SCÈNE XIII
ULTEVIA. — CARL.
CARL
Vous m'avez fait mander?
ULTIMA
Oui, Messire.
CARL
Et VOUS m'avez peut-être attendu bien longtemps?
ULTIMA
Non; je ne suis ici que depuis peu d'instants;
Mais au retard plus long ne m'eut pas éprouvée, Car j'étais avec vous avant votre arrivée.
CARL
Ahl
ULTIMA) montrant le papier.
Je lisais des vers dont vous êtes Tauteur, Des vers charmants que j*ai transcrits.
CARL
C'est trop flatteur.
ULTIMA
Vous les rappelez- vous?
Elle lit :
— Parmi tous les parfums qui s'exhalent des roses Et des fleurs entr'ouvrant leur timide encensoir, Parmi les voix de Tair, parmi les douces choses Que nous porte le soir ;
Parmi tant de senteurs que notre âme devine Et qui la font planer loin du monde réel, La plus douce est Tamour, Tamour, senteur divine Dont la fleur est au ciel. —
C'est frais et rempli d'âme.
CARL
Vous me jugez avec trop de bonté, Madame; Je vous en remercie... Et pourrais-je savoir?..
ULTIMA
On m'a parlé de vous et j'ai voulu vous voir.
CARL
Vous me comblez.
ULTIMA
Les vers tombés de votre lyre Révèlent le parfum divin qui les inspire ; L'avenir est à vous, et sur votre chemin La gloire en souriant déjà vous tend la main.
CARL
La gloire, avez-vous dit ?.. La gloire est un beau rêve Qui bien souvent commence et rarement s'achève ; Son éclat suborneur éblouit aisément; Mais il n'en reste rien que l'éblouissement.
ULTIMA
Quelle philosophie à votre âge !
CARL
Qu'importe Le bruit sonore et creux que la gloire nous porte? Le bonheur ne vient pas dans ce bruit trop vanté ; Et' je n'ai pas cherché le mien de ce côté.
ULTIMA
D'un langage pareil je ne suis point surprise ; Je sais, messire Cari, que votre âme est éprise D'un rêve, d'un seul rêve ineffable et charmant; Vous aimez.
CARL
Je l'avoue, avec ravissement.
ULTIMA
Berthe, je crois...
CARL
Oui, Berthe.
En vérité, j'hésite A vous dire le but réel de ma visite.
CARL
Vous hésitez, Madame... ahl je ne sais pourquoi Vous me faites trembler... parlez...
ULTIMA
Berthe est à moi.
CARL
Berthe est à vous ! pourquoi?., j'ai dû mal vous entendre.
ULTEVIA
Berthe est à moi, Messire.
CARL
Ah! qu'osez- vous prétendre.
Et quel pouvoir. Madame, osez-vous invoquer?
ULTIMA
Je suis celle qui vient sans jamais y manquer ; Mon pouvoir est celui que je tiens de Dieu même; C'est Dieu qui me prescrit ma mission suprême, Et c'est encor par lui que je me trouve ici.
CARL
Mais qui donc êtes- vous pour me parler ainsi?
UI.TIMA
Viens...
Elle s'approche du massif de fleurs et elle montre à Cari une rose épanouie dans toute sa fraîcheur.
Eegarde.
Cari s'approche ; Ultima touche la rose de son doigt ; soudain la fleur se penche, les feuilles se détachent et tombent aux pieds de Cari.
CARL
La Mort!., c'est bien toi, plus de doute; C'est toi range fatal que le monde redoute... Ah! je sens sur mon front se dresser les cheveux! La Mort !
Après un silence.
Ainsi tu veux prendre Berthe, tu veux Fermer ce regard d*ange et couvrir de ton ombre Des jours que j'ai rêvés radieux et sans nombre; Tu veux jeter la nuit sur ma vision d'or ; Tu veux prendre à la fois mon amour, mon trésor. Ce cœur qui m'appartient, cette âme qui m'exauce, Et jeter tout cela dans le creux d'une fosse !.. Eh bien ! je défendrai Berthe ! je lutterai
Contre toi, contre Dieul je vous T arracherai!.. Tu restes impassible et froide... je m'adresse A toi... tu ne sais pas ce que peut la tendresse; Tu ne peux mesurer, tu ne peux concevoir L'explosion d'un cœur gonflé de désespoir!
Les cris sont superflus et les luttes sont vaines.
CARL
Elle dit vrai... mon sang se glace dans mes veines l Berthe est perdue et rien ne peut la préserver.
ULTIMA
Ecoute cependant... voudrais-tu la sauver?
CARL
Ah ! quel mot a frappé mon oreille ravie !
La sauver! la sauver !.. fut-ce au prix de ma vie,
Je suis prêt.
ULTIMA
Justement, voilà ce qu'il me faut.
Ta vie.
De te prendre en tous lieux; mais si tu veux revoir Ces jardins où ton âme à l'amour s'est ouverte, Viens ici... Seulement, pour le salut de Berthe Viens, ou le pacte est nul.
CARL
Ne crains rien, j'y serai .
ULTIMA
A huit heures, c'est dit.
Ultima longe lentement les massifs d'arbres et elle sort. Cari s'éloigne par le fond du jardin ; Berthe sort soudain de la chapelle, et tendant la main dans la direction de Cari, elle s'écrie :
BERTHE
Cari! je te sauverai!
Elle vient sur le devant de la scène.