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Une larme coulait silencieuse eur la joue pâlie de Bluette.
—Mon enfant, lui dit-elle enfin, notre père Era que je n'étais pas morte.
À cette brusque révélation, Fleur-de-Mai se leva et recula d’un Pas.
—Oh! sécria-t-il, c’est impossible !
Cest vrai, murmura Bluette en courbant le front.
—C’est impossible! impossibie! ve dis-je, reprit Fleur-de-Mai avec véhémence ; car s’fl en était autre-
* ment, m’aurait-il fait prendre le deuil à moi et à nos
serviteurs? M’aurait-il fait agenouiller chaque soir
en me disant: “Prie, mon enfant, prie pour ta soeur,
qui n’est plus.”
Oh! il le croyait, va, comme je l’ai cru longtemps; comme Antoine et Marianne l’ont cru, jusqu’à l’heure où tu es venue ici, par une nuit sombre et pluvieuse, et
si pâle, si navrée, que j’ai cru revoir ton ombre, moi :
qui gerdais au fond de mon coeur d’enfant ton image souriante et calme.
Un gémissement étouffé. s’échappa de la gorge haletante de Bluette.
—Mon Dieu! murmura Fleur-de-Mai hors de lui, car il voyait couler les larmes de la jeune femme, qui m’expliquera donc cet affreux mystère? Pendant dix années je t’ai crue morte; pendant dix années je t’ai pleurée, priant Dieu pour toi. Tu étais partie souriante, heureuse, adorée, tu es revenue pâle, morne, le uésespoir au front et dans le coeur, et les caresses de ton pe-
tit Fleur-de-Mai ont été impuissantes à me rendre no-
tre Bluette d'autrefois. Mais qu’es-tu donc devenue
pendant ces dix années ? Où étais-tu ? Qui donc pouvait
fainier autant que nous, et te faire oublier ce frère que
tu appelais ton enfant et ce père qui pleurait, morne et sombre, quand on prononçait ton nom devanñt lui?
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Bluette ne répondait pas. Elle pleurait... Fleur-de- Mai s’agenouilla de nouveau devant elle,
—Tu pleures, dit-il, tu pleures, et c’est moi qui ai provoqué tes larmes, Oh! je ne te demande pas tou secret, ma soeur adorée, mais je t’aime; vois-tu, je t’aime comme les anges doivent aimer Dieu, et s’il fallait conquérir le monde pour te rendre le bonheur. .
Bluette imprima ses lèvres sur le front de l’aüolescenf : :
—Tu es noblé et bon, murmura-t-elle, et ton amour me fait oublier mes souffrances. Ne me demande jamais, enfant, le mot de cette terrisie énigme de ma vie; je vais avoir trente ans et tu en as dix-huit. Tu ne me comprendrais point; mais aime-moi, mon petit Fleurde-Maiï, je suis digne encore de ton amour, et Dieu qui m'entend doit m'avoir pardonnée.
Tu partiras demain, mon enfant, tu iras là où le devoir appelle un gentilhomme, où la volonté de mon père mort te fait une loi d'aller. Moi, je resteraï ici, toujours ignorée, toujours morte pour le monde entier, excepté pour toi. Chaque jour je prierai Dieu pour vous, mon beau seigneur, je lui demanderai de vous faire aussi heureux que le doit être un noble jeune homme com-
* me vous; et Dieu m’exaucera, mon enfant, car la prière. de ceux qui ont souffert lui est plus agréable, et vous deviendrez un jeune et vaillant capitaine, vous aurez Vestime de vos amis, la faveur de votre roi, l’affection de tous ceux qui vous entoureront, car bon sang ne peul mentir, et tu es le digne fils de notre père qui à em- porté dans sa tombe les regrets et la vénération de tous. Bluette ouvrit les bras, étreignit Fleur-de-Mai sur son coeur avec un élan d'amour. maternel et ajouta d’u ton plus calme:
—Notre père, mon enfant, t’: laissé un modeste héri-. tage et tu es loin d’être hé” mais 1l.y a ici une cas.
où, he sea il entassa ses foie:
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les destinant aux premiers frais de ton entré dans le: monde. Tu emporteras trois cents pistoles. C’est peu, mais cela doit suffire pendant quelques mois à l’existence d’un gentilhomme sobre et rangé comme tu le seras. Allons, mon enfant, du courage! Antoine a déjà préparé tes valises, il t’a acheté un excellent chevai. Le drapier voisin t’a confectionné de beaux habits, et tu feras ton entrée à Paris d’une façon convenable.
Fleur-de-M2i pleura, il aimait tant sa “oeur Bluette ! mais le sentiment du devoir, et puis cette soif d’ambition qui tourmente la jeunesse et que la jeune femme sut si bien éveiller en lui finirent par l’emporter, il se résigna à partir.
Le lendemain, au point du jour, les habitants du quartier, les voisins de la Maïison-Close, purent voir M. le chevalier Fleur-de-Mai, vêtu comme un seigneur, enfourchant un magnifique étalon limousin sur les flancs duquel rebondissait gaillardement une fire épée de gentilhomme, sortir de la demeure où s’était écoulée son enfance, et serrer avec émotion la main du vieil Antoine qui lui avait respectueusement tenu l’étrier.
Il tourna plusieurs fois ia tête, comme si un être invisible lui eût adressé de muets adieux 4 ufond de la Maiïison-Close; ceux qui croyaient fermement à l’existence d’une grande dame cachée sous les ombrages touffus du grand jardin purent faire observer méchamment que Fleur-de-Mai n’aurait pas eu les yeux si rouges et le front si pâle, s’il n’eût abandonné que deux vieux serviteurs idiots. .
. Mais enfin il partit!
L’éperon déchira le flanc du cheval, la noble bête … | bondit en avant; et M. le chevalier- Fleur-de-Maï de - {à
Chastenay passa au galop dans les rues de Blois et ga- gra la route de Paris. Le soir, toute la ville savait
ns Le — sire de Chastenay s’en allait à La cour
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servir le roi et contester noblement ses éperons de chevalier.
Quant au vieil Antoine et la gouvernante, ils contimuaient à habiter la Maison-Close toujours aussi muets que par le passé, ce qui ne fit qu’accréditer de plus en plus cette croyance populaire que la maison de re jeune gentilhomme était, en son absence, habitée par un être mystérieux.
DANS LEQUEL M. LE CHEVALIER FLEUR-DE- MAI FIT RENCONTRE D'UN COQUELICOT
Le coeur de Fleur-de-Mai était bien gros lorsqu'il eut perdu de vue, dans le lointain, les flèches de la vieille cathédrale et les tours élancées du château de Blois.
Il partait seul, il abandonnaïit une sceur adorée, le seul être qu’il aïmât, pour aller à l’aventure devant lui, et poser un pied incertain sur ce terraiñ mouvant et
perfide de la cour.
Cependant, comme Fleur-de-Mai était un garçon résolu, il ne songea pas une minute à rebrousser chemin, et il chevaucha toute la journée sans retourner une seule fois la tête en arrière. Vers le soir, il atteignit Beaugency, qui n'était alors qu'une pauvre bourgade des bords de la Loire.
Ilétait venu de Blois sans débrider ; sa monture était fatiguée, et en homme qui veut voyager loin, comme dit le proverbe, Fleur-de-Mai songea qu'il serait sage à lui
LE — de mettre le pied à terre devant le seuil de la première { ‘ hôtellerie, et d’y passer la nuit pour se remeïtre en route à laurore suivante. : nor
nt culminant de laquelle on apercevait le village à £ po de fusil, notre héros fut tout étonné de par son unique rue un cortège grave,
Au moment où il atteignait une petite élévation, du
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rarchant à°pas lents et psalmiodiant des chants funèbres. ‘(C’était un enterrement qui se dirigeait vers le cimetière, situé en dehors de la bourgade et adossé à cette colline que descendaït Fleur-de-Mai.
Un prêtre en surplis marchaït en tête; derrière, quatre garcons du pays portaient Ja bière sur leurs épau- … les.
Après eux, tête nue, s’avançait un bizarre personnage qui mérite à coup sûr quelques lignes de silhouette. Il était de taille moyenne, presque obèse, doué de grands bras et de petites jambes grêles, qu’une longue rapière battait bruyamment. Son visage rubicond, orné d’un nez semé de nombreux bourgeons bachiques, était de ceux sur lesquels il est impossible de défricher une date, Peut-être cet homme n’avait-il que quarante ans, peut-être approchait-il de la soixantaine.
ot accoutrement était plus bizarre encore que sa personne : il portait un pourpoint bleu de viel éraillé, des chausses.écarlates montrant la corde, et des bottes à entonnoir qui rappelaient la mode du dernier règne, et il était coiffé d’un large feutre gris à plumes de faucon qu’il inclinait sur Poreille gauche avec une crânerie toute militaire; de longues moustaches noires et retroussées se détachaient sur ce visage grassouillet et rougeaud, et achevaient de lui imprimer un cachet d’étrangeté bizarre qui frappa Fleur-de-Mai, lorsque le convoi funèbre vint à passer devant lui.
- - L’homme au pourpoint bleu, au visage rubicond et à la longue rapière, suivait la bière, pensif, le front in- cliné et les yeux rouges de deux grosses. larmes BrRtes Hu à s’en échapper.
Après ui une douzaine de paysans des deux sexes -cheminaient, les uns causant à mi-voux, les autres gromnt quelques prières du bout des lèvres, Sibienque ia jeune ee Fr ne re de tous ceux LAB à accom- nr
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pagnaient le mort, le seul affligé était l’homme au pour-
point bleu.
Fleur-de-Mai, en homme qui professe un grand respect des choses de la religion, mit pied à terre et se découvrit devant le cercueil, attacha son cheval à un arbre et se mit à suivre le convoi, intéressé malgré lui par la douleur de ce bizarre personnage, qui paraissait être le seul ami ou le seul parent du défun.
Le jour baissait ; la brise £ ufflait embaumée, les oiseaux chartaient dans les buissons, et le petit cimetière de Beaugency, où le cortège funèbre venait d’entrer, était si vert, si fleuri, que Fleur-de-Maï le prit pour un jardin.
Chaque tombe avait sa guirlande de bluets et de marguerites, les murs étaient tapissés de jasmin et de chè- ,vrefeuille, l’herbe poussait verte et drue sur cette . qui ne recouvrait que des ossements : c'était l'asile de mort. (Ce contraste étrange impressionna arte: Fleur-de-Maï.
En un coin du cimetière, derrière une touffe de lilas poussée par hasard en ce lieu funèbre, on avait creusé la fosse du mort, et ia bière fut placée sur le Lord; tandis que le prêtre récitait les dernières prières et l’aspergeait d’eau bénite.
Puis la bière fut descendue dans la fosse, et la première pelleté de terre tomba sur elle avec un bruit lugubre.
Alors le prêtre et les assistants nt et et il ne resta auprès du fossoyeur que l’homme au pourpoint bleu et Fleur-de-Maiï, qui demeura immobile et tout pen-
sif à quelques pas de distance. . res, Absorbé dans sa douleur, l'homme au pourpoint bleu. à attendit, les bras croisés, le front baissé, que le fossoyeur +. : recouvert entièrement la bière et se fût éloigné à “puis il s’agenouilla ; et alors ces deux grosses
ui brillaient dans ses yeux depuis si es
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