui attira l'attention de tous les assistants. Les deux fiancés s'étaient jetés dans les bras l'un de l'autre en sanglottant et ne pouvaient plus se séparer.

— Je veux être la iemme d'Antoine , moi ! criait Jeannette ; il m'épousera sans

dot, j'en suis sûre Je travaillerai , je

tiendrai son ménage, je l'aimerai de tout mon cœur. . .

— Je ne veux pas quitter Jeannette !

s'écriait Antoine de son côté ; le mariage est convenu , je m'y tiens , moi ! pourquoi nie disait-on qu'on me la donnerait pour femme? Maintenant je ne veux pas qu'on me la reprenne , ou je me laisserai mourir de faim , je me noierai , je me pendrai à un arbre !

— Taisez-vous, petit imbécile ! interrompit le magisler rudement en cherchant à entraîner son fils; souvenez-vous des

bons principes que je vous ai donnés ; prétendriez-vous résister à mes volontés ?

— Oui, oui, je résiste, répliqua l'amoureux hors de lui; je vous déclare, papa, que je me révolte.... je me moque

pas mal de votre éducation ! je veux

épouser Jeannette, moi ! ou bien je l'enlèverai, je l'emmènerai bien loin... nous sommes en liberté, vous me l'avez dit cent fois , je suis citoyen libre , je suis Français !

Denis cherchait à le calmer.

— Tais-toi, Antoine, murmurait-il, lu me ruines, tu me déshonores!

— Je m'en moque pas mal... Je veux Jeannette , Jeannette ou la mort!

Knlin l'oncle et le père firent tant qu'ils

parvinrent à disjoindre les bras entrelacés des deux jeunes gens; ils se rendirent maître l'un de son fils, l'autre de sa nièce, malgré leurs protestations et leurs cris.

— Malheureuse ! disait Fleuriot à Jeannette en l'entraînant vers la ferme , veuxtu donc me perdre?

— Ne l'écoutez pas , il a la fièvre, iï a le délire! disait Denis, qui, sans le secours d'un voisin, n'eût pu maîtriser les mouvements impétueux de son fils ; s'il était en bonne santé parlerait-il ainsi à son père , à son instituteur? Mais, continua-t-il en élevant la voix d'un ton menaçant, le cidevant paiera cher l'alFront qu'on nous l'ait!

— 11 ne vous craint pas Denis ! répon-

-- ho dit le fermier avec une sombre énergie. Et il rentra dans la maison, avec sa nièce; les Denis père et fils s'éloignèrent de leur côté , et les voisins se séparèrent en risquant force commentaires sur la conduite étrange de maître Fleuriot.

Page 1