LL
n0n à un mort, mais à-un vivant, il rétrouva son san gfroid, son courage insouciant, et ce mépris des événements ordinaires qui constituait sa force. En même temps il comprit qu’il était fort heureux qu'il n’eût point positivement affirmé au frère d’Aventurino que ce dernier était mort; car, en admettant que celui-ci eût connaissance de l’événement, c'était lui fournir un indice précieux sur ie meurtrier, et s’attirer mille questicus.
—-Ouw, reprit le frère d’Aventurino, tandis que Coquelicot faisait toutes ces réflexions, je ressemble fort à mon pauvre frère, et je ne suis point étonné que vous m’ayez pris pour lui; vous le connaïssiez donc ?
—J’ai servi dans le même corps d'armée, J'étais sergent dans Royal Navarre, et lui brigadier de reîtres pendant les guerres des Pays-Bas.
—Ÿ a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu ?
—Oh !dix ans au moins.
L’Italien soupira.
—Mais, demanda naïvement Coquelicot, vous parlez toujours de votre frère d’une façon lamentable et ermme s’il était mort ; lui serait-il donc arriré malheur ?
—Ïl est mort en effet, murmura l'Italien d’un air farouche.
—Mort !
— Oui; tué, assassiné, percé d’outre en outre.
—Ah! peccaire, exclama Coquelicot qui feignit une
vive douleur ; et comment cela ? où ? quand ?
—À deux pas d'ici, ce soir... vers huit heuies.
—Corpo di Bacco! murmura piteusement l’écuyer, qui voulait flatter l'Italien en se servant des jurons de sa langue maternelle : mais qui done l’a tué?
—Oh! s’écria l’Italien en montrant le poing au ciel, et serrant avec fureur le manche de son poignard, si je le savais!... mais je ne le sais pas... il faut que j’ap-
prenne son nom à tout prix... le sang veut du sang!
—Diable! pensa Coquelicot, ceci parachève les aventures FOMAnesqUes de mon honoré maître. Il est évident qu’un bel amour ne saurait venir décemment s’il n’était accoinpagné d’une bonne haine.
E tCoquelicot reprit tout haut, feignant toujours la plus profonde affliction :
—Certainement qu’il faut le savoir, et que le sang veut du sang... Nous le saurons, nous vengerons Aventurino.
—Vous étiez donc sun ami? fit l’Italien lui tendant spontanément la main.
—Parbleu ! répondit Coquelicot désormais impertubable mais, ajouta-t-il, le moyen de retrouver le meurtrier n’est nas, il me semble, de rêver au clair de lune sous le porche d’une vieille église. u —-Ah! répondit Pepe (ainsi se nommait l'Italien), | c’est que nous autres Napolitains, lorsque nous avons un . meurtre à venger, nous avons coutume d'entrer dans une église, et d’y invoquer la Madone en la priant de nous servir. , —Bonne précaution, ma foi! Vous sortez done de Péglise ?
— Non, elle est fermée, j'attends le jour et le moment où on Enncirn. | — Vous aurez le temps d'attendre en ce cas. k —Je le sais; mais où voulez-vous que j'aille? Je L suis arrivé à Paris aujourd’hui même; je n’y connais : qu’un seul homme: et dans le méchant grenier que j'ai Joué rue des Prouvaires j’ai porté le cadavre de mon Fee. .. et j'ai peur auprès d’un cadavre.
- Une idée bizarre venait de jaillir, à ces derniers mots, % cerveau de Coquelicot.
Nous partons demain, s’était-il dit; si je laisse ce ‘drôle à Paris, il verra du Vernais; célui-ci ne tardera joint à lui apprendre que c'est le chevalier qui a tné ; gi cg en eux in sardrone une trans À ces +
Le 2. f
vengeance ‘ont le résultat sera la mort de mon maître. Le mieux est de l'emmener avec nous, et il ne se doutera point ainsi, jusqu’à notre retour au moins, que le meurtrier de son frère est précisément le gentilhomme qu’il sert.
Ce raisonnement, on le voit, n’était nullement dépourvu de sagesse, et Coquelicot en fit aussitôt la base de tout un plan de conduite qu’il résolut de mettre à exécution sur le champ.
—L’ennemi qu’on a sous la main, pensait-il cesse d’être dangereux.
Il se tourna donc vers Pepe:
—Eh bien! lui dit-il venez avec moi ;j’ai mon logis ici près, nous le partagerons, et demain nous aviseror 3 au moyen de venger votre frère.
—Votre nom? demanda l’Italien pénétré de reconnaissance. |
—On m'appelle Coquelicot et je suis écuyer, pour le moment, du chevalier de Chastenay, un tout jeune seigneur qui a crédit à la cour, et qui, peut-être, nous aidera fort en cette circonstance.
—J’accepte, monsieur Coquelicot.
L’écuyer prit l’Italien sous le bras, et l’emmena à l’hôtellerie de la Croix du Trahoïr, où dans ia salle basse destinée aux simples buveurs, il se fit servir une boutsïlle de vieux bourgogne du meilleur cru.
—Ah çà, dit-il alors qu’il fut assis en fâre de l’Italien, causons.
—Je vous écoute, monsieur Coquelicot.
Coquelicot prit l'attitude d’un homme important, s’accouda sur la table, et, avalant le contenu de son -
verre: .
—Savez-vous, dit-il, si l’homme qui a tué Aventurino est manant ou gentilhomme ?
—Gentilnomme, répondit l’Italien.
—D'iable ! le cas est grave...
nt dent, bat eh Utile CUS
—Pourquoi ? , —Parce qu’on ne se venge pas d’un gentilhomme comme d’un manant, —Pour toute réponse, Pepe montra la pointe acérée de”son stylet.
—Mais Coquelicot haussa les épaules :
— Allons donc ! dit-il, sang pour sang et vie pour vie, c’est une bien pauvre vengeance.
—Que voulez-vous dire ?
—Qu’on peut trouver mieux que cela.
—C’est vrai, murmura l’Italien; je cherchera. —Or, poursuivit Coquélicot dont la logique était serrée, voilà précisément où il est besoin. de protections. —J’en aurai une.
—Laquelle ?
—Celle du chevalier du Vernais.
Coquelicot tressaillit ; mais il se domima sur le champ, et demanda avec négligence :
—Qu'est-ce que ce chevalier ?
— Un homme bien en cour.
—Mais encore ?
—On dit qu’il est l’ami du surintendant.
—De M. Fouquet ?
—Précisément.
—Comment le connaissez-vous ?
—Je ne le connais pas, moi, mais Aventurino le connaissait.
: —Ah! fit Coquelicot.
—Le chevalier lui devait la vie.
F —Oh! oh! pensa Coquelicot, il me semble que la mémoire me vient, et que je vais me souvenir du lieu où j'ai vu lé chevalier.
Et il reprit avec indi*férence:
. —Tiens! c’est bizarre...
1 ÿ a au moins dix ans de cela, c'était dans les andres, peut-être y étiez-vous?
Pi
Allez toujours, dit Coquelicot qui écoutait de ses deux oreilles.
—Le chevalier, m’a raconté Aventurino, avait été humitié et froissé par M. de Turenne, le général en chef, et il voulait se venger.
—Ah! fit Coquelicot, à qui la mémoire revenait.
—{l résolut donc, continua l’Italien, de passer à l’ennemi arec des dépêches importantes que M. de Turenne lui avait confiées pour le général d’un autre corps d’armée ; et lorsqu'il fut en route, au lieu de prendre le chemin de Valenciennes o ùle corps d'armée était cantonné, il prit à gauche ei se lirigea :eis Mons, où commandait le duc d’Albe.
Malheureusement pour lui, à deux lieues du camp, il fit rencontre de deux soldats, un reître et un fantassin. Tous deux flairèrent la trahison du chevalier, et le reître, qui n’était autre qu emon frère, lui cassa le bras d’un coup de pistolet et le jeta à bas de son cheval.
—Vous êtes un traître, lui dit Aventurino, et je pourrais vous conduire à M. de Turenne, qui vous ferai! pendre; mais c’est toujours triste de pendre un officier, et je vais vous sauver. Mon camarade et moi vous garderons le secret, et vous serez tombé dans une embuscade espagnole, d’où nous vous aurons tiré avec peine.
‘—Et pour donner plus de vraisemblaace à cette fable, Aventurino cassa d’un second coup de pistolet la tête au cheval du furgitif, et le ramena au camp démonté. Or, la preuve que mon frère et le fantassin ont gardé le secret, c’est que le chevalier n’a point été pendu et est demeuré officier.
— C’est vrai, dit Coquelicot; maïs êtes-vous bien sûr que le fugitif se nommait le chevalier du Vernais ? car moi, qui étais le fantassin qui accompagnait Aventurino, je me souviens parfaitement que ce gentilhomme se nommait M. de la Morlière.
—Comment ! dit l’Italien, c’était vous ?
| fi
-—Moi-même, et je pensai comme Aventurino, qu’il était triste de voir pendre un officier,
—-Eh bien, dit Pepe, qui était parfaitement renseigné, M. de la Morlière était l’héritier de son oncle le chevalier du Vernais, qui lui a laissé son bier et son nom.
—Ah! diable, pensa Coquelicot, voiei qui tombe à merveille ; au lieu d’un ennemi, mon jeune maître en a deux.
Et il reprit tout haut:
—Eh bien! que comptez-vous faire ?
—J’irai trouver le chevalier et lui demanderai de ser- “08 vir ma vengeance en souvenir de la discrétion de mon (1 frère.
—Bah! fit Coquelicot en riant, vous croyez done à la reconnaissance ?
—S’il refuse, je le menacerai de tout dévoiler.
Coquelicot haussàa les épaules.
—]1 y a dix ans de cela, il n’y a aucune preuve que mon témoignage; le chevalier vous enverra pourrir à la Bastille et Aventurino ne sera point yengé.
L’Italien se mordit les lèvres et prit une attitude farouche.
—Que faire? murmura-t-il.
— Ecoutez, dit coufidentiellement Coquelicot: je suis au service d’un gentilhomme qui a grand crédit; je vous présenterai à lui: si vous lui plaisez, peut-être fera-t-il beaucoup pour vous. En attendant, venez:avec moi,
vous vous coucherez dans mon lit, et vous dormirez un peu, car vous êtes exténué.
- L’Ttalien suivit Coquelicot, qui le conduisit au logis qu'il occupait avec Fleur-de-Mai.
- Ce logis se composait de deux pièces, une grande et une petite. La première était destinée au chevalier; Coquelicot couchait dans l’autre. Ce fut là qu'il fit “entrer Pepe, lequel se jeta tout vêtu sur le lit et ne tarda 3 8e SOdormir, dE
IT DRE A Rd Voie Li SA nt # FAP Sa +
inf
Coquelicot demenra dans la première : pièce, après avoir fermé la porte de communication, et se tint alors le discours suivant :
—Coquelicot, mon ami, vous avez eu quelque esprit en rencontrant Pepe et l’amenant ici. Quand on a un ennemi, il vaut mieux-lui donner son lit et le garder près de soi que de le tenir à distance. Ensuite et du même coup, vous avez appris que c'était le chevalier du Vernais,.et vous vous en souviendrez en temps et lieu.
Des pas, qui résonnèrent dans l’escalier, interrompirent le monologue de l’écuyer; ces pas s’arrêtèrent à la porte qui s’ouvrit et Fleur-de-Mai entra.
—Ouf! dit gaiement le jeune homme qui était radieux, j'ai merveilleusement achevé ma journée.
Coquelicot mit un doigt sur sa bouche.
—Chut! dit-il. , FA
Et du doigt il indiqua la porte de la seconde chambre, où l’on entendait le ronflement sonore de l'Italien.
—Qui diable y a-t-il là? demanda Fleur-de-Mai étonné.
Les ronflements s’arrêtèrent brusquement; Coquelicot continua à poser un doigt sur sa bouche et Fleurde-Mai demeura immobile et stupéfait.
L’Italien sétait éveillé en sursaut en entendant parler puis il avait éprouvé une bizarre sensation, et la voix de Fleur-de-Mai, bien qu’il rte l’eût jamais entendue, lui avait fait éprouver une de ces émotions étranges et inexplicables comme on er éprouve à la vue d’un homme qu’un lien mystérieux rattache à nous. Puis il avait
écouté, poussé par un vague instinct de curiosité; mais les voix s'étaient tues . Alors, dans les ténèbres, Pepé : avait surpris un rayon de lumière filtrant au travers |
de la cloison lézardée, et il s’était roulé comme un ser-
pent jusqu'à la fente sur laquelle il avaït appliqué #1. a
oeil. Il avait donc vu Coquelicot appuyer un doigk sur
LT a: de 1 Es PR
ses lèvres, puis le jeune gentilhomme demander par un signe l'explication de ce mystère.
Et à la vue de Fleur-de-Mai, la sensation bizarre que Pepe avait éprouvée au son de sa voix n'avait fait qu’augmenter.
Alors le cauteleux Italien s'était recouché, puis il avait recommencé à ronfler, mais il ne dormait plus... il écoutait. ICeperdant Caquelicot, entendant de nouveau le bruit sonore du dormeur, ne pouvait laisser plus longtemps Fleur-de-Mai dans l'incertitude, et il sui dit à mi-voix.
—-[l y a là à deux pas, sur mon lit, un homme qui, s’il vous connaissait, vous plongerait son poignard dans le coeur.
Fleur-de-Mai tressaillit.
——Quel est cet homme? demanda-t-il.
—C’est un Italien. ci
—Je ne connais pas d’Italien.
—C’est le frère d’Aventurino.
—Eh bien ?
—[C’est vous qui l’avez tué, et son frère veut le venger.
À ces paroles, Pepe passa $a main sous l’oreiller et y prit son poignard.
—Mais, continua (Coquelicot, il ne vous connait pas, et c’est bien heureux. .
Et Coquelicot raconte comment il avait rencontré Pépe, sa conversation avec lui, ce qu’il avait appris touchant du Vernais, et enfin l’inspiration qu’il avait eue d'emmener l’Italien avec lui.
7: —Maiïintenant, dit-il, il est là... à deux pas.. il .dort!... Voyons ce qu’il nous reëte à faire. Un ennemi pareil, monsieur le chevalier, est plus dangereux
. que dix gentilshommes, il ne se bat pas, il assassine. Or, il vaut mieux croquer le loup que d’être croqué par lui,
‘ours Le
et j'ai bonne envie d’envoyer notre dormeur dans l’autre monde d’un bon coup d’épée dans la gorge.
—Ah! fi! murmura Fleur-de-Mai.
—Alors, fit Coquelicot, il faut l'emmener avec nous. Je ne sais pas où nous allons, mais je suppose qu’il ÿ aura des coups à donner et à recevoir. Un bandit comme Pepe est d’un bon secours en ces so::es d’expéditions; pourquoi ne l’e: menerions-nous pas ?
—4Soit, dit Fleur-de-Maï.
Coquelicot ouvrit son pourpoint et montra au chevalier la crosse luisante de deux pistolets.
—Dans deux heures, dit-il lorsque nous partirons, je lui proposerai de nous suivre; s’il refuse, je lui casse la tête. | —Je n’y voit aucun inconvénient, répondit Fleur-demei.
S'il nous suit, eh bien, nous aviserons plus tard... et nous trouverons un moyen honnête de noue en débarrasser.
—Mais, observa Fleur-de-Mai, a-t-il un cheval?
Non; mais l’hôtelier en a un qu’il voulait me vendre tout harnaché. Un officier qui s’était endetté ici, le lui avait laissé en paiement.
—Alors, va éveiller l’hôte, achète le cheval et fais panser les nôtres, et reviens à trois heures précises. El est une heure, il m’en reste deux à dormir.
Et Fleur-de-Mai, tandis que Coquelicot obéissait, se jeta sur son lit et ne tarda point à sy endormir de ce sommeil profond de la jeunesse, contre lequel l'amour n’a aucune puissance. -
C'était le moment qu’attendait Pepe.
L'Italien sauta de son lit, se glissa jusqu’à la porte,
son poignard à la main, et s’apprôta à ouvrir... Mais une pensée infernale lui vint.
—Oh! pensa-t-il, Coquelicot avait raison, sang pour
ÿ 9 dense =