‹ Le page Fleur-de-Mai [microforme]Chapitre 17 sur 29 · LA REPONSE DE M. DE VAUGUYON, GOUVER- NEUR DE LA PROVINCE D’ANJOU · texte numérisé non relu

LA REPONSE DE M. DE VAUGUYON, GOUVER- NEUR DE LA PROVINCE D’ANJOU

Au coup de siffiet de Coquelicot, Fleur-de-Mai et le vicomte, qui dormaient tout vêtus sur leur lit, s’éveillèrent brusquement et sautèrent à terre; puis le dernier ouvrit sa fenêtre et regarda...

—Oh! oh! dit-il à Fleur-de-Mai, alerte! chevalier, alerte ! 1l y a du nouveau. Coquicot n’est pas seul.

Et s’armant d’une main (d’un flambeau que les deux gentilshommes avaient laissé allumé, le vicomte iboucla son épée de l’autre, et se dirigea vers la porte que Fleurde-Mai avait déjà entr’ouverte.

L'hôtellerie avait deux portes, l’une à deux battants, surmontée de la traditionnelle branche de houx et ouvrant directement sur la cuisine, la pièce importante de Phôtellerie. Les marmitons et le cuisinier, qui cou- ‘chaïent près de leurs fourneaux, se seraient donc inévitablement néveillés si Coquelicot eût cogné à cetie porte.

Or, Coquelicot détestait le bruit.

La seconide entrée de l’hôtellerie était une petite porte bâtande qui donnait sur les remises et les écuries, et demeurait simplement fermiée au loquet. Elle n'avait qu'un seul gandien, l‘hôtelier lui-même; mais ce dernier, qui couchait au premier étage, d'ordinaire, avait

cédé son logement aux deux gentilshommes, et il était monté au second, laissant sa maison sous la sauvegard: de deux bonnes épées.

Ce fut par là que Coquelicot introduisit son prisonnier.

Le vicomte se tenait en haut de l’escalier, une main sur la garde de son épée, l’autre tenant ‘le flambeau pour éclairer.

Fleur-de-Mai avait descendu quelques marches, +

—M. le chevalier, dit Coquélicot à voix basse, je vous présente M. l’abbé Fouquet, frère du surintendant,

Fleur-de-Mai salua.

L’abbé regarda Fleur-de-Mai, et demeura tout étonné ide la jeunesse du gentilhomme dont il était le prisonnier.

—4Soyez le (bienvenu, monsieur, dit Fleur-de-Mai, je veuillez accepter notre hospitalité. (‘C’est celle d° mauvaise auberge; mais vous savez le proverbe: “ La “ls belle fille du monde... ss

.ne peut donner que ce qu’elle a,” répliqua l’abbé Léniet avec un sourire hautain.

Et il suivit Fleur-de-Mai, et entra dans l’appartement occupé par les deux gentilshommes, qui refenmèrent prudemment la porte.

Ce fut alors que Pabbé regarda le vicomte et poules un cri de surprise.

Vous ici, Maiïlly! exclama-t-il; ah! vous m’expliquerez, en ce cas, ce que je ne puis comprendre, la violence inouïe dont je viens d’être l’objet. IF est évident - qu'il y a méprise.

Fleur-de-Mai se tourna vers Coquelicot :

—Monsieur est-il bien l’abbé Fouquet ?

—En chair et en os.

Alors, il n’y a pas de méprise, répliqua froidement le page, tandis que Îe vicomte gardaït le silence:

A “ris enfin, RiniQurs, insista Le en nee je ne

Sd

sais de quel droit, ni au nom de qui vous vous permet- | tez de faire arrêter au coin d’un bois, ainsi que le font AE

3 | les voleurs de grand chemin, un homme de ma qualité 1 et de mon importance. 4

- L —Mônsieur, répondit Fleur-de-Mai, il ne m’appar- | | tient nullement de vous renseigner. Je ne puis que vous 4

a déclarer formellement que vous êtes mon prisonnier à | a | moi, Fleur-de-Mai de Chastenay, et à M. le vicomte de |

Mailly que voilà. Lil —Je vous le répète, monsieur, continua Pabbé, il ya, |

e | il doit y avoir méprise... j À | Le vicomte hocha négativement la tête. |

— Vous êtes dans l’erreur, lui dit-il, c’est bien à vous | Ce que nous en avons.

- é L‘abbé était fort pâle, et vainement cherchaït-il le | mot ide cette terrible énigme, regardant tout à tour \

1» | Fleur-de-Mai, M. de Maïlly et Coquelicot. LR e Le Tous trois demeuraient impassibles et ne bougeaient. | : a | Alors l’abbé Fouquet s’abandonna à son naturel vio- (TS

| lent et fougueux. à 1 te | —Ah! vous m’arrêtez! s’écria-t-il, et vous savez qui h)

je suis ? Eh bien ! malheur à vous, car je vous ferai jpen-

je E dre tous trois ! : 15 = Ê Monsieur, répondit Fleur-de-Mai, prenez garde de |! L. Pêtre avant nous. ; fil a Léabbé tressaïllit. |.

E —Cela dépendra, ajouta froïidement le vicomte, de | l- 1 l'importance des papiers que contiént cette gibecière. FE )- L. L'abbé voulut donner suite à son emgortement; mais || | 1 Fleur-de-Mai l’arrêta d’un geste. RNA ÊË Monsieur, lui dit-il, vous êtes mon prisonnier, ne |: à

me faites plus mépéter ce vilain mot. Provisoirement || cette chambre sera wotre cachot. Vous serez traité avec |! les plus grands égards, je vous en donne ma parole; || it EE . nous sommes gentilshommes et savons ce qu’on doit au +: malheur et à un homme tel que vous. Mais, ajouta le

— 149 — fs 2 à née

page, je dois vous prévenir, monsieur, que vous ne sortirez point de cette chambre; que si quelqu'un, l’hô- tellerie ou ses vallets, y pénètrent, vous ne leur pourrez adresser un mot, et qu’à la : ‘pramière tentative qye vous feriez pour vous réclamer d’eux, je me croirais qbligé

de vous brûler la cervelle.

—Vous ne savez donc pas, s’écria l’abbé hors de lui, qu'ici près, à quelques lieues, il y a une anmée prête à y mourir pour ma défense, une province entière qui se lèverait comme un seul homme au nom de mon frère ?

Prenez garde!

—{Monsieur, répliqua froidement le page, nous savons tout cela.

—J’ai même eu l'honneur de visiter le petit castel d’Ancenis, goguenarnda Coquelicot, qui mourait d’envie depuis un quart d'heure de donner son avis. Monseigneur a une véritable armée de piqueurs qui seraient à ravir sous une casaque de garde du corps.

L'abbé se mordit les lèvres ; il était deviné.

Ah! dit-il, vous savez cela, et vous osez..

Monsieur, lui dit Fleur-de-Maï, quand on a l’honneur de servir le roi, il est évident qu’on est brave d’abond, et qu’ensuite on est intelligent. Or, vous ne sup-

* posez pas, j'imagine, que.si vos gardes du corps futurs venaient assiéger cette maïson, nous ouvririons les portes sans coup férir. En second lieu, si la prise de la maison était certaine, nous saurions bien vous tuer

awant de nous faire tuer nous-mêmes.

L/abbé ne répondit pas.

À partir de ce moment, il parut résigné. Il obéit sans mot dire aux ordres de ses gardiens, et se jeta tout vêtu sur le lit de Fleur-de-Mai, où, la lassitude physi- | . que lemportant sur la torture morale, il finit par s’endormir d’un sommeil fiévreux et rempli des plus noires visions. :

Au jour il s’éveilla et promena un regard tranquille

autour de lui. Il aperçut M. de Maïlly assis auprès de la croisée, sur l’entablement de laquelle il avait placé

deux pistolets tout armés. ‘ M. de Mailly salua le frère :

du surintendant et lui demanda sil avait bien dormi, ajoutant avec un sourire courtois :

— Vous aviez bien besoin de repos; mais le repos est insuffisant si une restauration plus solide ïe l’accompagne. À quelle heure désirez-vous déjeuner, monsieur ?

—A votre heure, monsieur, répondit l’abbé Fouquet avec la même politesse.

—À dix en ce cas, dit le vicomte. M. de Chasteniy et moi suivons la mode anglaise.

Fleur-+de-Mai dommait sur le lit du vicomte. Il sé-

veil’: à neuf heures, salua pareillement l’abbé, prit la place de M. de Mailly auprès de la fenêtre, et mit les pistolets à portée de sa main.

Quant à Coquelicot, durant le sommeil de l'abbé et la veïlle du vicomte, il avait eu quelque besogne.

D'abord, en rentrant chez lui, il avait entendu remuer et tousser dans la chambre de l’hôtelier, et, pour couper court à tout commentaire futur, il était entré chez lui et avait prudemment refermé la porte au verrou.

L’hôtelier était un gros hommes grissonnant et joufflu qui avait un grand respect des gens d'épée, par la raison toute simple qu’il avait été jadis bedeau de la cathédrale de Tours, et que la vue d’une arme à feu ou la lame nue d’une rapière le faisait tomber en syncope. II accueillit donc la visite de (Coquelicot avec une timidité

respectueuse, et lui demanda humblement l’objet de sa

visite. a —Vous avez entendu quelque bruit, maître Jean? lui dit l’écuyer.

—Oui... je crois... C’était vous qui rentriez, j'ima-

gine... :

—Moi et un nouvel hôte, M. Jean.

L'instinct cupide se réveilla chez l’ancien bedeau. —Serait-ce un gentilhomme? dit-il.

—A peu près.

—Riche ?

—Mais oui, et de la connaissance de mon maître. —Æh bien, soyez tranquille, M. Coquelicot, nous aurons soin ide lui.

—C’est pour cela que j’ai pris la peine de vous réveiller, cher M. Jean.

—Dois-je me lever? faut-il lui préparer à souper? , s Attendez, M. Coquelicot, attendez! dans trois secondes je suis à vous.

—Ne vous déranger pas, maître Jean. (Ce gentilhomme a soupé.

Coquelicit cligna de l’oeil et regarda l’aubergi —Etes-vous discret? demanda-t-il.

—Ah! fit l’hôtelier indigné d’une telle question. —Tout homme de votre profession doit l’être, poursuivit Coquelicot, lorsqu'il y a cent louis pour prix de sa disczétion.

‘. Les yeux de maître Jean éblouis sHncaerent comme des esca"boucies.

—Et qu’ensuite, acheva Coquelicot le plus tranquille- . ment du monde, il est bien persuadé qu’on lui passerait au travers du corps cinq pouces d'épée ou la balle d’un pistolet s’il dédaignait les cent louis. :

L'ancien bedeau frissonna jusqu’à la moelle des os. —Eh bien! reprit Je sergent, je vais vous confier un secret, maître Jean. Le gentilhomme dont je vous parle n’est point un gentilhomme.

. —$erait-ce un traïtant? balbutia lhôte qui frisson- | nait encore.

… =Non, c’est une femme.

+ Une femme! répéta l’hôte d’un ton qu’il hi 22e de rendre qe

REP APE Re MERS T OT

—Une belle dame qui a trouvé le chevalier Fleur-de- Mai plus jeune et plus beau que son vieux mari.

—Et qui est venue le rejoindre cette nuit, n'est-ce pas ?

—Précisément. Or, vous comprenez fort bien, maftre Jean, que lorsque trois personnes ont un secret, 13 secret court les champs. Si un de vos gens est dans !a confidence, toute l’hôtellerie y sera ce soir, tout le vulage d’Ingrande demain, et dans huit jours ce sera lu chronique de la province.

—Je me tairai, M. Coquelicot.

—À partir de ce jour, vous n’entrerez plus dans lap-

-partement de M. ie chevalier. Vous ne reganderez point

par le trou de la serrure, et, si vous m’en croyez, vous vous dispenserez d’éc: uter aux portes. A ce prix ma rapière ne sortira point du fourreau.

— Hum! murmura l’ancien bedeau à qui le mot de rapière occsionna un nouveau frisson, et les cent louis ? —Vous les aurez à notre départ.

—C’est bien, M. Coquelicot. Je serai muet comme

la tombe.

—-En ce cas-là, bonsoir et bonne nuit.

Et Coquelicot s’en alla, laissant l’hôtelier livré à cette perspective en partie double d’un ceup de rapière à travers le corps ou de cent louis à gagner.

Dix minutes après, et comme il allait se mettre au lit, il entendit résonner le pas d’un cheval à la porte

de l'écurie. (C'était Pepe qui avait fait diligeuce et re-:

venait d'Angers au galop, apportant une réponse verbale à Fleur-de-Mai.

La réponse était conçue en ces termes, que Pepe ré-

péta textuellement:

“Le gouverneur d'Anjou fait ses compliments à son cousin Fleur-de-Mai et va lui envoyer de quoi payer ges (dettes de jeu. ?

nee descendit, aida Pepe à mettre son cheval à

Pécurie, puis il Permmena à vingt pas de l’hôtellerie, au grand air, et quand Pepe lui eut transmis la réponse de M. de La Vauguyon, il lui tint le discours su. vaat :

Tu aimais fort ton frère rie n'est-ce pas, #mi Pepe?

—Oh! fit PItalien levant les yeux au ciel.

Et tu tiens furt à le venger ?

— Plus qu’à la vie!

—Eh bien, il faut servir fiéenert M. de Chaste-

nay, et il t’y aïdera.

. Un amer sourire, qui échappa, grâce à la nuit, à la perspicacité de Coquelicot, crispa les lèvres de Pepe.

—Et que faut-il done faire pour cela? dumanda-t-il.

—Je te le dirai demain. Va te coucher.

Pepe s’en alla, et fit la réflexion suivante:

—Ce voyage à Angers que je viens de faire, cette expédition mystérieuse, cette fantaisie qu’a le chevalier de s'établir dans une méchante auberge, enfin la perspective que m’a fait entrevoir Coquelicot d’un combat où il y avrait des coups à recevoir et à rendre; wut cela me fait supposer que l’assassin de mon- frère joue une grosse partie; si j'en connaissais l’enjeu, je le trahirai: sur le champ. Oh! je vengeraï Aventurino.

Si Coquelicot eût compris le sourire qui passa alors sur le visage blême de lItalien, il lui eût planté dans le front la balle de son pistolet.

Page 1