‹ Le page du roiChapitre 23 sur 30 · I.K PAS F · texte numérisé non relu

I.K PAS F

— Moi, sire, je tiendrai votre place deux jours. Je vous ressemble assez pour que tous s'y trompent. Votre sœur ellemême, votre sœur qui m'envoie vers vous, s'y est trompée.

— Mais, ût le roi inquiet, quand ils s'apercevront que tu n'es point le roi, ils te tueront!

— Dieu qui commande aux rois et aux hommes me gardera, sire.

Un éclair d'admiralion passa dans les yeux de Henri de Valois.

— - Tu es le fils de ton père ! dit-il.

— J'essayerai, sire.

Une horloge voisine, une des premières qui eussent été fabriquées, sonna dix heures :

— Partez ! sire, partez, cria vivement Hector, il faut qu'au point du jour vous ayez fait trente lieues.

Le roi réveilla son fou qui s'était endormi.

— Mon manteau, demanda-t-il.

Le roi se revêtit d'un manteau sombre,

prit un chapeau sans plume qu'il enfonça

sur ses yeux et tendit la main à Hector :

— Je t'attends au Louvre, dit-il.

— Dieu m'y conduise, sire, Adieu.

Le roi fit un pas vers le seuil, puis se retourna :

— La marquise m'attendait ce soir, fit-il.

— J'irai faire sa partie d'échecs, sire.

Le roi sortit du palais par une petite porte qui donnait sur un parc immense, et, suivi de son fou qui grommelait toujours, il atteignit une rue déserte où deux

chevaux tout sellés attendaient aux mains d'un palefrenier inconnu.

Le comte Hector, placé à une fenêtre du palais, vit les deux fugitifs traverser le parc, puis il entendit résonner la terre durcie par le froid sous le sabot des chevaux; et, quand leur piétinement se fut éteint dans l'éloignement, il quitta l'embrasure de la croisé;1 et se retourna : un seul être vivant était avec lui dans la

sall<j, — c'était Nisus sommeillant sur

son coussin,

— Nisus! Gt-il a mi-voix.

ȴ noi 151

Le chien ouvrit les yeux, regarda le comte, le prit pour son maître et vint se dresser devant lui et mettre ses grandes pattes sur ses épaules.

— Puisque le chien s'y trompe, pensa le comte, la maîtresse s'y trompera pareillement.

Et il s'assit dans un grand fauteuil à clous d'or, et murmura tristement :

— Marguerite, vous avez eu tort de me

dire que vous m'aimiez, car je crains

fort de ne plus vous revoir... Votre frère

est sauvé, moi je suis perdu... Quelque

diligence que j'aie faite, j'ai perdu trois heures sur le messager de mort, et le poignard qui menaçait le roi de Pologne m'atteindra... Je ne crains point la mort, cependant, mais mourir loin de vous, sans un regard, sans un mot d'adieu...

c'est cruel !

Le comte posa sa main sur son front :

— Mon père avait raison, murmurais il : La Providence avait jeté les yeux sur moi pour rendre un grand service à la monarchie. Je ne ferai point défaut à H monarchie. Vive le roi î

Hector s'approcha d'une table sur laquelle reposait un timbre d'argent et une baguette d'ébène. Il frappa le timbre avec la baguette, et à ce bruit les portes s'ouvrirent et les gentilshommes ordimaires du roi entrèrent le chapeau a la main.

— Messieurs, dit le comte, demandez ma litière ; je vais chez la marquise d'Aftrevilley, et vous m'accompagnerez ce soir.

— Oui, sire, répondirent les gentilshommes croyant parler au

Le faux roi monla en lilière^ et partit

escorté de huit gentilshommes polonais.

A cette heure avancée déjà, les rues de Varsovie étaient presque désertes ; çà et la quelques rares passants, soigneusement encapuchonnés, en troublaient seuls la silencieuse solitude.

La litière du roi arriva à travers ces ru "s jusqu'à la porte de l'hôtel habité par la marquise d'Aurevilley, et que Henri de Valois lui avait lait construire sur les bords du fleuve.

Au moment où la litière s'arrêtait, un homme, enveloppé dans un grand mau-

teau qui lui cachait la moitié du visage, un homme, disons-nous sortait précipitamment de l'hôtel et se glissait dans la

rue avec la furtive légèreté d'un fantôme.

— Messieurs, dit soudain le comte Hector à ses genlilhommes, j'étouffe et crains de me trouver incommodé si j'entre aussitôt dans le boudoir, que, malgré nies prières la marquise a h fureur de parfu:. er de toutes sortes d'odeurs d'Orient : précédez-moi chez elle, je vais me promener dix minutes sur la berge de la Visluîe.

15C LE PAGIi

Les gentilshommes étaient habitués aux boutades fantasque du roi, ils s'inclinèrent sans répondre et obéirent.

Un page resta seul près du faux roi.

Celui-ci fit un signe au page de le suivre, et, au lieu de descendre sur la berge, se mit incontinent à la poursuite de l'homme qui s'enfuyait en rasant les murs.

Comme lui, le page et le comte Hector assourdirent le bruit de leurs pas et se dissimulèrent de leur mieux dans l'ombre des maisons.

ou iioi - 157

Quand il eut couru quelques minutes, l'homme au manteau jugea sans doute inutile de prolonger cette allure précipitée, et il ralentit sa marche. Le faux roi et son page en firent autant, mais sans le perdre de vue. Enfin l'homme au manteau s'arrêta devant une maison d'assez chétive apparence où brillait une lumière blafarde et sur la porte de laquelle pendait la traditionnelle branche de houx qui, en tout pays, et de toute éternité, désigne une auberge.

Celle-là était des plus humbles, et l'homme qui y était descendu devait être

[58 l-K PAGK

bien pauvre ou avoir de bonnes raisons pour affecter une pareille simplicité.

L'homme au manteau frappa h la vitre de la croisée, la porte s'ouvrit et il entra.

Le comte Hector, au contraire, s'arrêta à la vitre et plongea un regard investigateur dans la salle enfumée de l'hôtellerie où l'inconnu se débarraissait de son manteau, tandis qu'une vieille femme, l'unique propriétaire de l'humbe cabaret, lui servait un maigre repas.

C'était un homme dans la force de l'âge,

DU KGI . 15!)

il l'œil fauve, au front déprimé et fuyant, aux épaules athlétiques, et qui portait assez gaillardement son épée au côté.

— Est-ce lui ? se demanda Hector hésitant.

La voix de l'inconnu coupa court à cette hésitation.

— La vieille, dit-il à l'hôtelicreen jetant sur la table une pièce d'or, donnez de l'avoine et du son a mon cheval : je veux partir au plus vite.

Le comte reconnut celte voix pour

160 LE PAGIÎ

l'avoir entendue à travers les cloisons du Louvre, et se tournant vers le page, auquel il mit un pistolet dans la main :

— Si cet homme-là, que tu vois à travers les vitres, essaie de sortir, dit-il, tu le tueras.

— Oui, sire, répondit le page.

Le comte alla a la porte et frappa.

L'homme se leva, effaré, et mit la mnin sur son épée, tandis que la vieille, tremblante, allait ouvrir.

Le comte entra, et, à sa vue, le gentil-

Ml ROI 101

homme — car c'en était un — tressaillit et recula.

— Bonjour, monsieur d'OIivry, dit le comte froidement.

— Le roi! murmura Olivry stupéfait.

— Moi-même. Asseyez-vous, monsieur.

Olivry s'assit sans mot dire.

— Me ferez-vous, continua le faux roi avec un accent glacé, me ferez-vous la

grâce de m'apprendre par quel heureux, iv n

Uï P.VGIÎ

hasard vous vous trouvez dans mes Élals ?

— Mais sire, balbutia Qlivry, je viens vous voir...

— Ce qui fait, maître fourbe, que vous descendez ici ei non chez moi. Pensezvous que les Valois aient cessé d'être noblement hospitaliers ?

Qlivry pâlit et balbutia.

— Vous êtes venu, continua le comle Hector, aiguiser le poignard qui doit

mr ROI 105

m'assassiner, aux mains de mon frère d'Alençon.

Olivry poussa un cri d'étonnement, et pensant bien qu'il n'avait pas de quartier à attendre, il saisit son épée et sauta en arrière.

Le comte haussa les épaules, tira un pistolet de dessous son manteau, et ajustant le messager du duc d'Alençon :

— Jetez votre épée, lui dit-il.

Olivry jeta son épée et demanda grâce.

— Vous voyez, continua Hector, que je suis assez bien instruit, mon maître. J'ai en outre votre vie au bout de ce pistolet, et j'ai le droit de me faire justice, car je suis le roi !

Olivry frissonna et se jeta à genoux.

— Misérable, poursuivit le comte, lu vas me faire des aveux complets et me raconter mol pour mot ton entretien avec la marquise. Si lu mens, je le verrai;

car un Iruîlrè tel que loi pâlit en face de la mori et se trouble aux cris de sa conscience, et si je le vois, je te casse la tôle.

— Me ferez-vous grâce, si je dis tout ? demanda Olivry frisonnant.

— - Oui. Parle.

— Sire, reprit Olivrv d'une voix tremblante, le duc d'Alençon m'a envoyé à la marquise avec ces mots pour message :

« L'heure du Roi de Trèfle est venue ! >

— Je le sais. Après?

— Le duc veut dire, par ces paroles, qu'il consent a ratifier les conditions posées par les protestants de France.

- Très bien ! Ensuite?

1()8 LK PAGU

— Ensuite, sire, ces conditions acceptées, il faut que le duc d'Alençon soit roi... et pour qu'il le soit...

— Il faut que je meure, n'est-ce pas?

— Oui ! sire.

— Et je mourrai ?

— Si vous allez chez la marquise ce soir, si vous obéissez aux ordres des francs-juges.

— Et si je n'obéis pas?

Olivry parut réfléchir.

— Sire, dit-il enûn$ avec un bon che-

DU KOI . iG9

val qui fera dix lieues en une heure et demie, un autre cheval a cette distance et un prompt départ, vous pouvez échapper au sort qui vous menace.

— Tu crois, maître?

Olivry hésita.

— Maître, continua le faux roi, le gouvernement d'une province et le gracie de chevalier du Saint-Esprit te conviendraient-ils?

Un éclair passa dans les yeux du messager de mort :

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— Je réponds du salut de Voire Majeslé! s'écria-t-il; j'en réponds, si elle veut partir à l'instant.

Hector secoua la têle avec un pâle sourire :

— Nous verrons, dit-il.

Puis il regarda Olivry en face., le transperçant de son œil d'aigle, el il continua :

— Quel intérêt la marquise, qui est ma maîtresse, a-t-elleà ma mort?

— Le duc, devenu roi, la marquise sera duchesse, et sa maitrefcse en titre.

— Ah!

Et le comte se prit a rêver.

— Qu'a-l-elle dit, poursuivit-il, quand lu as lui dit que ïheure du Roi de Trèfle était venue?

— Elle s'est écriée : Enfin! Et puis elle a ajouté : Ce soir nous ne jouerons pas aux échecs, mais aux caries... et le jeu du roi aura nombreuse galerie.

— C'est ce que nous verrons bien, dit le comte.

Olivry tressaillit :

— Vous n'irez pas, sire, dit-il inquiet.

— J'irai, mon maître.

— Mais c'est la mort !

— Si je n'y vais pas, c'est la honte. Il faut que l'honneur du roi de France soit sauf!

— Si vous y allez, sire, Henri de Valois ne sera jamais roi de France.

— Il le sera a son arrivée au Louvre; — et il y arrivera, car il est en roule depuis deux heures.

Olivry recula stupéfait*

du roi 175

— Toi aussi, s'écria le comte avec un strident éclat de rire, toi aussi, tu t'yes trompé ! Il faut bien que le ciel soit avec nous, puisqu'il m'a donné pareille ressemblance !

— Vous n'êtes donc pas le roi ?

— Je suis celui qui doit jouer son rôle et qui le jouera royalement.

— Mais je vous ai laissé au Louvre ?

— J'ai couru après toi, mon maître, et si je n'ai pu t'atleindre, c'est que j'étais trop pauvre pour acheter d'assez bons

\"ï LU PAGK

chevaux. Je suis arrivé a lemps, cependant, car le roi est sauvé.

— Et vous, fit Olivry, retrouvant son audace et reprenant son épée, vous êtes perdu !

— Tarare ! ricana le comte, si tu ne jettes ton épée à l'instant, si tu fais un pas, aussi vrai que je suis gentilhomme et que tu n'es qu'un chien, je te tue :

Et le comte ajusta de nouveau Oîivry.

L'épée échappa des mains du capitaine des gardes.

— Je suis donc un homme à jamais perdu ! murmura-t-il. .

— Non, dit le comte, je t'ai fait i^ràce, tu seras erâcié.

— Vous h êtes point le roi, vous?

— Oui, mais le roi est parti sans rien savoir.

Olivry respira.

— Merci, murmura-t-il.

— Maintenant, continua Hector, comme je me défie de loi, tu vas rester ici sous bonne garde. Il ne faut pas qu'on

476 li: pagk

coure après Henri de Valois. Rends-moi ton épée.

Hector prit l'épée et la brisa sur son genou, puis il appela le page.

Le page parut, le pistolet a la main.

— Qui suis-je /demanda Hector.

— Le roi, répondit le page étonné de la question.

— Tu vois bien cet homme?

— Oui, fit le page d'un signe.

— Eh bien ! eet homme est fou, et il

prétend que je ue suis pas le roi, mais simplement un homme qui lui ressemble.

Le page haussa les épaules.

— Tu vas, poursuivit Hector, veiller sur cet homme et le garder ici, le pistolet au poing, jusqu'à mon retour. Si demain, à midi, je n'ai point reparu, tu le laisseras aller. S'il veut s'échapper auparavant, tu le tueras !

Et le comte regarda Olivry; mais 01 ivry n'avait plus ni terreur ni haine sur le

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visage. Cette nature mauvaise et corrompue se sentait prise d'un sentiment d'admiration pour le sublime dévoûment du comte.

— N'y allez pas! dit-il, voyant Hector bloucler son ceinturon et reprendre son manteau; n y allez pas !

— L'honneur du roi ! répondit Hector, il faut que l'honneur du roi demeure sauf!

El il sortit, et se dirigea a grands pas

vers l'hôtel de la marquise,' murmurant :

— Le sacrifice de ma vie est fait; mais Marguerite!,., ne plusJa revoir!

La marquise d'Aurevilley était une femme de trente-deux ans environ, petite brune, l'œil noir et la peau bistrée

légèrement comme des Italiennes ou les

femmes du midi de la France.

Elle attendait le roi, demi couchée

sur un tapis d'Orient, buvant du café, celle liqueur nouvelle, et caressant de ses belles mains le cou musculeux et lustré d'un lévrier noir issu de Nisus.

Autour d'elle se tenaient, muets, compassés et graves, quatre ou cinq gentilshommes qui caressaient leur fraise pour tuer le temps, et regardaient la marquise avec un œil jaloux qui semblait dire :

-— Le roi est bien heureux !

Une table supportant un échiquier et

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un jeu de caries était dressée dans le salon, et près de cette table, sur nn guéridon, étaient étalés les sorbets et les confitures sèches, le drageoir et les pralines qu'affectionnait Henri de Valois.

Le front de la marquise était mystérieux outre mesure,ses lèvres serrées semblaient comprimer un secret à grand'peine, et quand elle leva les yeux sur ses quatre adorateurs, ils tressaillirent tous quatre.

— Comte Jablonowski, dit-elle a l'un, croyez-vous que les protestants de France auraient un bien grand intérêt au règne du roi de Navarre?

Le comle Jablonowski atlacha un regard ardent et profond sur la marquise

— Oui, dit-il.

— Et à celui du roi de Pologne?

— Non, fit le comte, dont l'œil s'alluma décolère.

— Et à celui du duc d'Alençon ?

— Peut-être. s. s'il ratifiait nos propositions.

nu no: 185

— Ah! fit insoucieusement la marquise. Et comment?

— Oli ! dit négligemment le comte, un mot suffirait, un mot où il serait question d'un certain roi de Trèfle.

— Ah ! dit eucore la marquise, et dans ce cas, il serait utile pour la cause réformée que le duc montât sur le trône de France?

— Sans doute...

— En sorte que le jour où il sera ques-

1M) Ll. PAGK

tion du roi do Trèfle, le roi de Trèfle mourra?

Le comte tressaillit de nouveau.

— Oui, fit— il d'une voix sourde.

La marquise ouvrait la bouche, sans doute, pour une nouvelle interrogation, quand un battant de la porte s'ouvrit et on annonça :

— Messieurs les gentilshommes de Sa Majesté !

I a marquise se leva précipitamment,

vil les gentilshommes entrer seuls, el, toute effarée, demanda :

— Où donc est le roi ? qu'en avez-v ous donc fait !

A l'accent de la marquise, le comte Jablonowski et ses trois compagnons éehangèrent un regard significatif»

— Le roi, répondit un des gentils-

hommes est descendu sur la berge de la

Vistule.

- Seul? demanda la marquise haletante.

— Avec son page, madame.

La marquise respira.

— Prenez place, messieurs, dit-elle, et attendons le roi.

L'anxiété reprit la marquise, quand, au bout de quelques minutes, elle ne vit point la porte se rouvrir et livrer passage au roi. Elle attacha son regard inquiet et ardent sur le sablier qui coulait inexorable sur l'aile de l'éternité; — et la voyant haletante et impatiente, les quatre gentilshommes qui avaient chez elle précédé ceux du roi, se regardaient par moment et semblaient se dire:

DU KOI 18')

— Un grand événement est proche et la marquise aurait pu nous dire bien des choses.

Dix minutes, un quart d'heure, puis une demi-heure s'écoulèrent. Le roi ne paraissait point.

Madame d'Aurevilley paraissait être dans de mortelles transes; elle suivait la marche du sablier d'un œil hagard et prêtait l'oreille au moindre bruit.

— Mon Dieu ! dit-elle tout à coup, il

sera arrivé malheur au roi ; courez, messieurs !

LU PÀ(ÎB

Deux gentilshommes se levèrent avec leur roideur habituelle et marchèrent vers la porte à pas comptés.

Mais soudain les deux battants de la porte s'ouvrirent et une voix cria : le roi !

Le roi entra le front pâle, l'œil hautain, la tête renversée en arrière; il s'arrêta une seconde sur le seuil, salua de la main, puis s'avança vers la marquise et baisa sa main.

— Nous avons bien nombreuse compagnie ce soir, madame, dit-il froidement?

DU S 01 iyi

La marquise frissonna a l'accent glacé du prince :

— Sire, balbutia-t-elle j'ai cru vous être agréable en priant à votre jeu ces gentilshommes.

— Vous avez bien fait, marquise, répondit sèchement le roi.

Et il fit signe a l'un de ses gentilshommes de lui rouler un fauteuil près de l'échiquier, et il s'assit.

— Sire, dit la marquise émue, tenezvous beaucoup à jouer aux échecs?

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— Sans doute, madame. Pourquoi celle question?

— Parce que, vous le savez, je suis su persli lieuse comme un moine ignorant.

— Eh bien ! marquise, qu'importe cette superstition ?

— Beaucoup, sire. J'ai rêvé la nuit dernière que je perdais continuellement.

— Ah ! vous ne voulez pas perdre, n'est-ce pas?

— Vous l'avez dit, mon roi.

bu uoi 195

— A quoi donc voulez-vous jouer, marquise ?

— Mais, dit ingénument madame d'Au revilley, nous avons ici monsieur lecomle Jablonowski qui connaît un jeu hongrois très amusant, paraît-il, et il se fera un plaisir de nous le montrer.

Le comte Jablonowski tressaillit visiblement, et un nuage de joie féroce passa sur son visage pâle.

— Comment nommez-vous ce jeu , marquise?

Un autre nuage, nuagt; plein d'émoiv u

lOi u<: paok

tion et d'incertitude, voila une seconde fois le front de la marquise; — elle bésitaitet tremblait...

— Le jeu du roi de trèfle, sire, dit elle enûn avec un visible et pénible effort.

Quatre éclairs jaillirent des yeu\ des quatre gentilshërries qui se trouvaient cbez la marquise et s'entrechoquèrent comme des lames d'épée.

Le roi, ou mieux le comte Hector, surprit ces éclairs, mais son froat ne pâlit pas, son œil demeura calme et indifférent, aucuu muscle de son visage ne i tressaillit.

-** Voyons, monsieur le comte, dit-il en puisant avec insouciance dans son drageoir, venez me tenir tète et m'enseigner ce jeu.

Le comte s'inclina froidement et vint s'asseoir en face du roi.

Le roi prit les cartes et les battit.

— Coupez! dit-il.

Comme il prononçait ces mois, un des trois compagnons du comte Jablo-

nowski se dirigea sain affectation vers la

porte et sortit.

400 LIi PAGE

Le jeu du roi de trèfle était insignifiant, et nous n'avons pas la prétention

de l'enseigner à nos lecteurs.

Cependant, si peu d'intérêt qu'il eût,

iijparutj singulièrement occuper le roi,

la marquise et le comte Jablonowski.

Quant aux autres gentilshommes, en vrais courtisans consommés, quoique ennuyés qu'ils étaient, ils jugèrent convenable de se pencher sur la table de jeu avec une véritable avidité.

— C'est fort amusant ! murmura le roi après un quart d'heure d'exercice.

l)U KOI \{)1

— Je suis heureux de plaire à Votre Majesté, répondit le comte avec sa voix glacée.

— Recommençons, comte.

Mais tandis que le faux roi battait de nouveau les cartes, la porte s'ouvrit, et un homme vêtu de noir, masqué, muet comme tout messager de mort, un homme entra qui marcha lentement vers le roi, s'inclina par trois fois, plaça un parchemin sur la table de jeu, et cloua ce parchemin avec un poignard qni pénétra profondément dans le bois.

Puis, toujours grave et fatal, toujours silencieux, cet homme s'inclina de nouveau devant le roi, traversa la salle au milieu des gentilshommes qui courbaient la tête d'épouvante et disparut.

Ml

Cet homme masqué, cet homme inconnu qui venait d'apporter ce singulier liicssa^re, cet homme devant lequel on s'était incliné avec terreur, que nul n'avait osé retenir, — c'était un employé

200 LE PAGli

de la Sainte-Velime, un député des francs-juges.

Quant cet homme apparaissait dans une fête, la fête se changeait en cérémonie de deuil ; quand un pâtre ou une jeune fille avaient une chanson aux lèvres et venaient a le voir passer, la chanson s'éteignait et tombait rauque et brisée de leur gorge, et leur sang se figeait, leur cœur ne battait plus.

Les huit gentilshommes du roi frissonnèrent, la marquise feignit de frissonner el s "évanouit quand il fulparli,

du roi 201

Je comle Jablonowski et ses deux compagnons témoignèrent une terreur profonde.

Seul, celui qu'on nommait le roi ne trembla point et ne feignit point de trembler : il arracha sans hésitation le poignard et le parchemin, jeta l'un, déplia l'autre, et l'approcha d'un flambeau.

Puis il lut attentivement et a voix haute :

<f Nous, les francs-juges, nous te man- >• dons, Henri de Valois, par devant no-

Lli PA«K

» tre tribunal suprême, pour y rendre » compte de ta conduite, et comme » homme et comme souverain. »

— Ah ! ah! interrompit le comte Hector en regardant le comte Jablonowski d'un air indifférent, je croyais que les rois ne relevaient que de Dieu.

Le comte s'inclina sans répondre.

Le faux roi poursuivit sa lecture.

« Si tu ne veux èlre déclaré traître,

DU 1101 20ô

» lâche et félon et comme tel être frappé » du poignard en quelque lieu que tu (e » trouveras, et par derrière, ainsi qu'il » convient de tuer les hommes sans » cœur, présente-toi sur-le-champ de- » vant nous. Comparais! comparais! »

— Très bien, ricana le faux roi, et il continua :

« Tu le rendras sur-le-champ sur la

» rive gauche de la Vislule; tu sorli-

» ras de Varsovie en remontant le cours

» du fleuve, et quand lu seras hors des

• rempai Is tu iras l'asseoir au pied du

» premier arbre qui se présentera. Peu » après, tu verras venir un homme a qui » tu te fieras sans restriction, et que tu » suivras aveuglément. Sois seul. »

Le comte Hector replia le parchemin et se leva sans hésitation ; puis il pro-

mena un regard calme et froid autour de lui.

Tous les )Teux étaient baissés, et les gentilshommes du roi, ces hommes qui ne le quittaient jamais, qui naguères encore tremblaient à un froncement de ses sourcils, les gentilshommes s'étaient

DU KOI 205

écartés avec cette terreur mystérieuse et pleine de mépris qui s'emparait de la foule, quand elle voyait, si grand, si haut dans l'ordre social qu'il pût être, un homme que le tribunal anonyme mandait à sa barre.

Un sourire de dédain glissa sur les lèvres du taux roi.

— Mon manteau, messieurs, demanda-t-il.

Mais les gentilshommes n'osèrent bouger el s'écartèrent silencieusement.

L200 LV PaGK

— Lâches! murmura le faux-roi.

El il prit son manteau lui-même ei se dirigea d'un pas ferme vers la porte.

La marquise, pendant ce temps, était revenue à elle, et, domptant l'émotion, le remords peut-être qui commençait à l'élreindre au cœur et a la gorge, elle s'élança vers celui qu'elle croyait le roi, l'arrêta par le bras et lui dit d'une voix suppliante :

— N'y allez pas.

Hector haussa les épaules, *e retourna

a moitié vers clip, cl lui dit avec une

insouciance placée :

— Il faut bien que j'y aille, puisque c'est vous qui m'y envoyez. Adieu, madame.

Et tandis que la marquise reculait foudroyée, il sortit d'un pas ferme, !a tète haute et splendide d'audace, la main a la garde de son épée.

Le comte Hector gagna la rue, puis la berge de la rivière, et se retourna une dernière fois vers l'hôtel qu'il quittait.

— Voilà donc, fit-il avec amertume,

ce que pèsent les rois, ici ! Ces gens que iv 14

210 l-J PAGE

je quitte, et qui, me prenant pour Henri de Valois, étaient naguère à mes genoux, viennent de m'abandonner et de me témoigner leur lâche répulsion, parce qu'il a plu à un tribunal infâme, mystérieux, tout au service de rancunes personnelles et de buts ténébreux, de m 'appeler à sa barre !

Puis, à. ce flot de pensées amères, un autre Ilot succéda :

~ Il y a, murmura-t-il en se tournant à demi vers le sud-ouest, ia-bas, bien loin au couchant, une ville qu'on nomme

Paris, un palais qu'on appelle le Louvre, et dans ce palais une femme qui a nom Marguerite. C'est pour l'amour de celte femme que je suis venu ici, c'est pour elle que je mourrai sans doute dans une heure, el Dieu que je n'ai jamais offensé, Dieu qui, seul, connaîtra mon dévouaient et mon sort misérable, Dieu ne me permettra point, sans doute, d'aller rendre mon dernier soupir, exhaler mon dernier souille, éteindre mon dernier regard aux pieds de cette femme...

Fatalité !

Le comte chemina a grands pas, ign«>-

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rantdes lieux comme n'eût pu letre le véritable Henri de Valois, mais guidé par un merveilleux instinct et un froid calcul topographique qui se trouva parfaitement juste.

Arrivé hors des murs, il aperçut un chêne immense qui agitait ses rameaux sombres au souffle du vent nocturne, et il alla s'asseoir au pied, la main ourson épée toujours.

Là, il attendit calme et fier le terrible guide qui le devait venir prendre, et il ne l'attendit pas longtemps.

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