OU LE PARCHEMIN DU ROI EST DE QUELQUE UTILITE
Fleur-de-Mai demeura ébloui à la vue de Mme de Mailly
Elle était plus rayonnante et plus belle que jamais, et le sourire charmant qui arquait ses lèvres fit oublier à notre héros qu’une barrière infranchissable s'élevait entre la race de cette femme et la sienne.
# M. de Launay s’avança vers la marquise et sa nièce pour les reccioir, et Fleur-de-Mai, attiré par un invincible aimant, le suivit.
—Madame, dit tout bas le gouverneur à la chanoïinesse, vous le voyez, j'ai tenu parole; voici votre danseu: de menuet.
Et il présenta Fleur-de-Maï.
—Ah! M. de Chastenay, s’écria la vieille marquise en le voyant, c’est bien aimable à M. de Launay de vous avoir prié et bien aimable à vous d’avoir accepté,
—Fleur-de-Mai lui baïsa la main.
— Ve savais vous y rencontrer, madame, dit-il, avec une galanterie qui sentait son monde,
=— Vous nous avez dons oubliées ? continua ia marqui se, car voici près d’un mois qu’on ne vous a vu à la
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L’explication était suffisante; la marquise s’en contenta.
— Tenez, dit-elle, puisque vous voilà, M. de Chastenay, donnez donc La ain à ma nièce; je vais accepter delle de M, de Luunuy que j'ai à gronder très fort.
La marquise songenit sans doute À l’orageuse partie de biribi qui avait eu lieu la surveille,
Les deux jeunim gens échangèrent un coup d’ocil d’intelligenoe! Dieu ôluit pour eux. Mme de Mailly s’'appuya sur le bras de Flourle-Mai, qui eut aussitôt vingt rivaux, tant elle était belle,
[ls parcoururent les salons, échangent d’abord quelques mots à peine, car ils étaient aussi émus l’un et l’autre que pendant leur nocturne entrevue à laquelle l'£chelle du père Mathias avait servi d’intermélliaire ; et puis, comme entre deux amants c’est A00JOUT la femme qui commence à se dominer li yrernnère, la chanoïinesse dit à
an Vous êtes done h la Bastille ? chevalie:
-Hélas ! pi depuis dix-huit jours; et je sais bien à qui je dois l'heure de bonheur que je goûte eñ 2 moment
Un sourire d'ange passa sur les lèvres de Ta jeun femine,
Le bonheur a un lendamain, murmura-t-e] Qui sai? fit le chevalier dont le coeur batt ail V1 lemment.
Vous souvenez-vous d’une noix ?
Oh ! oui Et d'un billet qu’elle contenait ?
(est vous... n'est-ce pas?
Tiens! fit-elle avee une adorable coquetterie, vous ” connaissez donc mon écriture ?
Non; mais mon coeur a battu s1 fort...
Œh bien! que disait le billet ?
Que ceux qui aiment doivent espérer.
Fleur-de-Mai regarda la canoïnesse avec des yeux si tendres, qu’elle comprit qu’il avait le droit d’être libre ; et, à son tour, il sentit la main de la jeune femme frissonner dans la sienne.
— Vous souvient-il, chevalier, d’une certaine nuit ?.
— Ah! murmura Fleur-de-Mai, si je m’en souviens.
—Avez-vous mérité votre pardon au moins ?
Il se pencha à son oreïlle:
—Si, songer nuit et jour à la femme qu’on aime, réver et vivre pour elle chaque minute de sa vie, et tourner sans cesse les yeux vers l’horizon derrière lequel elle est, si tout cela s’appelle de la constance, soyez satisfaite, madame, j'ai été constant...
La petite main trembla plus fort dans la main de Fleur-de-Maï.
— Alors, dit-elle, s’il en est ainsi, il est juste que vous soyez Jibre ; vous le serez.
-—Comment? demanda Fleur-de-Mai qui se souvint des paroles de M. de Launay :—-On sort rarement de la Bastille.
—Je sais, raprit-elle, pourquoi vous avez été arrêté ; vous vous êtes noblement conduit, et vous avez servi le roi en gentilhomme; mais vous avez été dupe de votre coeur et un traître vous a tendu un piège.
—Du Vernais! murmura Fleur-de-Mai, à l’oreille de qui le mot traître, que la chanoïinesse ne gr au che-
valier, résonna agréablement.
—Lui-même, répondit-elle : il y avoit ongtemps que je l’exécrais sans pouvoir m'expliquer 2ette aversion. Je la comprends aujourd’hui ; mais il a compté sans moi.
Et la chanoinesse laissa errer sur ses lèvres un de ces sourires où la puissance de la femme se révèle.
$Sans vous? murmura Fleur-de.Mai, étonné.
—Sans doute..
La chanoïnesse hésita.
(ar je vous aime... acheva-t-elle bien bas.
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Fleur-de-Mai oubliait sa captivité—Je vous aime, — il n’avait plus que ces mots-là dans le coeur, et de ron coeur ils passaient sans cesse sur ses lèvres. Tantôt il se rapprochaït vivement de Mme de Mailly, comme il eût craint de la perdre, tantôt on le voyait frissonner de tous ses membres comme un homme éperdu, il se tournait à demi ‘pour la regarder, pour s’enivrer de cette taille, de cette démarche, pour voir ce sourire, ces doux yeux tour à tour brillants et languissants. Il marchait au milieu du bal comme sur des nuages. Tout à COUP, en passant près d’une fenêtre à demi cachée sous les fleurs et de longs rideaux de soie, il entrevit une échappée du ciel, éclairée par la lune, sur laquelle se dessinait Pombre noire d’une des tours de la Bostille. Cette vue lui rappela non la captivité, mais l’absence.
——Pourquoi suis-je arrêté ?
Mme de Mailly l’attendait là.
— Pendant que vous arrêtiez M. Fouquet, Ait-elle, Pepe, un homme de votre suite, blessé et sanglant, trouvait moyen de parler à du \ernais, et du Vernais le chargeait d’un message secret pour le surintendant, Vous partez; le blessé, mar derrière vous, tourne la route, trouve partout des chevaux frais, grâce à une pas: : que du Vernais lui avait donnée, arrive à Paris avant vous, et touche à l’hôtel Fouquet avant que vous Fussioz au Louvre..
Impossible, dit le chevalier; j'ai couru à francétrier et Pepe était mourant. [Il n’y a que l’amour ou la vengeance qui fasse de pareils miracles.
—Depuis quand aviez-vous cet homme ?
—Cet homme, dit Fleur-de-Mai, je ne le connais pas, cest un serviteur de hasard.
Cest votre implacable ennemi. Va iehé Co!bert fouille dans la valise de l’abbé, trouve mille preuves pour une de la trahison de Fouquet; mais il manque une pièce principale, celle qu’il voulait avoir, la seule
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qu’il puisse montrer à des juges, la seule qui porte la signature des complices. Elle était constamment dans cette valise, Colbert le savait; elle n’y éstuplus. Pendant que le surintendant court à Vaux pour mettre d'au
tres papiers en sûreté, Colbert envoie des voleurs à ,son hôtel des Paris...
—Des voleurs ?
—Des voleurs véritables, des coupeurs de boursé, tirés
tout exprès du Châtelet par le prévôt de la vicomté, et,
chargés de faire main basse sur les bijoux et les papicrs du surintendant; sur les bijoux pour eux, sur les papiers pour M. Colbert. Et savez-vous ce qu’ils rappo:tent à l'hôtel des finances ?
—La pièce que l’abbé portait sur lui et que je n’ai pas su découvrir ?
—Non, pas elle, mais une lettre de Pepe au surintendant, et qui ne contenait que ces mots : —Monseigneur, le chevalier de (Chastenay a arrêté votre frère pour obéir au roi. Il vous rend ce papier pour vous prouver son dévouement.—Cette lettre de Pepe est seule dans les mains du roi; de sorte qu’il n’a pas de preuve contre Fouquet et qu’il en a une contre vous.
—Mais dit Fleur-de-Mai, c’est un mensonge infâme !
—C’est une invention de Pepe et ide du Vernais pour vous perdre. (La lettre était comme étalée sur le bureau du surintendant qui peut-être ne l’avait jamais vue; et Pepe Peût infailliblement portée à Colbert si Colbert ne Pavaït fait prendre.
Le malheureux! Æt le roi 1e condamne sur l’aeeusation d’un tel misérable, sur un chiffon de papier ? Que dites-vous ? Pepe est au Châtelet; il vous 2 çuse ; il jure ses grands dieux que vous avez trahi le roi.
—En êtes-vous sûre ?
JT] me l’a dit.
—Mais qu'on interroge M. Fouquet.
M, Fouquet désavoue &16 ses agents. D’ailleurs
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du Vernais est d'accord avec Pepe. J'ai vu sa déposition chez M. Colbert.
—0 mon Dieu! mourir ici! et passer pour un traitre! Et personne qui puisse dire au roi que j'aurais donné pour lui tout mon sang!
-——Je lai dit au roi.
— Vous, madarne? Vous avez vu le roi, VOUS avez vu ‘Colbert, vous avez vu Pepe dans son cachot, vous avez trouvé le moyen de me voir, celui de m’écrire ?
—Chut! dit Mme de Mailly. J’ai passé deux jours à pleurer comme une femme, et huit jours à travailler comme une amante. Vous sortirez d'ici; je le veux, dit-elle en voyant le chevalier hocher la tête. J’ai déjà une intelligence dans la place. Il a fallu bien de la diplomatie pour faire entrer Coquelicot sous un faux nom parmi les vétérans de la Bastille. Attendez le résultat de nos efforts, et, quoi qu’il arrive, ne vous étonnez de rien.
—Hélas! dit le chevalier, on ne sort de la Bastille que par la volonté du roi.
—Allons, répondit Mme de Mailly en souriant et en lui pressant la main, trêve aux tristes pensées ! Oublions, c’est le secret ide jouir. J’ai dans les mains un talisman qui peut ouvrir les portes de la Bastille. Dansons, monsieur. Notre conférence a trop duré, et M. de Launay pourrait bien en prendre de l’ombrage.
La mélodie enivrante d’une valse, cette danse rapportée de Pologne par le roi Henri IIT, se fit entendre, rt Fleur-de-Mai, ivre d’amour, passant son bras sous la taille flexible, de la jeune femme, l’entraîna dans un tourbillon d’harmonie, de velours et de soie qui se déroulait comme les longs anneaux d’une chaîne dans les salons de M. le gouverneur de la Bascikée.
Après l’aveu échappé à Mme de Maïlir, cette valse de dix minutes devait être un siècle de félicité pour les denx amants; et cependant le siècle finit, les violons
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gémirent leur dernière note, les valseurs s’arrêtèrent, et la chanoïnesse, à qui Fleur-de-Mai avait glissé le parchemin dans la main, lui dit tout bas :
—Maintenant, quittez-moi, il ne faut pas que M. ds Launay puisse avoir le moindre soupçon. Vous serez libre demain soir. Votre libérateur vous donnera un cheval, un sauf-conduit pour les Pays-Bas, et vous enjoindra de partir. Vous lui obé-irez; mais, au lieu ie prendre la route des Flandres, vous vous enfoncerez dans la forêt de Chantilly, et vous gagnerez une petite villa qui se trouve à l’extrême nord du bois sur la lisière. Peut-être sera-t-il minuit lorsque vous .ÿ arriverez; n'importe! frappez trois coups, on vous ouvrira. Le chevalier vous a dupé; mais: je vous fournirai les moyens de réparer vos torts aux yeux du roi.
Mme de Mailly s‘échappa à ces mots, et laissa Fleurde-Mai au milieu d’un groupe de jeunes seigneurs qui \ s’empressèrent de le féliciter sur la manière charmante dont il valsait et la beauté de sa danseuse.
Ce fut alors aussi que M. de Launay le rejoignit:
—Passembleu ! chevalier, lui dit-il, j’ai été jeune et
. je me connais en amour. Or, je suis persuadé d’une chose.
—Laquelle, monsieur.
—-C'est que la chanoïnesse vous aime.
—Vous croyez? demanda hypocritement Fleur-demai. À —Fermement, chevalier.
—Eh bien ! quand cela serait ?
—Je vous donnerais un conseil.
— Voyons le conseil ?
—Fjpousez-la. , —Bah! vous oubliez où je suis ?
—Qui sait! vous en sortirez peut-être...
. —Vous m’avez dit cependant le contraire.
Ma foi! monsieur, dit sentencieusement le gouver-
neur, je suis trop joueur pour ne pas croire au hasard. S1 le hasard est pour vous, vous sortirez ; s’il est contre vous, vous n’épouserez jamais la nièce de la marquise, C’est affaire de chance.
—Si je m'évadais... dit hardiment Fleur-de-Mai.
M. de Launay tressaillit.
—Pas ce soir, toujours? dit-il; j'ai votre parole.
—Ce soir, non, mais demain. |
—Ma foi! monsieur, la chose est si difficile que je ne vous le conseillerai jamais. ‘Attendez, cela vaut mieux.
Et M. de Launay salua Fleur-de-Mai et le quitta.
—Pauvre jeune homme! dit le vieillard en souriant je sais bien, moi, qu’il mourra ici; mais je lui ai remis un peu de baume dans le coeur. C’était mon devoir de maître de maison, et le gouverneur de la Bastille n’y pouvait trouver à redire.
M. de Launay se frotta les mains et s’approcha d’un groupe de femmes charmantes qui devisaient entre elles.
Fleur-de-Maï fit quelques tours dans les salons, échangea encore un ou deux regands d’intelligence avec la belle chanoinesse, puis il retourna en prison, sur un signe d'elle. Il s’endormit aux derxiers bruits de la fête, le coeur et la tête en délire; il fit les songes les plus fortunés que puisse rêver un Oriental abreuvé d’opium où saturé «le haschich, et il ne s’éveilla qu'au jour.
Une pensée poignante l’attendait à son réveil, une
image pâle et navrée s'était dressée à son chevet, l’image de Bluette.
Le frère avait déshonoré son sang, et il disait, lui,
Fleurde-Mai, rêver d’amour au souvenir de la soeur... —Oh ! non, s’écria-t-il, cela ne sera pas, cela ne saurait être! Je ne veux point de ma liberté... Je préfère mourir ici!
La journée de la veille était charmante pour le jeune homme. Le lendemain devait être triste et sombre, fl
retomba en cette tristesse qui l’absorbait avant qu’il eût reçu le billet contenu dans la noix creuse, et qu’il eût vu Coquelicot. ;
Il demeura tout le jour le visage collé à ses barreaux, le front baigné de sueur, les mains crispées par la colère, et les heures passèrent et la nuit arriva.
C'était le moment où l’on venait chercher Fleur-de- Mai pour le conduire sur la plate-forme.
Des pas résonnèrent à la porte de son cachot ; la porte s’ouvrit, un lhomme apparut derrière le guichetier, et ordonna à ce dernier de se retirer.
I] fut obéi sur-le-champ.
À la vue de cet homme, Fleur-de-Mai poussa un cri de surprise et recula d’un pas.
C’était le vicomte de Maïlly.
—Enfin ! s’écria M. de Maïlly en courant à Fleur-de- Mai, enfin, cher ami, je vous revois donc!
I voulut le prendre dans ses bras; Fleur-de-Mai le repoussa.
À son tour le vicomte recula interdit.
—Le séjour de la Bastille vous aurait-il rendn fon, mon ami, ou bien ne me reconnaîtriez-vous pas ?
—Monsieur, répondit: Fleur-de-Mai, je ne suis nullement fou, et je vous reconnais parfaitement, vous êtes le vicomte de Maïlly. Je devine même pourquoi vous êtes ici; vous venez me faire sortir de la Bastille. Mille grâces, monsieur ; mais je ne veux point devoir mon salut au bourreau de mon honneur!
Le vicomte poussa un cri et recula encore.
—Monsieur, continua Fleur-de-Mai, je vais, si vous me le permettez, vous dire une triste histoire. Il y avait à Blois un vieillard, une jeune fille et un enfant. Le vieillard était mon père, la jeune fille ma. soeur, Penfant, c'était moi. Nous vivions heureux, lorsque le malheur et la honte fondirent sur notre maison. Un inconnu séduisit, enleva la jeune fille ; il l'emmena avec
lui, il la traîna à sa suite pendant douze années dans tous les coins du monde. Ce qu’elle a souffert, Dieu le sait peut-être...
“Le vieillard fit prenére le deuil à l’enfant, et Jui dit que sa soeur était morte; il mourut à son tour de douleur et:de honte, et lenfant demeura seul et grandit, pleurant à la fois son père et sa soeur, Une nuit, Mmonsieur, longtemps après, il y a environ deux ans, tandis que tout dormait dans la maison de lorphelin, on frappa à la porte; un valet, éveillé en sursaut, courut ouvrir et poussa un cri d’étonnement et d’effroi. L’ombre de ma soeur revenait.
‘Ah! c'était bien son ombre pâle et désolée, l’ombre de la jeune fille pure et rieuse du sourire des anges, que cett : femme vêtue de noir, les yeux brillants de fièvre, le visage amaigri par la douleur. Elle me prit dans ses bras et me dit:
—Je ne suis pas morte, mais je ne sais pl 1 je suis vivante, tant j’ai souffert! Ne m’interroge pas, ne me questionne jamais, cache-moi... je veux être morte pour tous.
A partir de ce jour, elle ne sortit plus, et nul à Blois n’a soupçonné que Mlle Bluette de Chastenay n'était pas morte.
“Eh bien! monsieur, le hasard, ce hasard terrible qui brise les voiles les plus épais, m’a dit le nom de son séducteur !... (C’est vous!”
Et Fleur-de-Mai jeta au vicomte un regard de mépris.
M. de Maïilly avait écouté, pâle et le front courbé, le triste récit de Fleur-de-Mai. Il releva la tête quand celui-ci ne parla plus, et il répondit: è
— Veuillez m’écouter, monsieur ; je vous dirai à mon tour une histoire plus triste encore. Mlle Bluette de Chastenay s'appelle depuis douze ans la vicomtesse de
Maiïlly.
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