ACTE TROISIÈME
ALI — Si Ion forme une société, vous avez vingt parts de fondateur.
SICHEL — Tu le sais bien, je t'ai fait tout lire. Fais cela pour mon père. Signe, mon chéri, pour me faire plaisir !
LOUIS — Allons, je consens, où est le papier? ALI — Le voici ?
(// fouille fébrilement dans sa serviette).
LOUIS — Prenez votre temps.
Quel âge avez-vous, père Ali ?
ALI — Soixante-dix ans. Monsieur le comte.
LOUIS — Et toujours autant de gaieté et d'alacrité aux affaires ?
ALI — Toujours, Monsieur Ie| Comte, toujours ! Ah, je voudrais ne jamais mourir.
Que diable ai-je fait de ce papier ?
(// tire différents objets de sa serviette).
Ça, c'est des minerais qu'on m'envoie de la Sarre, ça, c'est le plan des nouvelles fortifications de
LE PAIN DUR Paris — ça, c'est mon contrat avec Blum — ça.... (// tire de la serviette une bouteille enveloppée dans un journal qu'il essaie de dissimuler), LOUIS. — Qu'est-ce que c'est?
"ALI. — Excusez, Monsieur le Comte, c'est pour le médecin.
LOUIS — Vous souffrez des rognons ?
ALI. — Un peu d'albuminurie. Les médecins sont toujours à me taquiner de ce côté. Il y en a qui ne me donnent qu'un an à vivre. Farceurs ! — Voilà le papier !
LOUIS lit le papier et signe, puis, lui frappant sur t épaule. — Vous pouvez dire que vous avez fait une bonne affaire. Ah, vous avez de la chance de m'avoir pour gendre.
{Tous trois se donnent ta main).(i)
Et maintenant, j'ai encore quelque chose à vous demander.
ALI. — Tout ce que vous voudrez.
LOUIS montrant le crucifix. — Vous êtes ama- / teur de curiosités, débarrassez-moi de cette horreur.
(i) Ici s'unit le drame \ la scène.
ACTE TROISIÈME ALI — Mais cela n'a aucune valeur î la pluie et le temps en ont fait une chose informe. SICHEL — Mon père, il est du Quinzième. ALI — Il est rompu en morceaux. On dit que c'est Madame votre mère qui l'a retrouvé et collectionné.
LOUIS— Oui, elle était amateur de ce genre de choses.
ALI — Je n'en veux pas.
LOUIS— C'est du bronze massif comme une cloche.
(Il frappe dessus du doigt).
(ALI frappe aussi modestement).
Allez-y donc, ne vous gênez pas !
Avez-vous quelque chose de dur ?
(ALI sort une clef de sa poche) C'est une clef que j'ai trouvée dans les décombres à Dormant.
(LOUIS prenant la clef en décharge w«ii grand coup sur la tête du Christ).
Ecoutez un peu comme cela sonne !
ALI — Oui, les fondeurs n'étaient pas rares à cette époque.
LOUIS — Qirest-ce que vous m'en donnez ?
ALI — Trois francs le kilo. C'est le prix courant. Vous n'en trouverez pas plus autre part.
LOUIS — Mais c'est du bronze ancien !
Regardez !
(// raye le bras du Crucifix avec la clef)
Ils ne savaient pas raffiner les métaux. Dans ces vieux bronzes, on trouve de tout, même de l'or et de l'argent.
ALI — Je vous en donne trois francs.
LOUIS — Donnez-m'en cinq.
ALI — Allons, je vous en donne quatre, mais c'est trop cher.
Ce n'est plus du commerce, c'est de la fantaisie. Quatre francs ! Oui, c'est une mauvaise action que vous me faites faire.
LOUIS — Eh bien, j'accepte quatre francs, et si vous me débarrassez de cette horreur,
J'estime que je serai encore celui qui gagne et non pas celui qui perd.
FIN Hambourg, Octobre 1913.
Bordeaux, Octobre 1914-
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 35 ET 37 RUE MADAME, PARIS. GASTON GALLIMARD.