ACTE TROISIÈME LOUIS — La vraie vie est présente avec
toutes ces choses que nous avons à y faire et qui
attendent de nous l'existence.
Le passé est mort, la vie souvre et le chemin
devant nous est déblayé.
L U M I R — Je n'ai point de goût à cette terre
étrangère.
LOUIS — La chose qu'on a faite n'est pas une étrangère pour nous.
LUMIR — Je n'ai rien fait autrement que par loyauté,
A mon frère, à mon père. Tous deux sont morts et j'ai récupéré cet argent.
Maintenant, je suis libre et déliée et toute seule / dans ce vaste univers !
Unique et absolument seule.
LOUIS, amer. — Il y a la patrie là-bas.
LUMIR — Sans père, sans patrie, sans Dieu, sans lien, sans bien, sans avenir, sans amour !
Rien autour de moi que la pluie sempiternelle, ou ce soleil blanc plus effrayant que la mort.
Qui ne me montre rien autour de moi que des
LE PAIN DUR figures aussi vaines que le sable, un peuple d'ombres nulles.
Le torrent qui passe et personne absolument de qui je sois connue,
Rien que la rumeur éternelle de ces bouches sans aucun sens qui parlent en une langue étrangère.
LOUIS — Lumîr, je t'ai aimée autrefois et je sais que tu le savais.
LUMÎR {petit sourire). — Autrefois?
LOUIS — Je t'aime encore.
v' LUMÎR— Non, tu ne m'aimes plus et je suis déjà partie.
Tu n'as pas trop de toute ton âme pour penser à ce que tu fis avant-hier.
LOUIS — Pour cette Lumîr.
LUMÎR {elle étend la matn pour le toucher). — C'est vrai. Ah, pauvre ami, ah, frère, que j'ai de peine pour toi !
LOUIS — Et c'est parce que tu m'aimais que tu m'as dressé cette embûche ?
LUMÎR — Tu parles de ce petit mensonge
ACTE TROISIEME que j'ai fait, et de ce premier pistolet qui, effectivement, était chargé à balle ?
LOUIS — Tu voulais la mort certaine pour s/ mon père et pour moi le crime et l'échafaud.
L U M î R — Je suis plus jeune que toi et tout ■cela est ma propre part bientôt.
LOUIS — Tu voulais me faire mourir?
L U M î R — Fallait-il que je te laisse à cette v' femme?
LOUIS — Je ne veux pas épouser Sichel.
L U M i R — C'est ce qu'elle veut qui est la chose importante.
Et tu vois qu'elle a tout l'argent.
LOUIS — Que m'importe Targent ?
LUMÎR — Beaucoup. Nous avons vécu trop durement, toi et moi, pour ne pas savoir ce que vaut Targent.
LOUIS — Je t'ai rendu le tien.
LUMÎR — Oui, tu es quitte avec moi. Nous sommes quittes tous les deux.
LOUIS — Tu m'as fait commettre ce crime et maintenant, tu m'abandonnes.
L U M I R — Non pas, tu n'as qu'à venir avec moi où je vais.
LOUIS — Tu sais bien que je ne puis pas, toutes ces choses que j'ai commencées m'attachent.
L U M I R , doucement. — Est-ce que c'est triste que je parte ?
LOUIS — Non, ce n'est pas triste.
L U M I R — Bien vrai, ce n'est pas triste? Ah^ n'essaye pas de feindre ! Je vois ce regard enfantin dans tes yeux, qui me fait tant de plaisir, et ce trouble qui me rend confuse, et ce petit sourire malheureux !
LOUIS — De cela aussi, je viendrai à bout.
L U M I R — Louis, est-ce que tu tiens tellement à vivre sans moi ?
LOUIS — Ne me mets pas en colère ! Ne me regarde pas ainsi de cet air de compassion et de mépris ! J'aime mieux ton indifférence.
LUMIR — Non, je ne reviendrai pas avec toi.
LOUIS — N'est-ce pas un malheur de s'en-
ACTE TROISIEME tendre parler ainsi par un bout de femme qu'on tordrait entre ses deux mains?
Tu sais bien que je suis le plus fort. Alors, pourquoi est-ce que tu ne veux pas faire ce que je veux? Ce n'est pas juste.
LUMIR — Non, je ne reviendrai pas avec toi.
LOUIS — Lumîr, il y a tant de choses devant nous !
LUMIR — Non, il n'y a pas tant de choses devant nous.
LOUIS, doucement. — Reste, je ne puis me passer de toi.
LUMIR, passionnément. — C'est vrai que tu ne peux te passer de moi ?
Dis-le encore ! C'est vrai que tu ne peux te passer de moi? Pour de bon? ah, ce n'était pas long à dire!
C'est une chose courte mais elle tient tout le bonheur que je pouvais avoir. Un bonheur court.
LOUIS — Il sera long si tu veux.
LUMIR — Je ne suis pas très belle. Si j'étais très belle, peut-être cela vaudrait la peine de vivre.
LE PAIN DUR Je ne sais pas m'habiller. Je n'ai aucun des arts; de la femme.
J'ai toujours vécu comme un garçon. Rien que des hommes autour de moi.
Regarde comme tout tient sur moi- C'est foutu on ne sait comment.
LOUIS — C'est bien ainsi.
L U M I R — Cependant, je ne suis tout de même pas si mal. J'aurais voulu une fois que tu me voies avec une belle toilette. Une toilette toute rouge.
LOUIS — Je t'aime comme tu es, moj
Kothu!
LUMIR — Bon, il y a mille femmes comme moi, ce p'est pas la peine de vivre.
LOUIS — Il n'y en a qu'une seule pour moi. /
LUMÎR 7^ C'est vrai quil n'y en a qu'une seule pour toi ? Ah, je sais que c'est vrai ! Ah, dis ce que tu veux 1 II y a tout de même en toi maintenant quelque chose qui me comprend et qui est mon frère î