A LA FIN DUQUEL COQUELICOT S’ELEVE A LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES
Quand Fleur-de-Mai atteignit la porte Saint-Jreques et fut sorti des murs de Paris, il aperçut un cavalier placé en travers de la route. C’était le vicomte.
M. de Mailly était seul ; il avait jugé inutile d’emm ?ner un laquais, dans l’incertitude où il était du lieu où il allait et de la mission qu’il allait remplir.
En même temps Coquelicot et le reître arrivaient au rendez-vous.
Les deux gentilshommes échangèrent une poignée de mains, rangèrent leurs chevaux côte à côte et prirent les devants, de façon à laisser entre eux et leurs deux compagnons une distance respectueuse qui leur pernsit de causer.
Fleur-de-Mai raconta alors en peu de mots et à voix basse ce que c'était que Pepe, et comment Coquelicot avait jugé prudent de l'emmener de Paris. Mais en
même temps il jugea convenable de taire sa visite noce |
turne à la place Royale, et son amour naissant pour In | : chanoïnesse, se bornant à énumérer succinctement les autres événements de la soirée.
En sorte, lui dit le vicomte, que ma tante vous doit la vie? : |
—Peuh! dit Fleur-de-Mai d’un ton courtois, je suis son obligé encore.
Et détournant la conversation :
.. —Maintenant, lui dit-il, je puis bien vous dire où nous allons.
—Ah! Et où allons-nous ?
—-A Angers d’abord.
—Et ensuite ?
\ — Peut-être à Nantes. Cela dépendra des événe-
ments.
—Très bien. Me direz-vous aussi quel ssont ces événements ?
—Pas encore, le roi ne le veut pas.
La réponse était sans réplique.
—Seulement, ajouta Fleur-de-Mai, nous n’avons pas besoin de nous presser. Nous voyageons à petites journées, buvant frais, car il fait chaud, et, si vous m’en croyez, mous chevaucherons le matin et le soir, et dormirons dans la journée.
Fleur-de-Mai raisonnait si sagement que le vicomte n’y trouvait rien à redire, et qu’il en fut fait ainsi qu’il
“ l'avait dit,
Les quatre cavaliers, vêtus fort simplement, du reste, s’en allèrent au pas de leurs montures, firent halte à midi, déjeunèrent dans une auberge, remirent le pied à l’étrier au coucher du soleil, et chevauchèrent jusqu’à minuit. Le lendemain et les jours suivants il agirent de même façon.
A Angers, qu’il atteignirent le sixième iour du voya- ge, Fleur-de-Mai fit une visite au gouverneur de la pro- - vince, lequel était un seigneur dévoué au roi et se nom- .mait M. de La Vauguyon.
—Monsieur, lui dit-il en lui remettant la lettre de Colbert, connaissez-vous ce sceau et cette écriture ? Le gouverneur s’inclina.
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— 11 se pourrait, continua Fleur-de-Mai, que j’eusse besoin de vos services dans quelques jours.
—Je suis à vos ordres, monsieur.
—Dans ve cas, je vous enverrais mon écuyer, qui se nomme Coquelicot, et vous lui Gonneriez une vingtaine d’homme à commander.
—Très bien, monsieur.
—QOu bien encore, il se peut que j'arrive ici un &oir, avec un prisonnier pour lequel je vous demanderais un logis convenable, mais parfaitement grillé.
J’ai au château d’Angers, répondit le gouverneur, une tour qu’une armée ne saurait prendre d’assaut.
—C’est fort heureux pour vous, monsieur.
—-Plaîtil, fit M. de La Vauguyon qui ne comprenait pas.
—QOui monsieur, continua Fleur-de-Maï, qui compléta sa pensée ; car il est probable que si le prisonnier s’évadait, Sa Majesté vous offrirait un logis à la Bastille.
Et il salua le gouverneur dont il prit congé.
Pendant que Fleur-de-Maï était chez le gouverneur d'Angers, Coquelicot, d’après ses ordres, faisait en ces termes la leçon de Pepe:
—Mon bon ami, lui disait-il, nous comptions nous arrêter à Angers, mais mon maître a fantaisie de voir du pays, en attendant le r ‘, et nous allons faire un petit voyage d'agrément. Le chevalier est un peu querelleur, et je ne répondrais pas qu’au premier jour nous n’eussions à échanger des coups de rapière et même des balles de pistolet.
—Ceci me convient, répondit laconiquement le reître.
—Or, poursuivit Coquelicot, dans ce cas-là tu seras convenablement rétribué, st il ne tiendra qu'à toi de
gagner honnêtement vingt pistoles.
—On les gagnera, monsieur Coquelicot, répondit Pepe.
qui feignit la convoitise la plus ardenie.
Le soir vn se remit en route, et l’on fit six lieues sans débrider.
Voquelicok, avec sa perspicacité de vieux renard, avait fiai par deviner qu'il y avait une arrestation sous jeu ; seulement il ignorait encore de qui il s'agissait. Fleur-de-Mai s’arrêtait de préférence pour déjeuner ou coucher dans les hôtelleries qui bordaient la route. Karement il entrait dans l’intérieur des villes ou villages.
A mesure que l’on approchaït de la frontière bretonne, nos voyageurs remarquaient de petites constructions tspacées de trois lieues, et de récente origine. (C’étaient des relais de poste que le srrintendant, qui se rendait souvent en Bretagne, avait vrganisés pour son service particulier. À ces relais était inévitablement annexée une hôtellerie.
* Fleur-de-Mai ne manquait jamais d’y boire un verre de vin et de s’enquérir, avec :a naïveté d’un provincial qui veut s’instruire en voyant du pays, de la façon princière dont voyageait M. Fouquet.
L’hôtelier charm£ de l’honneur qu’on lui faisait eu l’interrogeant, donrait les plus merveilleux détails, et notre héros sut bientôt que M. Fouquet avait une manière toute royale de courir la poste, manière que son frère l'abbé imitait. Un coureur le précédait un jour à l'avance et ordonnait qu’on préparât les relais. Un second coureur ne gagnait sur lui que quatre heures. Enfin le carrosse du surintendant, attelé de six chevaux, arrivait hvec la rapidité d’ure flèche, relayait en trois minutes et ocntinuait son chemin, laiseant après lui un touzbillon de poussière,
M. l'abbé Fouquet voyageait üe la même façon, avec cette différence qu’il n’avait que quatre chevaux au lieu - Ces derniers détails furent donnés à trois lieues de la
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; frontière bretonne, dans un petit village nommé De.
grande.
Le lieu plut fort à Fleur-de-Mai, et il demanda à lhôtelier s’il re lui pourrait donner un logis pour lui et ses COMPagnons.
Celui-ci, enchanté, mit à la disposition des voyageurs son hôtellerie tout entière... .
—Quelle est donc la ville bretonne la plus proche? demanda encore Fleur-de-Mai ?
Ancenis, répondit Phôte.
—Tiens! mais M." Fouquet a là un pied-à-terre de chasse, il me semble ?
—Oui, monsieur,
—Quel dommage, murmura le page d’un ton naïf, quel dommage que je ne connaisse ni M. Fouquet ni son irtendant !..
Ex il continus, s'adressant toujours à l’hôte :
—On m'a dit merveille du château de M. Fouquet ; je voudrais bien le visiter.
—Oh ! dit l’hôte, rieñ de plus facile. :
—En vérité ?
—L'’intendant du château vient ici tous les deux jours à cheval ; il sera très honoré de recevoir la visite de Vos
Seigneuries. Mais on vous a exagéré les mérites du châtenu c’est un simple pied-à-terre de chasse que le surintendant n’habité jxmais. Cependant il s’y arrête parfois en allant à Belle-Isle.
-—Ah! dit Fleur-de-Mai négligermment.
—Et, bien qu’il aime neu la chasse ,continua l’hôte-
lier, il y entretient un grand nomhn- de piqueurs ue de valets de chiens.
—Ah! fit encore Fleur-de-Mai.
Ft il salua l’hôte avec aménité et alla prendre ae à ni)
sion du logis qu’on lui avait préparé.
L'auberge était Spore: elle n’abritait pour le mo je
ment aucun étranger, et nos voyageurs s’y trouvèrent logés fort à l’aise.
Le vicomte et Fleur-de-Mai occupèrent deux chambres contigues au premier étage ; Pepe et Coquelicot fnrent mis, au deuxième, en possession dune chambre à deux lits.
Coquelicot qui se défiait quelque peu de l’Italien, n’était point fâché de l'avoir sous la main.
: Jusqu’alors Fleur-de-Mai avait jugé inutile de communiquer son plan au vicomte et à Coquelicot; mais il pensa, ce jour-là, que le moment était venu, et, après un copieux déjeuner où Pepe avait bu plus que de raison, il envoya ce dernier panser les chevaux et proposa à ses deux autres compagnons d'aller faire un brin de méri- . dienne à l’ombre d’un bouquet de chênes qui s’élevaient à cent pas de l’hôtellerie. Ê | Fleur-de-Mai pensait judicieusement que les murs ont 4 presque tous des oreilles.
- Le vicomte et Coquelicot le suivirent, s’adossèrent comme lui à un arbre, et il dit alors au premier: —Ne trouvez-vous pas que ce pays est charmant, et qu’on y respire un air salubre ?
-—En effet, dit M. de Mailly.
—L’hôtellerie est passable, le vin est bon, l’hôte poli et attentionné. Que vous en semble ? ? e nous passions * quelques jours ici ?
—Ma foi, répondit M. de Mailly, vous êtes le chef de notre expédition, mon cher Fleur-de-Mai, et nous n’avons qu’à obéir. Cependant je commence à deviner... - Bah fque devinez-vous ?
… —Qu'il s’agit d’une arrestation .
LS sfe l'ai déviné depuis longtemps, moi, dit Coqueli- cot en clignant de Poeil.
. —Moi aussi, reprit. le vicomte ; seulement, j'ignore toujours qui nous arrêterons.
: va Eu à moi, je m'en doute.
—En vérité, monsieur Coquelicot? dit Fleur-de-Mai en fronçant le sourcil ; le roi n’aime pas à être deviné.
Le vicomte regarda Fleur-de-Mai avec un air de tendresse; il se sentait renaître dans cet aventureux enfant qui ne doutait de rien, et parlait avec l’aplomb d’un vieux capitaine.
—Je vous aiderai, Fleur-de-Mai, dit-il, quand même il s'agirait d'arrêter M. Fouquet. J’aime Île surintendant, mais vous avez les ordres du roi, et je suis gentilhomme. :
Flenr-de-Mai le regarda bien en face. Il se sentit deviné, mais il comprit en mème temps que de Mailly était l'honneur même et qu’il n'avait rien à craindre d'un pareil confident.
- (Coquelicot était tout oreilles.
—Arrêter le surintendant, dit-il, à la porte d’An-
cennis, presque sur ses terres! Savez-vous, monsieur le
chevalier, que le surintendant ne voyage qu'avec une armée ?
—-Et vous, monsieur Coquelicot, dit Flear-de-Mai, avez-vous lu Phistoire grecque ?
—Je ne lis jamais, dit Coquelicot, qui ne jugea pas à propos d'expliquer pourquoi.
Eh bien mon cher, répondit le chevalier, les Perses étaient dix mille, et Léonidas les vainquit aux Thermopy avec trois cents hommes.
— La réponse est aussi folle qu’héroïque.
Vous savez bien que le vrai sage est fou; lui seul
réussit.
Et sur ce beau paradoxe, Fleur-de-Mai s’adressa à
Coquelicot :
=-Mon bel ami, tui dit-il, M. le surintendant a un as |
sez joli nombre de piqueurs à son petit castel, mais je me connais point l’intendant; tu feras donc bien, dès le
point du jour, de monter à cheval et d’aller le voir pour
lui en demander la permission.
s ET ns mé igrenenentéséteni gr sr
—Très bien, dit Daguetidot. j'irai et je verrai.
—En même temps, continua Fleur-de-Mai, je vais : envoyer Pepe à Angers; il crèvera un cheval, si besoin
est, et reviendra dans la nuit.
—Pourquoi l’envoyer à Angers? demanda le vicomte.
—Pour porter un mot à M. de Vauguyon.
Et Fleur-de-Mai tira de sa poche de petites tablettes dont il déchira un feuillet sur he il D pit au crayon les lignes que voici :
“ Mon cher cousin, vous devez vous souvenir de votre petit cousin Fleur-de-Mai, qui vous a fait visite y a deux jours, et qui réclame votre assistance ; il est endetté par suite d’une païtie de dés, et il attend à l’hôtellerie d’Ingrandé ce que vous lui avez promis.”
Et Fleur-de-Mai signa.
Le lendemain, dès l’aube, Coquelicot parti tpour le château d’Ancenis et Pepe pour Angers.
Fleur-de-Mai dit au vicomte : r
—Jusqu'à leur retour, noüs n’avons absolument rien
. à faire; après nous aviserons. En atendant buvons
frais et dînons gaillardement.
—Soit, répondit le vicomte avec insouciance.
—Mon cher ami, ajouta Fleur-de-Mai, j'ai besoin maintenant de vous demander pardon.
Pardon de quoi, s’il vous plaît ?
—De vous associer à une entreprise dans laquelle vous nvez absolument rien à gagner,
-Peuh! fit M. de Mailly d’un ton mélancolique, je
m'ennuyais. Cela me distraira. Et il retomba dans cette rêverie profgonde qui lui était habituelle.et dort
- Fleur-de-Mai n'avait jamais osé lui demander la cause, bien qu’il soupçonnait qu ‘elle provenait d’un violent
chagrin d'amour.
* Pendant ce temps, Coquelicot s’en allait au petit trot,
et gagnait le pied-à-terre de chasse de M. Fouquet. Ce castel, dont il ne reste aujourd’hui aucun vestige,
î était bâti au fond « une netite vallée entourée de grands
bois fort giboyeux, ét il était distant d'environ deux lieues du petit bourg d’Ancenis. D: construction récente, il n’avait ni le sombre aspect des vieux manoirs féodaux, ni l'architecture hardie des édifices de la Renaissance. (C’était une sorte de l’architecture hardie des édifices de la Renaissance. (était une sorte de maison italienne, entourée d’une verte pelouse, ceinte d’un petit “ruisseau clair et babillard, et dominant le plus beau paysage qu’ou pût imaginer.
Voilà, sur ma parole, murmura Coquelicot en sonnant à la-grille du pare, un château qui soutiendrait difficilement un siège, et je le prendrais bien à moi seul.
Un valet sans livrée vint ouvrir.à l’écuyer, qui était vêtu à la manière d’un serviteur de bonne maison, et qui le salua profondément. |
Le valet fit un geste d’étonnement et laissa échapper un cr1:
Comment, dit-il, c’est vous, Coquelicot ?
—Eh! pardieu, répondit l’écuyer ravi, c’est mon vieux frère Barnahé.
—-Lui-même, sergent.
__Ft comment diable es-tu ici? Tu as donc quitté le service ? ;
-—Depuis un an, sergent, et je suis entré comme piqueur dans la maison de Monseigneur le surintendant. Mais vous-même, monsieur Coquelicot, comment êtesvous ici ? :
Moi, répondit naïvement le vieux soldat, j'ai fait comme toi; je touchais la cinquantaine, le harnais me semblait lourd, et j’ai cherché une condition : seulement FA j'ai eu moins de bonheur, car au lieu de rentrer au ser- | vice d’un grand seïgneur comme le surintendant, je suis devenu le laquais d’un petit gentilhomrne blaisois qui à tout au plus une dizaine de mille livres de revenu.
(C'est peu, fit dédaigneusement le piqueur.
—Or, poursuivit Coquelicot, mon jeune maître voya-
CE ; ; k h ge, il veut voir du pays et s’instruire ; il se propose de ses parcourir la Bretagne, comme il a déjà parcouru l’An-
jou, et nous sommes arrivés hier à Ingrande. Là, nous avons appris que M. Fouquet possédait un château aux environs d’Ancenis, et le chevalier de Chastenay, ainsi se nomme mon maître, curieux comme tous lse adolescents, car il a dix-huit ans à peine, a en fantaisie de le visiter, ayant toujours entendu conter des merveilles touchant les nombreuses résidences de M. Fouquet.
Le piqueur sourit.
—Rien n’est plus facile, dit-il, quoique ici il n’y ait pas grand’chose à voir, et votre maître aurait dû vous accompagner.
—Oh! dit Coquelicot, il est un peu timide, le chevalier, et il m’a envoyé pour demander la PECMIOR à Pintendant.
—L’intendant est parti ce matin pour Belle-Isle, répondit le piqueur.
—Le surintendant sy trouvera-t-il? demanda naïvement Coquelicot.
—Mais non, répondit Barnabé, puisque la garnison est ici.
—Et viendra-t-il bientôt ?
—]1 ne viendra pas, sergent ; ou s’il vient, ce ne sera pas avant un grand mois, car les logis ne sont pas préparés.
Cette réponse bouleversa les idées de Coquelicot.
: … —Je croyais, dit-il, que l’intendant allait à Belle-Isle pour y attendre Monseigneur.
—Non, vraiment, dit Barnabé, qui ne paraissait pas briller par la discrétion, nous n’attendons que son frère. Que son frère dit en lui-même Coquelicot; c’est un bien petit exploit que d’arrêter l’abbé Fouquet ; arrêter un abbé sur un grand chemin, voilà une besogne pour un gentilhomme comme mon maître! Comment
| — us —
savez-vous que M. l’abbé allait venir? dit-il tout haïüt en s'adressant au piqueur.
—0Oh ! reprit Barnabé, une estafette est venue cette nuit de Paris à franc étrier et a apporté une lettre à Vintendant. Puisque vous avez couché à Ingrande, VOUS avez dû voir passer l’estafette.
—Ma foi, répondit Coquelicot, c’est fort possibles mais je me Suis couché à neuf heures, et, lorsqu'on dort on n’entend rien.
—Coquelicoc se disait en même temps:
—Sï cette estafette avait passé par Ingrande, je l’aurais su. Elle a pris uné route détournée, donc Pabbé passera à la sourdine. T1 doit avoir l'éveil.
Puis tout haut:
—Mais alors, mon cher Barnatiés M. l’abbé Fouquet passera ici ?'
—Oh! bien certainement.
—#5’y arrêtera-t-il ?
—Cest probable; cependant je n’en sais absolument rien.
Coquelicot qui, tout en pensant, avait mis pied à terre-et suivait le valet, prit un ton mystérieux et confidentiel.
—Mon vieux Barnabé, dit-il, te souviens-tu d’un certain coup de sabre que je parai au moment où il allait te fendre la tête ?
—Paroleu ! monsieur Coquelicot ; et je vous en ai toujours gardé une reconnaissance bien vive.
—Eh bien, peut-être pourrais-tu me la prouver ?
—Moi? Parlez, en ce eas, monsieur Coquelicot.
La figure du vieux soldat s’épanouit en un naïf sou | .
rire.
—Je ne resterai pas plus longtemps, dit-il: mon jeune maître avait un autre but en voulant visiter le château.
Le piqueur regarda Coquelicot d’un air curieux.
—Le chevalier, continua Pancien sergent de Barnabé, a eu vent du prochain passage de Mgr le surintendant, et il est venu à Ingrande dans lespoir de se trouver sur . sa route. Il lui veut demander une grâce à laquelle il attache la plus grande importance. Il s'agit d'obtenir sa protection au sujet d’un procès qui se juge à Blois ‘dans quinze jours et dont la perte compromettrait tout son bien.
—Monsieur Coqueiicot, je ne saurais vous dire au juste l’époque où passera Monseisneur, mais bien certainement son frère sera ici dans quelques jours, et son frère a tout crédit auprès de lui.
—Mais comment voir M. l’abbé ?
—(C’est facile; que votre maître reste à Ingrande et attende que M. Vabbé arrive ; son coureur passera la veille.
—Parbleu ! s’écria Coquelicot, l’idée est fort juste, nous en profiterons.
—Maiïintenant, ajouta le piqueur, s il vous plaît de visiter les chenils et les salles du musée de vénérie, venez avec moi; c’est tout ce qu’il y a à voir ici.
Coquelicot suivit le piqueur, lequel lui montræ complaisamment toutes choses, depuis les chenils jusqu’aux salles, où se trouvaient de nombreux faisceaux d’armes.
Ah cà, dit Coquelicot, c’est un: véritable musée d’artilierie ; y a là des mousquets comme dans le scamps. … Ce sont les mousquets des gens de monseigneur. —Ce: gens sont donc bien nombreux ?
Nous sommes trois cents environ. .
—Alors le château est une caserne?
. —AÀ peu près.
Diable! Et que faites-vous ici durant l’année?
- On chasse tous les jours.
—En l'absence de monseignieur ?
. —Mon Dieu, oui...
—Et après?
—Après, dit le piqueur quireleva sa moustache avec un air belliqueux, après, on fait l’exercice.
— Oh! oh! à quoi bon? #
—Ah! dit Barnabé en clignant de l’oeil, il paraît que Mgr à une arrière-pensée.
— Laquelle ?
— 11 veut ohtenir du roi une garde d’honneur.
—Diable ! mais il n’y a que les princes de sang qui y ont droit.
—Bah ! monseigneur est plus riche que tous les-princes du monde; il veut avoir une garde, il l’aura. Or, depuis qu’il a cette idée, il ne prend-plus à son service que de vieux militaires, tous éprouvés pour la plupart, et il les paye bien ; c’est M. l’abbé qui les recrute; il sy entend, M. l’abbé, malgré sa soutane.
Coquelicot écoutait émerveillé.
—Texez, sergent, dit confidentiellement Barnabé, si
vous faisiez bien, vous entreriez chez Monseigneur. —Hé! fit naïvement l’écuyer, l’occasion fait le larron . Si les conditions étaient bonnes... on pourrait voir. —Bonne paye, bel uniforme...
—Bah! vous avez un uniforme ?
—Pas encore, mais bientôt... Il paraît même que nous l’endosserons le jour où M. l’abbé passera pour se rendre à Belle-Isle, et que nous l’accompagnerons à cheval.
—Eh ! mais, pensa Coquelicot qui commençait à faire plus de cas de l’entreprise de son maître, une escorte de trois cents cavaliers est une assez belle idée... et si le frère du surintendant arrive jusqu'ici sans encombre.
- mon honoré maître pourra bien renoncer à son petit plan
d’arrestation.
Puis Coquelicot reprit :
—Et de Belle-Isle vous reviendrez ici, j'imagine ? : Je ne crois pas; nous y resterons.
. —Mais qu'y ferez-vous ?
eo 1 r - » $ k-# :
—Nous y tiendrons garnison, parbleu !
—Garnison ? c’est donc une place forte, et non un lieu de plaisance ? @
—L’'un et l’autre; Monseigneur, dit-on, le veut faire ériger en principauté indépendante, et, comme pour cela les canons et les mousquets ne sauraient nuire, on y a entassé des mousquets et des canons.
—Ah! murmura à part lui Coquelicot ; je commence à reconnaître que le roi a eu une belle inspiration en voulant faire arrêter M. l’abbé Fouquet ; un abbé comme celui-là ne vaut guère moins qu’un général.
* Tout en causant, ils parcouraïent le château et ses dépendances ; partout ils rencontraient des valets en habits de piqueurs, mais tous grisonnaient, portaient de
longues moustaches, et avaient une mine toute militai-
re sous leur livrée inoffensive.
Coquelicot jugea inutile de questionner plus long-
temps Barnahé. /
—Mon bon ami, lui dit-il après avoir accepté un ver-
re de vin et cassé une croûte, nron maître est un jeune
gentilhomme qui cherche de l’occupation; si Mgr le surintendant lui offrait une épaulette dans ses gardes il Paccepterait bien volontiers, j'imagine.
—Eh bien! nous verrons... Au revoir.
Et Barnabé tint respectueusemen. lPétrier à son ancien sergent, lequel lui serru la main et piqua des deux,
‘tant il avant hâte dé s’éloigner des trois cents gardes du
corps de M. Fouquet.
Coquelicot vola comme une flèche sur la route du prétendu pied-à-terre de chasse à Ingrande, et fit en deux
: heures les sépt à huit lieues qui l’en séparaient.
Il arriva à la brune et trouva, sur la porte de l’hôtel-
lerie, Fleur-de-Mai causant avec le vicomte: tous trois
| ER bien ? demanda Fleur-de-Mai.
--Ouf, murmura Coquelicot, nous nous sommes aventurés en une belle besogne ! Si nous en sortons, nous aurons une belle chance.
— Et il raconta ce qu’il avait vu et ce qu’il avait appris.
Fleur-de-Maï l’écouta sans interrompre, et dit ensuite :
—AÀ moins que le gouverneur de Bretagne n’ait une armée sur pied à notre service, il est évident que M. Pabbé Fouquet, s’il arrive à Ancenis sans encombre, s’en ira tranquillement à Belle-Isle où il s’enfermera avec sa garnison. Puis, là, il parlementera mèche en main, 6t le surintendant n’aura rien à craindre à Paris en cas de disgrâce.
—C’est un peu mon avis, dit le vicomte.
—[1 faut done absolument, reprit Fleur-de-Mai, qu’il soit arrêté ici, que ses papiers.tombent en nos mains, et qu’ils puissent compromettre assez le surintendant pour qu’on lui fasse son procès; les soldats d’Anjou seront : ici demain.
—Et si l’abbé passe cette nuit ?
—Bah! dit Coquelicot, puisqu’un coureur le précède toujours de vingt-quatre heures.
. —Fleur-de-Mai parut réfléchir.
——De deux choses l’une, murmura-t-il enfin : ou l’‘ab- 6 Fouquet a quitté Paris sans la moindre crainte, et 11 voyage alors avec une irentaine de laquias armés à cheval, valetaille.- dont quelques gens de coeur ont facilement raison: ou bien il est parti en fugitif, et alors 1l
passera incognito sans bruit, et se hâtera de gagner An-
cenis, où il sait bien qu’il sera à l’abri de tout coup de
main. : —(C’est juste, observa M. de Mailly.
—Ft dans ce dernier cas, ajouta Coquelicot, qui vous” dit qu’il passera à Ingrande? I/estafette de la nuit dermière y at-elle passé? 5
penis
Mais en prononçant ces mots, Coquelicot se frappa le Aront ainsi qu’un homme dont le cerver" est traversé ; par une inspiration merveilleuse.
‘ —Monsieur le vicomte et monsieur le chevalier sont trop jeunes, dit-il, pour se souvenir de la Fronde: maïs s'ils sen souvenaient, je leur raconterais comment M. de Mazarin quitta Paris, où il craignait fort pour sa sû- rteé personnelle.
—Ma foi, dis le vicomte, je l’ai entendu dire, mais je ne m’en souviens plus.
— Voici, continua graveraent Coquel G : M. de Mazarin fit annoncer son départ plusieurs jours à lavance. Un soir il y eut grand bruit et grand tapage au Palais-Royal ; les carrosses de Son Eminence furent tirés de leur remise, o nen graissa les roues, les postillons firent claquer leur fouet et tout Paris sut que le cardinal partirait au point du jour. Cependant, vers minuit, le coureur se mit en route pour faire préparer les ; relais et annoncer le prochain passage de Son Eminence.
Or, ce coureur, devinez-le: c’était M. de Mazarin lui-
même, Quant au carrosse qu’on ne manqua point d’ar-
rêter aux barrières, il ne renfermait qu’un capitaine des
gardes qui salua courtoisement les frondeurs et leur an-
nonça que M. de Mazarin avait sur ses voitures six heu-
res et vingt lieues d'a, :1ce. ;
Le vicomte et Fleur- 18-Maï se regardèrent.
—Que faut-il conclure de là? demanda ce dernier.
. —Une chose fort simple, répondit Coquelicot. On
ne fa‘, pas arrêter un surintendant des finances sans
sent, et M. Fouquet demeurera fort tranquillement à Paris Mais on peut faire arrêter son frère sous un prétexte quelconque, quitte à reconnaître qu’on s’est trompé. Or, si l’abbé est porteur de papiers et d'ordres compromettants, il est bien certain qu’il aura pris des précauni et qu’il sera pressé de toucher la frontière bre-
tonne; qui ous dit donc, alors, qu’il FHerR pas M. de Mazarin.
—Si cela était dit Fleur-de-Mai, M. l’abbé pdt pourrait bien être sous peu au château d'Angers.
—Kt jiu vous dit, observa Coquelicot, que nous verrons passer le coureur? Avons-nous vu l’estafette qui est arrivée la nuit dernière à Ancenis ?
—Diable! murmura le vicomte, voici qui complique singulièrement la situation. I’estafette a évité Ingrande, donc il y a une autre route plus directe et qui, sans doute, évite Angers et le iaisse sur la gauche.
Non point, répondit Coquelicot ; mais j’ai fait campagne-en Bretagne, et, si j'ai bonne mémoire, il y a, à deux lieues d’ici et du côté d'Angers, un chemin de traverse qui bifurque la grande route et doit gagner une heure sur cette dernière pour arriver à Ancenis. © =Y at-il à cette bifurcation une maison, une hôtellerie, un lieu quelconque où l’on puisse se cacher ?
Absolument rien, si ce n’est un gros chêne creux, et dont la cavité pourrait, au besoin, abriter deux personnes. ss
Fleur-de-Mai frappa joyeusement dans ses mains:
—En ce cas, dit-il, nous tenons M. Fouquet,
—Plaît-i1? fit le sceptique Coquelicot,.
—Mon bel ami, continua le page, on dort moins bien dans le creux d’un arbre que dans son lit. Cependant il faudra bien que tu te contentes de ce gîte jusqu’à nouvel ordre.
—Je comprends, monsieur le chevalier. me
--Ah! tu comprends ?. .
—Sans doute. Je vais ser m’y embusquer, j’y pas D : pr
serai la nuit ; le jour je me olottirai dans un buisson voi-
sin. Si un cavalier passe, je casserai la tête au cheval |
et démonterai le cavalier.
— Voici qui est merveilleusement parler.
—Vous, continua Coquelicot, qui prenait tout à coup
limportance d’un général organisant une embuscade, vous demeurerez avec M. le vicomte et y attendrez les soldats du gouverneur d’Anjou.
—Et si le coureur n’est pas l’abbé Fouquet ?
—Je le verrai bien, puisque je le connais. Je l’ai vu deux fois en ma vie, mais cela suffit; je le reconnaîtrais e tre mille. Si le coureur n’est pas l’abbé lui-même, je lui demanderai la bourse ou la vie, et il en sera quitte pour gagner à pied la première noste, qui est celle où nous sommes. é Coquelicot avait réponse à tout. Fleur-de-Mai et le vicomte s’inclinèrent et il fut convenu qu’on agirait ainsi qu'il se conseillait.
Le soir, vers la brune, Coquelicot se mit en route pour son nouveau (domicile. Il quitta furtivement lhôtellerie d’Ingrande, et s’en alla à travers champs, à pied et un mousquet sur l’épaule ainsi qu’un homme qui irait à l’affut d’un lièvre.
Mais le vieux soldat avait trop longtemps servi dans Pinfanterie pour-ne point posséder un jarret de fer; il courait comme uu cerf, et fit les trois lieues qui le sép&raient du chêne creux en moins d’une heure et demie.
fonde.
C'était une de ces nuits obscures et calmes, où le moindre bruit lointain arrive perceptible à l’oreille la moins exercée. Le chant monotone du grillon en troublait seul le silence, et la campagne était déserte.
= Le lieu où Coquelicot venait de arrêter était d’un
ganche, et déerivaient une sorte de carrefour à Pentour de ce chêne gigantesque et séculaire, dont le vieux soldat allait faire son gîte et son observatoire.
: Si on en jugeait par la position des astres, et Coquelicot s’y connaissait, il était onze heures du soir. L’écuyer pénétra dans le creux de l’arbre, où il plaça
Quand il atteignit la bifurcation, la nuit était pro-
sauvage aspect. De grands bois s’étendaient de droite à
une pierre en guise de siège, y prit la position la moin: incommode, arma son fusil et ses pistolets, et attendit, l'oeil alternativement tourné sur la rsute du côté d’Angere et sur l’endroit où elle se bifurquait, semblable ainsi à ce chasseur de nuit qui attend le passage du gibier, et s'exerce à chercher des points de mire.
Pendant une heure, le plus profond silence régna autour de lui.
—C2 ne sera pas ponr aujourd’hui, se dit-il, et ÿai bonne envie de faire un petit somme. D'ailleurs an
moindre vruit, je m’éveille, car j’ai le sommeil léger, et, -
un doigt sur la détente, j'attends mon homme. Coquelicot ne revenait jamais sur une décision. Aussi-
tôt dit, aussitôt fait. Il laissa retomber ga tête sur sa
poitrine et férma les veux, employant pour s’endormir
un moyen qu'il tenait d’un officier espagnol et que celui- .
ci lui avait donné comme infaillible. Ce moyen, fort simple consistait à compter mentalement et les yeux fermés deptis un jusqu’à cinq cents. Si on arrivait à ce dernier chiffre, c’est qu’on avait des insomnies. Or, pour avoir des insomnies il faut, ou méditer un crime, on rêver à un héritage, ou être amoureux. (Coquelicot ne réunissait aucune de ces conditions et se mit à compter. Au chiffre cinquante il commença à bâiller, il bredowilla à quatre-vingt-dix-neuf, et il n’avait plus la force de prononcer cent-vingt, lorsqu'un léger bruit le fit tressaillir.
Coquelicot ne compta plus et rouvrit les yeux, les fixant avec attention sur la route qui déroulait son sillon blanc dans les ténèbres.
- La vue du soldat était nerçante; cependant il ne dé-
couvrit absolument rien, aucun »oin: mobile ne se montrait à l’hozizon, et pourtant on entendait comme le galop d’uu cheval.
. Coquelicot continua à regarder, et puis ! ! à coup, il poussa une exelamation de joie...
Un point noir venait de surgir à l’extrémité orientale du sillon blanc, et ce point noir avançait à mesure que le bruit que Coquelicot avait entendu tout d’abord devenait plus distinct.
—Par la mort-Dieu ! murmura-t-1l, je promets un beau cierge à saint Hubert, le patron des chasseur, si c’est le gibier que j'attends.
Et Coquelicot arma ses pistolets comme-il avait armé son mousquet, et les plaça devant lui, à portée de sa main, tandis qu’il se mettait à genoux et rentrait prudémment le canon de son monsquet dans le creux de l’arbrée. Le point avançait toujours. A mesu 2 :i, le bruit devenait plus distinct, et l’oeil Re de Uoquelicot reconnut enfin un cavalier qui courait ventre à terre.
Coquelicot était immobile et retenait son souffle.
Le cavalier galopait toujours, et venait droit à l’arbre placé, comme on sait, au point de jonction des chemins.
—Haite ! cria tout à coup Coquelico.
Le cavalier arrêta brusquement sa monture, qui ge cabra à demi, et, par un geste rapide, il porta la main à ses fontes et y prit un pistolet, tandis que ses yeux . Cherchaiïent dans les ténèbres celui qui ordonnaai ainsi de faire halte.
Mais, en miême temps aussi, le canon du mousquet de Coquelicot s’abaissa, un éclair illumina la nuit, une détonation suivit l'éclair et le cheval, frappé au front, roula sur lui-même, entraînant son cavalier dans sa chute, Le cavalier était démonté ; cependant il se déga- -gea avec rapidité, se remit sur ses pieds, et comme la lueur du coup de feu lu: avait indiqué son agresseur, ii ajusta à son our et déchargea successivement ses deux
pistolets.
+ Mille tonnerre! s’écria Coquelieot en s’élançant . hors de l’arbre, je l’ai échappé belle.
Et, jetant son mousquet, il courut le pistoiet au poing sur le cavalier désormais sans défense, car il n'avait point le temps de recharger.
—Ah !morbleu !répéta-t-l, vous m'avez brûlé une mè-
che de cheveux au lieu de me casser la tête.
Lecavalier croisait ses bras sur sa poitrine:
—Je ne suis pas gentilhomme, dit-il.
—Qui ête.-vous donc ?
— Un pauvre coureur.
—À qui appartenez-vous ?
—À Monseigneur le surintendant.
La nuit était trop sombre pour que Coquelicot put voir le visage de son homme; mais il lui dit hardiment :
—Ne seriez-vous pas M. l’abbé Fouquet, par hasard ?
Et la main de Coquelicot s’allongeait vers une sorte de gibecière que le cavalier portait en bandouillère. Le cavalier tressaillit, et, par un geste rapide, dégagea la gibecière des mains de Coquelicot.
—Vous me raïillez dit-il d’une voix altérée. Mais que voulez-vous de moi? Est-ce de l’or ?
Et il fouilla dans sa poche pour y prendre une bourse.
Coquelicot l’arrêta d’un geste et lui prit la main:
—Oh! oh! dit-il, pour un pauvre coureur, vous avez la main bien fine. J’aimerais mieux cette gibecière et ce qu’elle renferme.
La main de l’inconnu trembla dans la main de Coque- Bcot.
—Cette gibecière ne renferme que des papiers sans importance.
—Voyons d’abord votre visage, poursuivit Coquelicot ; nous verrons la gibecière plus tard.
Æ4 levant le canon de l’un de,ses pistolets, il tira en Vair.
L’éclair qui précéda la détonation illumina une seconde la figure du coureur, et Coquelicot poussa un cri.
—Parbleu! monsieur l’abbé, dit-il, vous avez nne Ge
ces physionomies qu’on oublie jamais. Ja voas ai vu deux fois déjà, et il n’est donc point étonnant que je vous reconnaisse à la troisième.
—Mais vous vous trompez... je ne suis pas l'abbé, mordieu ljura le cavalier, dont le naturel emporté reprenait le dessus.
—AÀ d’autres, monsieur l’abbé, à d’autres!
—Eh bien, si je l’étais. .. oseriez-vous bien m’arrêter moi, le frère de Mgr le surintendant ?
—Vous l’êtes assurément, et j’oserai vous arêter.
—Que vsrlez-vous de moi ?
—Parbleu! que veut-on du frère de l’homme le plus . de France ?
L’abbé Fouquet, car c'était bien lui, respira à à pleins roumons.
-—J’ai affaire à un voleur, pensa-t-il, le . «al n’est pas grand ; et il reprit tout haut:
—Je vous l’ai dit, il n’y a pas d’or dans cette gibecière, mais fixez la comme que vous désirez, elle vous sera religieusement payée,
—Plaît-il? fit Coquelicot.
—Dix milles livres ?
—Ce n’est point assez, monsieur lPabbé. .
—Vingt, trente mille ?
—Allons donc! J’aime mieux “ette gibecière.
—Jamais! exelama l’abbé, plutôt la mort.
—Je ne veux pas vous tuer.
En ce cas, laïssez-moi poursuivre mon chemin.
—Cela dépendra de celui que vous prendrez; car en voilà deux; l’un conduit directement à Ancenis par la traverse, Pautro passe par Ingrande, Lequel prenezvous ?
L'abbé hésita :
—Je prendrai par Ingrande, dit-il, car je trouverai ; là un autre cheval.
—Alors je vais vous faire la conduite: mais donnezmoi la gibecière, ou je vous brûle la cervelle.
L’abbé comprit que Coquelicot serait inexorable et il se laissa prendre ses papiers.
Coquelicot ramassa son mousquet, le rejeta sur son épaule, et tenant toujours son pistolet à la hauteur de ia tempe de l’abbé Fouquet:
—Marchons, dit-il, car la nuit s’avance.
Au ton d'autorité de Coquelicot, l'abbé avait compris sur-le-champ que ce dernier lui brûlerait la cervelle s’il essayait de fuir, et il se résigna à cheminer côte à côte avec lui. Coquelicot allongea le pas, et ïls s’éloignèrent du vieux chêne auprès duquel gisait le cheval mort, non toutefois sans que Coquelicot se fût assuré que les fontes ne contenaient absolument rien. Pendant une heure, ils marchèrent sans échanger un mot, le prisonnier se demandant quel but pouvait avoir cet homme. Coque- Jicot rêvant à l’épaulette qu’allait obtenir Fleur-de-Mai,
—Monsieur, dit exfin l’abbé, j'ignore qui vous êtes et ce que vous me voulez; mais permettez-moi de vous dire que vous jouez gros jeu avec moi.
C’est le seul moyen de gagner, monsieur, répondit Coquelicot d’un ton affable.
$i vous êtes un voleur, je vais vous satisfaire ; fixez ma rançon vous-même, et, si grosse qu’elle soit, mon frère la paiera, je vous en donne ma parole d’honneur. On ne vous poursuivra pas, je vous le garantis encore.
Monsieur, répliqua Coquelicx, je ne suis pas un
voleur, et j'ai ét soldat toute ma vie.
—Alors, pourquoi m’avez-vous arrêté ?
—Oh! mon Dleu! pour plaire à mon maître, voilà tout.
Quel est votre maître ?
—(C’est un jeune gentilhomme blaisois, qu’on nomme
M. de Chastenay.
—Je ne le connais pas, murmura l’abbé Fouquet.
—C’est absolument comme lui, il n’a jamais eu l’honneur de voir Votre Seigneurie.
— Alors, pourquoi me fait-il arrêter ?
—C’est son secret.
—Mystère ! soupira l’abbé.
+—Au reste, monsieur, vous vous expliquerez avec lui.
=—Où donc est-il ?
—Ïl nous attend à Ingrande, et il est logé à l’hôtellerie du relais de poste.
Et Coquelicot retomba dans son mutisme,
Une sueur froide perlait aux tempes de l’abbé Fouquet; il savait le péril de sa mission ; il avait quitté Pa-
ris furtivement, comme autrefois M. de Mazarin, et il :
commençait à se demander s’il n’était point arrêté par
ordre du roi.
Cependant le lieu solitaire où elle avait eu lieu et le
peu de pompe qui environnait son arrestation le rassu-
rait encore ; il était impossible que le roi de France mit
en embuscade un seul homme, alors qu il avait six compagnies de mousquetaires à son service.
—4Monsieur, lui dit Coquelicot, en étendant la main et en lui montrant à cent pas une maison blanche, voici le relais de poste. Il ÿ a là un hôtelier un peu bavard. J’aurai la douleur de brûler la cervelle à Votre Seigneurie si elle se réclamaït de lui.
—C’est bien, monsieur, répon&it l’abbé, je serai muet.
.—Votre Seigneurie est pleine desprit.
Et Coquelicot fit passer sou prisonnier par les derrières de la maison, et siffla d’une façon particulière.