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COMMENT ON VIVAIT A LA BASTILLE

Quinze jours s’étaient écoulés depuis que Fleur-de- Mai était entré à la Bastille ; et depuis ces quinze jours aucun brut, aucune nouvelle du dehors, de Paris, de la cour, de (Coquelicot, de Bluette ne lui était parvenue.

Le pauvre jeune homme avait failli devenir fou.

Pendant les trois premier ‘jours il avait espéré, il avait foi en son innocence, foi en M. Colbert, foi en l’officier qui l’avait arrêté, et qui lui avait dit qu’il était dupe et victime de l’astuce infernale de du Vernais; mais trois jours s’étaient écoulés, puis trois autres. . .et encore trois... et nul n’était venu, et aucun indice qu’on travaillait à sa délivrance ne lui était arrivé.

On Pavait inscrit sous le numéro 83, on lui avait donné une cellule; à midi et le soir, il pouvait se promener sur la plate-forme entre deux soldats...

Et le lendemain c'était à recommencer. Au bout de huit jours, Fleur-de-Mai désespéra, et 1l se demanda sérieusement s’il n’était point dans sa destinée de finir ses jours à la Bastille.

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L’influence de la solitude est terrible sur la jeunesse.

Uet enfant de dix-huit ans dont l’adolescence avait été une chanson, la vie sérieuse un rêve de dix-huit jours, qui, un moment, avait vu l’avenir sous les couleurs les plus chatoyantes et s’était trouvé pendant quelques heures, placé entre l’affection sainte d’une soeur, l’amour d’ üne femme, le dévouement d’un ami, l'attachement 1i= dèle d’un serviteur, se voyait tout à coup retranché du monde, abandonné de tous, oublié de son roi, pour lequel il avait risqué sa vie, et placé dans cette situation de renoncer à la fois à l'homme dont il avait pressé la main, à la femme qu’il aimait de toutes les puissances de son âme. |

M. de Mailly était le séducteur de sa soeur, et la chanoinesse était la soeur de M. de Mailly.

Plusieurs fois Fleur-de-Mai avait sollicité la grâce de voir le gouverneur de la Bastille. Il espérait l’intéresser, l’attendrir et lui demander les : moyens de se justifier.

Mais le gouverneur, sans cesse assailli par de semblables demandes, avait constamment refusé.

Celui qui eût vu le dhevalier de Chastenay, ce rayonnant et beau jeune homme au fier sourire, à l’air conquérant, deux jours avant son entrée à la Bastille, et l’eût revu après quinze jours de captivité, ne l’eût reconnu qu’à grand’peine. Il était pâle, hâve, amaigri. Son oeil était morne et le sourire avait fui ses lèvres. Le visage constamment collé aux épais barreaux de sa cellule, il contemplait mélancoliquement un rayon de soleil qui s’ébattait sur le mur voisin, et il écoutait,

.avec le frémissement du désespoir et l’amertume du

regret, le cri joyeux des moineaux francs qui chantaiont la liberté, cette liberté de l’espace, des brises de

Pamour, qu’il avait si brusquement perdue.

Deux fois par jour, le matin et le soir, un geôlier lui apportait son repas auquel il touchait à peine. (Un pe-

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tit pain rond, du poids d’une livre environ, accompagnait les aliments. Un jour, en coupant ce pain en deux, il éprouva une résistance et le couteau glissa sur un corps dur. Il prit alors le pain dans ses mains et le brisa : une noix s’en échappa et roula sur la dalle. Fleur-de-Mai ramassa la moix, tout étonné, et la considéra avec curiosité; il s’aperçut que les deux parts de la coque, au lieu d’être soudées naturellement, l’avaient été avec de la cire. Il brisa la noix, un papier mignon-

* nement plié glissa dans ses doigts.

Le coeur de Fleur-de-Mai battit bien fort, tandis qu’il dépliait le billet couvert d’une petite écriture fine et allongée. D’où lui venait ce mystérieux souvenir ?

I] lut:

“ Les extrêmes se touchent. l’infortune est la soeur aînée du bonheur ; la prison la plus noire le péristyle du temple de la liberté. Dieu est bon pour ceux qui aiment... Si vous aimez toujours, on vous sauvera.”

Le billet ne portait aucune signature ; mais aux pulsations précipitées de son coeur notre héros devina la main qui l’avait tracé.

Une joie immense envahit alors la pauvre âme du prisonnier. Les murs noircis, les verroux nombreux de son cachot disparurent un moment et, par son étroite fenêtre garnie d’épais barreaux, il lui vint comme une bouffée d’air imprégnée de ces parfums pénétrants et si doux qui font aimer la vie lorsqu’elle est dorée par Famour, le plus rayonnant et le plus chaud des soleils.

Et puis cette joie disparut, et la tristesse revint, elle revint pure et morne comme un horizon xrua--

-geux. .

Cet amour, dont on lui envoyait un témoignage, n’é-

/ tait-il point désormais impossible?

Bluette, la femme brisée et ensevelie vivante dans le

- deuil de son coeur, ne viendrait-elle pas dire à Fleur-

—La femme que tu aïmes est la soeur de l’homme qui a foulé mon honneur aux pieds et empolsooue ma triste vie!

L’obscurité se fit de nouveau dans l’âme du prisonmier. Les ténèbres voilèrent ce rayon de soleil qui lui était apparu comme l’aurore de la liberté.

Deux jours s’écoulèrent encore. Vers le soir du deuxième, à l’heure où deux soldats venaient conduire Fleur-de-Maï sur la plate-forme, où il pouvait se promener deux. heures par jour, le jeune homme étouffa

. un cri de surprise...

Dans l’un des soldats il avait reconnu Coquelicot,

Celui-ci posa rapidement un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence, puis il lui dit avec brusquerie :

—Il est huit heures, monsieur le 83; voulezwous prendre lair ?

—Soit, répondit Fleur-de-Mai.

Et ïl suivit les deux soldats sur la plate-forme, où se promenaient quelques rares prisonriers, pareilleuent escortés par deux lansquenets ou deux Suisses.

Alors le soldat qui accompagrait Coquelicot demeura un peu en arrière, soit avec intention, soit par effet du

“hasard, et le vieux sergent dit rapidementà Fleur-de-

Mai :

On travaille à vous sauver. Vous serez libre sous deux jours.

—Je pourrai donc me disculper ?

—Non, maïs vous pourrez fuir.

—Fuir !

—Ce sera la première fois, mais il le faut. Sans cela vous mourrez à la Bastille. Le roi est furieux.

On ne fuit pas de la Bastille.

—Quelquefois. Silence !

Le soldat se rapprocha, Coquelicot se bat

Après la promenade, au moment où Fleur-de-Mai

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rentrait dans sa prison, Coquelicot lui souffla à l’oreil- 1m:

—Dem-in, le gouverneur de la Bastille donne ur. bal, vous serez invité; allez-y.

Et Coquelicot disparut, et la porte du cachot se refenma.

Fleur-de-Mai passa une nuit très agitée ; mais l’espérance était revenue dans somcoeur. La pensée de fuir lui répugnait ; et capendant s’il dédaignait ce moyen de salut, il était condamné à mourir à la Bastil'e, ce terrible lieu où un homme perdait jusqu’à son nom, et était si facilement oublié.

Le lendemain, vers huit heures, on vint le quérir de la part du gouverneur.

Fleur-de-Mai tressaillit. Il espérait toujours sa grâce. A

Le gouverneur était un vieillard; il se nommait M. de Launay comme le dernier gouverneur de la Bastille, dont il était le trisaïeul, car pendant près de deux siècles le gouvernement de ce terrible lieu devait être héréditaire dans la même famille.

M. de Launay était un homme courtois, sec, insensible et de grandes manières. (C’était un verrou en habit noir, un geôlier graud seigneur, un cadenas habillé en homme.

—Monsieur, dit-il à Fleur-de-Maï, vous êtes bien le chevalier de Chastenay. | —Oui, monsieur.

—Depuis quand êtes-vous à la Bastille ?

—Depuis dix-huit jours.

—Ah! fit le gouverneur avec indifférence.

ŒEt il continua à regarder Fleur-de-Maï.

—Vous êtes jeune, dit-il, et je conçois que les belles dames s’éprennent de vous. Fleur-de-Mai tressaillit.

—Vous sentez, monsieur, continua M. de Launay

avec le ton léger qu’il eût employé pour parler de la

pluie et du beau temps, que je ne veux point vous demander pourquoi vous êtes chez moi. On m’amène un prisonnier muni d’une lettre ide cachet, je fais inscrire le prisonnier, et tout est dit. Le reste ne me regarde pas. J’ai trois cents gentilshommes ici, je sais à peine leurs noms, et j'ignorais le vôtre hier encore.

À son tour, Fleur-de-Mai regardait le gouverneur et ne savait où il en voulait venir.

—{Par conséquent, monsieur, ne vous faites aucune illusion ; je vous ai fait appeler pour tout autre motif que celui de vous rendre la liberté. Quand on est ici, on n’en sort presque jamais. La Bastille est un tombeau.

Fleur-de-Mai frissonna.

…. —Mais, reprit M. de Launay, j'ai engagé avant-hier étourdiment ma parole à propos d’une partie de biribi, et je suis fort embarrassé. Le gouverneur regarda encore Fleur-de-Mai.

—Je jouais avant-hier chez la marquise de Pré-Gilbert, ma vieille amie. Je joue gros jeu; naturellement je perds toujours. Ma bourse était wide.

—Marquise, dis-je à Mme de Pré-Gilbert, prêtez-moi donc cent louis.

—Imipossible, me répondit-elle, vous vous ruinez, et je ferme ma porte à celui de mes invités qui vous prêtera une pistole.

La marquise est entêbée. Je pris ma canne et mon chapeau, et j’allais me retirer de fort méchante humeur,

Jorsque la chanoinesse de Mailly, nièce de la marquise,

et qui tenait la banque, se pencha à mon oreille:

Comte, me dit-elle, écoutez...

—Que désirez-vous belle dame.

Je vous tiendrais bien cent louis sur parole; ma tante ne peut me fermer sa porte & moi, puisque j’habite chez elle.

Allez, lui dis-je, bAttez les cartes.

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—Oh ! oh ! fit-elle, il y a une condition !

—Diable ! quelle est-elle ?

—Je vous la dirai plus tard, après le coup; le tenezvous ?

—Mais...

Pas de mais. C’est prendre ou à laisser.

—Soit, je tiens.

—Votre parole ?

—Ma foi! monsieur, on réfaisait alors une taille, j’avais l'humeur chagrine, j'avais tant perdu ! et j’onbliais que j'étais gouverneur de la Bastille. J’engageai ma parole à l’étourdie.

On battit les cartes, la chanoïnesse les tourna, et je gagnai les cent louis

—Maintenant, me dit-elle voici ma condition.

Elle m’entraîna dans un coin du salon et ajouta:

—Vous donnez un bal après-demain ?

—Dont vous serez le plus bel ornement, répondis-je galamment.

- Eh bien, reprit-elle, il faut que vous me donniez un danseur, un danseur de mon choix, qui sait le menuet à ravir. ;

—Son nom, je linviterai.

—(Cest le chevalier de” Chastenay.

—Où demeure-t-il ? ù

—Cthez vous, monsieur. Il est à la Bastille.

Ah! diable! m’écriai-je, , impossible.

—J’ai votre parole, cômte.

Mais s’il s'échappe pendant le bal?

—Demandez-lui sa parole d'honneur, qu’à trois heu-

res du matin il rentrera idans son cachot. Il vous la

donnera, il est gentilhomme, il la tiendra.

= Le coeur de Fleur-de-Mai battait à outrance, tandis

= que le gouverneur parlait; une fois de plus notre héros oubliait Bluette pour songer avec délices à léblouissante Mme de Maïlly. ae

—Vous le voyez, monsieur, acheva M. de Launay, me voici à votre discrétion, Je vais faire pour vous une chose inouïe, et si je n’ai pas votre parole que vous ne tenterez pas de fuir, car mes appartements à moi ne sont point un cachot, je vais être obligé, pendant ce bal, de vous faire suivre constamment par un soldat qui vous brûlera la cervelle à ‘la moindre tentative d’évasion.

—kRassurez-vous, monsieur, répondit Fleur-de-Mai, je vous donne ma parole d’honneur qu'à trois heures du matin je rentrerai en prison.

Et Fleur-de-Mai prit congé du gouverneur, et fut réintégré dans son cachot.

Il s’attendait à revoir Coquelicot à huit heures ; mais son espoir fut déçu. Deux soldats qu’il ne connaissait pas vinrent le chercher pour sa promenade habituelle.

A neuf heures, le valet de chambre du gouverneur se présenta avec un paquet sous le bras.

Le paquet contenait ses habits de gala, que la chanoinesse avait fait prendre 6 l’hôtel de Mailly, et qu’elle lui avait envoyés.

Les habits avaient été visités et fouillés minutieusement; on en avait palpé les doubluhes pour s'assurer qu’elles ne renfermaient ni lime, ni couteau, ni aucun des instruments qui peuvent faciliter une évasion, après quoi le gouverneur ‘les Fui avait fait remettre, en envoyant à Fleur-de-Mai son valet de chambre.

Le chevalier s’habilla avec soin, se fit pommader et friser par le valet, et son coeur battit bien fort à la pei-

sée qu’il allait la revoir. Une fois de plus l’image de

Bluette s’effaçait à demi dans le coeur épris de Fleurde-Mai. =

—Maintenant, dit le valet, quand la toilette fut te:minée, si monsieur le chevalier veut me suivre, je vais le conduire au bal.

Par un excès d'attention et de délicatesse, le geuver-

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ET

neur avait fait rendre son épée à Fleur-de-Mai, un gentilhomme ne pouvant décemment se présenter en public Sans son épée.

Flear-de-Mai sortit de son cachot, dont la porte. 12neura ouverte,

. Le valet le conduisit, à travers un monde de corridots, jusqu'aux appartements du gouverneur déjà remplis d’une foule élégante et parfumée.

Notre héros avait assisté, à Blois et dans les environs, à bacon des fêtes, mais aucune ne lui parut aussi splendide que celle de M. de Launay.

Depuis que (M. de Launay donnait ides bals, il n’y en avait pas de plus courus dans Paris. Aller à la Bastillé... vour y danser, c'était un plaisir dont tout le monue voulait tâter. La cour et la ville, les seigneurs les plus à la mode et les femmes les plus belles, se pressa‘ont à l’envie dans deux salons éclairés à profusion, et ones avec la pompe majestueuse mais un peu lourde de l’époque.

Fieur-de-Mai s'arrêta ébloui sur le seuil; puis il crut sorrir d’un rêve... et il lui sembla que la Bastille ct “on noir cachot étaient une vision, un cauchemar dont il était enfin débarrassé.

Il aperçut M. de Launay et se dirigea vers lui pour Ini faire sa révérence, tandis que ses yeux cherchaïent a reine du bal, celle pour laquelle il était venu, ei qui n'évait point arrivée encore.

M. de Launay, hors de ses terribles fonctions, était ua parfait gentilhomme. II accueillit Fleur-de-Mai avec in sourire charmant, le prit par le bras et le pré- -senta tour à tour à plusieurs dames, sans prononcer un mot qui pût faire supposer que le jeune homme était son mrisonnier.

Chevalier, Jui dit-1l tout bas, Mme de Pré-Gilbert et sa nièce ne sont point arrivées encore, mais elles

viendront; et j'ai reçu un billet de la chanoïnesse il y a une heure.

—Ah! dit Fleur-de-Mai, en tressaillant.

—La chanoinesse m’écrit que sa tante ignore que vous êtes à la Bastille ; ainsi pas un mot qui puisse le lui faire supposer.

—Soyez tranquille, monsieur, répondit Fleur-de- Mai.

—Moi-même, »‘outa courtoisement le gouverneur, je l’ai oublié et ne m'en souviendrai que demain ; par conséquent, vous êtes libre jusqu’à trois heures. Fleur-de- Mai s’inclina.

En ce moment, la porte du premier salon fut ouverte à deux bettants, et un huissier annonça.

—Mime la marquise de Pré-Gilbert et Mme la chanoinesse de Maïlly.

Fleur-de-Mai pâlit subitement ;tout son sang afflun à son coeur.

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