‹ Le pain durChapitre 6 sur 60 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

SICHEL — Ou entre les miennes, ainsi soit-il ! Mais je pense que ce n'est pas aux morts d'enterrer éternellement ceux qui vivent.

L U M I R — Il est là et nous n'y pouvons rien.

SICHEL — Plus que vous ne pensez.

L U M I R — Me conseillez-vous un crime ?

SICHEL — Je n'appelle pas cela un crime. Quand un homme nous refuse ce qu'il nous doit,

Il dénonce tous nos traités avec lui, nous sommes en état de guerre.

Chacun n'a plus qu'à se servir des armes qu'il peut, à ses risques et périls.

Et le Comte une belle nuit recevrait une balle i dans la tête, qui s'en étonnerait ? Il est terrible avec les braconniers et tous ses domestiques le haïssent.

L U M I R , avec un doux sourire. — Exécutez-le donc vous-même.

SICHEL — Tout le monde le peut, pas moi.

Et d'ailleurs je suis une femme.

L UMIR — Je ne peux pas non plus.

SICHEL —C'est vrai.

Il y a d'autres moyens. Je le connais, voici deux ans que je n'ai pas autre chose à faire que de le regarder.

^ Il est vieux. Il a geur, peur de la mort.

Il fait le brave encore, mais le médecin dit que le ressort qui anime cette grande carcasse est limé.

Avez-vous vu comme la peau de son crâne est mince ? On voit déjà dessous la tête de mort:

La même couleur jaunâtre, il y en a tout un tas près de la maison du jardinier.

Une violence, une émotion, et claque la berloque !

Il sait cela et il a peur. I] y a toujours moyen de faire avec un homme qui a peur.

Presque tous les hommes ont peur de quelque chose.

C'est pour cela qu'il n'ose me chasser.

LUMIR — Touchante union !

SICHEL — Croyez-vous que ce soit par amour pour moi qu'il m'ait prise ? Non, vous ne

ACTE PREMIER devineriez jamais ! C'est pour m'empêcher de faire de la musique 1

Il est incapable de résister à un certain esprit de farce et de taquinerie.

J'étais une artiste, connue dans le monde entier, vous savez mon nom. Croyez-vous que depuis deux ans il m'empêche de toucher à un piano ?

Je suis sa teneuse de livres et il m'a réduite en esclavage comme les anciens Israélites.

Et je pensais d'abord qu'il m'épouserait, mais j'ai dû bientôt renoncer à cet espoir enchanteur.

Je vous dis qu'il ne consentira à mourir que s'il a le sentiment ainsi de jouer un tour à quelqu'un.

Et je ne puis tirer un sou de lui ; pas plus pour moi, que pour vous.

L U M î R — Qu'il meure, et le fils vous reste.

SICHEL — Et à vous la sainte Pologne !

LUMI R — J'ai commis un crime et je dois Je réparer.

Mon frère et moi, nous avons prêté cet argent trois fois sacré.

Il faut que je le retrouve.

LE PAIN DUR Jusque-là je ne puis me permettre une autre idée^ SICHEL — Nous nous sommes clairement comprises, je crois?

Jouez votre jeu, je joue le mien, j'ai mes atouts aussi, toutes deux contre le mort.

(Entre Tureluré).

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